DUPIN
nulle, bien que, d'accord avecles traditions de l'ordre qui remontent jusqu'aux jurisconsultes stoïciens de l'ancienne Rome, il en recommandât sans cesse l'étude. Comme dons, M. Dupin avait au plus haut degré la clarté, la force, la vigueur dans les déductions, avec un soin très patient dans la recherche des plus petits détails. Joignez à cela une certaine sobriété de discours, d'autant plus prisée qu'elle est plus rare, une extrême attention à se tenir dans la région des vérités acceptées et des idées indiscutables, une habileté remarquable à envelopper des pensées moyennes sous une forme brusque, rude, vive, qui surprenait son monde et le lui livrait, et vous aurez une idée des talents de cet avocat du premier ordre.
M. Dupin, si célèbre par des hardiesses et des témérités d'audience exaltées par les libéraux d'alors, était au fond l'homme du monde le plus prudent, le plus ménager de sa position, circonspect jusqu'à la pusillanimité, habile au risque de tomber dans l'inconséquence. Ayant défendu le maréchal Ney, il devint l'avocat désigné dans toutes les causes politiques. Comment, en passant du Palais à la Chambre, aurait-il cessé d'être avocat? Cela était impossible. Habitué à tout voir et à tout mettre dans sa profession, la politique et l'art de plaider, l'amour des mots et la joie du procès gagné se confondirent à ses yeux. Rien de plus logique. Il prit à la barre des habitudes d'esprit et de langage qui devinrent pour lui comme une seconde nature.
D'ailleurs, pour M. Dupin, tout était matière à discussion de droit, à procédure, à interprétation de textes : témoin ce fameux livre sur le procès de Jésus à Jérusalem, qu'il plaida devant le dix-neuvième siècle et dans lequel il soutint que l'accusation était mal fondée au fond et non recevable en la forme, pour
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défaut de compétence du tribunal saisi de l'affaire. Suivant la mode ancienne, il avait la manie du traité, de l'opuscule, de la lettre moulée. Entre-t-il dans le conseil privé du duc d'Orléans, Louis-Philippe? Vile il écritun traité de l'Apanage. Prononce-t-il undiscours à Clamecy? Tout de suite, il le met en brochure, avec notes, additions, éclaircissements, variantes. Enfin, juge-t-il que la morale s'en va? Il reprend son vieux Testament, en fait des extraits, dans lesquels ne seront pas oubliés, soyez sans crainte, les préceptes les plus sévères sur l'économie, l'épargne, la culture des champs. Mais tout cela, sans que vous aperceviez la trace du moindre talent d'écrivain. M. Dupin, à qui rien n'a manqué des honneurs de ce monde, était de l'Académie française. Pourquoi? nul ne pourrait le dire, car il ne restera pas une page de lui, pas même les considérations si puissantes et si fortes de son réquisitoire sur le duel. Eh! il était de l'Académie, parce qu'étant avocat, il se jugeait bon à tout, même à bien écrire, et qu'il avait réussi à le faire croire aux autres, même aux académiciens.
Avec ce tempérament moyen, modéré, timoré, et cet aplomb apparent qui sauve tout, M. Dupin devait exercer un grand empire sur les hommes, non pas tant sur ceux qui vont au fond des choses, que sur la masse confuse des êtres sans caractère, aussi décidés à ne rien oser que résignés à laisser tout faire. Et de fait, il en était ainsi. Il n'était jamais élu président des assemblées que lorsque la lassitude des partis extrêmes laissait la place aux groupes passifs et ignorés des Chambres. Il plaisait beaucoup dans ce rôle; et, quoiqu'il y apportât ses qualités ordinaires, la connaissance du règlement et le respect de la loi écrite, qui lui tenait lieu d'impartialité; quoiqu'on ait cité ses bons mots, ses réparties, ses saillies, on peut dire qu'il ne s'y est point