M. LAURENTIE
M. Laurentie, rédacteur en chef de V Union, était iin caractère et une figure. Avec lui disparaît le doyen des journalistes de notre génération, celui qui pratiquait la profession, suivant les traditions les plus anciennes et les meilleures. A quatre-vingts ans, après cinquante années de journalisme, il aimait à répéter, chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, qu'il était élève de M. Michaud, sans paraître songer aux nombreux élèves qu'il avait formés lui-même, qui lui survivent et dont la douleur est aujourd'hui aussi légitime que sincère.
M. Laurentie, comme journaliste, possédait le premier de tous les dons : il était toujours prêt. C'est qu'il s'était préparé aux labeurs de la presse quotidienne par des études fortes et variées qu'il ne voulut jamais interrompre. Son instruction était solide et étendue. Que de livres savants et fort bien faits il a écrits, pour apprendre ce qu'il ignorait et pour être à soi-même son propre et premier^maître! Il y avait une sincère modestie dans ce long apprentissage qui ne s'est point
discontinué pendant une si longue existence. Ce n'est pas le seul exemple à suivre que M. Laurentie nous laisse.
Comme polémiste, M. Laurentie a combattu soixante ans pour sa cause. Il avait ses vivacités, ses ardeurs, qui ne se sont point attiédies sous le souffle glacé du temps et qui l'ont soutenu jusque dans les dernières années de sa robuste vieillesse. Mais M. Laurentie combattait pour son principe, sur le terrain et dans la région élevée des principes. Jusqu'au bout de sa carrière, il a ignoré le journalisme personnel, quoiqu'il se fût astreint, malgré bien des répugnances, à l'inutile et déraisonnable loi sur la signature. Sa polémique, écrite d'un style toujours soutenu, ne blessait point le contradicteur. Elle profitait à son parti, sans le compromettre; elle bonorait sa cause, en lui attirant le respect de ses adversaires. Le rédacteur en chef de Y Union était possédé du démonde la controverse. Pas une idée contraire aux siennes ne passait devant sou esprit, qu'il ne se sentît pris du besoin de l'attaquer, de la combattre et de la réduire. Ce serait offenser sa mémoire de penser que ses campagnes dans la presse royaliste ont amené la défaite des opinions pour lesquelles le vieux et fidèle écrivain légitimiste a tant de fois lutté ; mais il y aurait mauvaise grâce à ne point reconnaître que, dans la logique serrée et forte de ce champion du principe dynastique, ily eut une arme sûre et vaillante, qui, à nos yeux du moins, pouvait être employée au service d'une meilleure cause.
Enfin, nous tous, confrères de M. Laurentie, au moment de lui dire adieu pour toujours, nous devons nous rappeler qu'il n'a jamais, à aucune époque de sa carrière, changé de camp ni de drapeau. M. Laurentie a travaillé à la rédaction de plusieurs journaux, si l'on s'en tient aux titres, à la Quotidienne, à /a France,
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à VÉcho français, à l'Union. En réalité, ces quatre juurnaux n'en ont jamais été qu'un seul, Torgane des })riacipes légitimistes purs. Les opinions de M. Laurt-ntie ont été fixées dès sa première jeunesse ; sa manière de les présenter et de les défendre, il l'a trouvée et adoptée dès le premier jour, dès son premier article. M. Laurenlie était royaliste, et du parti du roi. Pour lui, la monarchie, c'était le roi. ]\I. le comte de Charabord a eu deux grands serviteurs : M. Berryer à la tribune, M. Laurentie dans la presse. Entre ces deux serviteurs également fidèles, nous ne sommes pas bien sûrs que M. Laurentie n'ait pas été celui qui avait le mieux pénétré les sentiments intimes du prince qui personnifie le principe monarchique, et qui les a le mieux et le plus exactement expliqués et défendus. Le parti légitimiste vient d'être durement éprouvé ; après M. de la Rochette, M. Laurentie; cette double perte, en moins d'un mois, est faite pour porter un coup sensible à cette petite phalange d'hommes obstinés dans la fidélité comme dans le respect et qui, pour rien au monde, n'abandonneraient ce qu'ils regardent comme le plus sacré des devoirs.
Il ne suffirait pas, cependant, d'honorer en M. Laurentie l'écrivain remarquable, le confrère éminent, le royaliste fidèle; il faut parler aussi du patriote, car M. Laurentie aimait passionnément la France. Il se refusait à comprendre la France moderne, et nous n'avons pas besoin de dire à quel point ce refus nous froissait dans nos pacifiques démêlés avec lui. Mais il avait au plus haut degré le sentiment du rôle de la France dans le monde, de la gloire nationale, de l'honneur de la patrie. Jamais il ne traitait ces sujets élevés sans une émotion communicative et qui n.- manquait pas de grandeur. Il portait si loin cette noble passion de la France, que ses ressentiments politiques s'assou-
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pissaient d'eux-mêmes, quand il avait affaire à quelques-uns de ces adversaires que tout homme de cœur respecte, ne pouvant douter de leur loyauté et de leuipatriotisme. M. Laurentie aimait noblement sa cause et son pays; il avait une prédilection marquée pour ceux de ses confrères qui servaient comme lui leur oays et leur cause.
L'eslime d'un tel adversaire n'était pas à dédaigner.
Février 1876.