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ADOLPHE GUÉROULT

M. Adolphe Guéroult, fondateur et directeur de r Opinion Natio7iale, était un de nos plus éminenls confrères, et sa perte a été vivement sentie par les collaborateurs et les lecteurs du journal qu'il avait fondé et que, par son talent et son zèle, il avait porté un instant à un haut degré dans la faveur publique.

M. Adolphe Guéroult, presque au sortir du collège, avait été l'un des plus jeunes et des plus fervents adeptes de la doctrine saint-simonienne ; il est resté toute sa vie fidèle aux croyances et aux opinions qu'il avait puisées dans le commerce de P. Enfantin et de ses amis; à la mort d'Enfantin, il avait été désigné au premier rang de ses exécuteurs testamentaires, et parmi les siens, on le considérait comme l'héritier et le dépositaire des idées et de la doctrine communes- Tous les actes de la vie de M. Guéroult, toutes ses études de publiciste, tous ses travaux de journaliste militant, demeurent frappés au coin de la doctrine saint-simonienne. On doit expliquer par là ce qu'il y a eu, dans l'œuvre de M. Guéroult, de services rendus

à la cause de la démocratie, comme aussi les erreurs nombreuses qui ont entaché une propagande politique et sociale à laquelle notre honorable confrère était dévoué sans réserve, sans restriction, comme un prêtre est acquis à son dogme.

En politique, M. Guéroult n'avait adopté pour sienne aucune forme de gouvernement, à l'exclusion de toutes les autres. Par là, il était bien de son école, et il ne l'a point reniée. Quoiqu'il inclinât visiblement, par ses tendances d'esprit et de cœur, vers la République, il avait été fonctionnaire, et des plus distingués, sous la monarchie de Juillet. Après avoir résisté au coup d'État et s'être tenu un moment à l'écart, il avait flni, sous l'Empire, par s'accommoder de la monarchie militaire et administrative des Bonaparte, et par s'y trouver bien, surtout depuis que son élection au Corps législatif en 1863, comme député indépeiidant, lui permettait de conseiller le pouvoir, en lui résistant, M. Guéroult ne demandait au gérant, comme il appelait le chef d'Etat, que de bien administrer les intérêts généraux de la société qui lui avait remis ses pleins pouvoirs : c'était encore une formule saintsimonienne. Depuis la chute de l'Empire, M. Guéronlt était revenu à la République; il désirait son affermissement, et il y travaillait, comme à tout ce qu'il a entrepris, avec intelligence et fermeté.

Dans les questions sociales, M. Adolphe Guéroult avait pris à la lettre la belle formule de Saint-Simon, l'amélioration intellectuelle, morale et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Ce n'est pas que, dans ces matières, il n'ait erré souvent, mais il serait difficile de citer une occasion où il ait laissé en oubli son principe directeur; et il convient de rappeler ici les efforts qui ont été tentés sous sa direction et d'après ses conseils, en faveur de rinslruclion po-

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polaire, de l'amélioration de la situation civile et sociale de femmes — c'est, croyons-nous, le dernier sujet qu'il ait traité dans V Opinion Nationale, — de la réforme du système pénitentiaire, enfin, de toutes les questions ayant un caractère de philanthropie générale.

Mais au fond, M. Guéroult, nature essentiellement religieuse, était surtout attaché à la réforme religieuse que Saint-Simon, P. Enfantin, ses maîtres et ses amis, avaient prétendu commencer. En philosophie, M. Guéroult en était resté à ses anciennes études; déiste convaincu, il était demeuré étranger à tout le mouvement intellectuel de ces dernières années qu'il appréciait avec une sévérité peu justifiée, puisqu'il \ ne l'avait pas étudié.

La grande œuvre de sa vie aura été l'Opinion Nationale, qu'il obtint de faire paraître peu de temps après la guerre d'Italie, en 1850, et dans laquelle, avec un rare talent d'exposition, il sut préconiser et défendre des opinions, qui ont eu malheureusement une influence des plus certaines et des plus déplorables sur direction des affaires extérieures de la France. M. Guéroult, esprit fort absolu et tout d'une pièce, n'était pas moins attaché à ses idées sur les remaniements qu'il croyait nécessaires en Europe qu'à ses opinions religieuses. Les conséquences de ses doctrines internationales, si manifestement fausses, se sont déroulées sous ses yeux ; on peut croire qu'elles n'ont pas été sans contribuer à la mélancolie de ses derniers jours.

Le rédacteur en chef de l' Ofjinion Nationale possédait éminemment la faculté d'élucider les questions auxquelles il touchait. Son style simple, ferme, d'une grande justesse, intéressait à force de clarté, et le ton aisé, familier, courtois, qui était habituel à l'écrivain,

relevait l'habileté peu commune qu'il savait déployer dans la polémique. M. Guéroult était un des maîtres dans l'art du journalisme. Il disparaît en un moment 011 les traditions de cet art semblent s'effacer et se perdre. Cette fâcheuse coïncidence n'est pas faite pour diminuer les regrets que doit inspirer aux amis de la discussion solide, la mort de cet homme sérieux et instruit qui valait mieux que la carrière qu'il a fournie.

Juillet 1872.

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