‹ Figures disparuesChapitre 16 sur 38 · ROUHER · texte numérisé non relu

ROUHER

essayèrent de s'y opposer. Il déploya dans cette tentative une ruse égale à sa ténacité. II réussit à tenir M. Emile Ollivier en échec pendant plus de deux ans, et bien avant le décret du 19 janvier 1867 il en signalait tous les périls. Par sa situation, par son rôle, par son importance dans l'État, il était condamné à de grands ménagements. Du moment que le sultan inclinait vers le régime parlementaire, il fallait bien que le grand-vizir s'y résignât, sous peine d'être renvoyé. Quand, par la mort de M. Troplong, la présidence du Sénat devint vacante, M. Rouher, qui y vit un refuge sûr, inaccessible et d'où il pourrait, comme le sage de Lucrèce, contempler en paix la tempête, quitta les affaires, en attendant l'heure d'y rentrer. La guerre survint ; l'empire disparut. Qu'avait fait M. Rouher pour éviter cette catastrophe? Il n'eut pas même l'esprit de ne point s'associer à ceux qui prédisaient à l'empereur des victoires prochaines et décisives. Renchérissant sur tous les autres, il annonça le succès de nos armes en termes emphatiques qui pèseront éternellement sur sa mémoire. Enfin, dans la crise finale, à ce conseil tenu à Châlons-sur-Marne où se décida le sort de l'armée et de la dynastie, il fut des hommes qui, dans l'intérêt de l'empereur et de sa famille, conseillèrent la marche sur Sedan et y entraînèrent le maréchal de Mac-Mahon. Il se trouva ainsi de ceux qui ont aidé plus que tous les autres à précipiter la chute du second empire, après avoir, au Deux-Décembre, pris part à son établissement.

Il semblait que sa carrière dût être terminée. Son parti crut qu'il pourrait lui rendre quelques services dans les Assemblées. L'empereur déchu lui demanda

d'y rentrer. Personne ne comprenait, ne sentait mieux que lui qu'il n'y avait plus ni place, ni rang, ni pouvoir, ni droit de parler. Au premier mot un peu vif, il serait si facile de lui fermer la bouche ! Il accepta une candidature dans la Corse, et plus tard, il revint à la Chambre des députés par son arrondissement natal où il s'était fait toute une clientèle électorale. Jamais il ne put essayer, à la tribune, pour la défense de l'empire, que des ébauches informes. Quand il parlait de questions économiques, il était encore écouté; mais dès qu'il abordait la politique, le terrain devenait glissant, se dérobait sous ses pas. Un soir, à Versailles, l'Assemblée était à peu près vide : il crut pouvoir risquer une apologie du prince et du régime qu'il avait servis. M. Gambetta était présent. D'un seul mot il fit justice: « Vous avez commencé comme des jouisseurs et fini comme des traîtres ! » Ce fut tout. Vainement M. Rouher, pour complaire à l'impératrice, essaya-t-il de reconstituer une sorte de parti bonapartiste, au moyen d'une organisation désignée sous le nom de comité de comptabilité. Appelé devant le juge d'instruction, il refusa à son œuvre, il se refusa à lui-même tout caractère politique ; il se dit simplement caissier, homme d'affaires, comptable. Triste ironie des choses tombées 1

La catastrophe du Zoulouland, la disparition du fils de Napoléon III, achevèrent de tarir en M. Rouher tout principe de vie et d'activité. A quoi bon lutter? Pour qui ? Pour quel prince? Le sait-on, et surtout sait-on bien ce que fera ce prince, s'il lui est donné de faire quelque chose?G'est dans ces pensées vagues que peu à peu l'intelligence du vice-empereur s'est finalement abîmée.

Il s'est éteint dans la soixante-dixième année de son âge, étant né en novembre 1814, après avoir passé

ROUnER. 15o

vingt ans au pouvoir, pendant lesquels, si les autres, ses compagnons de puissance, se sont beaucoup amusés, lui du moins aura remué de nombreux dossiers, brassé beaucoup d'affaires et beaucoup travaillé, pour mal agir et mal tinir.

M. DE GOEMENIN

(timon)

nOMME POLITIQUE ET PAMPHLÉTAIRE

Ceux d'entre nous qui, repris d'une espérance invincible dans les destinées du régime parlementaire, ont fréquenté les séances du Corps législatif, à partir du jour où la parole lui a été rendue, ont pu apercevoir, dans l'hémicycle de la Chambre ou dans la tribune des membres du Conseil d'État, un grand vieillard, aux yeux ronds et fixes, avec de longs cheveux en perruque à la Louis XIV, maigre et sec, légèrement voûté, ne parlant jamais à ses voisins, mais promenant sur l'Assemblée un regard ironique et semblant dire avec amertume : Cela une Chambre, cela un Parlement! j'en ai tant vu, des Parlements! Quand on demandait qui était ce vieillard, sorte de spectre d'une autre époque égaré dans la nôtre, on s'entendait répondre : C'est M. de Cormenin, conseiller d'État. — M. de Cormenin! Eh quoi! M. de Cormenin, Timon? — Timon, M. de Cormenin lui-même. Il était rare, dans ces occasions, que M. de Cormenin ne fût pas très sévèrement

lo8 FIGURES DISPARUES.

jugé : au sentiment de la surprise succédaient le blâme et l'objurgation. Il faut le dire à l'honneur de notre temps, rien ne plaît davantage aux hommes que l'unité dans la vie, la fidélité aux convictions, l'intégrité du c;\ractère. Sous ce rapport, la détestable école d'immoralité que, suivant le mot irrité de Royer-Collard, serait devenue l'histoire de France depuis quatre-vingts ans, n'a pas eu pour disciple la nation tout entière : il reste encore parmi nous bon nombre de gens qui préfèrent aux habiles et aux puissants d'un jour les maladroits et les vaincus des causes tombées. En voyant M. de Cormenin, le premier mouvement était un mouvement d'impatience et de colère : la fin de sa vie ressemblait si peu à ses commencements! Lui, Timon, le député d'opposition virulente, Timon le pamphlétaire, l'apôtre de la souveraineté du peuple et du suffrage universel, le contempteur de la royauté bourgeoise, était-ce bien lui qui était conseiller d'État, au service de la monarchie impériale et du régime personnel? C'était bien lui.

Maintenant il est mort. Ce n'est plus avec colère qu'il est permis de parler de lui; c'est, s'il est possible au moment où nous sommes, avec justice et vérité. Qu'était-ce que M. de Cormenin? Quelle était la valeur de son esprit? Sa vie publique a été fort agitée : à quoi répondait toute cette turbulence? Quelles convictions l'animaient? La fin de sa vie diffère-t-elle si fort des débuts de sa carrière qu'on soit en droit de la lui justement reprocher? Ou ne serait-ce pas plutôt que ceux qui s'étaient engoués de lui, et qui lui ont fait une popularité factice, ne l'ont jamais bien connu, et l'ont trop vanté pour des mérites et des vertus politiques qu'il n'avait pas?

Questions intéressantes que nous allons tâcher d'examiner rapidement, non pour justifier on réhabiliter la

mémoire de M. de Cormenin, mais simplement pour éclairer sa personnalité et son rôle dans des événements qui appartiennent à l'histoire, à la pure lumière de l'impartialité. On disait l'autre jour, avec autant de finesse que de mélancolie, que peut-être vaudrait-il mieux pour notre temps de moins comprendre les hommes et les choses et de les moins bien expliquer, afin de moins s'y résigner. Tout en faisant notre profit de cette aimable et délicate leçon, ce serait une faute que de renoncer à prendre les hommes dans l'ensemble des affaires et à les montrer sous leur vrai jour, au risque de paraître plaider en leur faveur les circonstances atténuantes, quand ils sont accusés par les passions et les animosités d'un moment : il y a toujours plus d'avantage à savoir la vérité et à se la dire à soi-même.

Louis-Marie La Haye de Cormenin était né à Paris le 6 janvier 1788, la veille même de la convocation des États-Généraux et de la Révolution française ; il est mort dans sa ville natale, le 6 mai 18(j8, après avoir vécu quatre-vingts ans passés. Pendant sa longue vie, la France n'a pas connu moins de neuf formes différentes de gouvernement, et servi moins de trois dynasties régnantes. Tant de révolutions successives, sans compter les changements de systèmes, servent à faire comprendre, sinon à les absoudre, les hommes qui ont abandonné leurs opinions comme la France s'abandonnait elle-même. Les uns ont eu les mêmes torts que l'autre, diront les optimistes ou les sceptiques; c'est possible. Mais c'est le propre des esprits vraiment fermes et des âmes bien trempées de ne pas tourner ainsi, comme la fortune^ à tous les vents. Quand survient !a tempête, les hommes dignes de ce

nom, pour n'être pas engloutis par elle, se tiennent debout et se retrouvent après l'orage comme ils étaient avant. M. de Gormenin a vu passer bien des tourmentes, qui ne l'ont jamais abattu. Si donc il s'est incliné sous la violence du vent, et s'il a modifié ses convictions suivant les temps, c'est qu'il y était naturellement porté par son tempérament et son éducation : on va voir ce qu'il en est.

Sa famille tenait un rang distingué dans l'ancienne société française; son grand-père et son père étaient lieutenants généraux de l'Amirauté. Les relations de cette famille étaient toutes monarchiques. M. de Gormeixin, celui qui plus tard devait s'appeler Timon et réclamer pour « glorieux parrain » devant le public le rédacteur d'un journal républicain, La Nouvelle Minerve, M. Sarrans jeune, eut pour parrain et marraine devant l'Église le duc de Penlhièvre, prince du sang royal, et la princesse de Lamballe, l'amie de la reine Marie-Antoinette. M. de Gormenin, sous la Restauration, ne faisait pas trop fi de ce noble parrainage. Né d'une famille pourvue de la particule, ce n'était pas assez pour lui; il lui fallut des titres, et il fit ce qu'il faut pour les obtenir. Mais n'anticipons pas. Son éducation se poursuivit à Paris, pendant la Révolution. Quelle impression les grandes scènes de ce temps laissèrentelles dans son âme? G'est ce que l'on n'aperçoit pas dans ses écrits. Il y a, dans un de ses ouvrages, le Livide des Orateurs, tout un chapitre consacré à Danton et à la Gonvention nationale, où l'on ne sent pas une émotion personnelle, pas un souvenir intime. On reste persuadé, quand on a lu ce chapitre, que tout ce qu'il dit de la Révolution, des grandes assemblées de cette époque, des hommes illustres qui les remplissaient, lui vient de l'esprit et non du cœur. G'est de la pure déclamation. Et quand il ne déclame pas, il hésite, il

DE CORMENIN. Ifil

ne dit rien. « An surplus, écrit-il, le croirait-on? parler, même après un demi-siècle, de la Convention nalionale, c'est vouloir écrire sur un baril de poudre, entio des panégyristes enthousiastes et des détracteurs forcenés, tout prêts, chacun de leur côté, à vous faire sauter en l'air, si vous n'êtes pas exclusivement de leur avis, et nous n'en sommes pas, dussent-ils mettre le feu aux poudres! » On peut voir par cette citation que M. de Cormenin était beaucoup plus du juste-mil;eu qu'il ne le pensait.

Sous l'Empire, M. de Cormenin suivit les cours de l'École de droit avec une attention soutenue. Entre temps, il cultivait la Muse, et perfectionnait son éducation littéraire, qui est d'ailleurs restée fort imparfaite, malgré son application. Le Mercure de France, V Almanack des Muses inséraient ses vers. Qu'était-ce que cette poésie d'étudiant en droit et d'apprenti conseiller d'Etat ? Que l'on se prononce sur l'extrait suivant d'une pièce intitulée Adieux de Gallus à la nymphe de Blanduse, écrite selon toute apparence au moment où toute la jeunesse valide s'en allait mourir sur les champs de bataille de l'Europe :

Mais quoi ! de nos guerriers l'impétueux courage ;

S'arrache au doux repos.

Tous les vrais citoyens déploieront dans nos villes

Une mâle vertu.

Étouffant riiydre impur des discordes civiles

A leurs pieds abattu; Et moi, lâche Romain, sur un lit do fougère

Je perdrais mes beaux jours A chanter les Sylvains

Ce jeune nourrisson des Muses qui sappelait luimême lâc/ie Romain, était-il donc si prêt à prendre sa part des dangers de la guerre? Non, M. de Cormenin se montrait empressé aux travaux infiniment moins péril-

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leux de la paix et du Conseil d'Etat. 11 entra dans cette assemblée pour la première fois, en 1810, sur le vœu formel de Napoléon, en qualité d'auditeur.

Mes chants flattent César ! César aime la gloire ! Ils sont digues de lui.

îsapoléon, qui ne se connaissait pas en poésie, pouvait bien juger que de tels vers étaient dignes de lui puisque sa faveur s'étendit sur le jeune auditeur. M. de Cormenin a, du reste, largement payé sa dette à l'empereur, pendant le reste de sa vie. C'est à M. de Cormenin que nous sommes redevables de ]a légende de Napoléon présidant les travaux du Conseil d'État. On peut voir aussi, dans le Livre des Orateurs, tout un chapitre où l'auteur traite de ce qu'il appelle l'éloquence délibérative, et célèbre sur le ton du dithyrambe les facultés oratoires de Napoléon et son prodigieux esprit des affaires. Les premières séances du Conseil d'État, auxquelles M. de Cormenin put assister comme auditeur l'ont frappé au dernier point ; il en est resté fasciné, ébloui. Ce qui semble surtoutl'avoir charmé, c'est l'appareil de la force que l'empereur faisait éclater partout oùil paraissait, ses manières brusques, sa parole saccadée, son accent dominateur.

« A peine au retour des grandes batailles, Napoléon avait-il déchaussé ses éperons qu'on entendait à la porte du Conseil un frémissement d'armes; trois fois le tambour roulait. Les portes s'ouvraient à deux battants, et l'huissier criait: « L'Empereur, messieurs! » Napoléon marchait, à pas brusques, à son fauteuil, saluait, s'asseyait, se couvrait, tandis que ses grands ofliciers, et souvent des princes étrangers, rangés derrière lui, tête nue, se tenaient dans le silence.

« J'étais bien jeune alors et j'avoue que je ne pouvais regarder sans émotion ce front chauve sur lequel sem-

blait, cIq haut du plafond, se reflétei- la gloire d'Austerlilz. »

Yoila, pour le côté extérieur, celui qui a le plus vivement séduit M. de Cormenin ; mais écoutons-le parler de Napoléon :

« Si Napoléon a péri si complètement, c'est qu'on peut dire qu'il était à lui seul, en quelque sorte, sa renommée, sa dynastie et son empire. Qui ne se serait pas courbé devant cette supériorité si naturelle? Qui n'a pas senti, en l'approchant, le charme de sa séduction toute-puissante? Il n'y avait pas de servilité dans cette obéissance, parce qu'elle était volontaire ; il y avait de l'entraînement pour l'homme, quelquefois même de la passion. On ne pouvait se lasser de contempler ce front large et penseur qui renfermait les destinées de l'avenir ; on ne pouvait lutter du regard contre ce regard irrésistible qui allait déplier vos pensées jusque dans le fond de votre âme. Tous les autres hommes, empereurs, rois, maréchaux, ministres, paraissaient devant lui comme des êtres d'une espèce inférieure et commune. Il avait dans son géuie de la pompe orientale et de la précision mathématique. Il avait aussi du commandement dans la voix, et quelquefois une douceur, une tendresse d'organe, une sorte d'insinuation itahenne qui remuait la fibre. C'est par ce mélange inconcevable de grâce et de force, de simplicité et d'éclat, de bonhomie et de dignité, de finesse et de brusquerie, qu'il domptait les esprits les plus rebelles, et qu'il ramenait les plus prévenus. On peut dire qu'il a été conquérant par le langage aussi bien que les armes. »

Avec de telles idées sur l'obéissance, avec une âme si peu maîtresse d'elle-même, comment s'étonner que M. de Cormenin ait vu toute sa vie passer les événements sans jamais les dominer? L'occasion s'offrit

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bientôt de reconnaître ce que valent les dévouements qui prennent naissance dans la muette adoration de la force, et non dans une conviction sérieuse et réfléchie. L'Empire tomba, et la dynastie des Bourbons fut une première fois restaurée : M. de Cormenin conserva sa place au Conseil d'État. Tout à coup Napoléon revient de l'île d'Elbe, l'empire est rétabli: M. de Cormenin conserve encore sa place, et pour la conserver en même temps que pour défendre la France, il se jette dans Lille avec un fusil de garde national à la main. Waterloo arrive ; Napoléon est obligé d'abdiquer, les Bourbons rentrent : M . de Cormenin se retrouve au Conseil d'État, comme si les Cent-Jours n'eussent été qu'un rêve.

A peine a-t"on fêté c'iui-ci.

Que rpremicr r'vient-z-en traître ; Moi qu'aime à dîner, Dieu merci, J'saute encor sous sa fnêtre Mais le v'ià r'cliassé V'ià l'autre r'placé.

Viv' ceux que Dieu seconde I

chantait le Paillasse deBéranger, en 1816. Cette satire populaire ne devait pas être du goût de M. de Cormenin, futur auteur des Lettres sur la h'ste civile et des questions scandaleuses d'un Jacobin. Les oreilles lui sifflaient sans doute, quand quelque homme du peuple répétait ce refrain dans les rues.

La période de la vie de M. de Cormenin qui s'écoula pendant la Restauration est de beaucoup la mieux remplie et celle qui fait le plus d'honneur à son esprit et à ses talents. Maître des requêtes au Conseil d'État, il suivit les travaux de cette assemblée avec une diligence vraiment digne d'éloges et une réelle utilité pour le public. Dès 1818, il publiait un écrit intitulé : Du Conseil d'Etat envisagé comme conseil et comme juridiction dans notre monarchie constitutionnelle. Cet ou^

DE CORMEiNIN. 16^

vrage parut d'abord sous le voile de l'anonyme : M. de Cormenin n'aimait pas le danger. « Si, dans la recherche d'une meilleure organisation, je suis conduit à proposer quelques changements, je désire et je supplie qu'on les discute avec sévérité, parce que je suis convaincu moi-même qu'il y a souvent plus de périls à innover qu'à maintenir, » dit-il, dans la préface de son opuscule. Ainsi ce novateur se défiait de lui-même, et se défendait par avance contre le reproche de paraître trop audacieux. M. de Cormenin n'avait cependant pas à rougir des idées qu'il émettait dans sa brochure, non plus que des réformes qu'il proposait. Ces idées sont au nombre des plus libérales qu'il ait jamais professées, et ces réformes, la France les demande et les attend encore aujourd'hui : le jour où elles lui seront accordées, nul doute que l'honneur de les avoir, le premier, préconisées, ne soit reporté à M. de Cormenin par la reconnaissance publique. Que demandait-il, et que demande-t-on maintenant, à son exemple? Plus soucieux d'assurer les garanties d'une bonne et exacte justice aux administrés, que de renforcer les pouvoirs exorbitants de l'administration, il demandait la suppression des tribunaux administratifs établis par le Consulat sous le nom de conseils de préfecture, la création d'un tribunal spécial des Conflits avec des magistrats indépendants, la défense orale et la publicité des audiences. La publicité des audiences, nous l'avons aujourd'hui; mais le tribunal des Conflits, si nous l'avons eu un instant sous la république de 1848, et s'il n'est que juste de rappeler que M. de Cormenin prit une part très active à son organisation, nous l'attendons encore : le livre écrit par M. de Cormenin, en 1818, est donc toujours utile à consulter, puisque sur cette matière, rien de mieux n'a été fait que ce qu'il a laissé. A cette

même époque, M. de Cormenin s'occupa d'une autre question non moins intéressante, la question delà responsabilité des agents du gouvernement. Frappé dès lors des abus qui peuvent résulter de l'interprétation rigoureuse du 'trop fameux article 75 de la constitution de l'an VIII, M. de Cormenin, dans un écrit spécial, réclama des garanties contre le Conseil d'État lui-môme.

A cet égard encore, son opinion n'a pas cessé de compter parmi celles dont on doit faire éfat, dans ce grave sujet. Car, en même temps que M. de Cormenin se livrait à ces travaux de publiciste, il se rendait maître des matières les plus difficiles en administration, les niatières contentieuses, et fondait parmi nous la science et l'enseignement du droit administratif, en sorte que sa compétence égale ici le libéralisme de ses idées et donne à ses écrits politiques une autorité de premier ordre. L'ouvrage intitulé •.Questions de droit administratif, où les matières contentieuses sont traitées et les difficultés résolues avec une sagacité et un esprit de décision des plus remarquables, parut en 1822, pour la première fois. Depuis lors, il a été souvent réimprimé, et c'est vraiment un livre devenu classique. Une méthode très simple et très sûre, une grande force de logique et de déduction, une clarté lumineuse répandue dans tout l'ouvrage, un style précis, sobre, sans redondances ni fausses'déclamalions : c'est par ces qualités que se recommandent les Questions de droit administratif. Pendant longtemps les jurisconsultes, embarrassés dans ces difficultés épineuses, n'ont pas eu d'autre guide que M. de Cormenin, et l'on peut ajouter que l'enseignement de droit administratif qui se distribue dans les facultés de droit dérive de lui en droite ligne. C'est là un genre de gloire que M. de Cormenin a longtemps dédaigné

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sans doute : mais il est permis de croire que, dans les derniers temps de sa vie si obscure et si solitaire, le témoignage que, sur ce point, il pouvait se rendre à lui-même, n'a pas été pour lui sans douceur.

Maître des requêtes au Conseil d'État^ absorbé tout entier par l'étude des affaires contentieuses soumises à la section du Conseil dont il faisait partie, plongé dans ses travaux de jurisconsulte, M. de Cormenin n'était guère tourmenté par les soucis de la politique. Etait-il seulement de l'opposition ? On n'est guère disposé à le croire, quand on le voit solliciter de Louis XVHI le titre de baron, que ce prince tolérant ne fit aucune difficulté de lui accorder. Quelques années plus tard, le roi Charles X le créait vicomte de Cormenin : il ne faisait donc rien à celte époque pour perdre les bonnes grâces du gouvernement. Au reste, dans son Livre des Orateurs, les portraits d'hommes politiques appartenant aux chambres de la Restauration ne gardent pas la marque d'un esprit irrité. Écrites sous Louis-Philippe, à un moment où M. de Cormenin avait déjà fait son choix et pris le masque du rôle qu'il voulait jouer, ces études respirent des sentiments favorables à la cause défendue par les orateurs de l'opposition de quinze ans. Mais les hommes du gouvernement, ni M. de Serre, ni M. de Yillèle, ni M. de Marlignac ne sont trop maltraités; le beau rôle est donné à leurs adversaires, sans qu'eux-mêmes ils aient trop à souffrir des préférences de l'auteur. En somme, on peut dire que jamais M. de Cormenin n'a détesté la Restauration. On voit, dans ses Letù'es sur la liste civile publiées en 1832, qu'ayant à parler des dépenses de la cour de la branche aînée des Bourbons, il se livre à des épigrammes sans beaucoup de portée: le passage relatif

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aux dépenses de Charles X est plutôt là pour mémoire que comme argument sérieux.

Ce qui prouve que M. de Cormenin n'était animé d'aucune passion mauvaise contre la Restauration, c'est qu'élu député par le collège électoral d'Orléans, aux élections de 1828, il se contenta de prendre place au centre gauche de la Chambre, au lieu d'aller tout de suite s'asseoir sur les bancs extrêmes de l'opposition, comme on pourrait le croire, d'après les opinions qu'il afficha plus tard. Mais il y a plus. En 1829, M. de Cormenin publia une brochure sur l'hérédité de la pairie, où il se prononça très vivement contre le privilège de la haute chambre. Dans la suite, M. de Cormenin se vanta souvent d'avoir écrit cette première brochure, et plus d'un, parmi ses amis politiques, lui en tirent un titre à la popularité. On oubliait trop que M. de Cormenin avait demandé, dans son écrit, l'abolition de l'hérédité de la pairie, non par la raison que ce privilège blessait le principe de l'égalité des Français devant la loi proclamé par la Charte, mais parce que le privilège de l'hérédité était à ses yeux une diminution de la prérogative du roi, à qui M. de Cormenin aurait voulu réserver exclusivement la nomination de tous les pairs. Dans les luttes qui suivirent, sous la monarchie de Juillet, M. Casimir Perler seul se souvint de cet excès de royalisme du fougueux Timon, et sut le lui rappeler en termes amers et cruels que M. de Cormenin ne se sentit jamais assez fort pour pardonner.

Dans le conflit qui s'éleva bientôt entre la Royauté et la Chambre, M. de Cormenin prit parti pour la représentation nationale et compta parmi les (lé])ulés

qui signèrent la fameuse adresse des Deux cent vingt et un. Survint la bataille de Juillet, le triomphe du peuple : M. de Cormenin'se sentit embarrassé, troublé. Dans les premiers jours, il est timide, hésitant. Il était alors âgé de quarante-trois ans : que faire, que devenir, quel parti prendre? Il était député, et comme tous ses collègues, il avait à reviser la Charte que devait jurer le nouveau roi des Français. « Attaché sur mon banc, a-t-il écrit plus tard, pendant l'improvisation de la Charte, je gardai l'immobilité du silence. J'étais absorbé dans la contemplation de mon illégalité. Je n'entendais rien. Je n'apercevais plus la Chambre. Je ne voyais que le peuple. Sa grande image était devant moi. » Cette grande image du peuple, incessamment présente à ses yeux, éclaira M. de Cormenin et lui fit trouver sa voie : il se déclara bruyamment partisan de la souveraineté du peuple, donna sa démission de député, donna même sa démission de maître des requêtes, se jugeant lui-même sans pouvoir pour faire un roi, une charte, un serment. C'était d'un seul bond aller aux extrêmes. Non pas ecrtes que je veuille dire que songer au peuple au lendemain d'une victoire qui était son œuvre tout entière fût une opinion condamnable, comme exagérée. Ce n'étaitque justice de penser alors au peuple, et l'histoire commence à dire que ce sentiment de justice, poussé jusqu'au bout et traduit en faits pratiques, n'eût été que de Thabilcté politique. Mais M. de Cormenin, à l'esprit duquel était dès ce moment présente la grande idée de la souveraineté du peuple, pensa-t-il une minute à donner ce principe pour base aux institutions de la France? Songea-t-il, en un mot, à établir parmi nous la République? C'est bien difficile à penser, quand on voit des hommes tels que MM. Laffite, Dupont (de lEure), La Fnyette se E. Spuller. 10

contenter du roi citoyen, eux dont l'attitude sous la Restauration avait été autrement énergique et accusée que celle de M. de Gormenin. Non, ce que M. de Cormenin désirait, c'était de se donner le temps de réfléchir. Il refuse le serment en août 1830; en novembre de la même année, il le prête, à sa rentrée dans la Chambre, et s'assied parmi les députés de l'extrême gauche. Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Il était arrivé simplement que M. de Gormenin avait élé oublié dans la répartition des hautes places à laquelle donne toujours lieu l'établissement d'un nouveau régime. M. de Gormenin, jurisconsulte éminent, homme d'affaires très expérimenté, mais dépourvu de toutes facultés oratoires , sentait vaguement qu'il n'avait aucune chance de trouver la fortune dans les hasards de la vie parlementaire ; il désirait tout de suite une haute situation. Deux postes éminents lui faisaient surtout envie : le poste de procureur général à la cour de cassation qui fut donné à M. Dupin aîné, l'avocat du duc d'Orléans; le poste de président du Conseil d'État auquel fut appelé M. Benjamin Constant, en souvenir et en récompense des grands services rendus par lui à l'opposition, sous le premier Empire et la Restauration. M. Benjamin Constant ne garda pas longtemps cette grande situation. En décembre dSSO, il mourait épuisé de fatigues et déjà désenchanté du régime qui avait ménagé à ses derniers jours une si haute fortune. Il faut voir, dans le portrait de Benjamin Constant, Livre des Orateurs, avec quelle amertume Timon parle de cette fm prématurée du chef de l'école anglaise, et comme il attaque cette école pour mieux exalter celle de la souveraineté du peuple^ 5 laquelle il s'était rallié lui-même : on dirait comme le souvenir d'un ressentiment personnel, dans les lignes qui suivent :

DE CUUMENJN. 171

« La seconde erreur de Benjamin Constant fut de croire qu'il pourrait être impunément fonctionnaire et indépendant. Au lieu de rester avec le peuple sur le rivage et de regarder le torrent doctrinaire passer, il s'arrêta au milieu du courant et le flot l'entraîna... Déjàal ivait suffi en 1815 d'un regard de Napoléon pour le fasciner. Il venait de retomber sous le charme d'un autre pouvoir, il était tout fier, lui deux cent dix-neuvième engendreur, d'être accouché d'un citoyen à l'état de roi. Sa joie tenait du délire, la fièvre de lait lui prit au cerveau... Ces accès-là, il est vrai, ne durèrent que quelques jours, et quand il eut bien cuvé son ivresse dynastique, il recouvra peu à peu la

plénitude de ses facultés Quand il s'aperçut que sa

chaîne dorée se rivait à ses deux poignets, il la secoua, et encore un effort, il allait la rompre! D'ailleurs, il avait une soif immense de popularité^ presque autant que La Fayette, et il préférait la qualité de journaliste et de député à toute fonction pubUque, et il avait raison »

Voilà donc M. de Cormenin rendu à la Chambre, avec le principe de la souveraineté du peuple pour drapeau. La popularité commence pour lui. Aux élections de 1831, il est réélu par quatre collèges à la fois, Belley, Pont-de-Vaux, Montargis et Joigny. Il opte pour Belley. Qu'entendait-il au juste par la souveraineté du peuple? Ses livres, ses brochures, ses pamphlets sont remplis de pages oii il glorifie ce principe, mais en termes si vagues, si peu précis, en longues et interminables périodes où les mots réussissent si bien à cacher les raisons, qu'il est presque impossible de savoir sur ce point l'opinion nette de M. de Cormenin. II a été, pendant tout le règne de Louis- Philippe, l'un des plus violents adversaires du régime fondé en Juillet; il avait Uni par être considéré par le

roi Louis-Philippe, qui n'eût pas demandé mieux que de lui être agréable, et lui accorda même (détail piquant et faveur spéciale !) la remise des droits de chancellerie dus pour la collation de ses titres de baron et de vicomte, non pas seulement comme un adversaiie politique, mais comme un ennemi personnel ; il s'était rendu, par ses épigrammes et ses pamphlets, odieux aux conservateurs; il a toujours siégé sur les bancs de la gauche et voté avec elle. Mais qu'était-il réellement? Que voulait-il? C'est une énigme. Etait-il républicain? Il a toujours évité de le dire. Une seule fois il a eu l'occasion de parler de la République et du parti républicain, en parlant de M. Laffite ; il dit à ce propos : « Le fond du caractère de Laffite était républicain, non pas qu'il crût à la possibilité actuelle de cette forme de gouvernement, mais il pensait, avec La Fayette, Chateaubriand, Arago, Dupont (de l'Eure), et s'il m'est permis d'ajouter avec moi, que les Européens y gravitent et qu'elle sera un jour la plus haute expression de la civilisation la plus avancée. » Franchement, après une telle déclaration, est-il permis de dire que M. de Cormenin se rattachait à ce généreux parti républicain qui, sous la monarchie de Juillet, a livré tant de combats inutiles pour établir chez nous une forme de gouvernement, à la possibilité immédiate de laquelle iM. de Cormenin ne croyait pas? Non. M. de Cormenin n'était pas républicain. S'il l'a été, à un moment de sa vie, c'est en 1848, à une époque où tant de républicains improvisés se chargèrent parmi nous de fonder la République qu'ils détestaient, et réussirent si bien à l'empêcher de vivre. Vers 1832, d'ailleurs, on doutait beaucoup déjà que M. de Cormenin fût républicain : sous ses apparences d'écrivain démocrate, on croyait toujours découvrir l'ancien légitimiste, et il n'était pas jusqu'à ce principe de la sou-

verainelé du peuple, invoqué à tout propos par lui, qui ne donnât à penser que la portion du parti légitimiste, ralliée comme M. de Gormenin à la théorie de la souveraineté populaire, eût le droit de le compter parmi ses adhérents. En 1830, revenu à la Chambre, il avait demandé la convocation des assemblées primaires, pour soumettre à leur ratification l'élection de la branche cadette de la maison de Bourbon : une telle idée, en un tel moment, sentait au moins autant de légitimiste que le républicain. N'en déplaise à la mémoire illustre de M. de Chateaubriand, être républicain camme l'était l'auteur des Mémoires d'outretombe, c'était bien près de ne pas l'être du tout. Que disait M. de Gormenin du serment? « Je sais, a-t-il écrit, qu'en 1830 j'aurais dû donner non seulement ma démission, m.ais ne pas reparaître à la Chambre; je sais que, pour avoir été député plus conséquent que tous les députés qui ont fait le roi et la charte, je ne l'ai pas encore été assez, et que, pour être parfaitement logique, j'aurais dû pousser jusqu'au bout la rigueur inexorable du principe. » Ce sont là de belles paroles : pourquoi M. de Gormenin les a-t-il démenties par sa conduite?

En fait, M. de Gormenin aimait le bruit, la renommée, les applaudissements. Ne parlant jamais à la tribune de la Chambre, il se fit écrivain. Une occasion merveilleuse s'offrit à lui, la constitution de la liste civile du nouveau règne ; il prit la plume du pamphlétaire et ne la déposa plus. La révolution de Juillet avait fait espérer à la France qu'elle aurait désormais un gouvernement dans les conditions exigées par la démocratie moderne, un gouvernement à bon marché. Quelle ne fut pas la stupeur dans le public, quand le ministère fit connaître que ses prétentions étaient celles-ci : une liste civile d'à peu près 18 millions,

4 raillions de revenus en terres et en forêts, onze palais magnifiques, un mobilier somptueux, sans compter 4,514,912 francs d'apanage et le domaine privé considérable de la famille d'Orléans ! Ce fut le sujet de mille commentaires, les uns plaisants, les autres injurieux ; on compara les dépenses de la royauté bourgeoise avec celles de l'ancienne monarchie, avec celles de la Restauration ; on mit en regard de ce luxe extraordinaire le maigre budget de l'instruction du peuple ; on se demanda si c'était bien là le train que devait affecter le chef d'une nation devenue industrielle et d'une classe moyenne, vivant d'épargnes et d'économies péniblement amassées. M. de Cormenin se fit l'écho de toutes ces plaintes et de tous ces reproches dans ses Letlres sur la listi: civile et l'apanage, qui sont restées le meilleur de ses pamphlets. Le succès de ces Lettres fut vraiment prodigieux. On les trouva pleines de logique, de raison, d'élo(iuence, de fine ironie, et la sensation qu'elles produisirent fut universelle et durable. Les séances de la Chambre des députés où se discuta la liste civile comptèrent parmi les plus ora geuses du règne : la popularité de M. de Cormenin, réel inspirateur de tout le débat, fut à son comble. Depuis lors, il ne cessa de poursuivre et d'attaquer le ministère dans toutes sortes d'écrits et d'articles de journaux que les feuilles de l'opposition reproduisaient à l'envi. Mais nulle part on ne voit que M. de Cormenin ait jamais fait acte d'opposition personnelle au système. Il le combattait par la plume, en le bafouant, en le décriant, en déversant sur les hommes et sur les choses le ridicule et le dédain. Ses écrits ne sont jamais que des chicanes de légiste, des apurements de compte, des tracasseries misérables et que l'on n'attend pas d'un homme qui porte le drapeau d'un principe aussi élevé que celui de la sou-

vei'âineté du peuple. A chaque instant il se répand en reproches contre ceux qui ont fait avorter la révolution de Juillet; mais de discussions sérieuses et vraiment radicales, jamais. Il exhale sa colère et ses plaintes; il répand sa bile, et c'est tout. C'était assez cependant pour lui mériter la faveur publique. Chacune de ses petites brochures atteignait un chiffre considérable d'éditions et de tirages successifs; ses portraits parlementaires, si souvent retouchés et remaniés, faisaient sensation; il eut un procès : toute la France en retentit. Vers 1839 et 1840, il eut son plus beau triomphe. Il s'agissait de doter le duc de Nemours. Timon écrivit les Questions scandaleuses (Vun Jacobin, bientôt suivies du deuxième Pamphlet sur la dotation. M. de Cormenin prit ce nom terrible de Jacobin pour relever la maladresse du ministère qui désignait ainsi ceux qui avaient l'audace de s'opposer à la dotation. Ses petits livres portaient pour épigraphe ces mots accueillis par la France opposante avec acclamation : JJe l'argent! de V argent! toujours de l'argent! C'était le même thème que celui des Lettres sur la liste civile ; les Questions d'un Jacobin et \q Pamphlet de la dotation obtinrent une vogue égale à celle des Lettres. A la Chambre, l'effet fut si grand que le ministère dut retirer les projets de lois : c'est l'apogée de la gloire de Timon, En 1839 il avait, après la coalition, écrit un autre petit livre : État de la question, qui avait été très remarqué, comme offrant le programme le plus net du parti auquel s'était mêlé M. de Cormenin. Voici ce programme assez curieux au point de vue historique, et qui est bien ce que Timon a jamais écrit de plus juste et de plus clair :

« En résumé, à toute la nation la souveraineté; à la majorité des électeurs universels la nomination de la Chambre; à ia Chambre l'omnipotence constitution-

\16 FIGURES DISPARTES.

nelle; au roi les honneurs du trône, la représentation extérieure, la suprématie nominale, l'hérédité et l'inviolabilité ; aux ministres responsables le gouvernement.

« La France veut le gouvernement du pays par le pays ; la cour veut le gouvernement personnel du roi.

« Au bout de l'un se trouve l'ordre et la liberté; au bout de l'autre une révolution.

« Voilà l'état de la question. »

Plus tard les démêlés du clergé français avec le ministère au sujet de la liberté religieuse, et la publication du Manuel de droit ecclésiastique de M. Dupin fournirent à Timon l'occasion de rentrer dans la lice. Après avoir défendu, dans une première brochure, l'évêque de Clermont, dont un mande:i'ient avait été déféré au conseil d'État, en vertu du droit d'appel comme d'abus, M. de Cormenin prit à partie le Manuel de M. Dupin qui exaltait les droits du pouvoir civil et la juridiction temporelle sur les évêques. Les deux pamphlets : Oui et Non et Feu ! Feu! eurent un retentissement considérable. M. de Cormenin, qui ne voulait être ni gallican, ni ultramontain, ni manuéliste, prétendait dire la vérité à tout le monde. C'est un rôle admirable que celui-là, mais qui attire autant d'ennemis que d'amis : la popularité de Timon se ressentit un peu de la fantaisie qui lui prit de se faire le champion du cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, traduit devant le conseil d'État pour un mandement où, sous prétexte de condamner le Manuel de M. Dupin, il soutenait des doctrines attentatoires aux droits de l'État. Timon ne se découragea pas et écrivit Feu. '/'eu/ où il raconte non sans verve sa déconvenue, les outrages qu'il a subis, les injures qu'il a reçues et persiste dans sa défense de la liberté des évêques. Cette opiniâtreté surprit et blessa les amis de Timon. Déjà l'année pré-

ccdenle, en 1844, dans son pamphlet de la Li'fjomanic, il avait tempéré l'ardeur de son opposition ; lui, Timon, s'était rapproché de ce gouvernement personnel qu'il détestait si fort autrefois, et avait exalté la prérogative royale aux dépens de l'initiative parlementaire. De pli:s il retouchait, à chaque édition nouvelle de son Livre des Orateurs, les portraits de sa galerie parlementaire; il adoucissait ses traits les plus rudes; il flattait de plus en plus ses modèles, et quoiqu'il n'eût jamais été bien méchant, s'efforçait de paraître moins misanthrope que ne semblait l'indiquer ce surnom de Timon que la popularité lui avait imposé. Enfin, il publiait ses Entretiens de village qui aysiientpa.ru. une premièrefois sous le titre de : Dialogues de maître Pierre avec un maire de village. Dans les Entretiens de village, M. de Cormenin trace un idéal des réformes à opérer dans chaque commune de France. Il demande une infinité de mesure s philanthropiques, chauffoirs, salles d'asile pour les jeunes enfants, ouvroirs pour les jeunes filles adultes, bibliothèques populaires, reposoirs pour la veillesse, établissement de médecins cantonaux, avec hospices; il traite une foule de questions usuelles, à un point de vue famillier et pratique, avec un grand désir de faire le bien, et de le faire par des moyens simples et facilement accessibles. Ce livre, tout rempli d'un esprit de charité qui surprend dans un pamphlétaire, écrit avec calme et non sans une certaine grâce rustique, avait été couronné par l'Académie française qui lui avait accordé le prix Monthyon. M. de Cormenin y apparaîtsous un jour tout spécial , et c'est là qu'il faut aller le chercher, et non pas dans ses écrits politiques, où il est impossible de le saisir. On y voit un homme d'ordre, ami du progrès et des lumières, mais à la condition que les lumières soient sagement distribuées par la plus haute autorité qui existe, celle de l'Église, et que

ils FIGURES DISPARUES.

le progrès se fasse lentement et sous la surveillance et le contrôle des autorités. Ajoutons, au très grand honneur de M. de Gormenin, qu'il s'est appliqué toute sa vie à poursuivre, pour sa part, la réalisation des réformes dont les Entretiens de village contiennent le programme, et que jusqu'à la fin de ses jours, il a fondé des crèches, des salles d'asile et des œuvres de bienfaisance : en sorte que l'on peut dire que si sa mémoire lui survit longtemps, les qualités et les vertus qu'il a montrées dans sa vie privée, lui seront plus comptées que les talents qu'il a pu déployer dans sa vie publique. Il était dans ces dispositions d'esprit toutes philanthropiques, quand survint la querelle du clergé avec le gouvernement de Louis-Philippe ; il défendit le clergé. Peut-être avait-il quelques velléités de se faire, ailleurs que dans le parti démocratique, une popularité qui l'eût conduit aux honneurs académiques, distinction à laquelle il tenait beaucoup: toujours est-il qu'il s'était beaucoup radouci. Mais le clergé eut beau l'acclamer; en vain un évêque l'appela-t-il, dans un mandement : homme providentiel, suscité d'en haut, il ne sentit pas autour de lui l'atmosphère enthousiaste et bruyante qui lui était devenue nécessaire; il revint au parti de l'opposition et s'y rattacha en 1846, par la publication de son Pamphlet sur l'indépendance de Vltalie, une de ses meilleures brochures, et des mieux écrites qu'il ait laissées. Il y prend hautement la défense des droits de l'Italie contre l'Autriche. Nous citerons ici la conclusion de ce pamphlet, qui eut, à son époque, un très vif succès et qui donnera une idée de sa meilleure manière; il dit aux Italiens, en parlant des Autrichiens :

« Enfin les voici qui s'offrent à vos coups! Allez, armez-vous, partez, valeureuse jeunesse ! Vos pères vous exportent, vos mères vous bénissent, et Dieu vous

absout! Ne poussez qu'un cri : Italie! Italie! et que des Alpes aux Apennins ce cri de vie pour vous et de mort pour eux retentisse comme la foudre! Que chaque artisan et que chaque laboureur se change en garde national, et que chaque garde national soit un guér(lla[sic)! Que chaque caisse devienne pour vous un tambour, chaque bout de fer un glaive, chaque bâton un assommoir ! Que chaque pan de muraille soit une meurtrière, que de chaque buisson parte un coup de feu, que de chaque fontaine coule une eau empoisonnée, que chaque gorge de vos montagnes soit l'écho de votre appel et des râlements de leur agonie! Point de trêve, point de merci! tout est permis contre les tyrans. Montez à vos clochers, et à grandes volées sonnez le tocsin sur ces misérables ! traquez-les la nuit, pressez-les par devant avec vos faux recourbées et par derrière avec vos poignards! Gourez sur leurs baïonnettes, enclouez leurs canons, faites-vous tuer pourvu que vous tuiez ! Le sabre d'une main, la torche de l'autre, percez leur sein, incendiez leurs camps, épouvanlezleu:' sommeil! De quelque nation qu'ils soient, de quelque pays qu'il viennent, cavaliers ou fantassins, chefs ou soldats, qu'il n'en sorte pas un seul, qu'il n'en reste pas un seul, et que l'Italie soit vengée! »

Ce sont là les dernières ardeurs de Timon. Le temps allait venir où, d'écrivain de la presse opposante, il deviendrait législateur, et serait mis en demeure d'appliquer ses idées. La Révolution de Février tomba inopinément sur la France et sur l'Europe. M. de Gornienin, par ses pamphlets, avait contribué, pour sa part autant que personne, au renversement de la monarchie de Juillet. Mais faut-il dire pour cela que la proclamation de la République ne le suprit pas autant que la grande masse de la nation? Ce serait aller trop

loin. Quoi qu'il en soit, il avait l'un des premiers parlé de la souveraineté du peuple, et la République n'était, à vrai dire, que l'organisation de cette souveraineté : M. de Cormenin était désigné d'avance aux suffrages de la France républicaine. Quatre départements l'envoyèrent siéger à l'Assemblée constituante, la Seine, les Bouches-du-Rhône, la Mayenne et l'Yonne ; ainsi ses fidèles électeurs de Joigny, qui tant de fois l'avaient réélu sous Louis-Philippe, lui demeurèrent attachés jusqu'à la fin de sa carrière politique. Dès son entrée dans l'Assemblée nationale, il y parut comme l'un des premiers, et fut nommé vice-président. On choisit les membres du comité de Constitution; M. de Cormenin fut désigné pour en faire partie; sorti le premier de l'urne du scrutin, la présidence de ce comité, le plus important de tous, lui fut attribuée. Naturellement, il prit la plus grande part aux discussions qui s'établirent au sein de ce comité qu'il présidait ; et il faut dire que ces discussions étaient incessantes, le comité étant composé d'éléments fort hétérogènes. M. de Cormenin reprit la plume de Timon pour adresser à ses commettants de 1848 un petit Pamphlet su?' le projet de constitution, où il rend compte à sa manière des travaux du comité, et fait connaître ses idées personnelles sur l'organisation de la République. On le voit dans ce petit écrit, assez pâle et décousu, se prononcer pour l'adoption de toutes les idées qui étaient alors le plus en honneur auprès du parti républicain : une assemblée unique, l'abolition du remplacement, etc., etc. L'influence de M. de Cormenin ne se borna malheureusement pas à faire passer dans le projet de constitution la plupart des Tœux de l'opinion républicaine; elle se fit aussi sentir dans les articles relatifs au président de la République. Toujours sous l'empire de cette idée vague et mal définie de la sou-

veraineté populaire, il réussit à faire insérer le trop fameux article :

« Le peuple français délègue le pouvoir exécutif à un citoyen, qui reçoit le titre de président de la République.

« 11 sera élu au scrutin secret, par la voie du suffrage universel, et direct. »

C'est en vain que, dans son intelligente prévoyance, M. Grévj-, représentant du Jura, s'efforça, par son amendement célèbre, de ramener l'Assemblée constituante à l'exacte notion de la réalité politique. Il était trop évident que les deux pouvoirs issus tous deux de la nation, l'Assemblée et le président, seraient fatalement appelés à entrer en lutte : au milieu de ce conflit inévitable, que deviendrait la liberté? Des deux pouvoirs, nécessairement l'un devait être subordonné à l'autre : lequel valait-il mieux mettre au-dessus de toute atteinte, en le faisait émaner seul directement du peuple? L'Assemblée, sans aucun doute. M. de Gormenin ne put amaisouvrirlesyeuxalalumiere.il persista dans son opinion, qui a été fatale à la République. Au reste, il se sentait mal à l'aise dans ce comité et dans cette Assemblée. Une première fois, il abandonna la présidence du comité, sous le prétexte de collisions sans cesse renaissantes qu'il ne pouvait prévenir; il abandonna bientôt le comité lui-même, avant que la Constitution fût terminée, sous cet autre prétexte qu'il n'avait pu faire adopter le principe de la ratification du pacte républicain par la souveraineté populaire.

L'Assemblée constituante, du reste, venait d'organi ser le conseil d'Etat, d'après un plan emprunté en grande partie à M. de Gormenin lui-même. Il se retira volontairement de l'Assemblée, pour aller présider la «ectiondu contentieux du Conseil d'État. Perdu au milieu de cette foule de représentants, sans voix, bientôt E. Spuller. 1 1

iS2 FIGURES DISPARUES.

sans autorité, il comprit que sa place était ailleurs ; il prétendait, au surplus, non sans raison, que rendre une i)onne et exacte justice administrative, c'était la seule manière de rendre à la République les services qu'elle €Ût à attendre d'un homme qui touchait à la vieillesse : ■M. de Gormenin avait alors soixante-deux ans.

Faut-il croire que ce désir de se tenir dans une retraite opulente et honorée fut la cause de l'adhésion empressée -qu'il donna au coup d'État de décembre 1851? Faut-il penser au contraire que, fidèle à lui-même et à sa 4héorie de la souveraineté populaire, il se rallia au parti du président de la République, parce que le président avait réussi à obtenir huit millions de suffrages? ^On choisira entre les deux versions. Quelque jugement -que l'on porte sur la conduite de M. de Gormenin, sur cet acte capital de sa vie, on devra toujours dire, ce nous semble, que de sa part, cet acte d'adhésion à l'empire n'avait rien de surprenant. La légende napoléonienne exerçait sur son esprit un attrait invincible ; dans sajeunesse, il avait fait demauvaisvers enhonneur du Gésar moderne ; dans son âge mûr, il avait embrassé .avec chaleur la défense du prince Louis Bonaparte, après l'affaire de Strasbourg ; plus tard, il avait fait adopter l'article de la constitution à la faveur duquel -ce prince put arriver à la première magistrature de la République : qu'y a-t-il d'étonnant que, dans sa vieillesse, alors qu'il n'avait plus que la passion de vivre tranquille et en repos, il ait cédé, avec le caractère que nous lui connaissons maintenant, à une fascination qu'il avait de tout temps subie et contre laquelle, se trouvant sans principes fixes et arrêtés, sans foi politique véritable, il était incapable de lutter?

Avec l'empire, M. de Gormenin devint conseiller d'État ; il siégeaitdans la section de l'intérieur, del'ins- ■truction publique et des cultes. On dit qu'il se plaisait

volontiers aux travaux de cette section, donnant un libre cours aux préoccupations de son esprit, en ce qui touchait la moralisation des campagnes, la diffusion de l'instruction primaire etlesœuvres de bienfaisance. Sur les questions politiques, il gardait le silence le plus absolu. Il semblait lui-même s'y être réduit par une sorte de condamnation personnelle et volontaire : le public ravaitoublié,etcetoubli paraissaitpeu lui peser. iSbo, il eut une dernière bonne fortune ; mais hélas ! dans quelles conditions ! Lui qui avait tant souhaité, dans le fond de son cœur, d'entrer à l'Academie française, il futnommé membre de l'Institut, par décret impérial, dans la nouvelle section d'administration créée tout exprès pour faire entrer dans l'illustre compagnie des hommes qui avaient peu de chances d'y être admis jamais, en suivant les voies ordinaires de la cooptation. A la réorganisation de l'Académie des sciences et morales politiques, M. de Cormenin, de la section d'administration que l'on venait d'abolir, passa dans la section de morale : ce fut comme une ironie du sort à son égard; depuis cette époque, la presse ne s'est occupée de M. de Cormenin que pour annoncer sa mort.

Telle fut la vie publique de M. le vicomte de Cormenin.

Il resterait à parler de ses écrits, si vraiment ses écrits devaient lui survivre. Lui-même, dans les derniers temps de sa vie. il ne semblait pas croire h leur destinée, et s'attachait à les détruire plutôt qu'à les revoir, à les corriger et à les conserver: les journaux ont raconté que, par ses soins, tout ce qui restait des innombrables éditions de ses pamphlets avait été

18i FIGURES DISPARUES.

retiré de chez l'éditeur et de la circulation générale *. Voulait-il faire disparaître les traces d'un passé qui le gênait ? comment le supposer, quand on relit aujourd'hui les pamphlets de M. de Cormenin, et que l'on n'y trouve ni une opinion arrêtée sur les principes ni une injure vraiment regrettable à l'adresse de personne ? Ce ne sont pas les idées que jadis il avait émises en matière de gouvernement, qui pouvaient l'embarrasser dans la retraite qu'il avait acceptée : la politique n'existait plus pour lui. Quant aux personnes, comme celles qu'il attaquait comptent aujourd'hui parmi les adversaires du régime qu'il avait consenti à servir, il n'avait aucune raison sérieuse et directement profitable d'anéantir des écrits à la lecture desquels le gouvernement actuel n'avait sans doute rien à gagner, mais ne risquait non plus de rien perdre. Quelle raison poussait donc M. de Cormenin à soustraire ses livres aux générations nouvelles?

Dût paraître étrange la raison que nous allons donner, nous la croyons vraie : M. de Cormenin, fort épris de la gloire littéraire, n'éditait plus ses brochures, parce qu'il sentait lui-môme, tout le premier, qu'elles ne pouvaient être détachées de l'époque qui les avait

1. C'est ainsi que chez M. Pagnerre on ne trouve plus aujourd'hui de iM. de Corneinin que les Entretiens de village. Toutes les brochures, tous les pamphlets ont disparu, et le Livre dei Orateurs est depuis longtemps épuisé. Il est vrai que le catalogue de la maison Pagnerre n'a pas cessé d'annoncer qu'une dix-huitième édition de cet ouvrage était en préparation. Celte édition verra-telle jamais le jour? Sera-t-elle accompagnée ou suivie de la réimpression des meilleurs pamphlets de M. de Cornemin ? Il n'est pas jusqu'aux Études sur Timon, de M. Chapuys-Montlaville, ancien député de Tournus et l'ami de M. de Cormenin, qui ne soient devenues introuvables. Et, à ce propos, il est bon de rappeler quo M. Chapuys-Montlaville est mort sénateur, comme M. de Cormenin est mort conseiller d'État du second Empire.

DE CORMENIN. 18o

vues naître, ni tirées du milieu des événements qui les avaient inspirées. Ses petits factions étaient des écrits de circonstance et de moment. Il n'y a, dans aucun des livres de M. de Cormenin, de quoi intéresser des lecteurs appartenant à une génération étrangère aux passions dont ils portent l'empreinte. Pour tout dire, en un mot, M. de Cormenin avait la notion confuse que ses livres étaient morts avant lui, et que c'était lui qui avait survécu à ses propres ouvrages.

En effet, les pamphlets de Timon sont morts, d'une mort achevée, définitive. L'art ne leur a pas communiqué son principe immortel. Quelque paradoxale que puisse paraître cette opinion, en parlant d'un homme qui a joui d'une si grande popularité, je pense très sérieusement, après avoir relu presque tous les écrits et les brochures de M. de Cormenin, qu'il n'était pas né pour être pamphlétaire. Il n'avait du pamphlétaire ni la nature ni les dons, ni les qualités ni l'acquit : comment aurait-il pu en avoir l'art, ce grand art qui fait vivre les œuvres et les conserve pour la postérité? Que l'on prenne dans le Livre des Orateurs le chapitre intitulé Didactique du pamphlet, et que l'on dise si l'homme qui a écrit cette longue déclamation entend rien à l'art du pamphlétaire. Quelle énumération disproportionnée! quels lieux communs I nulle finesse, pas de sous-entendus, rien à deviner; tout est dit, souligné, en termes épais et lourds, au moyen de comparaisons et de figures choquantes! Pure rhétorique que tout cela, et rien de plus; mais d'art, point. Veut-on une comparaison écrasante, à laquelle le malheureux Timon n'a pas assez songé, sans quoi il se fût épargné la peine d'écrire son chapitre : ouvrez Paul-Louis Courier, au Pamphlet des pamphlets, relisez l'admirable conversation entre Paul-Louis et le libraire Arthus Bertrand. Après cette lecture, vous me

direz, non pas lequel des deux, du vigneron tourangeau ou bien de Timon le légiste, est le vrai pamphlétaire, — l'aflaire n'est pas en question — mais seulement si Timon s'est douté jamais de ce qu'était le pamphlet. Car il ne suffit pas, pour se dire pamphlétaire, de noircir du papier, d'accumuler dans un petit écrit d'une feuille d'impression, avec tous les tropes de Dumarsais et toutes les fleurs de la rhétorique ancienne et nouvelle, les invectives et les sarcasmes, les grossièretés et les gros mots, les déclamations et les prosopopées au soleil, à la lune et aux étoiles, les adjurations aux dieux infernaux, les malédictions, les apostrophes, les souvenirs et les regrets, les espérances elles illusions, les rêves et les utopies: tout cela. Timon sait le faire, et l'a fait souvent, aux acclamations de fa France opposante. Est-il pour cela de la race des pamphlétaires? Hélas! non. 11 faut un peu plus que tout cela, pour entrer dans cette petite phalange, véritable bataillon sacré des littératures, cù l'on compte les Platon, les Lucien, les Tacite, les Perse, les Dante, les Érasme, les Hutten, les Swift, les Pascal, les Voltaire, les Camille Desmoulins et les Paul-Louis Courier. Que faut-il donc? De grandes vérités à dire, de grands intérêts à défendre, et; par-dessus tout, la passion. Or la passion, M. de Cormenin ne l'avait pas. 11 en avait les dehors, mais non pas le fond. Ce qui donnait de l'intérêt à ses livres, ce n'était pas la passion qui y était exhalée par l'auteur, c'était la passion des milliers d'hommes qui les remettaient de la main à la main K Quant aux grandes idées à défendre : de quoi s'occupait M. de Cormenin, dans ses brochures?

I. L'étymologie probable du mot pamphlet, connu en Angleterre avant l'inveution de l'imprimerie, est celle-ci : Paulm, creux de la mtixa, ci Fhj-Leaf, feuille volante; Pjulm-fly-leaf, leuillc volante grande comme la main.

DE CORME.NIN. 15T

S'agit-il pour lui, comme pour Paul- Louis Courier, de défendre les conquêtes de la Révolution française? contre la réaction et les fureurs des hommes de l'an^ cien régime revenus momentanément à la tête de la- France? Lutte-t-ilpourla cause éternelle de la morale contre des casuistes corrompus, ainsi que fait Pascal? Porte-t-il dans son esprit et dans son cœur la pensée d'une vaste révolution comme Ulric de Hutten ? Non^ M. de Cormenin chicane sur des questions de chiffres, établit des comptes, suppute des revenus, fait de la politique de pot-au-feu. Voulez-vous un début de parftphlet? voulez-vous de l'âme dans l'écrivain? voici le commencement de la première des célèbres Lettres de Junius. Cherchez s'il y a rien, dans M. de CormeniDyqui se rapproche de ce morceau :

« Considérez d'un coup d'œil une nation accablée par sa dette, ses revenus ravagés, son commerce en déclin; les affections de ses colonies aliénées, et le devoir du magistrat transporté à la troupe soldée; une vaillante armée qui ne combattit jamais à contre-cœur que ses concitoyens, réduite en poussière faute d'être dirigée par un homme d'une habileté et d'une âme ordinaire, et pour dernier trait, l'administration de la justice devenue odieuse et suspecte au peuple entier. A cette déplorable scène, on ne peut ajouter qu'une chose : Nous sommes gouvernés par des conseils tels, qu'un homme raisonnable n'en saurait attendre d'autre remède que le poison, d'au Ire soulagement que la mort»

«Si, par l'immédiate intervention de la Providence, il nous est possible d'échapper à une crise si pleine de terreur et de désespoir, la postérité n'en croira pas Thistoire des temps présents; elle conclura ou que nosdésastres étaient imaginaires, ou que nous avions la bonne fortune d'être gouvernés par des hommes d'une intégrité et d'une sagesse reconnues; elle ne croira

pas possible que ses aïeux aient survécu, ou se soient relevés, après une situation aussi désespérée, alors qu'un duc de Grafton était premier ministre, un lord North chancelier de l'échiquier, un Weymouth secrétaire d'État et un Mansfled chef de la justice criminelle du royaume! »

Quelle allure et quelle grandeur, à côté des pages haletantes et essoufflées de M. de Cormenin! Quelle magnifique simplicité, en face de ces procédés qui consistent à répéter pendant cinquante pages oui et non, à commencer toutes ses phrases par la même expression : Voulez-vous? Ne voulez-vous pas? — Car il y a beaucoup de procédés dans la littérature de M. de Cormenin. Gela s'imiterait facilement, si l'on voulait en prendre la peine. Après huit jours d'étude, un faiseur de pastiches littéraires, si peu adroit qu'il fût, écrirait les Questions scandaleuses d'un Jacobin. Citez donc celui qui pourrait écrire la Quatorzième Lettre du Provincial sur l'/iomicide, ou quinze lignes de Candide, ou une page des Mémoires de Baumarchais, ou la simple phrase : Messieurs, je suis Tourangeau, f habite Luynes, etc., etc.

Du moins, comme peintre de portraits parlementaires, M. de Cormenin a-t-il quelques chances de durer un peu plus que comme pamphlétaire? Le Livre des Orateurs, qui a eu dix-sept éditions, conserve encore quelque intérêt : tous les modèles qui ont posé devant le peintre n'ont pas disparu, et l'on aime à rechercher, dans les images de cette galerie, si elles offrent quelques traits de ressemblance. Ici encore, M. de Cormenin perd beaucoup à être relu. Sans parler de la partie didactique du Livre des Orateurs, où l'on sent trop que cet ouvrage, consacré à la gloriQcation de l'éloquence parlementaire, respire d'un bout à l'autre une secrète jalousie d'écrivain inhabile dans

l'art de parler, une sorte de haine mal dissimulée à l'endroit de la tiùbune et de la gloire qu'elle donne, les principaux portraits de M. de Cormenin sont sans couleur et sans vie. D'ailleurs, trop chargés de couleurs, trop enduits de bitume, ils poussent au noir, et déjà l'on commence à ne plus saisir la physionomie oratoire des modèles. M. de Cormenin, très peu doué sous le rapport du style, connaissant imparfaitement les secrets et les ressources de notre langue, travaillait avec une extrême difficulté. Tout ce qu'il a écrit est pénible, dur, souvent grossier. De là vient que, dans ses portraits, on ne découvre ni nuances ni finesses. Jamais d'allusions discrètes et délicates qui sontcomme le clair-obscur dans l'art du portrait littéraire. Et puis, il abusait tant de la retouche! Lui-même, dans son portrait de M. de Lamartine, quelle peine il a eue à fixer les traits de ce grand orateur ! il s'y est repris à quatre fois. Et tout cela manq'ie d'ensemble : quelques belles parties, et rien de plus. M. de Cormenin peut être comparé à ces peintres de morceaux qui ne savent pas faire tenir une figure entière et l'ajuster dans ses parties. Point de cohésion, pas d'unité : nulle personnalité, nul accent; et enfin, jamais d'émotion. A part quelques lignes consacrées à M. Garnier-Pagès aîné, qui sont touchantes, on ne citerait pas de Timon une phrase attendrie. Au fait, avec sa manière, rien n'était plus interdit à M. de Cormenin que l'émotion généreuse et communicative. Il travaillait trop lentement et trop à tâtons : sa nature ingrate ne l'emportait jamais; il restait collé à sa besogne, la suivant avec une patience obstinée, ne la soulevant jamais pour l'emporter dans un élan d'enthousiasme ou de sympathie. Par moments, il s'irritait brusquement déns ses pamphlets; c'était alors pour déployer une verve grossière, pour se répandre en invectives inépuisables et

pas toujours très justes. Mais quant à changer de ton, pour trouver des effets nouveaux, pour se jouer au milieu des contrastes et présenter ses modèles sous des aspects variés comme la vie, il n'j' pouvait songer; son esprit n'était pas assez souple, et son style tendu restait uniformément égal dans une disgracieuse raideur. Enfin, comme dernier trait, ajoutons que M. de Gormenin n'a jamais eu, à aucun degré, le don du rire et des larmes. La verve comique lui manque aussi bien que la corde touchante. Ce don divin du comique, tous les maîtres du pamphlet l'ont possédé : Timon seul ne l'a pas eu, cause immédiate de son infériorité comme écrivain. Serait-il possible vraiment que la postérité prît plaisir à relire une seule page d'un écrivain qui ne laisse pas deviner un homme, en qui tout est artificiel, dans les écrits duquel, nulle part, l'art n'a laissé sa marque supérieure? Artificiel! ce mot résume à lui seul M. de Gormenin, homme politique et pamphlétaire. Pour lui, le pamphlet, cette arme si terrible, n'a été qu'un joujou de fantaisie, ou si l'on aime mieux, un outil de popularité. Il n'a jamais eu les passions opiniâtres, les rancunes tenaces, les haines invétérées, les indignations vigoureuses et sublimes du vrai pamphlétaire. Sa vie s'est passée à chercher le rôle qu'il pourrait bien jouer pour faire parler de lui ; ses convictions politiques n'ont jamais été bien assises; et, quand il se jetait dans la mêlée, c'était avec le masque de Timon sur la figure, bien plus pour y recevoir des applaudissements de ses amis trop naïfs que pour y porter des coups à des ennemis qu'il ne détestait pas. Il est mort à quatre-vingts ans. Ge n'est pas de lui qu'on peut dire que la lame a usé le fourreau.

Cet article a paru dans la Revue moderne dirigée par JM. de Kcralry.

ET SES 0?I>;iONS LITTÉRAIRES

Il a été de mode il y a quelques mois, dans certaines régions de notre curieux demi-monde littéraire, de témoigner, avec des airs d'indignation assez comique, quelque surprise de ce que certains hommes, qui avaient eu jusqu'à présent leur attention plus ou moins tournée vers la politique, s'étaient mis tout à coup à faire de la litiéi'ature.

A ce propos, on nous saura peut-être gré de dissiper les doutes que des âmes candides peuvent concevoir à l'endroit de cet adultère prétendu de la politique et des lettres. Nous allons rappeler les aptitudes et les opinions littéraires d'un homme qui se trouva placé au premier rang dans les luttes politiques de son époque. Peut être verra-t-on, par cet illustre exemple, que la politique ne nuisait point au littérateur et que les opinions du littérateur étaient bien d'accord avec l'ensemble des idées de l'homme politique, et sera-l-on amené à conclure que cette division

des aptitudes et des facultés de notre intelligence, que l'on prône de nos jours comme une des conditions du grand art, et qui était inconnue de nos devanciers et de nos maîtres, est une des causes de l'affaissement intellectuel et moral dont nous sommes témoins.

On a souvent dit d'A rmand Carrel, pour marquer son vrai caractère, que c'était un homme tout d'une pièce. Cette expression énergique, trop prodiguée peut-être, n'a pas été appliquée et ne pouvait l'être à personne qui la méritât mieux et la justifiât davantage.

Armand Carrel, issu d'une famille bourgeoise de Rouen, entraîné vers la vie militaire bien plus par l'amour de la gloire que par une fougue native que, de très bonne heure, il sut maîtriser et contenir; observateur attentif et profond des hommes et des choses en même temps qu'ofQcier brave et hardi jusqu'à la témérité; écrivain improvisé parle hasard autant que par la nécessité, mais plein de sève et de ressources; journaliste par tempérament et, sur le terrain de la presse périodique, placé à l'endroit même où devaient briller, dans tout leur éclat, ses facultés les plus éminentes, Armand Carrel a laissé après lui, mieux que ses œuvres politiques et littéraires, qui pourtant suffi- "aient à plus d'une ambition généreuse : Carrel a laissé Ja renommée d'un caractère, le souvenir d'un Homme, dans le sens large et grand de ce mot. La réputation de loyauté de Carrel, aujourd'hui proverbiale, son dévouement absolu aux opinions qu'il avait adoptées, son abnégation, son entêtement dans l'honneur, font de lui comme un tj^pe aux yeux de la postérité. En tout cas, il demeure comme un modèle pour ceux qui voudrontle suivre dans la carrière qu'il avait embrassée.

La fidélité à ses principes, la fixité et la constance dans ses idées, tels furent ses titres à l'admiration de ses amis et à l'estime de ses adversaires.

L'unité parfaite de toutes ses opinions politiques et morales, philosophiques et littéraires, tel fut le secret de sa force et de cet ascendant qu'il exerça sur tous ceux qui l'approchèrent et le connurent. Cette unité parfaite dans la pensée, on en fait peu de cas aujourd'hui. Carrel y était fort attaché : et comme il en avait su tout le prix, il eu recueillit tous les avantages.

La première éducation littéraire d'Armand Carrel, sans avoir été négligée, n'était pas non plus de celles qui prédestinent un homme à la carrière des lettres et lui assurent la gloire de l'écrivain. Tourné dès sa jeunesse vers le métier des armes, qu'il considérait comme sa vocation, ce qu'il avait retenu de ses études classiques, c'était une admiration, qui ne se démentit point, des œuvres des grands historiens de l'antiquité, avec une disposition singulière à les imiter et à s'inspirer d'eux dans les récits militaires. Carrel, qui eut toute sa vie des opinions nettes et arrêtées sur toutes les questions politiques, ne s'était pas attendu à la nécessité de les défendre, la plume à la main, et ne s'y était pas préparé. 11 avait un fond d'immenses lectures, des idées claires et précises, un vif sentiment des choses de la politique, une expérience prématurée des difficultés de la vie, avec un très réel besoin de se mêler aux agitations humaines pour donner un libre essor à ses propres passions. Mais de cette culture intellectuelle, raffinée et précieuse, qui, depuis, a paru l'armure nécessaire à tout homme qui s'expose aux regards du public et affronte les coups d'une critique générale et

quotidienne, Carrel n'avait pas l'ombre; il n'en avait même ni le souci ni le soupçon ; il comptait, de reste, et avec raison, sur la justesse de son regard, la sûreté de sesjugements, l'indépendance de son esprit et la loyauté naturelle de son âme. Quand il entra dans les rangs de la presse opposante, il revenait d'Espagne : il n'avait rien écrit jusque-là; mais ses premiers travaux, d'abord tout littéraires, ne laisseraient pas deviner cette complète inexpérience, tant on y sent les pensées se presser, tant on y découvre de vues justes et élevées. Il ne croyait pas que, pour n'être pas écrivain de profession, on dût se regarder comme au-dessous de la tâche de défendre ses opinions, et, en les défendant, d'en agrandir le champ, la portée et les conquêtes. En 1829, à une époque où il n'était pas encore en possession d'ocuper le public de sa personnalité, comme il fît plus tard quand il eut la direction du National, il écrivait ce qui suit sur les mémoires du maréchal Gouvion Saint-Cyr, qui venaient de paraître. On y trouve comme un exposé des opinions d'Armand Carrel en matière de style ; et précisément les pensées qu'il exprime rendent on ne peut mieux l'impression que l'on doit se faire du talent littéraire de Carrel lui-même.

« Sans doute, écrivait-il dans la Revue Française, M. le maréchal Saint-Cyr n'a pas le désir qu'on fasse de lui un écrivain ; mais il l'est, comme on doit toujours être fier de l'être^ il l'est par les bonnes raisons; il l'est, parce qu'il conçoit profondément et clairement ce qu'il expose, et qu'alors de bons termes arrivent nécessairement pour le rendre. Ce qui pouvait cependant ne pas être, ces bons termes sont parfaitement élégants. Peu de livres, de ce temps-ci, sont aussi bien écrits; et il est singulier que lorsque les hommes dont la profession est d'écrire, laissent corrompre ce bel art, il se conserve chez les hommes qui ne l'ont

jamais exercé. Cela doit être : les bonnes leçons en ce genre nous viendront des hommes solides qui ont des choses sérieuses à dire, et que le sérieux de ces choses préservera de ces goûts fantastiques et puérils qui font le ridicule de notre temps, »

Armand Carrel écrivain est là tout entier, et sa profession de foi littéraire peut se résumer dans ces quelques lignes. On y aperçoit un homme très imbu des préceptes de l'école classique, un disciple soumis et convaincu de Boileau, plus attentif à penser juste et net, qu'à écrire d'une manière brillante et recherchée, et préoccupé davantage du fond que de la forme. Il veut pour écrivains des hommes solides qui aient des choses sérieuses à dire, et qui, pénétrés d'avance du caractère sérieux de leurs idées, les respectent, en s'attachant à les bien traduire ; c'est là tout son système. Il sait que c'est dans les écrits des hommes qu'il faut chercher leur esprit : aussi demande-t-il aux écrits de révéler la force du caractère, la hauteur de l'àme, avant de leur demander le secret du talent de Técrivain. Une telle méthode peut contrarier l'homme de lettres qui compte sur son talent pour dissimuler ses faiblesses morales : on ne peut nier, quoi qu'il en soit, que cet idéal, car c'en est un, ne relève smguhèrement Técrivain qui cherche ày atteindre, et, pour sa part, Armand Carrela passé sa vie à poursuivre cette noble tâche.

Mais, indépendamment des raisons toutes morales et qui tenaient à la trempe de son caractère, que Carrel avait de préférer la littérature sévère et rationnelle du passé de la France aux innovations bruyantes dont il fut le témoin, il en avait, pour repousser le roman-

tisme, d'autres qui tenaient à son humeur propre et aux circonstances spéciales au milieu desquelles se produisit la révolution littéraire de 1830. Garrel avait été soldat; et, quoiqu'il eût bravé, fidèle à l'intégrité parfaite et absolue de ses opinions, les lois de la discipline militaire, pour aller servir en Espagne les idées qu'il aimait sous un drapeau de son choix, il n'en avait pas moins conservé un grand amour de la discipline, avec une certaine roideur légèrement gourmée, qui le rendaient intolérant pour toute négation des règles acceptées, et qui le portaient à combattre comme un fléau toute innovation qui s'en prenait aux formes du langage, sans toucher au fond des idées elles-mêmes.

En 1830, Armand Garrel était, avec MM. Thiers et Mignet, l'un des trois directeurs du National. Le journal fut appelé à dire son mot sur les manifestations auxquelles avait donné lieu la première représentation ù'Hernani. Armand Garrel se chargea de ce soin, et il prit à partie le romantisme, avec la même vigueur qu'il combattait ses autres adversaires.

On pensait, à cette époque, qu'il n'y a pas de questions réservées aux hommes de lettres purs, et nul n'eût osé soutenir alors que le même écrivain qui, dans la politique du journal, guerroyait cljaque jour contre le ministère, fût incompétent pour se prononcer sur les mérites et les beautés d'un drame joué au Théâtre-Français. Depuis, nous avons vu d'autres théories prévaloir; l'art est devenu un domaine privilégié réservé aux seuls adeptes, une religion qui a ses grands prêtres, ses fanatiques et son intolérance. Sur ce point du moins, le romantisme a remporté pleine et entière victoire; mais tout cela passera, et déjà la réaction commence; nous rentrons peu à peu dans la vérité.

Le National soutint donc chaleureusement le drapeau classique, et Carrel, en critiquant Hernani, se montra conséquent, non pas avec ses théories littéraires, — il ignorait fort ce qu'une telle expression eût voulu signifier ; — mais avec ses idées et ses opinions de tous les jours. Voici ce qu'il écrit à propos des premières représentations du drame de Victor Hugo et des démonstrations, enthousiastes jusqu'à l'extravagance, dont l'auteur d'Bernani avait été l'objet : « Dans les temps des succès classiques, ou prétendus tels, on n'eût pas manqué de dire que c'était une cabale montée par l'administration, et qu'il était indigne que l'ignoble populace des claqueurs fît ainsi violence au goût des honnêtes gens qui payaient leur place. Mais ici, il n'y a rien de semblable ; c'est du plus pur zèle d'amitié, c'est l'admiration, comme on dit doctrinairement, la plus sentie ; c'est de la religion pour M. Hugo, pour la tragédie d'imagination — Carrel appelle ainsi les dram.es de la nouvelle école — pour l'art en révolte contre ce qui constitue l'art, pour une prétendue puissance de génie afT.'anchie des règles et qui se passe des longues études, de la connaissance des hommes, de la pratique de la vie, toutes choses qui se devineront à l'avenir et qu'on n'aura plus la peine d'apprendre.

« Il y a là un égarement d'esprit trop réel, très certain, partagé par beaucoup plus de monde qu'on n'aurait cru, peut-être, et nous ne nous amuserons pas à le déplorer; l'esprit humain n'a jamais marché autrement : aujourd'hui sensé, demain fou, il arrive au but cependant; il trouve le vrai, mais c'est après avoir été tour à tour admirable et ridicule. Presque tous les arts sont en fausse direction depuis dix ans; mais, dans le spectacle des siècles, c'est un quart d'heure de folie. »

19S FIGURES DISPARURS.

Certes, à lire cette page empreinte de dédaigneuse ironie et pourtant si pleine de vues justes, on comprend la colère qui dut s'emparer des jeunes novateurs. Leurs tentatives étaient jugées avec une impitoyable sévérité, au jour même où ces tentatives remportaient leur premier triomphe. Ils en gardèrent rancune à Armand Garrel, rancune qui dure encore, aussi violente peut-être qu'à la première heure. Le chef de l'école, Victor Hugo, eut beau, dans la préface de son drame, mettre en avant l'étroite parenté qui unissait à ses yeux le libéralisme au romantisme : Carrel ne voulut rien entendre; il s'appHqua, au contraire, à démontrer que cette prétendue fraternité du romantisme et du libéralisme invoquée par l'auteur à'Hemani n'était « qu'une ridicule confusion des choses, faite à dessein et pour aller seulement aux grosses intelligences ».

« Notez, ajoutait-il, que si la politique et l'histoire pouvaient avoir affaire le moins du monde dans une simple question d'art et de goût, le romantisme se trouverait être cousin germain de l'émigration et non pas fils de la Révolution, comme il se dit être. »

Et plus loin, reléguant à leur vraie place les questions littéraires, il dit avec un certain accent de sévérité : « Nous ne voudrons donc pas, imitant l'exemple qui nous est donné, mêler à une querelle, après tout peu sérieuse, des haines malheureusement trop profondes, trop graves, trop justes, pour qu'il soit permis de les transporter là où elles ne sont point; nous n'appellerons pas le bon droit politique au secours du bon goût littéraire; nous ne renverrons point à M. Hugo et aux poètes de son école l'épilhète d'ultras ; cela ne serait ni courageux, ni vrai. »

Il suffit de ces quelques lignes pour juger de l'ardeur apportée dans ce débat par Armand Carrel : il ne

ARNAND CARREL. 199

savait pas transiger avec ce qu'il regardait comme la vérité. Au fond, lui-même, et quoi qu'il en eût, si les romantiques eussent accompli leur œuvre sans trop d'éclat et sans prétendre accaparer, à leur profit exclusif, l'attention publique, Armand Carrel eût été entraîné dans une certaine mesure parle mouvement littéraire de cette époque, et voici qui le prouve, en dépit de la sévérité des termes employés par le classique rédacteur en chef du National. Il dit du romantisme : « C'est l'explosion désordonnée d'une pensée qui veut renouveler l'art sous toutes ses formes, et qui, juste au fond, s'exaspère contre les obstacles et veut tout à fait rompre avec un passé que plus tard elle se verra forcée de continuer et de modifier seulement : car il faut que ce qui était déjà bien se retrouve dans tout ce que l'on veut donner comme mieux; les progrès humains ne sont qu'à cette condition : notre civilisation actuelle n'est que le produit de ces additions lentes. »

On aurait tort en effet de considérer Armand Carrel comme un classique endurci, ennemi de toute rénovation nécessaire et légitime, partout où il était indispensable et juste qu'il s'en produisît. Dans la poésie, on ne voit pas qu'il ait jamais préféré le langage de V'abbé Delille ou les traductions en vers d'Horace, si fréquentes sous la Restauration, aux odes et aux ïambes magnifiques qui parurent aux plus beaux jours de cette véritable Renaissance littéraire. Il croyait sincèrement qu'au théâtre la force et l'énergie de Corneille, la tendresse et l'élégance inimitables de Racine peuvent aisément servir à traduire tous les sentiments de l'âme humaine, quand bien même ces

sentiments eussent été pour la première fois analysés et décrits par le génie de Shakespeare. Cette opinion n'a rien de surprenant ni d'excessif : n'a-t-il pas suffi de quelques années et du talent supérieur d'une actrice inspirée, pour ramener à nos poètes tragiques du dix-seplième siècle toute la faveur qui s'était momentanément éloignée d'eux, après la victoire du romantisme?

En prose, Carrel avait marché, pour ainsi dire, avec son temps. Quoiqu'il professât pour les écrivains des siècles de Pascal et de Yoltaire une admiration qu'il ne serait plus de mise de leur contester aujourd'hui, il admirait peut-être au moins autant la prose riche et pompeuse de M. de Chateaubriand. Ce fut même là, on peut le dire la grande admiration de toute sa vie, et tout le monde sait que Chateaubriand, qui pourtant ne se dérangeait guère, voulut remercier son admirateur littéraire du culte fidèle qu'il lui avait toujours rendu, en assistant aux touchantes funérailles que le parti républicain ut à Carrel, après la fatale rencontre de Saint-Mandé. Il se trouva au bord de cette fosse si prématurément ouverte, avec Béranger et Lamennais. Dans ce rapprochement autour d'une tombe des hommes les plus illustres de la démocratie française, il y a un enseignement, qui est tout à l'honneur de Carrel. Ce qu'on aimait dans cei homme à jamais regrettable, c'était la largeur de son esprit autant que la noble franchise de son caractère. Carrel avait l'esprit ouvert aux plus grandes pensées, avec un talent qui, spontanément et par nature, tendait aux belles choses. A mesure qu'il avançait dans la vie — la sienne, hélas ! fut trop courte — son intelligence s'agrandissait et embrassait un plus largo espace. Ici encore. Chateaubriand lui servait de modèle, ou du moins il se plaisait à le dire, et se faisait

honneur de le regarder comme son maître, en rattachant à ce grand écrivain les progrès qu'il se voyait faire chaque jour dans la voie de la justice et de la vérité. De ces progrès incessants, Carrel pouvait très justement être fier ; en tout cas, quand il louait Chateaubriand de les accomplir, à une époque où, comblé de gloire et déjà retiré des agitations humaines, ce grand ennuyé eût pu se renfermer dans un silence égoïste et dans une souveraine indifférence, Armand Carrel montrait qu'à ses yeux le pur talent littéraire n'est rien, s'il n'est employé à défendre les idées nobles et justes et à servir la plus généreuse de toutes les causes.

Cet article a été publié ea 1867 dans le AV/m Jaune journal littéraire où la politique était interdite et où M. Grégory Ganesco avait g"oupé, sous sa direction, quelques écrivains qui ne pouvaient, pour un motif ou pour un autre, travailler ailleurs, M. M. A. Ranc, Frédéric Morin, Castagnarj-, J. J. Weiss, Éd. Htrvé, J. Barbey d'Aurevilly, E. SpuUer, etc, etc.

Une grande foule assistait à l'inauguration solennelle de la statue que la ville de Saint-Malo vient d'élever à Chateaubriand.

La cérémonie a eu un caractère tout officiel : les autorités civiles et militaires du pays, les députations de l'Académie française et de la Société des gens de lettres, quelques parents, quelques amis survivants de l'illustre écrivain, composaient le cortège. Après la messe, on s'est réuni devant la statue, dont le voile est tombé, et des discours ont été prononcés; le soir, au banquet otfert par la ville à ses invités, nouveaux toasts ; enfin, le lendemain, grand bal. N'est-ce pas Chateaubriand lui-même qui raconte, dans son Voyage en Amérique, que partout où des Français sont réunis, on voit s'ouvrir une salle de bal? Tel est en abrégé le tableau des fêtes qui ont mis en mouvement plus de vingt mille touristes, pour la plupart bretons. Serait-ce pour un si médiocre régal que tant de monde se serait dérangé? Ce serait mal comprendre une solennité du genre de celle qui vient de s'accomplir. Cette fête était un hommage rendu à un beau génie, à une grande

mémoire. Il n'y avait là que des admirateurs de Chateaubriand, et cependant qui oserait dire que tous l'admiraient de la même manière et pour les mêmes raisons? La foule était composée d'éléments très divers, mais les sentiments, les opinions, les souvenirs éveillés dans les esprits et dans les cœurs par la longue et brillante carrière de Chateaubriand étaient plus divers encore. Chacun le tirait à soi; en réalité, il appartient à tous, et c'est ce qui justifie le suprême honneur que sa ville natale lui rendait, non seulement en son nom, mais au nom de toute la France.

Il n'y a pas quinze jours encore, on pouvait croire que Chateaubriand était oublié. On a parlé de la statue qui allait lui être dressée sur la place principale d'une petite ville de Bretagne, devant la maison où il est né il y a cent six ans, et voilà que toute la France se remet à s'entretenir de lui, de ses ouvrages, de son influence qui dure encore et dont chacun de nous, s'il veut s'interroger avec sincérité, doit se sentir tout imbu et pénétré. C'est que de tels hommes ne s'oublient pas, quoi que l'on puisse dire. Chateaubriand, après une longue vie toute pleine d'orages, ballottée entre l'adversité et les grandeurs, a eu le malheur de mourir en laissant un livre, les Mémoires d'Outre-Tombe qui est peut-être, de tous ses ouvrages, le seul qui n'ait pas répondu aux sentiments comme au vœu général de cet immense public habitué depuis cinquante ans à subir la fascination et l'ascendant de ce beau génie. De la publication des Mémoires date le déclin de la popularité de l'auteur. Ce livre, où Chateaubriand a semé comme à profusion des beautés de tous genres, des-

criptions admirables de la nature, portraits d'une vérité frappante, réflexions profondes, rêveries emportées et sauvages, considérations magnifiques et d'un éclat incomparable sur les plus grands sujets qui puissent occuper la pensée des hommes, ce livre avait le tort irréparable de révéler Chateaubriand lui-même, avec ses défauts montrueux, son orgueil féroce, sa mesquine vanité, son égoïsme cruel et son amour-propre poussé jusqu'à l'ineptie. Le public ne se pardonna point d'avoir été pendant si longtemps la dupe de ce poseur que l'on croj^ait sublime et qui n'était que ridicule, et il prétendit s'en venger en dénigrant, en dédaignant ce qu'il avait loué, encensé jusque-là.

Cette réaction a été si loin qu'il y a des cercles où l'on se pique de littérature, d'histoire et de politique, et où l'on serait vraiment hardi de balbutier quelques mots d'admiration en l'honneur d'un homme qui a marchéàlatêtede son siècle, soit dans leslettres, soitdans les affaires de l'Etat. Et cependant que voyons-nous aujourd'hui? On découvre la statue de Chateaubriand, trente mille personnes accourent, toute la presse s'occupe du grand écrivain, et la France bat des mains aux hommages rendus à l'un de ses fils les plus illustres. Ainsi va le monde.

Le moment serait-il enfin arrivé de porter un jugement définif sur la vie, le caractère, les œuvres et l'influence de Chateaubriand? S'il faut le dire, nous ne croyons pas que l'heure de cette sentence suprême ait sonné. Les partis se disputent encore ce grand écrivain. Pour les uns, il est le restaurateur du catholicisme, le chevalier de la monarchie légitime; pour les autres il a aidé à la transformation de la société française; il a

E. Spulleu. 12

prédit ravenii" de la démocratie, prévu et souhaité la République ; il apparaît même, quand on lit certaines de ses dernières pages, comme un des précurseurs du socialisme. A nos yeux, Chateaubriand offre cet assemblage disparate de convictions et d'idées, ce mélange confus et contradictoire de regrets et d'espérances qui autorisent tous les partis les plus hostiles à le revendiquer comme un des leurs : et c'est pourquoi il n'appartient à personne. Encore s'il se fût appartenu complètement à lui-même pendant sa vie, peut-être pourrait-on trouver dans sa longue carrière l'unité qui fait un caractère ; mais, non : Chateaubriand, avec tout son génie littéraire, n'était pas un caractère. Il avait des dons magnifiques, une imagination extraordinaire, qui a rajeuni et enrichi notre langue ; une âme ardente qui a éprouvé, senti, connu toutes les passions depuis les plus tendres jusqu'aux plus fortes, avec toutes leurs nuances, toutes leurs délicatesses, toutes leurs fureurs; une éloquence incomparable qui lui a permis de tout exprimer, de tout dire dans un langage plein de relief, de couleur et d'éclat : avec tout cela, ce n'était pas un homme dans la haute acception du mot ; en lui, le cœur dominait la tête, la raison cédait au sentiment. Il reste grand, mais àl'arrière-plan, parmi les hommes de second ordre.

C'est un lieu commun que de rappeler la filiation directe qui rattache Chateaubriand à Jean-Jacques Rousseau. Pendant toute sa vie, dans tous ses ouvrages il porta la marque laissée par les écrits de Rousseau dans son intelligence et dans son âme. Ces rêveries étranges, cet immortel ennui, ce dégoût des choses humaines, cette amertume, imprégnée parfois de tant

de douceur et de bonté, ce dédain violent et douloureux, Rousseau les avait connus avant Chateaubriand, et les avait appris au monde. Chateaubriand en prit, pour ainsi dire, possession, comme de son héritage naturel. Mais comme il a depuis agrandi ce domaine! Comme il l'a cultivé, retourné en tous sens! Quels fruits il en a tiré pour les hommes de son temps ! Chateaubriand a continué et prolongé Rousseau jusqu'au milieu du xix*^ siècle, en le transformant, en portant ses passions tour à tour dans la politique, dans Thistoire et dans la poésie. C'est l.\ son triomphe, c'est aussi son écueil.

Chateaubriand a relevé les autels du catholicisme; mais Rousseau n'avait-il pas détourné le cours de la grande école philosophique du xviii" siècle? Le célèbre livre rapporté de l'exil, le Génie du Christianisme, qui parut dans l'année même du Concordat, eut ce bonheur insigne d'avoir pour lectrice enthousiaste une génération qui préférait de beaucoup la profession de foi du Vicaire savoyard à l'incrédulité railleuse mais profonde, à la libre pensée de Voltaire et de sos amis.

Il n'y a pas à douter de l'orthodoxie catholique de Chateaubriand : toute sa vie, il a fait soumission à l'Église. Mais la religion elle-même, il ne la comprenait que comme une effusiondu cœur: «J'ai pleuré et j'ai cru, » dit Chateaubriand, en parlant de la source d'inspiration de son grand ouvrage. La religion, il ne la voit et ne la reconnaît, il ne l'admire et ne la présente à l'admiration qu'entourée de toutes les pompes de la poésie et de l'art; il veut que tout concoure à la faire régner sur les âmes, et il fait appel, pour aider à son triomphe , aux accessoires les plus magnifiques, qu'il dresse sur le théâtre de manière à plaire aux yeux, à charmer les oreilles, à ravir les cœurs. Jamais Chateaubriand n'a conçu la religion comme un instrument politique :

en quoi, il se sépare de ses contemporains, comme les Joseph de Maistre, les Bonald, les Lamennais, qui dès lors préludaient à faire du culte un moyen de propagande, un outil de réaction, et, de la religion poétique du Génie du Christianisme^ le fondement et la base d'une oppressive théocratie. Dans la préface des Études historiques, Chateaubriand a pris soin lui-même de se distinguer des catholiques fougueux, et parmi toutes les prédictions de lui qu'on a rappelées à l'occasion de ces fêtes, il est surprenant que l'on n'ait pas signalé le passage fameux où il annonce la chute de la papauté temporelle et la nécessité pour le catholicisme de se rajeunir, en entrant dans ce qu'il appelle la phase du Christianisme philosophique.

Si telles étaient les opinions religieuses de Chateaubriand, on peut dire que rien ne peut leur être comparé que les opinions politiques de ce gentilhomme émigré, vaincu de l'armée de Gondé, qui, dans la pauvreté et la solitude à Londres, employait les longues heures de son exil à méditer le Contrat social. Bourbonien par honneur, Chateaubriand a mis son talent au service de la cause royaliste, mais il entendait servir cette cause à sa manière. On sait quel coup d'éclat ce fut que la brochure De Buonaparte et des Bourbons, Louis XVlll disait, et Chateaubriand le redit assez souvent plus tard, que ce petit livre avait plus fait pour la Restauration qu'une armée de cent cinquante mille hommes. Mais au moment même oti Chateaubriand écrivait ce pamphlet incomparable, croit-on qu'il s'abusât sur la solidité du rétablissement de la royauté ? 11 était à Gand auprès du roi, pendant les Cent Jours; il y faisait même partie du ministère.

LA STATL^E DE CHATEAUBRIAXD, 209

Après Waterloo, quand il fallutrentrer, le grand écrivain pensa qu'il serait maintenu dans ses fonctions à Paris. Louis XYJII lui annonça qu'il avait dû en passer par les exigences d'une situation politique difficile et pleine de dangers, et qu'il avait donné le portefeuille de l'intérieur àFouché, àFouché le régicide. Chateaubriand laissa voir à Louis XVIII son étonnement, son irritation. Eh bien ! quoi ? lui dit le roi. — Vous voulez, sire, que je vous parle avec une respectueuse fidélité? — Parlez, — Eh bien ! la monarchie est finie. M. de Chateaubriand avait raison. Louis XVIII prenant Fouché pour ministre, ce n'était plus la monarchie, ce n'était plus l'antique royauté française, ce grand arbre séculaire qui avait couvert l'Europe de ses rameaux. Mais Louis XVIII avait cédé aux nécessités politiques, et Chateaubriand, le grand esprit capable de mesurer d'un coup d'œil d'aigle la portée d'un tel événeix'ient. était incapable de s'y plier. *

Il est remarquable en effet que la carrière politique de Chateaubriand resta toujours frappée d'une empreinte toute personnelle. Il voulut concourir au rétablissement de la royauté parmi nous, et il' savait que c'en était fait de la monarchie. II sentait si bien toutes les difficultés de la tâche, qu'il entreprit de transformer le parti royaliste lui-même. Quand il écrivit dans cette langue forte, sûre et profonde, et d'une allure toute souveraine, le livre de la monarchie selon la Charte, c'était, si l'on peut ainsi parler, pour enseigner la politique aux ultras, pour en faire un grand parti, une sorte de torysme français. Les ultras n'y comprirent rien, mais le livre est resté, pour attester les vues supérieures de son illustre auteur ; et quand, par l'ordonnance du 5 septembre, la royauté eut prouvé qu'elle était décidée à marcher dans les voies tracées par Chateaubriand, celui-ci affecta de ne point

reconnaître son propre ouvrage, et se jeta plus que jamais dans l'opposition. C'était la place de cet homme de génie, tout plein de son propre mérite.

Jamais peut-être opposant ne fut plus redoutable. Il avait une plume terrible, qui faisait des blessures mortelles : M. Decazes périt sous un de ces traits acérés. Chateaubriand monta au pouvoir. Un tel homme ne s'y trouvait pas comme dans une sphère trop haute pour lui. Et, cependant à quoi dépensa-t-il tout ce que l'esprit le plus fécond en ressources, tout ce que l'âme la plus ambitieuse et la plus ardente peuvent prodiguer de crédit et de talents à un homme d'État? Chateaubriand fit la guerre d'Espagne; et, lui qui essayait d'acclimater chez nous les institutions représentatives de l'Angleterre, il envoyait au delà des P\-rénées une armée française pour faire œuvre de contre-révolution. Mais ce n'est pas une contradiction inexplicable, quand on se représente Chateaubriand traitant de toutes choses à un point de vue tout personnel ? Il avait — qui en doutait, surtout à cette époque ? — un grand renom littéraire; il avait écrit les Martyrs et y Itinéraire : toute production de sa plume était un grand événement; à ses yeux, c'était assez pour lui donner le droit d'exercer le pouvoir à son gré, à sa guise, suivant son humeur, et pour qu'il ne fût pas permis au roi même de concevoir la pensée de le donner à d'autres. Avec cela, plein de hauteur, même avec le roi, dédaigneux de ses collègues, impatient du joug des Chambres, un beau jour il fut renvoyé, disons le mot, chassé presque comme un laquais. Il s'en vengea, comme il en avait le moyen, en écrivant dans le Journal des Débats contre le ministère Yillèle. La

polémique de M. de Chateaubriand journaliste est immortelle; et n'eussions-nous pas d'autres raisons de nous découvrir devant la statue qu'on vient d3 lui élever à Saint-Malo, nous devrions saluer en lui le maître incontesté des journalistes français ; il est pour nous une gloire; il a donné, à ces feuilles volantes sur lesquelles nous écrivons, la force et la durée; il les a élevées à la dignité de la grande et haute littérature : de plus, il a aimé notre métier, il l'a pratiqué avec passion; il a défendu avec autant de courage que d'éclat notre liberté à nous, la liberté de la presse, et il l'a définie la liberté qui résume toutes les autres.

La royauté de son choix disparut à son tour. Il protesta noblement et se retira dans l'étude, le silence et la méditation des choses humaines. Les générations de cette époque le considéraient de loin comme une grande figure, dévastée, accablée de douleurs et de regrets, sur les ruines d'un régime politique qu'il n'avait pas réussi à maintenir debout. Au fond, Chateaubriand ne regrettait rien, et quand il daignait sortir de son repos, il se plaisait à livrer au public des confidences où l'on devinait que, sans efforts, comme s'il y eût été préparé par toutes les études comme pour tous les actes de sa vie, sa pensée était tournée vers la démocratie grandissante qui lui représentait l'avenir de la France. Il ne se séparait pas de son pays : ce n'était pas une nature d'émigré. La monarchie tombée pour ne plus se relever, il ne voyait de possible que la République, et c'est ainsi qu'il l'a prévue et prédite. C'était une âme trop fière, c'était un trop noble esprit, lui qui s'était éloigné de la tache de sang du mur de Vincennes, pour tomber dans le

cloaque de boue d'une contrefaçon pitoyable de l'empire, II ne s'était pas fait républicain, mais il ne calomniait pas la démocratie, cette puissance nouvelle qu'il savait appelée à renouveler la France des anciens siècles. Il aimait à chercher déjeunes amis dans le parti généreux qui s'annonçait déjà comme le parti national. Un jour, dans le cimetière du village de Saint-Mandé, on le vit suivre, la tête découverte et les larmes dans les yeux, le cercueil qui enfermait la dépouille d'un vaillant homme, Armand Carrel, chef du parti républicain, en qui il avait mis toutes ses espérances. Voilà encore un lien qui nous rattache à Chateaubriand : nous aurions mauvaise grâce à dire qu'il nous en coûte de rendre à sa statue l'hommage dont il honora notre cause en la personne d'hommes comme Carrel, comme Béranger, comme Lamennais.

Pour terminer, Chateaubriand, avec tous ses défauts, quelque funeste à beaucoup d'égards qu'ait été son influence morale et littéraire, en substituant le sentiment à la raison, en rompant avec le sévère et grave esprit des hommes de la vraie tradition française, Chateaubriand nous apparaît aujourd'hui sous des aspects qui, ne manquant pas de grandeur, toucheront toujours la France et qu'il est bon de relever. Il a cru à la toute-puissance de l'esprit, et il en a usé : quand on voit tant de statues élevées aux serviteurs, aux agents de la force brutale, pourquoi cet illustre écrivain, défenseur de la liberté de l'esprit, n'aurait-il pas la sienne? 11 a servi la liberté politique : pourrions-nous oublier qu'un jour il s'est assis sur le banc des prévenus pour un article de journal? Il a entrevu l'avenir des sociétés modernes, et l'a indiqué du regard

et du geste à tous ceux qui comprennent que le monde marche et que tonte contre-révolution serait le pire des périls; enfin, il a aimé par-dessus tout la France, qu'il a glorifiée dans son passé historique, dans son génie guerrier et civilisateur, dans sa littérature enrichie par lui de nouveaux chefs-d'œuvre, A tous ces titres, la foule qui saluait à Sainl-Malo de cris joj'eux sa belle et noble image, pouvait se dire qu'elle représentait bien la France entière, et tous les esprits élevés, tous les cœurs généreux joindront leurs propres acclamations à celles que la démocratie bretonne a fait entendre devant la statue de l'une des plus hautes figures de notre siècle.

Septembre 1S75.

M. Emile de Girardin est mort le 29 avril 1881, à Paris, à huit heures du matin. Sa santé était depuis longtemps languissante, et ses forces étaient comme épuisées. Cependant il n'a renoncé au travail que dans les dernières semaines de sa longue vie si prodigieusement active. On peut dire qu'il n'aura connu et goûté le repos que dans la mort. Il était sur la brèche depuis plus d'un demi-siècle. Son existence a été un combat continuel. Il a disparu sans avoir fait trêve. A plusieurs reprises, il avait annoncé l'intention de se retirer des luttes quotidiennes du journalisme et de la politique ; toujours il y était rentré, bien moins poussé par l'ardente passion d'un homme de parti, qu'entraîné par sa nature inquiète, curieuse qui le portait à intervenir dans les débats des affaires publiques pour dire son mot, exprimer son opinion, exercer quelque influence, se tirer de la foule et se mettre en évidence. Un des familiers de M. de Girardin a écrit un jour sa biographie sous le titre ambitieux Histoire des idées du XIX'^ siècle : c'était trop de flatterie. Pour rester dans

la vérité, il faut se contenter de reconnaître que M. Emile de Girardin a été et demeurera l'une des figures les plus saisissantes et les plus caractérisées de notre temps, et c'est beaucoup en un siècle aussi agité que le nôtre.

La lutte, la lutte à outrance pour se donner un nom, pour conquérir la fortune, pour arriver à la célébrité, pour monter au pouvoir sans jamais y parvenir, et si l'on veut nous permettre d'ajouter, la lutte pour la défense des opinions qu'il se faisait, qu'il se créait de toutes pièces selon le cours des événements et plus souvent au jour le jour qu'on ne sera)t tenté communément de le croire, la lutte acharnée et infatigable, tel a été le nerf et le grand ressort de la vie de M. Emile de Girardin. Il appelait lui-même la lutte «sa grande et vieille amie » ;iira aimée passionnément, plus que la fortune et plus que la gloire. C'est là le trait dominant de son caractère ; et c'est par là. que, resté constamment en vue, quelquefois en faveur, sans être jamais bien sympathique, il a exercé sur ses contemporains une action souvent très grande, quoiqu'elle n'ait jamais tourné en influence durable, et qu'il peut être proposé comme un exemple d'activité et d'énergie à tous ceux qui se donneront à la politique. Il n'a été que journaliste, mais journaliste d'action, s'il y en eût jamais. 11 avait donné à la principale des feuilles qu'il fonda ou qu'il dirigea ce nom expressif : la Presse. M. de Girardin aurait pu prendre ce nom pour lui-même : sans avoir été le premier, le plus éloquent, le plus savant des journalistes français, il a été la presse même : cela suffit pour que son nom soit assuré de ne point périr.

On connaît ses origines longtemps couvertes d'un voile mystérieux, sa naissance irrégulière et à laquelle aujourd'hui encore on ne peut pas assigner de date certaine, sa première éducation à peine ébauchée, ses commencements obscurs et pénibles, ses hésitations et ses tâtonnements dans le choix d'une carrière, enfin sa brusque irruption dans la vie, quand il prit si hardiment et tout à coup, contre la légalité, et pour ne plus le quitter, en lui assurant une célébrité nouvelle el plus grande, le nom de l'homme qui lui avait donné la vie, sans lui donner un état civil et une situation sociale. Nul doute que toutes ces circonstances n'aient profondément réagi sur toute la carrière de M. Emi'e de Girardin. Il fait dire au jeune héros de vingt ans, dans le premier livre qu'il publia, à son Emile : « J'ai fait du malheur de ma naissance la méditation de toute ma vie. » Sans prétendre que M. de Girardin ait porté douloureusement, pendant plus de soixante années, le poids toujours pénible d'une naissance désavouée et suspecte, il est certain que ce malheur ne laissa pas d'imprimer un pli à sa nature, et ce pli est demeuré ineffaçable. Tous ceux qui l'ont approché et connu dans l'intimité s'accordent à dire qu'il était simple et doux, sans morgue, avec un sincère et constant désir de se rendre obligeant qui ne pouvait tenir qu'à une bonté toute native, et par instants d'une gaîté, d'une vivacité d'humeur aimable et charmante, dont la source était à coup sûr dans la générosité primesautière de son âme. Pour le public, il était au contraire d'un abord froid, hautain, avec des nuances alternatives de défiance ou de mépris. Sous le raisonneur on sentait le calculateur ; son calme ne semblait pas tenir à son

E. Sl'LLLER. 13

intrépidité, mais obéira sa volonté toujours tendue et en garde contre les entraînements du cœur; il donnait l'idée d'un âpre égoïste sans cesse en quête de ([uelque avantage personnel. S'il n'a pas été méconnu de tout le monde, la faute n'en est certainement pas à sonextérieur, qui n'induisait en erreur sur son compte que ceux qui ne cherchaient pas à pénétrer jusqu'au fond de lui-même. Il avait tous les dehors de la distinction, de la prévenance, surtout avant que la vieillesse eût marqué ses traits ; et cependant ses yeux fixes et perçants, son teint pâle, sa correction, ses manières réservées et son langage hésitant glaçaient quiconque n'était pas décidé à regarder en lui par-dessous ces apparences si troublantes et si redoutées. Il était doué d'un courage dont il a maintes fois donné des preuves et que personne ne contestait. Avec cela, il était timide, jusqu'à paraître d'une gaucherie embarrassante. Il s'é tait jeté dans le monde pour ainsi dire à corps perdu, tête baissée, les yeux fermés, comme s'il eût faitunsaut dans les ténèbres; mais il était armé, cuirassé contre les médisances, les calomnies et les injures, décidé à tenir lète à tous les obstacles, à écarter du pied tous les embarras, à se frayer son chemin, à parvenir enfin. Il a été ainsi l'un des grands parvenus de son siècle ; et quoiqu'il ait joui d'assez bonne heure d'une large aisance qui, plus tard, est devenue une fortune opulente ; quoiqu'il ait toujours vécu dans un milieu brillant, fort eu vue, et avec des relations très élevées, il n'a jamais pu faire oublier qu'il était parvenu. Si l'on osait, on dirait qu'il n'a point cessé d'être un déclassé, à la condition de ne pas attacher à ce mot la moindre signification méprisante. Ce déclassé de la richesse et du talent a vu constamment fuir devant lui, comme une illusion, le but qu'il avait assigné à son ambition; il n'a jamais pris dans la société de son temps la place qu'il rêvait ni

joué parmi les hommes de sa génération le rôle dont il se sentait capable.

Pour parvenir, il crut, avec une passion instinctive d'abord et raisonnée plus tard, qu'il était nécessaire, indispensable, de croire à la légitimité du succès; et pour réussir, il jugea du premier coup d'œil de quel secours puissant, à notre époque, l'argent doit être aux mains de qui sait habilement s'en servir. Ce serait se montrer d'une injustice criante envers M. de Girardin que de soutenir que l'acquisition d'une grande fortune a été la principale occupation de sa vie : laissons ces méchants propos à ses détraclenrs, qui l'ont bien décrié, bien outragé, et même souvent flétri sans jamais lui causer grand dommage. Non, M. de Girardin, spéculateur aussi heureux que fécond et hardi, n'a pas aimé l'argent pour l'argent, quoiqu'il n'ait évité aucune occasion d'en gagner, aussi bien à l'époque où il en avait besoin que plus tard, quand il en avait à n'en savoir que faire. Mais ce goût des entreprises, cette aptitude aux affaires financières, ce souci des grands intérêts économiques, M. Emile de Girardin les considérait comme les marques caractéristiques du temps oii il a vécu, et il tenait à figurer parmi les premiers hommes de son temps, avec leurs qualités et leurs défauts. Toutes ses idées, toutes ses opinions, toutes ses utopies, se rattachent à la direction, à l'orientation des sociétés modernes vers la solution des problèmes qui roulent sur la production, le développement et la répartition des richesses. Ce ne sont pas seulement ses écrits qu'il faut consulter à cet égard, mais aussi ses actes; sa polémique comme journaliste, son action parlementaire comme député, tout

s'explique par son attention soutenue à faire tourner toutes choses autour de la question fondamentale du bien-être. Quand il fonda ce qu'il appela la presse à bon marché, que voulait-il? Ce serait rapetisser M, Emile de Girardin que de croire qu'il cherchait simplement à faire une concurrence fructueuse à des rivaux dont il n'avait ni le caractère ni le talent. Ce qu'il voulait, c'était susciter dans ce pays l'esprit d'innovation avec toutes ses hardiesses, sinon avec ses dangers ; c'était répandre le goût et le besoin de la publicité, et, parla publicité, porter la lumière dans les intérêts, dans les affaires publiques et privées; c'était attirer l'attention de la foule sur les questions jusqu'alors réservées au petit nombre; c'était, en un mot, aider au développement de cette démocratie qu'il voyait naître et grandir par la seule puissance de l'égalité des conditions favorisée par nos codes. Considérée à ce point de vue, la politique de M. de Girardin n'est pas sans grandeur; il faut ajouter qu'elle n'a pas été sans résultats.

Pendant sa longue carrière de publiciste, il a traité bien des questions, scruté bien desproblèmes, proposé bien des solutions. Il fut un temps, à une époque tourmentée, où il se vantait d'avoir une idée par jour; et de fait, pendant quelques mois, il eut l'air de tenir cette espèce de gageure. 11 s'en faut que l'expérience, qui est une maîtresse difficile à contenter, eût pu ratifier les idées du fécond journaliste, à supposer qu'on les eût soumises à l'épreuve. Pour la plupart, ces prétendues idées n'étaient que des expédients de polémique jetés dans la discussion comme on jette de la poudre aux yeux, quand ce n'étaient pas de simples

paradoxes plus ou moins brillants ou des paralogisraes quelquefois monstrueux par leur effronterie ; mais la réputation de leur auteur était loin d'en souffrir. Il restait toujours à M. de Girardin la ressource de se défendre contre le reproche d'utopie, en soutenant que pas un gouvernement n'était de force à prendre ses idées pour les appliquer. N'avait-il pas eu, d'ailleurs, l'heureuse fortune que, parmi ses projets de réformes, deux ou trois eussent été réalisés avec un plein succès : la réforme économique des journaux, la réforme économique des livres à bon marché, la réforme postale, l'unité de taxe, enfin les emprunts nationaux par voie de souscription publique, qu'il proposa dès 1844? Cette confirmation de ses idées pratiques l'encouragea trop souvent à persévérer dans celles qu'il avait aventurées avec le moins de maturité. Il allait jusqu'au bout de ses théories. La logique l'enivrait, et loin de sentir tout ce qu'il y avait de dangereux, d'inapplicable dans les prétendus principes qu'il posait avec une absolue rigueur, il se complaisait dans les régions inaccessibles, avec la certitude qu'il n'aurait pas plus tard l'occasion de se démentir. C'est ainsi qu'il donna, pour ainsi dire, à plein collier, dans les thèses les plus étranges ; qu'il proposa avec persévérance de réformer le mariage, en constituant la femme comme chef de la famille, et que, dans l'ordre philosophique, il développa celte autre thèse, non moins insoutenable, qui aurait pour effet d'enlever à la société tout droit de se défendre, en lui refusant tout droit de punir. Il n'importe ; toutes les idées de M. Emile de Girardin ne doivent pas être rejetées en bloc; il en est qui doivent être reprises, soumises à de nouvelles études, car on ne sait pas encore bien s'il ne sera pas possible d'en tirer quelque réforme avantageuse au bien général, quand ce ne

serait que l'idée de l'assurance par l'impôt, ou la réciprocité réglant les rapports commerciaux de peuple à peuple, la refonte complète des institutions administratives et l'accroissement des forces du pouvoir central par leur simplification.

M. Emile de Girardin n'a pas été le réformateur qu'il aspirait à être. On a même longtemps douté qu'il en eût autant la capacité que le désir. Il a toujours fait du pouvoir l'objet de son ambition, et il n'a pas été ministre, « Une heure de pouvoir, disait-il, vaut mieux pour le progrès que toute une année d'opposition. » Avait-il fait de profondes études? 11 a dit luimôme qu'avant la révolution de Février il n'avait pas encore touché à la vraie et grande politique. En 18-48, dans la tourmente qui suivit les journées de Juin, il fut arrêté et mis au secret à la Conciergerie. Cet accident, qui fut si fatal au pouvoir du général Cavaignac et par contre-coup à la République elle-même, rendit un service à l'ardent polémiste de la Presse. Pendant sa séquestration, il lut les livres de Turgot, et depuis lors, il ne cessa de les méditer. C'est Turgot qu'il proclame son maître : c'est lui qu'il se fût efforcé d'imiter comme ministre. Ici, il faut croire un peu de M. de Girardin sur parole, car ce n'est qu'à l'épreuve qu'on aurait pu le juger, et l'épreuve a fait défaut. On peut craindre toutefois que, porté aux affaires, il n'eût pas été assez détaché de ses opinions personnelles, pour s'appliquer aux réformes immédiatement pratiques. Toute sa vie, il s'est défendu d'être un esprit absolu ; il aimait à se donner pour un homme de transition et de transaction. Comment expliquer dès alors qu'il ait pris tant de peines pour présenter ses opinions

EMILE DR GIRARDIX. 223

SOUS une Torme en quelque sorte algébrique, avec tout un appareil de déductions qui font des propositions logiques de M. de Girardin de véritables tautologies, quand on y regarde d'un peu près? Il est à croire qu'il n'avait ni souvent ni longtemps médité sur la la philosophie de l'histoire, car il n'avait pas reconnu l'effet inévilable de la civilisation, qui est de compliquer les rapports sociaux et politiques des hommes. Quand il disait : Simplifions! simplifions! c'est l.\ le progrès: tout le progrès ! » il ne s'arrôlait pas à rechercher si cette simplification dans le mécanisme des gouvernements n'aboutissait pas une rétrogradation ; et, certainement, il est permis d'affirmer que sur ce terrain M. de Girardin ne se montrait pas élève de Turgot, mais retournait à Jean-Jacques Rousseau qui a eu sur ses idées comme sur ses sentiments plus d'influence qu'il n'en voulait laisser paraître.

Quoiqu'il ait écrit et agi dans la politique, sous tous les gouvernements qui se sont succédé parmi nous depuis un demi-siècle, M. Emile de Girardin n'a jamais en un caractère politique bien déterminé. Entré dans les Chambres sous Louis-Philippe, il ne se distingua par aucun talent ; il n'a été vraiment lui-même qu'après la chute de la monarchie de Juillet. Ce n'est pas qu'il manquât d'initiative ni d'activité; mais il était à peu près sans crédit. Avec M. de Morny, vers la fin du règne, il avait essayé de fonder un groupe, qui, peu à peu, se détacha de la majorité de M. Guizot, et au service duquel il mit son énergie, la vigueur de sa dialectique dans le journalisme, et toute l'habileté qu'il eut. à toutes les époques, pour tendre des pièges dans la polémique. Joignez à cela une certaine clairvoyance^

22i FIGURES DISPARUES.

du côté du péril, un courage singulier à dire surtout celles des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, une grande science de l'effet à produire sur l'opinion par la hardiesse et même par le charlatanisme des propositions, et vous vous rendrez compte de la situation relativement considérable qu'il avait conquise, quand la monarchie constitutionnelle vint à s'écrouler.

Le 23 février, il cria : « Confiance! confiance! » Cet article était d'un bon citoyen autant que d'un politique avisé. Malheureusement, M. Emile de Girardin n'inspirait que de la déliance aux républicains, et ce fut, on peut le dire, la grande fatalité de sa vie. Il avait pris position dans la politique, à la suite de la funeste rencontre où Armand Carrel, le chef toujours regretté du parti républicain, était tombé, entraînant avec lui dans sa chute toutes les espérances de sa cause. On ne pardonnait pas celte mort tragique à son auteur involontaire ; on eut peut-être tort de chercher à se venger de lui par des suspicions, des insultes et même des outrages que rien n'autorisait. Sur la tombe de son collaborateur Dujarrier, tué, lui aussi, dans un duel de presse, M. Emile de Girardin n'avait pas craint de parler, non sans une certaine noblesse touchante, de « cette autre tombe qui demeurait ouverte et cachée dans son cœur ». Cette parole aurait dû suffire à désarmer les préventions de ses ennemis. Après leur triomphe politique, il les trouva plus implacables que jamais. Peut-être aussi ne résista-t-il pas assez luimême au secret plaisir de leur faire sentir toute la force redoutable dont il se sentait le dépositaire. A peine eut-il crié. « Confiance ! confiance ! » qu'il sembla prendre à tâche de troubler cette confiance qu'il prétendait répandre. On crut à sa trahison : il tomba vile dans une impopularité, que sans doute il sut braver avec courage, mais qui ne rétablit pas ses aQaires

dans le parti républicain. Quand surgit le prince Louis-Napoléon, M. Emile de Girardin était prêt et résolu à s'emparer de lui pour le porter au pouvoir et faire échec à la République.

VU

Pour dire toute la vérité, M. Emile de Girardin n'était pas républicain. Si l'on veut avoir une idée à peu près juste de ce qu'il était à ses propres yeux, il faut prendre quelques lignes de lui dans lesquelles il a essayé de se définir, à sa manière, avec ses procédés de style : « Conservateur constamment progressiste, progressiste constamment conservateur; appartenant à la monarchie par mes goûts et mes relations, rallié à la République par mes idées et mes études ; fermement antirévolutionnaire, en ce sens que la plus grande réforme à opérer ne m'eût coûté ni ne me coûterait, pour prévenir, de si loin que ce fût, la plus petite révolution, mais nullement contre-révolutionnaire, en ce sens que le lendemain d'une révolution, coup de peuple ou coup d'État, je ne nourris contre elle aucune arrière-pensée, ne garde aucune rancune, ne ressens ni ne sème aucune frayeur, n'éveille aucune défiance, n'ai qu'un désir, ne forme qu'un vœu : qu'elle se justifie par ses conséquences, qu'elle se glorifie par ses œuvres. Partisan déclaré des réformes jamais prématurées, autant qu'adversaire résolu des concessions toujours tardives, je suis parti du point où Turgot, mon maître, était arrivé. Français, n'étant pas Turgot, je suis turgotin; comme Anglais, n'étant pas Robert Peel, je serais peelite. Avant la nuit du 4 août 1789, je place la journée du 24 août 1774, jour où Turgot fut appelé au ministère des finances et date de sa Lettre au roi dans laquelle il expose ses idées générales. »

Un homme de ce tempérament n'était pas unhomme de parti, et, pendant toute sa vie, M. Emile de Girardin n'a jamais su ce que c'est qu'être attaché à un parti, que travailler aveclui et pour lui, que partager ses défaites pour être associé à son triomphe. Sa doctrine politique était l'indifférence à l'égard des formes de gouvernement : doctrine fausse, incomplète, étroite, en dépit de la largeur d'idées qu'elle suppose. M. de Girardin a presque toujours été dans l'opposition, sous tous les régimes qu'il a traversés. Il a servi cette opposition par tous les moyens qui étaient à sa portée ; il a livré bien des batailles de presse et souvent remporté la victoire. Il n'a pas réussi, malgré la grandeur de ses services, à prendrp l'ascendant qui fait d'un homme actif, intelligent et résolu, un chef respecté et qui commande la confiance à ceux qui doivent le suivre.

Plus d'une fois il est arrivé que l'ardeur de son opposition était si vive, si heureuse, si décisive dans la lutte, qu'elle devenait entraînante et que l'opinion entourait le redoutable lutteur d'une sorte de faveur et de popularité qui tombaient bientôt, quand la polémique avait cessé. M. Emile de Girardin était plus sensible qu'on ne pense à ces retours de la fortune. Il se montrait touché; on pouvait le croire gagné tout à fait : il n'en était rien, .\insi, au plus fort de la réaction de 1850, quand la droite royaliste menaçait le suffrage universel et préparait la loi du 31 mai, il mena une campagne si vigoureuse contre ces projets funestes, que Strasbourg et le Bas-Rhin, qui hélas! nous appartenaient alors et soutenaient la République, l'envoyèrent les représenter à l'Assemblée législative avec le beau titre de dernier élu du suffrage universel. On pouvait penser à ce moment qu'il était définitivement acquis à République, et à plus forte raison encore, lorsque le Deux-Décembre l'exila, mais pour quelques mois seule-

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ment, en Belgique, malgré les éclatants services rendus aux Bonaparte. Cet exil momentané n'exerça sur lui aucun autre effet que de le rapprocher du pouvoir. Il se repentitmême , comme d'une abjuration de ses doctrines, de n'avoir pas crié « Patience ! patience ! » le lendemain du coup d'État, comme il avait crié « Confiance! confiance! » le lendemain de la révolution de Février. Il revint en France et se remit à faire du journalisme militant, guettant les occasions de signaler les fautes et cherchant, dans le silence général, à répandre ses opinions. Il ne se retrouva tout entier qu'après la guerre d'Italie, à l'époque des élections de 1863, auxquelles il prit une part importante et qui furent un des plus beaux succès de sa carrière de journaliste. Il demandait alors la liberté, la liberté totale, la liberté se pondérant elle-même. Il n'était pas adversaire de l'empire, quoiqu'il eût souvent maille à partir avec lec ministres de l'intérieur qui lui envoyaient des avertissements et qui le forcèrent môme à changer de journal. Il s'était entouré de jeunes gens qu'il formait à ses opinions et à sa tactique; il soutenait M. Emile Ollivier dans son rôle d'opposant dynastique; il se mettait du côté du prince Napoléon, qui lui semblait mieux comprendre les intérêts de la maison impériale; il prodiguait les conseils, ne voulant à aucun prix paraître un ennemi quand il n'était qu'un adversaire. Ses vivacités de plume le menèrent un jour devant la police correctionnelle; il fut condamné, mais le « Condamné du 6 mars» , futplus désolé d'avoir encouru la défaveur du maître que la sentence des juges. Il avait en aversion les changements de régime politique, et discernait clairement que l'empire autoritaire épuisé menait la France à une révolution nouvelle ; il crut et travailla de toutes ses forces à l'établissement de l'empire libéral, espérant par l?i assurer le pays contre les

risques d'un bouleversement qu'il redoutait. Il n'aperçut pas les périls de la guerre, car il fut celui qui demanda le premier la Marseillaise aux artistes de l'Opéra pendant qu'à tue-tête, au dehors, on criait « A Berlin 1 à Berlin! » A peu près vers cette époque, il fut compris dans un décret impérial qui créait un certain nombre de sénateurs, mais qui n'eut pas le temps de voir le jour, avant les catastrophes qui fondirent sur la France.

La République de nouveau proclamée, M. Emile de Girardin éprouva dès l'abord quelques difficultés à se rapprocher d'elle. Lui qui avait cru et même poussé à la guerre et qui avait à faire oublier une aussi profonde erreur, il ne voulut point croire à la défense nationale et ne chercha point à la soutenir. Tout désorienté, il errait de ville en ville, fondant partout des journaux qui restaient sans influence et sans écho. Il put penser un instant que sa vie de journaliste était terminée. Un journal de Paris se trouva libre, la France, fondée autrefois par un de ses amis, M. de la Guéronnière; il l'acheta, la réorganisa, la rédigea lui-même avec toute l'ardeur d'un jeune homme qui aurait eu à faire ses débuts et sa fortune. M. Thiers était au pouvoir. Il voulait fonder la République. M. Emile de Girardin se mit au service de la politique républicaine et fournit toute une carrière nouvelle avec une force, un éclat, des ressources inattendues et prodigieuses de verve et de fécondité. Quand survint le 16 Mai, il se jeta en travers des projets de la réaction et du gouvernement de combat, et pendant les cinq mois que dura l'interrègne entre la Chambre dissoute et la Chambre réélue le 14 octobre,

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il multiplia les preuves de son dévouement aux insti- Uitions nouvelles. Cette période de la vie de M. Emile de Girardin est celle qui lui comptera le plus devant l'histoire. Ses contemporains demeurèrent émerveillés de îant de puissance, de souplesse, d'habileté et d'énergie. J.es électeurs du neuvième arrondissement, qui s'apl)rêtaienl à réélire M. Thiers, appelèrent M. de Girardin, après l'option de M. Jules Grévy pour le Jura. Le grand journaliste entra à la Chambre et alla siéger sur les bancs de l'Union républicaine. C'est là que la mort est venue le saisir; mais M. Emile de Girardin, depuis l'inauguration de la paix républicaine, avait considéré son rôle comme fini; il ne devait plus se représenter aux suffrages de ses concitoyens ; il aspirait à la retraite : la plume commençait à tomber de ses mains fatiguées; il se sentait près de sa fin. L'autre jour, à quelqu'un qui lui demandait, avec un sentiment de respectueuse cordialité, comment il allait, il répondit : Je vais comme un homme qui se meurt I

Que restera-il de tant de travaux, de tant d'efforts, d'une activité si grande, d'une expérience de la vie si consommée? C'est ce qu'il est impossible de dire aujourd'hui. M. Emile de Girardin avait emprunté à Jean-Jacques Rousseau, qui tenait à ses grands-parents par les liens de l'hospitalité, une partie de sa devise qui devrait être la devise de tous ceux qui tiennent une plume au service du progrès parmi les hommes. Jean-Jacques avait dit : Vitam impendere vo-o. M. de Girardin, à un siècle de distance, se contenta de dire : Cercandoilvero. Rousseau croyait posséder la vérité, et lui consacrait ses forces et sa vie. M. de Girardin cherchait la vérité, sans être bien sûr

de la rencontrer toujours, mais d'un cœur sincère. II a remué beaucoup d'idées, critiqué les gouvernements, élevé et rabaissé tour à tour les hommes publics, qui lui semblaient aider ou faire obstacle à ce qu'il croyait bon et avantageux à son pays. Etait-il arrivé, à la fin d'une aussi longue existence, à se reposer sur quelque point solidement acquis, et, par exemple, n'aurait-il pas, suivant en cela les ardeurs souvent troublées d'un tempérament plein de contradictions, porté une main maladroite sur les institutions républicaines qu'il a contribué autant que personne à fonder? N'aurait-il pas eu celte malechance de se tourner encore une fois contre le gouvernement actuel, sous le prétexte de l'avertir et de le servir, et ne lui aurait-il pas fait la guerre, pour l'avoir trouvé parfois trop peu docile à ses conseils? Ce sont là des questions que l'on peut se poser, car la versatilité de M. Emile de Girardin en a donné le droit à tous ceux qui étudient et pratiquent les hommes. Mais il est mort maintenant. Qu'il jouisse enfin du repos qu'il a si bien gagné! Le nom qu'il avait pris de haute lutte, il le laisse entouré d'une célébrité légitime : c'est tout ce que l'on peut dire. S'il est vrai que, du journaliste qui sème tous les jours sa pensée à tous les vents, ludibria vends, il ne reste rien, cela sera surtout vrai de M. Emile de Girardin, quelques précautions qu'il ait paru prendre pour protéger sa mémoire contre l'oubli. Les œuvres de l'esprit ne vivent qu'autant que l'art immortel leur a communiqué la vie. M. de Girardin, qui avait cependant une manière par où il atteignait quelquefois aux effets du style, n'était pas un écrivain : il ne laisse pas une page, et même on peut se demander s'il a jamais songé à en laisser une digne d'être lue par la postérité, quoiqu'il ait touché à tous les genres de la littérature. Si quelque chose demeure de lui dans

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la presse française, ce sera quelque chose de ses procédés de polémique; encore fut-il seul à les bien mettre en œuvre de son vivant, et il n'est point à croire, maintenant qu'il n'est plus, qu'il trouve longtemps des imitateurs.

Sous les dehors brillants de la fortune et du succès, cette longue existence fut-elle heureuse? On en peut douter. Né sensible, comme disait sa famille au dixhuitième siècle, M. de Girardin a éprouvé de douloureux mécomptes qu'il supportait bravement; la plaie, pour rester secrète, n'en était pas moins saignante, et, comme l'a dit la personne éminemment distinguée à laquelle il avait uni son sort et à qui il dut les meilleurs jours de sa vie, Delphine Gay de Girardin : les grandes douleurs sont muettes. M. Emile de Girardin a beaucoup pensé, beaucoup écrit, beaucoup vécu ; mais en cherchant la vérité, il n'a pas trouvé la paix du cœur. Qui sait? il n'est peut-être heureux que d'hier.

Avril 18S1.

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