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DUPIN

illustré. Plus M. Dupin montait haut, plus les forces lui manquaient.

Il n'était vraiment à son aise que dans les temps calmes et au milieu de gens d'opinions moyennes comme les siennes, et sur lesquels il pouvait espérer de produire son effet habituel. Homme de parole, il croyait plus à la puissance du mot, de l'épigramme, de l'argumentation, qu'à l'autorité qui naît d'une conviction chaleureuse et d'un dévouement absolu. S'il excellait à plaider les causes les plus passionnées, c'est que, en même temps qu'il s'exposait à dire des choses difficiles, il savait, naturellement et par profession, en tempérer l'expression au moyen d'aveux, d'hommages, de rélicences de parole et de pensée qui lui conciliaient son auditoire. Ainsi, dans les Chambres, même souci de plaire, même attention à ne jamais heurter l'opinion puissante : ce paysan du Danube, comme il se laissait appeler volontiers, était très friand de popularité, et il la cherchait, la quêtait auprès des partis les plus forts. Ménagement, circonspection, telle était sa nature ; mais il ne put pas faire que cette nature, avec ses calculs et ses prudences, ne servît mal sa renommée. Très habile à démêler les sentiments propres des classes moyennes de la société française, ayant rarement méconnu le fond vrai de leur opinion, il s'appliqua toute sa longue vie à ne rien faire qui ne pût lui être pardonné par les siens : il y a presque toujours réussi. Sa faiblesse, c'est d'avoir mérité d'y réussir.

Cnt article a paru, en novembre 18G5, après la mort de M. Dupin dans le Nain jaune, journal sans cautionnement, qui n'était pas autorisé h traiter dos niatièi-es politiques.

M. le comte Walewski appartenait à cette singulière famille d'hommes d'État dont on entrevoit la silhouette dans la Comédie humaine de Balzac, et que le succès du Deux-Décembre a jetés tout à coup sur la scène du monde politique. Rien ne manquait à M. Walewski pour figurer dignement dans ce groupe bizarre, qui fera l'étonnement de la postérité. On peut même dire que, parmi ces hommes mieux à leur place dans le roman que dans l'histoire, il était privilégié. Une origine étrangère, une naissance irrégulière et mystérieuse, une enfance triste et pauvre, une première jeunesse donnée moitié aux aventures galantes, moitié aux hasards héroïques de la guerre civile, un masque historique avec des manières affables et gracieuses, avaient désigné M. Walewski aux sympathies de la société quelque peu amoureuse du romanesque, qui tenait chez nous le haut du pavé après la Révolution de 1830.

Ces sympathies, M. Walewski sut adroitement les entretenir; et, pour arriver, rien ne lui coûta. On le vit tour à tour débuter dans la carrière militaire, s'essayer

dans le journalisme, travailler à des pièces de théâtre. Entre temps, il continuait ses conquêtes dans le monde, contractait successivement deux mariages dans la haute aristocratie de l'Angleterre et de l'Italie, cultivait les amitiés les plus illustres et les plus avantageuses, et se faisait une place dans la diplomatie. A quoi aurait abouti tout cela, sans la Révolution de 1848, sans les circonstances, sans le hasard? On ne peut guère le dire. Ce qui est certain, c'est que M. Walewski, qui longtemps ne parut rêver d'autres succès que ceux du monde, d'autres plaisirs que ceux de la vie élégante d'un désœuvré de marque, se trouva subitement porté au timon des plus grandes affaires, et que sa bizarre destinée l'appela à signer le traité de Paris de 18o6 de la même main qui avait écrit plusieurs essais de comédies, corrigés depuis, à ce qu'on disait.

Fortune étrange, bien digne encore une fois de marcher de pair avec celle de beaucoup de hauts personnages de notre temps!

Au fond, qu'était-ce que -M. le comte Walewski? A parler franchement, il n'y a pas de réponse nette à une pareille question. Quand on voit d'où il est parti et à quoi il est arrivé, on est tenté de croire que M. Walewski avait à son service des facultés puissantes, une intelligence hardie et prompte, une volonté opiniâtre, une adresse supérieure, un tact infini. Que si, au contraire, on prend M. Walewski sur le fait, pour ainsi dire, au milieu des grandes affaires où il a été mêlé, au Congrès de Paris qu'il présidait, au Corps législatif qu'il présidait aussi, on ne retrouve pas en lui la moitié des facultés qu'on se plaisait à lui accorder pour expliquer son étonnante fortune.

Voyons-le, par exemple, au Congrès de Paris. Il préside aux travaux de cette assemblée solennelle des diplomates de toute l'Europe; il parle au nom de la

France; il en a les secrets politiques et la signature. Q'ielle plus haute situation? On n'en rêve pas de plus gi'ande. La France vient de faire tomber Sébastopol, et d'anéantir la puissance russe. Il semble que son représentant va parler haut et ferme. Nullement. M. Walewski ouvre et clôt les séances, pose les questions, distribue les tours de parole, et c'est tout. De vues personnelles, de grandes idées politiques, nulle trace. M. Walewski, naturellement désigné pour être l'inspirateur, l'orateur, le maître, en un mot, de cette assemblée, se contente d'en être le secrétaire et le greffier. Si quelque importante résolution doit être prise, ce n'est pas M. Walewski qui la met en avant, la soutient et la fait réussir; c'est tantôt lord Clarendjii, au nom de l'Angleterre; tantôt le comte de Buol- Schauenstein, au nom de l'Autriche, à moins que le V eux prince Orloff, représentant delà puissance vaincue, n'ait pris les devants et n'ait fait adopter le système I3 plus favorable à son pays, à force d'art et de souplesse diplomatique. S'agit-il de jeter tout à coup sur le tapis du Congrès une de ces réclamations à longue portée, qui révèlent tout un plan mûrement médité dans la solitude, M. Walewski commence, mais, au premier mot, il s'arrête tout déconcerté. Heureusement nue M. deCavour est là, qui cache sous ses lunettes une vje perçante, qui sait de quoi il s'agit, qui reprend la q'iestion et force, bon gré, mal gré, l'Europe à écouter les plaintes et les doléances de l'Italie. Voilà le rôle de M. Walewski au Congrès de Paris, ce rôle tant célébré : on voit à quoi il se réduit.

Comment pourrait-on croire, d'ailleurs, que M. Walewski pût se montrer supérieur dans cette occasion mémorable, quand on sait à quels hommes d'État il avait affaire? Sa carrière diplomatique avait été trop lapide pour lui donner l'expérience d'un Glarendon

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OU (l'an Ilubncr; sa jeunesse trop brouillée et trop dissipée, pour qu'il eût l'application d'unBuol ou d'un Cowley ; il avait été trop favorisé de la fortune pour user de la finesse patiente d'un vieux Turc comme Ali- Pacha, ou de la modération calculée d'un Cavour. Certes, le Congrès de Paris, malgré son importance, reste bien au-dessous du Congrès de Vienne de 1815. M. ^Yale^vski, tout président qu'il était au Congrès de Paris, n'a pas su marcher de pair avec ses collègues de cette assemblée ; que serait-il donc advenu de lui, i\ Vienne, dans une réunion de diplomates où l'on trouvait des hommes comme M. de Talleyrand, comme lord Castlereagh, comme le vieux prince de Metternich?

Mais ce n'est pas assez de considérer M. Walewski dans ses fonctions diplomatiques, il faut aussi le voir dons son rôle de président d'une assemblée parlementaire, si l'on veut se faire une idée juste de ce que valait ce prétendu homme d'Etat.

On se souvient dans quelles circonstances M. Walewski monta au fauteuil de la présidence du Corps législatif. M. de Morny venait de mourir, laissant incontestée une réputation très contestable d'élégance et d'impartialité dans ces difficiles fonctions. M. Walewski parut alors le seul personnage capable de recueillir cette succession délicate.

Il apporta dans ce poste, nouveau pour lui, une sérieuse intention de bien faire ; mais, dans les choses humaines et surtout en politique, ce n'est pas assez, et l'intention ne compte pas. Ce n'était pas même assez d'un goût apparent pour l'équité ni d'un certain penchant à la modération dont M. Walewski aimait à se parer volontiers. Il fallait au nouveau président plus que ces qualités élémentaires; il avait besoin d'une fermeté, d'une résolution qui ne lui firent que trop défaut. Quel rôle en effet avait pris

M. Walewski dans l'Empire dont il était un des conseillers les plus intimes et les plus dévoués ? Le rôle de modérateur. Mieux que cela, M. Walewski se croyait appelé à initier l'Empire à la pratique du gouvernement parlementaire. Quels étaient donc ses adversaires naturels? Les hommes qui, dans l'Empire, se refusent à toute espèce de concessions, les hommes du premier système et de la première heure et les députés qui leur sont fidèles. M. Walewski comprit-il jamais que c'était contre des adversaires de cette sorte, et non les moins dangereux de tous, qu'il fallait être sans cesse en éveil et se tenir en garde? On en peut douter, car à la première occasion où il lui fut donné d'entrer en lutte avec eux, il en parut comme surpris et troublé et,dupremiercoup, ilfutdésarçonné, et obligé de leur laisser le terrain. Ceux qui suivaient les travaux de la Chambre n'avaient pas eu de peine à prévoir que M. Walewski ferait une courte carrière comme président. Personne ne paraissait moins doué que lui des avantages indispensables. Il arrivait au fauteuil avec une mine froide, un peu hautaine, avec des manières hésitantes et un certain air de timidité contenue qui ne tardait pas à dégénérer en embarras visible : joignez-y un embonpoint qui accusait la nonchalance, des yeux fixes et dardant un regard distrait, une légère dureté d'oreille qui l'empêchait souvent de saisir le vrai sens des paroles de l'orateur et le faisait tomber dans des méprises regrettables, une difficulté malheureuse à s'exprimer vite et bien : avec tout cela, M. Walewski ne devait pas être et n'était pas l'homme capable de jouer le rôle qui lui avait été dévolu et qu'il jugeait le seul digne de contenter son ambition.

Quant à ce rôle de modérateur de l'Empire, d'initiateur de l'Empire à la liberté, lorsqu'on le prend en

lui-même et qu'on l'examine de près, on arrive bientôt à reconnaître que s'il n'en est pas de plus facile à porter pour un homme d'Etat amateur, tel qu'était M. Walewski, il n'en peut exister de plus difficile à soutenir pour un ministre qui le prendrait au sérieux et s'y dévouerait résolument.

M. Walewski passait pour avoir inspiré, conseillé les décrets du 24 novembre 1860 et la lettre du 19 janvier 1867, sources des réformes dites libérales, où l'on prétend que l'Empire voulait se retremper. Nous sommes assez loin déjà du 24 novembre 1860 et de la lettre du 19 janvier 1867 pour apprécier les heureux effets des réformes inspirées et conseillées par M. Walewski. Or, est-il possible à quiconque a le sentiment de la liberté, de la liberté vraie et sans rélicences, de tenir les réfoimes auxquelles on attache le nom de M. Walewski pour des réformes vraiment libérales? Un ministre libéral, un homme d'État sérieux et sérieusement attaché aux principes du gouvernement parlementaire pourrait-il consentir à couvrir de son nom et de son autorité une ici comme la loi sur ies réunions publiques, où l'arbitraire reprend d'une main ce qu'il donne de l'autre? Pourrait-il couvrir de son nom et de son autorité un système de gouvernement qui conserve religieusement comme un principe la candidature officielle et ses conséquences? Assurément, non. L'homme d'État sérieux dont nous parlons se défendrait comme d'une faute d'avoir inspiré, conseillé des mesures pareilles. M. Walewski, au contraire, aimait à entendre rappeler autour de lui qu'il s'était trouvé de passage au pouvoir dans les deux occasions où l'Empire a pensé faire un pas vers la liberté. Mais de savoir si ce pas était décisif, de tâcher qu'il le fût effectivement, M. Walewski ne s'en souciait pas beaucoup. Il lui suffisait de passer pour le

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libéral de l'Empire, et c'est à méritei- celte réputation, soiiineusement entretenue par d'habiles flatteurs, qu'il bornait son rôle. M. Walewski aimait la liberté, comme il aimait la diplomatie, les lettres, les arts. C'était a-^sez pour lui d'en parler souvent, en y touchant aussi rarement que possible. Il était libéral amateur comme il était journaliste, dramaturge, diplomate, président amateur : amateur en tout, on pourrait résumer en ces trois mots tout le caractère et toute la vie publique de M. le comte Walewski.

La disparition subite de tels hommes n'est pas faite pour inspirer des réflexions bien longues. Ceux qui s'obstinaient à attendre la liberté de l'Empire ont paru frappés de cette mort soudaine comme si elle eût ruiné tout d'un coup leurs espérances. M. Walewski leur semblait le lien naturel entre le parti libéral et l'Empereur : la mort vient de rompre ce lien. C'est prendre la chose bien au tragique, à ce qu'il nous semble. Attendre la liberté de l'Empire, c'est déjà quelque chose de si fort que l'on peut tout croire de ceux qui se laissent bercer par une telle illusion.

Aussi pourquoi ne croirions-nous pas que ce lien entre le parti libéral et l'Empereur, aujourd'hui brisé, ne tardera pas à être renoué par quelque autre homme d'État amateur, qui prendra le rôle de M. Walewski, comme M. Walewski lui-même avait pris le rôle et la succession de M. de Morny? Que ceux qui sont désolés aujourd'hui se consolent donc ! Ils auront bientôt un nouveau libéral de l'Empire, qui se donnera pour mission de nourrir adroitement leurs chimères et de les caresser. Cette bizarre famille d'hommes d'Etat, propres au second Empire, n'est pas entièrement éteinte, et peut-être, en cherchant bien, trouverait-on dès à présent le personnage qui va prendre

place entre MM. de Morny et Walewski, et qui saurn, par des traits empruntés à l'un et à l'autre, ne pas (aire trop mauvaise figure dans ce nouveau rôle.

Cet article a paru dans la Revue politique, fondée aussitôt après la promulgation de la loi de 1868, qui avait rendu à la presse une certaine liberté, par ^IM. Gambctta, (^liallemel-Lacour, H. Brisson, H. AUaiu-Targô, E. Spuller, etc., etc.

M. ROUIIER

Avec M. Rouher a disparu l'homme d'État du second empire, c'est-à-dire le serviteur accompli du pouvoir personnel. C'est là son caractère, ce sera sa gloire bistorique : gloire et caractère d'ordre essentiellement subalterne.

M. Rouber n'a jamais été un grand ministre, quelles que fussent à cet égard ses prétentions, encouragées et soutenues par les flatteries de ses courtisans. Non seulement il ne mérite pas d'être comparé à un Sully, à un Ricbelieu, à un Mazarin, à un Metternicb, à un Gavour, ces grands ministres dont les noms illustrent les monarcbies et les princes qui les ont eus à leur service ; mais il y aurait une véritable injustice à le mettre au rang des grands ministres du régime parlementaire, des Pitt et des Palraerston, des Ganning ou des Robert Peel dans la Grande-Bretagne, des Casimir Perler, des Guizot, des Tbiers en France. Il n'était pas de la race des politiques et des diplomates. Il n'avait point de connaissances générales, ignorait l'bistoire et la pbilosopbie, manquait de flamme et d'imagination et n'entendait rien à ces bautes questions qui décident E. Spllli-r. »

de l'influence et de la gloire historique des nations, quand elles ne touchent pas à leur existence même. Sa première éducation politique avait été fort négligée, sinon tout à fait nulle : jamais il n'en put réparer les défauts ni combler les lacunes. Emporté par le tourbillon des affaires, il n'en eut pas le temps, et, dans la retraite que les événements lui imposèrent, il trouva plus de plaisir à jouir des paisibles douceurs d'une vie bourgeoise qu'à promener les regards d'un homme plein d'expérience et de jugement sur les temps oii il avait vécu et agi, en maniant un si grand pouvoir. Il était las, fatigué, épuisé; ses forces étaient à bout. Cet intendant général d'une monarchie tombée n'avait plus rien à faire, ni une cause à soutenir, ni des idées à défendre, ni une doctrine, ni un principe à relever et à faire triompher. Il ne demandait que le repos. Il n'en a pas été complètement privé, mais on peut dire à peu près avec certitude qu'à son gré la mort est venue trop tôt : il aurait aimé à jouir de sa retraite plus longtemps, comme un bon fonctionnaire.

Quand M. Rouher faisait à Paris, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, ses études de droit, c'était avec la pensée très louable d'acquérir les notions techniques indispensables à l'e^^ercice de la profession d'avocat qu'il voulait embrasser et rendre aussi lucrative qu'il le pourrait. La mort d'un frère aîné, dont la clientèle était à reprendre, le fixa pendant dix ans à Riom, sa ville natale. Il avait pour rival au barreau de la cour un homme qui a fait de son côté une carrière politique moins brillante que M. Rouher, bien qu'il ait été plusieurs fois ministre, mais qui paraissait singulièrement mieux doué, plus cultivé, plus savant, surtout ne

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politique : c'était M. de Parieu. Tous les deux furent introduits dans les Assemblées parlementaires par la Révolution de février, que M. Eugène Rouher, garde des sceaux à trente-cinq ans dans un cabinet de réaction, devait appeler une catastrophe! Le mot était vif pour un jeune homme dont les clubs de Riom avaient applaudi avec frénésie les déclarations de fidélité enthousiaste aux principes républicains. On aurait dû se défier de tant de fougue auvergnate : aux élections de 1846, M. Rouher, patronné par M. de Morny, avait été présenté à M. Guizot, qui cherchait à rajeunir sa majorité par des recrues dévouées, et M. Guizot l'avait recommandé, sans succès d'ailleurs, aux électeurs censitaires du Puy-de-Dôme. On voit que ce ne sont pas les convictions qui ont jamais gêné M. Rouher ; mais il y a de son scepticisme bien d'autres preuves qui ne sont pas moins éclatantes.

Garde des sceaux à trente-cinq ans ! c'était une fortune inespérée. M. Rouher eut le bon sens suprême de ne pas s'en laisser éblouir. Il comprit qu'il n'y a pas de meilleure école pour apprendre les affaires que les affaires les plus hautes, les plus difficiles, les plus délicates, les plus compliquées. Il avait le goût, la passion du travail ; il s'appliqua à devenir un ministre d'affaires, à force de labeur et de ténacité. Toute sa politique proprement dite consistait à être réactionnaire; il le ut en conscience. Il devina que le prince Louis-Napoléon n'aspirait qu'à détruire la liberté, pour régner et gouverner sans contrôle. A ce chef d'État, selon son cœur, il faudrait des ministres : il s'attacha à sa fortune, en suivant M. de Morny dont les conseils ne lui avaient pas nui. C'est ainsi qu'il se trouva ministre dans

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le cabinet qui partage avec L. Bonaparte la responsabilité du crime du Deux-Décembre; c'est ainsi qu'il se retira, toujours avec M. de Morny, comme par une sorte de pudeur effarouchée, quand les décrets du 22 janvier 1852 coupèrent la bourse aux princes d'Orléans.

Cette sortie du pouvoir lui fut heui-euse. Il resta aux affaires comme vice-président du conseil d'État, à la tête de l'une des sections les plus importantes, sous la haute direction de M. Baroche. Dans ce poste éminent, il travailla plus que jamais, s'assimilant toutes les questions d'ordre administratif, économique et financier, détestant la politique plus qu'on ne saurait le dire, mais prêt à prendre en mains et à diriger les plus grandes affaires. En 18oo, il fut chargé des trois portefeuilles de l'agriculture, du commerce et des travaux publics. Il devint ainsi cet intendant général de la monarchie administrative que Louis Bonaparte avait instituée au-dessous de lui et qui était appelée à donner satisfaction aux intérêts matériels de la nation, pendant que lui, l'homme à l'œil bleu où passait la rêverie, la tête perdue dans les combinaisons d'une ambition sans limites, remanierait la carte de l'Europe à sa guise et mènerait la France aux abîmes, en croyant assurer sa grandeur.

Un jour, M. Rouher reçut du maître l'ordre de se convertir à la doctrine du libre-échange, afin de pouvoir, de concert avec M. Baroche, négocier les traités de commerce qui ont changé brusquement tout le régime économique, industriel et agricole de notre pays. En I8o0, à l'Assemblée législative, sur la proposition du représentant du peuple Sainte-Beuve, la liberté du commerce avait été longuement discutée. M. Thiers l'avait combattue et fait repousser. De quel côté était M. Rouher? Du côté du libre-échange? Non, il était protectionniste alors : l'heure de la réforme écono •

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mique, de la liberté commerciale n'avait pas sonné. Il fallut attendre dix ans et la lettre impériale du 5 janvier 1860. MM. Baroche et Rouher étaient prêts à recevoir lord Cowley et Richard Cobden; leurs opinions étaient faites : le traité commencé avec l'Angleterre fut signé le M janvier. « Ce traité, dit un contemporain, avaitété préparé comme un complot; il éclata comme un coup d'État.)) C'étaient les procédés du Deux-Décembre transportés dans l'ordre économique. Certes, un grand progrès fut accompli; mais au prix de quelles ruines? M. Rouher devint le défenseur déclaré du nouveau régime. Il a regardé la mission qu'il reçut alors comme la plus haute marque de la confiance de son souverain. Avec raison : c'est comme défenseur des doctrines libre-échangistes que le nom de M. Rouher s'est imposé à l'attention publique, et c'est au service de cette cause qu'il a déployé le plus grand talent.

De ce talent môme, il y aurait beaucoup à dire, et surtout beaucoup à rabattre. M. Rouher n'a jamais été un grand orateur. Il n'avait ni l'élévation des pensées ni la beauté des images. Il parlait une langue si souvent forgée par lui, qu'il était impossible d'y reconnaître la langue nationale. Plus il s'eflbrçait de la rendre claire et précise, comme la pensée qu'elle devait exprimer, plus elle devenait étrange et baroque. Dans ses discours, l'abondance du verbe ajoutait à son incorrection. On a souvent dit que, jaloux de la gloire de M. Guizot, qu'il aimait à se donner comme modèle, semblable à la grenouille qui veut imiter le bœuf, M. Rouher orateur avait jeté des yeux suppliants du côté de l'Académie française et imploré d'elle qu'elle lui ouvrît ses portes, afin que sa gloire d'homme d'Elat

fût enfin consacrée. Jamais l'Académie n'a dû tenir pour orateur français Thomme qui s'abandonnait aux tentations du jargon le plus audacieux que les Assemblées eussent entendu. Mais, cela dit, M. Rouher n'était pas le premier venu à la tribune. Il y portait une rare puissance d'exposition et do dialectique; il possédait le dossier comme personne; il avait les faits classés dans sa tète ; sa mémoire était fidèle et prompte, et s'il la sentait en défaut, il y suppléait par un aplomb vraiment admirable.

Qui ne se souvient, parmi ceux qui l'ont entendu, de sa manière un peu uniforme mais tout ensemble forte et subtile? Il commençait invariablement par une analyse saisissante des raisons, des arguments de son adversaire; il lui faisait la partie belle, tout en annonçant avec la plus calme assurance qu'il ne laisserait rien debout de tout cet édifice d'affirmations sans preuves et de raisons sans solidité. Alors, après avoir bien disposé ses auditeurs et leur avoir jeté aux yeux comme une sorte de poudre d'or d'impartialité pleine d'un généreux dédain, il entrait dans l'exposé de la question à son point de vue, tournant les difficultés, les esquivant, les cachant sous les plis tortueux d'une argumentation faite de redites, et tout à coup, rencontrant parmi les raisons de l'adversaire ou la plus faible ou la plus sujette à la discussion, il s'attaquait à elle, la reprenait pour la détruire, en négligeant les autres, de manière à arriver à cet instant du discours où il est permis de s'échauffer à froid, en faisant appel aux passions de l'auditoire qu'il excitait et entraînait à ses conclusions. Quel est ce procédé oratoire? Celui de l'avocat qui plaide. M. Rouher aurait-il donc été un grand avocatpolitique? Non; on vit bien toute son infériorité, quand il fut appelé à succéder à M. Billault comme ministre de la parole. Quoique par l'exercice

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il eût fait des progrès, jamais il ne parvint à racheter coinplèLement ses défauts. Il manquait de fond et d'ampleur, mais il étaitun homme d'affaires supérieur. 11 a été certainement le plus habile avoué qui ait mis la main aux affaires de ce pays, sans en excepter les procureurs les plus retors, les plus cauteleux, et y compris l'insaisissable M. Dupin. Seulement, il aurait fallu, pour prendre toute la mesure de M. Rouher, le voir aux prises avec un contradicteur comme M. Dufaure : là, on se serait facilement convaincu que M. Rouher ne pouvait dominer par la parole dans les Assemblées qu'à la condition que ses discours demeurassent sans réplique. Si M. Dufaure avait répliqué à M. Rouher, autant de discours, autant de ruines-; il n'en serait rien resté, etiamque periere rainoe.

On doit comprendre maintenant pourquoi la carrière purement politique de M. Rouher est marquée, pour ainsi dire, à chaque pas par un désastre national. Il parle sur le Mexique : c'est pour dire que cette folle aventure, qui devait si tragiquement finir, est la plus grande pensée du règne. Il est pressé de questions par M. Thiers, à la veille de cette fatale guerre entre la Prusse et l'Autriche, appelée à durer sept jours et à consommer sur le champ de bataille de Sadowa la perte de l'équilibre européen : il ne sait que répondre; il révèle ses angoisses patriotiques, pour glorifier six mois plus tard la politique funeste des trois tronçons. Il est sommé de prendre parti pour l'Italie, que le second empire a aidée à revenir à la vie, et de ne point lui susciter d'obstacles du côté de Rome : il s'écrie que jamais, jamais, Rome n'appar-

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tiendra aux Italiens. Et ainsi, dans toutes les question politiques, grandes ou petites, qu'il s'agisse des plus graves intérêts au dehors ou des libertés les plus précieuses k reconquérir au dedans, il n'a point de pensées propres, point de vues personnelles : il parle comme un homme qui a un ordre, une consigne, un thème tout fait, un discours tout préparé; il n'est pas lui-même, il est un interprète, un truchement. On l'appelait le vice-empereur, et sans doute par là on voulait dire qu'il tenait la place d'un autre, la place du souverain. Rien n'était plus juste ni plus conforme h la réalité. M. Rouher n'a pas été le ministre d'une monarchie de l'Europe occidentale; il a été une sorte de grand-vizir de quelque sultan égaré parmi nous. Napoléon III semble avoir eu le sentiment assez net de cette situation toute spéciale, le jour où, voulant récompenser M. Rouher d'une victoire à la tribune et le soutenir contre ses adversaires de l'entourage impérial qui cherchaient à ébranler son crédit, il lui envoya la plaque la Légion d'honneur enrichie de diamants, comme aurait fait le shah de Perse ou le commandeur des Croyants à quelque favori dont il aurait voulu marquer la faveur.

Avec de telles dispositions, sous un régime comme le second empire, M. Rouher ne pouvait être que l'homme du pouvoir personnel. Pour lui, la vraie institution du régime, la seule même, c'était l'autorité impériale, dont il était l'interprète et le ministre. Toute transformation du dictateur césarien en monarque plus ou moins constitutionnel devait lui sembler une altération coupable et dangereuse, une expérience impossible et condamnée par avance à échouer piteusement. Aussi ne fut-il pas de ceux qui poussèrent vers l'empire libéral, mais, tout au contraire, de ceux qui, par tous les moyens prohibitifs ou dilatoires'

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