SAINT-MARC GIRARDIN
laissait pas d'attacher du prix, devait lui sembler, à lui tout le premier, conquise à bon marché, sinon usurpée. La vie politique de M. Saint-Marc Girardin a été celle d'un homme des Centres. Les Centres étaient sa patrie, son domaine naturel, son atmosphère respirable. En dehors des Centres, il n'aurait pu vivre. Longtemps rapporteur de l'Adresse sous Louis-Philippe, il excellait à donner la réplique au premier ministre de la couronne : c'était là sa fonction. Pendant les longues années qu'il a passées loin du Palais- Bourbon, M. Saint-Marc Girardin a dû plus d'une fois soupirer après le temps où il faisait sa partie dans le concert parlementaire. Il était rentré dans la vie publique au 8 Février -1871; et tout de suite, il s'était trouvé dans le Centre droit. La misère des temps et la pénurie des partis firent de M. Saint-Marc Girardin une manière de chef, de leader, de président temporaire d'une réunion de députés. Ce rôle, pourtant bien modeste, était au-dessus, non de l'ambition, mais des aptitudes et du naturel du député de Saint- Yrieix. Au premier éclat qu'il dut faire, il se trouva jeté hors de ses gonds et comme dévoyé. Il était de cette fameuse ambassade des « bonnets à poils » dont l'insuccès le contraignit à quitter le Journal des Débats auquel le rattachait une collaboration de plus de quarante années. Ce fut, avec son début bruyant et triomphal de 1827, le grand événement de la vie de ce vieux journaliste. 11 est mort peut-être avec le regret d'avoir été arraché violemment au milieu où il avait passé toute sa vie. Il a aimé les lettres et notre profession, et, dans sa carrière politique, il n'a jamais fait grand mal. C'est une oraison funèbre qui en vaut bien une autre, en un temps où les hommes publics, dans tous les partis, encourent si souvent une justice plus sévère.
Avril 1ST5.
M. SILVESTRE DE SAGY
C'est un devoir pour les journalistes qui portent haut l'honneur de leur profession, de ne pas laisser partir M, Silvestre de Sacy, sans rappeler qu'il a compté au premier rang des écrivains de la presse périodique. M. de Sacy n'a jamais été que journaliste, mais il l'a été si complètement, avec tant de zèle et des talents si variés, avec une langue si pure et si élégante, avec tant de fidélité à la cause des idées libérales et moyennes embrassée par lui dès sa jeunesse et jamais reniée, qu'il peut être regardé comme une sorte de modèle et d'exemplaire vraiment rare du parfait journaliste. Ce nom lui plaisait. Il n'a jamais publié qu'un livre, et c'est un recueil d'articles. « Je n'ai jamais écrit que des articles de journaux, dit-il dans la piquante et ingénieuse préface de ses Variétés morales^ littéraires et historiques, et ce sont des articles déjà connus du public que je lui présente encore. » Le grave et spirituel écrivain semblait s'excuser. Au fond, nul ne savait mieux que lui tout ce que coûte de peines, de recherches et d'application un article bien fait, tout ce que
vaut, suivant les circonstances, cette œuvre qui paraît légère et qui peut tout à coup prendre une si grande iaiportance. Personne aussi ne pouvait, comme M. Silvestre de Sacy, prétendre aux honneurs qui sont la gloire et la récompense du journaliste, nous voulons dire à l'estime et à la confiance du public, à la discrète admiration de quelques connaisseurs, enfin à l'autorité légitime qui s'attache aux bons conseils adroitement et utilement donnés et acceptés avec docilité. M. de Sacy a beaucoup écrit. Pendant plus de vingt ans, il a fourni plus des deux cinquièmes de la polémique du Jou7'nal des Débats; c'était du moins son estimation personnelle. Il avait des collaborateurs très éminents, et il a formé des successeurs qui ne sont pas indignes de lui. Il tenait, du consentement de tous ceux qui travaillaient avec lui et autour de lui, la première place. Il a soutenu des polémiques variées avec bien des adversaires; il n'a jamais eu d'ennemis. Reçu à l'Académie française et rappelant le labeur quotidien auquel ses forces avaient suffi, toute la presse se sentit honorée en sa personne. Ses idées n'étaient pourtant pas celles de tout le monde. Il était conservateur, et même quelque peu routinier, détestant les nouveautés dans la politique comme les néologismes dans la langue, très ami de l'autorité et, s'il faut tout dire, du pouvoir, désolé de se trouver dans l'opposition quand ses amis s'y jetaient, fuyant les exagérations avec une nuance de rigorisme quelquefois affectée, au demeurant habile et vigoureux polémiste, improvisateur toujours prêt, allié fidèle et conseiller prudent. La politique de M. Guizot a trouvé en lui un défenseur et un interprète qui valaient mieux qu'elle. Mais M. de Sacy était engagé et n'avait nul goût à se déprendre. Il aimait la monarchie tempérée et les institutions parlementaires, et il les a soutenues avec une
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sorte de passion, qui s'était bien attiédie quand il revêtit le manteau de sénateur de l'empire. Au fond, il y avait bien quelque scepticisme dans toute cette vie si réglée, et M. de Sacy attachait peut-être moins de prix à ses idées qu'à la forme supérieure dont il se plaisait à les embellir.
Peu de journalistes ont écrit d'un meilleur style. Il maniait la langue française avec une aisance, une clarté, une souplesse et une grâce qui ravissaient ses amis. Il écrivait pour bien écrire. Il n'a pas eu d'autre passion, si ce n'est celle des beaux livres, richement reliés, rassemblés avec une sorte de piété jalouse, contemplés avec amour sur les rayons d'une bibliothèque qui faisait sa joie et son orgueil. Il prônait la prose du xvir siècle, et personnellement il se servait plus volontiers de celle du xviir, plus vive, plus alerte, allant plus droit au but. Il avait un goût exquis : jamais de violences, jamais de déclamations, mais du sens et de la logique, de la raison et du trait, avec l'instinct très sûr et très développé de la politique et de la polémique. On aurait pu, en parlant de lui, retourner le mot si connu : sapienliœ satis, eloquentix parum, mais la raison spirituelle et aiguisée, quoi de plus désirable pour un homme intelligent qui a ses amis à défendre au pouvoir et qui cherche à les y maintenir?
Il y aurait de l'affectation à ne pas dire un mot de la piété de M. Silvestre de Sacy. Il a écrit qu'il avait été voltairien dans son jeune temps. Ne lui en était-il rien resté? Comment expliquer cette tolérance qu'il portait dans l'examen des œuvres de l'esprit et dans ses relations personnelles? Il a eu des amitiés auxquelles il est toujours resté fidèle, celle de M. Littré par exemple ; il a patronné des hommes dont les opinions religieuses semblaient faites pour le choquer, M. Ernest Renan, pour ne citer que celui-là, qui estle plus juste-
ment célèbre des nouveaux auxquels M. de Sacy a tendu la main. Avec cette liberté dans l'esprit, il se plaisait à passer pour rattaché à la plus austère école du Christianisme moderne, au jansénisme tel qu'il peut encore exister de nos jours, à un jansénisme tout individuel et qui doit s'entendre surtout de la satisfaction tout intime qu'il éprouvait sans doute à relire les Pensées de Pascal, quelques belles pages de Nicole, un sermon ou deux de Duguet. La foi religieuse de M. de Sacy n'avait rien de commun avec la passion furieuse des catholiques ultramontains de notre temps. Sans parler du catholicisme politique de V Univers, il ne devait guère aimer la direction morale et l'influence dévote de certains ordres religieux, dont les empiétements dans le domaine temporel alarmaient sa raison politique très ferme et très attachée aux droits de l'État. Il croyait beaucoup à l'efficacité de la réflexion intime et personnelle; il préférait la grâce obtenue à force de i::.dères aux pratiques extérieures. Le jansénis)ne de M. de Sacy ressemblait, à s'y méprendre, à une sorte de protestantisme délicat, qui n'était pas sans charmes ni sans jouissances intellectuelles.
C'était une figure, et avec lui quelque chose s'en va qui devient de plus en plus rare : un homme parfaitement lettré, de la culture d'esprit la plus raffinée, et qui consacre ses talents à l'art d'écrire au jour le jour sur les affaires publiques, sur les livres qui paraissent, sur les événements qui s'accomplissent. Nous aurions cru manquer à nos devoirs de respect envers la presse périodique et de sympathie envers nos confrères du Journal des Débats si nous ne nous étions pas arrêtés un instant devant le cercueil de M. de Sacy, journaliste éminent, écrivain accompli, et dont le nom mérite de ne uas nérir.
Février 1879.