GARNIER-PAGÈS JEUNE
]os assemblées parlementaires: ce n'était pas le moyen (le s'enrichir. Bien que, dès l'abord, il ait traité plus spécialement les questions de budget, il ne se distingua, dans la Chambre des députés censitaires, que par son ardeur à défendre les mesures financières les plus avantageuses à la masse générale de la nation. Sa parole était écoutée et méritait de l'être. Il avait conquis de l'autorité et savait s'en servir. Quand vint la campagne des banquets réformistes, M. Garnier-Pagès jeune ne déserta point la cause du droit de réunion et tint jusqu'au bout. La révolution de Février sortit de ce mouvement. Il se trouva porté au gouvernement provisoire par son nom, et tout de suite il se dévoua à la tâche.
Il avait d'abord été nommé maire de Paris. Après la retraite de M. Goudchaux, il devint ministre des finances. C'est en cette qualité qu'il fut le promoteur de mesures qui ont été depuis vivement attaquées, telles que la contribution extraordinaire des quarante-cinq centimes, lia souvent, depuis cette époque, expliqué dans quelles circonstances ce décret fameux a été rendu et à quelles nécessités il était appelé à faire face. Tout en constatant les conséquences de cette mesure, qui ont été si fatalement exploitées contre la République, on doit rappeler qu'elle a été prise au moment même où des financiers du parti de l'ordre, comme M. Achille Fould, conseillaient ouvertement la banqueroute; on doit ajouter aussi que l'inspiration de cet acte de gouvernement était profondément honnête et que le parti républicain, qui a tant souffert des suites de ce décret, ne peut que s'honorer d'avoir eu à sa tête des hommes qui ont mis le crédit de la France au-dessus de tout dans leurs préoccupations, au milieu d'une crise aussi violente. M. Garnier-Pagès se sentit bientôt enveloppé de la plus profonde impopularité. Il appartenait ;\ la
fraction modérée du gouvernement provisoire. Il exagéra peut-être sa modération, en vue de racheter aux yeux du parti de l'ordre une faute qui ne profitait qu'à ce parti. L'Assemblée constituante le nomma membre de la commission executive à l'unanimité. Elle se souvint des services qu'il avait rendus et de ses créations financières, comme les coupures des billets de banque, comme l'abolition du timbre sur les journaux, comme le Comptoir d'escompte. Elle eut aussi égard à sa politique légèrement entachée de réaction. Cette confiance de l'Assemblée inspira M. Garnier-Pagès dans toute sa conduite jusqu'aux événements de Juin, qui le surprirent et lui dictèrent un langage trop passionné. Le temps était venu d'ailleurs pour lui de rentrer dans la retraite. Il ne fut pas réélu en 1849 à l'Assemblée législative, portant ainsi la peine du mal qu'il s'était donné pour désarmer des adversaires implacables.
Mais il était de ces hommes que rien ne décourage. Sous l'empire, pendant les sept premières années, il ne désespéra jamais. Ceux qui ont gardé le souvenir de ces temps de silence, de désolation et de désespoir, n'oublieront jamais que jusqu'au fond de leurs provinces, M. Garnier-Pagès, en véritable apôtre, venait leur apporter les bonnes paroles qui réconfortent et qui rélèvent le cœur. Le mouvement électoral de 1837, qui parut si faible alors, mais que l'histoire ne dédaignera point, fut en grande partie son œuvre. M. Garnier-Pagès ne visitait que les villes ; il commençait par le commencement, ne se lassant point, ne se rebutant jamais : il avait une foi vive; une vraie jeunesse de cœur, un grand et sincère enthousiasme; son nom, sa figure légendaire, son ardeur, sa conviction, ce qu'il y avait en lui de vivant et d'alerte, de sincérité, de probité et de dévouement civique, tout cela faisait im-
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pression. Il était connu dans tous les centres démocratiques, dans tous les cercles républicains, surtout en province. Il se plaisait à annoncer le réveil afin de )e provoquer. On se sentait ému, entraîné, à le voir si pleind'espérances.
Aux élections de 1863, le faubourg Saint-Antoine le nomma député. Ce fut le grand honneur de sa vie, la digne récompense de ses efforts. Il répétait, avec une candeur qui était une force, qu'il ne mourrait pas sans avoir gravi de nouveau les marches de l'hôtel de ville pour y proclamer encore la République; sa destinée le ramena dans les salles où il avait déjà travaillé à fonder les institutions que son frère bien-aimé avait annoncées le premier à la France ; mais son patriotisme se trouva soumis à un trop dure épreuve : la patrie était envahie ; elle allait être mutilée. M. Garnier- Pagès traversa le pouvoir dans des circonstances encore plus tragiques qu'en 1848. Il n'entra dans l'Assemblée de Bordeaux que pour y remettre l'autorité dont la révolution du -4 septembre l'avait investi ; depuis huit ans il n'appartenait plus à la vie publique.
Dans sa retraite, il trembla souvent pour l'avenir de la démocratie pendant les diverses crises de ces dernières années, mais l'indéfectible espérance restait au fond de son cœur. Son dernier écrit a paru lors de la constitution du Sénat, en 1876. Il comprenait tout l'intérêt qu'il y a pour la démocratie républicaine à ne pas abandonner la seconde Chambre à l'esprit ultraconservateur, et il poussait à des élections conformes à la volonté nationale. Il avait mérité, par ses services, de nnurir sénateur de la République.
LOUIS BLAXC
La mort de M. Louis Blanc a été annoncée à la Chambre des députés, au cours de la séance, par M. le président Brisson, en quelques paroles pleines de patriotisme et de vérité, d'émotion et d'éloquence, qui resteront comme un premier et solennel hommage rendu à la mémoire de cet illustre républicain. Depuis longtemps la santé de M. Louis Blanc, ruinée par les épreuves physiques et les douleurs morales d'une existence déjà longue et qui a touché, on peut le dire, aux extrémités des choses humaines, inspirait les plus vives inquiétudes à ses amis. Il était parti, vers la fin d'octobre, pour aller demander au climat plus doux du midi de la France un adoucissement h des souffrances héroïquement supportées. Dans les commencement de son séjour à Cannes il s'était trouvé mieux ; mais ceux qui connaissaient l'étendue et la profondeur de son mal et les ravages que ce mal avait faits dans une organisation frêle en apparence, mais longtemps robuste, avaient perdu tout espoir de le revoir encore, dans tout l'éclat et toute la plénitude de ses
facultées si variées et si brillantes, avec sa riche mémoire toujours présente, sa parole grave et légèrement étudiée, son esprit si orné, son cœur si ardent et si sincère, et cette fleur d'aménité, qui ont rendu son commerce si sûr et son amitié si chère à tous ceux qui l'ont approché et fréquenté pendant les dernières années de sa vie.
Ce noble citoyen, avant-dernier survivant des membres du gouvernement provisoire de la seconde république, était demeuré parmi nous comme le représentant et le témoin de cette période de notre histoire républicaine, où notre parti commença d'exercer sur la France démocratique sa profonde et durable influence, par la propagande des deux grandes idées du suffrage universel et de la réforme sociale intimement liée à la réforme politique. Trop jeune pour prendre part aux luttes à main armée contre la monarchie, M. Louis Blanc connut tous nos glorieux combattants et les eut pour amis, pour chefs et pour guides, 11 devait être, il restera leur historien. C'est lui qui a tracé d'eux le portrait le plus fidèle et le plus vivant, et c'est au milieu d'eux qu'il faut le replacer pour un instant, au moment où il disparaît à son tour de la scène. Écoutons ce qu'il dit des républicains : « C'étaient, pour la plupart, des hommes brillants, spirituels, d'une bravoure chevaleresque et qui reproduisaient, plus fidèlement que le parti légitimiste lui-même, l'ancien type national. Parmi eux s'étaient réfugiés, dans une société que le mercantilisme avait envahie, ces traditions de légèreté moqueuse et de turbulence intelligente, ce goût des aventures, cette impétuosité dans le dévouement, cette gaieté dans le péril, ce besoin d'agir, ces vives façons
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de traiter les choses sérieuses, qui constituaient autre-, luis les caractères saillants de la nation. Ainsi, par un ( ontraste bizarre, la préoccupation des choses de l'avenir se voyait précisément chez ceux dont les qualités liersonnelles rappelaient le mieux le côté brillant du jjassé. Une grande, une sérieuse pensée allait remplir leur vie. Ils voulaient renouer cette chaîne des idées modernes que l'empire a brutalement brisée. Ils voulaient faire rentrer dans l'histoire cette merveilleuse époque de notre première révolution, sur laquelle étaient passés les coups d'État du général Bonaparte. Leur gloire, on le verra, fut d'accomplir ce dessein profond par le sacrifice absolu de leurs personnes. Service incalculable, qui suffirait pour marquer à jamais leur place dans le récit des plus fécondes vicissitudes delà société française! »
Comme il l'a dit lui-même, M. Louis Blanc n'est entré dans le parti républicain, sous la monarchie de 1830, que le lendemain de sa dernière défaite; mais il comprenait toute la grandeur, toute la noblesse de ce parti; il s'enrôla dans ses rangs, et n'en servit jamais d'autre. Ce qui le distingua entre tous ses contemporains, ce sont les préoccupations qu'il apporta dans ce parti, où il ne tarda pas à tenir une des premières places : il ne se contenta pas d'être un républicain tenant pour l'excellence de la forme républicaine et sa supériorité sur la monarchie ; il voulut, selon les traditions de la Convention nationale et la formule admirable des réformateurs socialistes, que la République servît à l'amélioration physique, intellectuelle et morale des classes les plus nombreuses et les plus pauvres. « La cause des nobles, des riches, des heureux, n'est point la cause que je sers », a écritM. Louis Blanc, il y aplus de quarante ans. Jamais il n'a changé de clientèle. Au pouvoir comme dans l'exil, dans toutes les agitations
des luttes de sa jeunesse comme dans les écrits à tète reposée de son âge mûr, il a sans cesse pensé aux souffrances du peuple et voulu les alléger. L'unité de sa vie est aussi parfaite que la constance de ses opinions. Plus que personne au monde, il aurait pu prendre pour devise les mots : Qualis ab incepto, et il a mérité cet hommage qui lui a été rendu par Sainte-Beuve : « Qu donc s'entend mieux que vous à la confession des vérités, au courage, à la persévérance? Et cela, non par quelques paroles ni par des écrits seuls, mais par la suite et la teneur de toute une vie ? »
Ce dévouement sans bornes aux classes populaires, M. Louis Blanc le puisait dans son éducation et dans son cœur. Par ses origines, né d'un père qui avait servi le roi Joseph en Espagne et d'une mère corse qui appartenait à l'illustre famille des Pozzo di Borgo, M. Louis Blanc devait être ou bonapartiste ou légitimiste plutôt que socialiste et républicain. Mais il avait été élevé au collège de Rodez comme boursier du roi, et il avait gardé de celte éducation un souvenir qui ne s'effaça jamais. Il s'était trouvé rejeté dans la classe de ceux à qui la société fait l'aumône du pain de l'intelligence. Ayant pris Jean-Jacques Rousseau pour maître, il fut bien près de le prendre pour modèle. Les premiers articles de M. Louis Blanc sur la souveraineté du peuple ne sont guère qu'un commentaire du Contrat social, que l'on croirait dicté par Jean- Jacques lui-même. Entre le maître et l'élève, ce fut une véritable identification. Cette admiration passionnée n'a pu être balancée que par l'admiration non moins passionnée de Maximilien Robespierre. Entre ces trois hommes, il y eut comme une sorte de filiation intel-
lectuelle et morale. Toutes les opinions de M. Louis Blanc peuvent être expliquées par là, tout son caractère, tous ses ouvrages et tous ses actes comme homme public. Il demanda et déroba parfois à Rousseau le secret de sa prestigieuse éloquence; il s'inspira de son ardente générosité ; il imita sa vaillance dans l'exposition de ses idées poussées trop souvent jusqu'au paradoxe. A Robespierre, il prit la sévère et hautaine correction dans la conduite, avec moins de raideur dans l'attitude, la simplicité sloïque dans la vie avec la même fierté et le même désintéressement. Il eut de tous les deux la passion et la constance dans la passion.
De bonne heure, son talent se trouva formé. Ses premiers articles au journal de F. Degeorge, à Arras, patrie de Robespierre, à la Revue da Progrès, dont il fut fondateur et rédacteur en chef à l'âge où les autres journalistes cherchent à faire leurs premiers Icbuts, valent pour l'ampleur et la fermeté du style, es derniers qu'il a donnés au Rappel. Ce talent aida beaucoup au parti républicain. Nul doute que si M. Louis Blanc n'en eût pas été doué, il ne se fût pas consacré à écrire V Histoire de dix ans, qui est certainement le plus grand service politique rendu par l'auteur à la cause qu'il avait embrassée. Ce livre a été traité de « vil et odieux pamphlet » par les partisans de la monarchie de Juillet, qui en sentirent toute la portée. La vérité est que V Histoire de dix ans a formé des générations entières de républicains par l'entrain et le charme du récit, par la vivacité des impressions et des jugements, par les portraits des hommes et le narré vivant des choses, par ce je ne sais quoi enfin
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qui tient au don divin de la jeunesse et qui fait qno cet « odieux et vil pamphlet », « cette prétendue histoire » qui n'en est pas une au sens exact et vénérable du mot, emporte les pures imaginations et les nol)les cœurs vers le grand idéal de justice et de fraternité, qui est la République. M. Louis Blanc, dans ce livre, a beaucoup des qualités du grand historien, le mouvement, la vérité, la vie. Les détails peuvent être repris et les opinions contestées; mais l'histoire est là, on la sent et on y revient, en dépit de tous les raisonnement que l'on pourra faire pour se démontrer à soi-mênu qu'il est impossible à qui qui que ce soit d'écrire définitivement l'histoire d'événements si contemporains.
Pendant que VHistoire de dix ans portait un coup si funeste à la royauté de Juillet, M. Louis Blanc lançait le plus brûlant de ses écrits, où se trouve la théorie la plus hasardée qu'il ait produite : V Essai de Vorganisation du travail, qui indique comme remède social le principe de l'égalité des salaires. Cette théorie ] a été admise longtemps dans le peuple de Paris, comme application de la fraternité qui devenait le principe , supérieur de toute société démocratique. M. Louis j Blanc, à la veille de la révolution de Février, était l'idole des classes ouvrières. Fut-il enivré, ébloui? Crut-il que cette popularité, qui allait jusqu'au culte, pouvait, devait servir au triomphe des idées républicaines et socialistes? Toujours est-il qu'il insista vive, ment pour être compris au nombre des membres du gouvernement provisoire et que, le peuple aidant, il réussit à s'y faire admettre. Quelles idées apportait-il à ses collègues, au milieu de cette tourmente? L» s voici telles qu'il les a résumées lui-même : « A ptine
sorti de l'acclamation populaire, le gouvernement jirovisoire avait eu à se demander comment il se définirait lui-même. Se considérait-il comme une autorité dictatoriale consacrée par une révolution devenue nécessaire et n'ayant à rendre ses comptes an suffrage universel qu'après avoir fait tout le bien qui était à faire? Bornerait-il, au contraire, sa mission à convoquer immédiatement l'Assemblée nationale, en se renfermant dans les mesures d'urgence, dans des actes d'administration d'une portée secondaire? Le conseil se rangea à ce dernier avis. Pour moi, j'avais une opinion entièrement opposée à celle qui prévalut, et je regardais l'adoption del'autr^parti comme devant exercer la plus heureuse influence sur les destinées de la république nouvelle. Considérant donc l'état d'ignorance profonde et d'asservissement moral or. les campagnes de France vivent plongées, l'immensité des ressources que ménage aux ennemis du progrès la possession exclusive de tous les moyens d'influence et de toutes les avances de la richesse, tant de germes impurs déposés au fond de la société par un demisiècle de corruption impériale ou monarchique, enfin la supériorité numérique du peuple ignorant des campagnes sur le peuple éclairé des villes, je pensais que nous aurions dû reculer le plus loin possible le moment des élections; qu'il nous était commandé de prendre, dans l'intervalle, et cela hautement, hardiment, sauf à en répondre sur nos têtes, l'initiative des vastes réformes à accomplir, réserve faite pour l'Assemblée nationale du droit de raffermir ensuite ou de renverser notre œuvre d'une main souveraine. »
Toute la révolution de Février, avec ses caractères, ses illusions, ses faiblesses, ses erreurs et ses fautes, est dans cette page. M. Louis Blanc, partisan de la dictature du gouvernement dont il était membre,
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voulait la réforme à coups de décrets, et il y croyait avec une sincérité, une ingénuité même, qui désarment la critique. L'instrument à l'aide duquel tous ces décrets devaient être forgés était le ministère du Progrès, conception chimérique qui ne tint pas devant la discussion, comme s'il suffisait d'un ctiiffon de papier, avec une signature au bas, pour changer les conditions politiques et sociales d'une vieille nation à peine émancipée, et comme si le progrès ne devait pas être payé par l'humanité au prix, qui n'est jamais irop cher, de l'expérience, du temps écoulé et sous jes coups mêmes de la nécessité ! M. Louis Blanc ne si^^na point les décrets réformateurs que rêvait son imagination aventureuse, mais il eut l'honneur impérissable de rédiger le décret qui abolit la peine de mort en matière politique, consacrant ainsi une grande conquête de l'humanité et donnant à la révolution de Février ce caractère de mansuétude et de fraternité sociale qui sera sa gloire dans la postérité.
Dans le gouvernement provisoire il faisait partie de la minorité. Ses idées y rencontrèrent peu de faveur. Outre la timidité naturelle de la plupart de ses collègues, il avait à vaincre les répugnances que leur inspiraient ses projets toujours empreints d'un esprit de système, qui ne semblait guère à sa place dans une période aussi troublée, et où ce qu'il y avait peut-être de plus sage, c'était de vivre au jour le jour, en attendant la réunion des représentants de la France, D'ailleurs les idées absolues, quand par hasard elles sont vraies, sont toujours difficiles à mettre en pratique; elles rendent le gouvernement difficile ; mais quand elles sont fausses, elles le rendent impossible et le font échouer.
Isolé au milieu de ses collègues, M. Louis Blanc s'irriliùt de l'inertie qu'il leur voyait, sans pouvoir y
porter remède, et n'avait pour se consoler que la jouis- <.ince d'une popularité qui était alors à son comble. Peu à peu, les sentiments de la foule changèrent à >on égard, et ce fut pour lui un triste réveil. Son éloquence froide ne passionnait plus ce peuple que ses promesses avaient un instant transporté. Il y eut réaction, et ce jeune tribun aux yeux noirs, ce copartaireant du pouvoir suprême, que les épaules robustes (les ouvriers qu'il entraînait avaient tant de fois porté en triomphe, se perdit bientôt dans la masse confuse des envahisseurs quotidiens de l'hôtel de ville, sans pouvoir faire reconnaître son autorité ni celle du gouvernement dont il faisait partie.
Ce n'était que le commencement de ses peines. Bientôt les calomnies s'acharnèrent sur cet ennemi des patrons et des capitalistes. Aucune injure, aucune perfide accusation, aucuneindigneetinepte vengeance, de la part de ceux qui s'étaient effrayés de tant de hardiesse, ne lui furent épargnées. Comme il avait voulu la révolution par la dictature et la réforme à coups de décrets, on l'accusa d'aroir inventé les ateliers nationaux, qui furent décrétés malgré lui et contre lui. En vain, il protesta, non pas une fois, mais cent fois, non pas seulement dans les premiers mois, mais toujours et jusqu'à la fin de sa vie ; il ne réussit pas à convaincre ses adversaires, dont la mauvaise foi était pourtant éclatante, et peut-être aujourd'hui, le croit-on encore l'auteur de cette funeste mesure qui a tant servi aux ennemis de la république de 1848. Ce n'était pas assez. Sa sincérité, sa probité politique furent contestées. On en vint à douter de son dévouement; on l'accusa de conspiration par orgueil et dépit, pour avoir été forcé
de renoncer au pouvoir. Impliqué dans l'afFaire du io mai, il eut beau réclamer : la fureur des haines politiques fut implacable. Un rapport d'une perfidie terrible l'arracha à son banc de représentant du peuple. Il dut fuir. Il fut le premier exilé de la République et ne rentra qu'après la chute de l'Empire. Quel calvaire que le sien, après toutes les ivresses du triomphe populaire! Quel déchaînement de passions! Suspect à ses propres amis à cause des fautes inexpiables qu'il avait commises en suivant ce qu'il appelait la suprême politique de la grandeur d'âme, on ne savait pas s'il n'avait point été le mauvais génie de la révolution qui avait eu toute sonàmelCe futundéchirementcompletdesa vie.
Jeté par les événements hors de France, il passa .uissitôt en Angleterre et montra dès la première heure une singulière clairvoyance. Il comprit instinctivement que la libérale hospitalité dont il allait jouir serait de longue durée, et se prépara par des études sérieuses à faire honneur à son nom et à son pays : on rapporte qu'il s'enferma pour apprendre la langue anglaise comme il eût fait de sa langue maternelle. Il y réussit à ce point que, grand écrivain dans la patrie cruelle qui l'avait chassé, il devint, à force de labeur et d'intelligence, grand écrivain et grand orateur dans cette patrie d'adoption dont il disait avec fierté : Ubi libertas, ihi potria, mais qui ne lui fit oublier ni la France ni la révolution française. Il reprit ses travaux d'historien et mit à profit les documents inédits qui abondent au British Muséum. Tous les bannis de décembre, qui vinrent plus tard le rejoindre, se souviennent encore de ses longues et opiniâtres recherches dans les bibliothèques; il ne vivait plus de la vie de son temps et
s'était réfugié dans l'époque révolutionnaire, comme dans un asile inviolable oîi sa pensée, son imagination, se mouvaient à l'aise, à la poursuite de ces théories si chères à son esprit absolu. Il retrouva Robespierre, Saint-Just, les hommes de la Montagne de 1793, qui avaient été ses modèles ; il épousa leur cause, défendit leurs actes, vengea leur mémoire. C'est ainsi que son grand ouvrage n'apparut bientôt que comme une plaidoirie véhémente et développée, destinée à obtenir au tribunal de la postérité l'acquittement de ces grands calomniés de l'histoire, victimes comme lui-même de l'ingratitude de ceux dont ils avaient voulu l'affranchissement. 'L'Histoire de la Révolution française, de M, Louis Blanc, tient une place à part entre toutes les autres par ce caractère apologétique des Jacobins et de leur conduite. Ni l'éloquence, ni les vues élevées, ni la grandeur, ni le pathétique, ne manquent à ce vaste tableau où l'on sent la main d'un maître : on y voudrait moins de parti pris avec plus de profondeur dans les aperçus; on y cherche vainement ce qui devrait s'y trouver, étant donné le système de l'auteur, les raisons de ces injustices qu'il entreprend de redresser et sur lesquelles il réclame quelquefois, sans les expliquer et les faire comprendre. C'est là sans doute pourquoi ce livre, si consciencieux mais si incomplet malgré son étendue, semble avoir vieilli avant l'âge. Mais que de points obscurs nettement élucidés! quel soin dans les investigations! quels scrupules! quel austère amour du devoir républicain! Quelles salutaires leçons ces belles pages nous donnent, quand rillustre écrivain, abandonnant pour un instant sa tâche d'avocat, maudit la Terreur, glorifie la Défense nationale, met en lumière les incomparables services de la grande Assemblée révolutionnaire!
Quand, sons l'empire, la presse en France fut un peu plus libre, de toutes parts la collaboration de M. Louis Blanc fut recherchée. On savait qu'il ne prendrait la plume que pour la défense de la liberté et pour rendre à la nation ses droits confisqués. Il adressa au journal le Temps des Lettres sur l'Angleterre, dont il fut bien vite, malgré l'absence de signature, reconnu pour être l'auteur. Ces Lettres forment un recueil de dix volumes, où l'Angleterre, la vie privée et publique des Anglais, leurs mœurs avec leurs préjugés, leur politique si bien conduite, leurs affaires si vastes et qui remplissent le monde entier, sont expliquées avec un luxe de détails, et une connaissance des hommes et des choses telle que ce répertoire demeurera comme le plus riche de tous ceux que nous possédons sur la Grande-Bretagne. Pendant dix ans, la correspondance de M. Louis Blanc a suivi la poli- \ tique générale de l'Europe dans toutes les questions où la France et l'Angleterre pouvaient se trouver engagées; pendant dix ans, en vrai Français, en vrai républicain, comme un ami éclairé du progrès, comme un serviteur fidèle de la justice, M. Louis Blanc s'est attaché dans ses Lettres anglaises à toutes les nobles causes. C'est là qu'on peut le voir affranchi de ses propres opinions pour mieux suivre les faits et Ils mieux décrire; c'est là que l'on peut prendre la plus exacte mesure de son intelligence toujours servie par un talent qui n'a jamais faibli, et dont on se prend souvent à regretter que les circonstances de sa vie ne lui aient pas permis de faire un plus grand usage comme homme d'État, à la tête de son pays. |
Ce rôle de ministre dirigeant lui eût-il bien convenu? On en peut douter. Ce n'était pas là qu'il avait placé son ambition. Pour lui, rien n'était au-dessus du rôle sans responsabilité de tribun des classes populaires, de représentant des déshérités de ce monde, à qui il faut une voix pour faire entendre leurs revendications et leurs plaintes. La politique pratique n'était pas son fait. A la chute de l'empire, il accourut s'enfermer dans Paris pour partager, après un exil de vingt-deux ans, le pain noir et les douleurs du siège avec ceux qu'il aimait. Il fut le premier élu de la grande cité aux élections du 8 février, avant Victor Hugo lui-même. II était parti avant le grand poète; il avait subi plus de cruautés et plus d'injustices; il n'était que juste que la réparation fût encore plus éclatante. L'élection de M. Louis Blanc à l'Assemblée nationale fut le couronnement de ses longue souffrances. La faveur publique ne l'a jamais abandonné depuis. En 1876, il fut nommé dans trois circonscriptions, et tous les partis, même les plus hostiles, s'inclinaient devant sa fière dignité de citoyen d'un pays redevenu libre. Quand la Commune prit possession de Paris, M. Louis Blanc ne crut pas de son devoir de rentrer dans la ville qui venait de l'élire. Il était de ceux qui voulaient fonder la république avant tout, et jugeait sans doute que l'insurrection communale faisait plus de mal que de bien à ce gouvernement républicain dont il appelait depuis plus de trente ans l'institution comme le but et la fin de la Piévolution française. Cette retraite imprévue à Versailles lui a été plus d'une fois reprochée, et quoiqu'il se soit, à diverses reprises, défendu contre la tentation de se laisser enrôler dans un parti de gouvernement quelconque, il n'a pas désarmé les
préventions de ceux qui ne voulaient plus voir dans l'ancien apôtre du socialisme par l'État qu'un bourgeois satisfait et résolu à ne plus rien risquer.
Dans les assemblées de la troisième république, M. Louis Blanc n'a joué qu'un rôle relativement effacé pour un homme de son mérite et de son passé. Ses discours à la tribune, bien que fort étudiés et d'uno langue excellente, ne produisaient qu'un effet assez faible, et restreint pour ainsi dire au petit cercle des amis de l'auteur. Mais il était entouré de la considération générale. On le savait homme tout d'une pièce. On respectait jusqu'à cette prétention un peu farouche qu'il avait de ne jamais se déjuger. Il était affable et doux ; il ne portait ombrage à personne. On aimait son grand talent ; on se parait de son illustration. La dernière joie qu'il ait eue fut d'être appelé au comité des Dix-Huit, qui déjouala conspiration cléricale du 16 Mai. Il tenait à la République comme à la grande idée de sa vie; il croyait, avec raison, en être l'un des plus anciens et des plus illustres serviteurs ; la conviction d'avoir, pour sa part, contribué à la sauver des embûches de ses ennemis lui fut fortifiante et consolante dans ses dernières années. Il est mort à l'ombre du drapeau républicain, et tous les républicains, ses frères, voudront lui payer un tribut de regret, d'estime et d'admiration. C'était un homme d'une conscience intègre, d'une parfaite unité, d'un grand exemple par la rectitude et la dignité de sa vie. Il a vécu, après tout, comme il s'attendait à vivre. En 1835, il écrivait :
« La République, pour nous, c'est la France avec le souvenir de toutes ses victoires, l'amour de tous ses enfants, le respect de tous ses ennemis; c'est le bonheur du peuple, la glorification du talent, l'amour des hommes, la dévotion à la patrie, l'enthousiasme saint de la liberté. Qu'importent les obblacles? en dépit de
tout, le travail des générations se continue, et si nous lie devons pas arriver, d'autres commenceront leur ?onr$e là où se sera terminée la nôtre. Oui, nous le :i'oyons dans notre cœur, parmi les hommes de ce temps, il y en a qui vaincront, par la dignité de la foi 3t la patience du talent, toutes les incrédulités railleuses. Persécutés par les puissants, reniés peut-être par leurs amis, ils ne se décourageront point. Ils ont appris de l'histoire comment vivent et meurent ceux qui se dévouent à sucer le venin de quelque grande blessure sociale. Calomniés, ils se tiendront debout et calmes sous l'injure : le mensonge vieillit bien vite. D'ailleurs, ils ont dû savoir, en partant, qu'à travers ce siècle, un peu étroit à son entrée, ils allaient entreprendre un rude pèlerinage et qu'ils laisseraient quelque chose d'eux aux ronces du chemin. Mais quelque gloire est attachée aux choses souffertes pour le peuple, et il est des gloires qu'on doit subir dans ce qu'elles ont de plus amer. Malheur à ceux qui ne savent pas dire sans fatigue et sans crainte tout ce qui leur paraît vrai, tout ce qui leur parait juste ! S'arrêter devant l'erreur qu'on peut combattre est un crime contre la raison, et reculer devant l'injustice qu'on peut détruire, un crime contre l'humanité. »
Voilà Louis Blanc ! Il revit sous nos yeux, peint par lui-même avec un étrange pressentiment de son orageuse et enviable destinée. Voilà l'homme, l'écrivain, l'apôtre, le confesseur et le martyr ! Que restera-t-il de lui ? Ce qui reste des apôtres, des confesseurs et des martyrs : un nom, avec le souvenir de vertus que l'on proposera toujours en exemple aux jeunes hommes à l'âme ardente et au cœur généreux, sans que l'on puisse dire à quoi de précis, de définitif et d'historique son passage aura servi sur la terre.
Décembre 1882.
M. DUFANLOUF
M. ûupanloup, évêqiie d'Orléans, se rendait, dit-on, à Rome où il était attendu et où ses amis pouvaient croire qu'il allait retrouver quelque influence, quand il a été arrêté par la mort au pied des Alpes, non loin de cette Savoie où il avait vu le jour et que, malgré bien des mécomptes, des colères et des ressentiments, il n'avait pas cessé d'aimer. Il a été frappé subitement et enlevé en quelques heures, mais sa santé était depuis longtemps perdue et ses forces ruinées. Il n'était plus, dans ces dernières années, que l'ombre de luimême. Ses écrits, qui avaient naguère la vogue des pamphlets comme ils en avaient le caractère, laissaient le public indifférent; et dans les assemblées où il prenait la parole, on l'écoutait encore avec la déférence qui s'attache à la robe dont il était revêtu, mais non pas sans gêne ni sans inquiétude. Plus d'une fois ses flatteurs ont pu se demander s'il irait jusqu'au bout et s'il achèverait des discours qui ne se soutenaient plus que par une passion toujours ardente, mais, vers la fin, excessive, injuste, intolérable et sans effet sur sou
auditoire. Au Sénat, oii il était le défenseur en titre des intérêts et de la cause de l'Église, il avait abordé Il tribune pour combattre la restitution à l'État du droit de collation des grades universitaires et pour interpeller le gouvernement sur la célébration du centenaire de Voltaire. Dans cette dernière occasion, ses amis lui adressèrent des félicitations chaleureuses, mais la réponse dédaigneuse et péremptoire du garde des sceaux dut lui prouver qu'il n'avait conservé ni force ni crédit. Le vieil évoque demandait que l'on poursuivît Voltaire devant la cour d'assises en la personne des récents éditeurs de ses livres impérissables. M. Dufaure ne fit que sourire de cette prétention, et le Sénat passa à l'ordre du jour. Le dernier écrit tombé de cette plume infatigable et qui a tant produit est une lettre pastorale sur l'œuvre du Denier de Saint-Pierre, qui menace de péricliter : elle est restée à peu près sans écho. Ainsi, M. Dupanloup a terminé sa longue carrière épiscopale en dénonçant la philosophie aux rigueurs du bras séculier, en cherchant des secours, en demandant de l'argent pour l'Église. Il semble qu'un prêtre, qu'un évèque ne pouvait mieux finir.
Sa naissance était mystérieuse : il ne connut que sa mère. Il avait tout l'extérieur, l'encolure, la taille haute et forte, la face empourprée d'un paysan de race. Ses yeux brillants, son front largement éclairé, sa bouche sinueuse et fine, aux coins plissés, annonçaient une intelligence ouverte, un esprit alerte, éveillé, tout ensemble curieux, plein de lui-même et non sans ruse ambitieuse. On lui donnait de nobles origines. Jeté dans l'Église, il se sentit de bonne heure appelé à une destinée hors du commun. On rapporte
qu'en 1849, prêchant à Notre-Dame, peu de jours après sa nomination à l'évêché d'Orléans, il fit entendre ces paroles du haut de la chaire : « J'en prends le ciel à témoin, si jamais homme ne désira pas les grandeurs du monde et les splendeurs du sacerdoce, c'est bien celui qui s'abaisse en ce moment devant Dieu. » Il meurt aujourd'hui, laissant la réputation d'un homme qui a dépensé la plus extraordinaire activité, non seulement pour tenir un des premiers rangs parmi les défenseurs de l'Eglise, mais pour obtenir le chapeau de cardinal, objet de l'ambition de tous ceux qui ont de l'ambition dans le monde clérical. Si, comme il eût aimé à le faire croire, M. Dupanloup était un homme de paix, de silence et d'obscurité, il faut convenir que la destinée a cruellement trahi les vœux secrets de son cœur : il a été un homme de lutte et de premier plan. Nul n'a plus parlé ni plus agi avec plus d'ardeur et plus d'éclat. Mêlé aux journaux, il a été le grand pamphlétaire de l'épiscopat catholique. Il se jetait en pleine polémique, spontanément et sans y être provoqué; il se plaisait à se donner au loin des adversaires, non content de ceux qu'il avait à ses côtés. Que restera-t-il de tout le bruit qu'il a fait ? Hélas ! le bruit est vide et stérile. Le temps ne laissera guère subsister de M. Dupanloup que son nom, pour porter à la postérité l'exemple de la vanité des tentatives et des efforts d'une petite secte, étroite et sans courage, qui a été broyée par les doctrines contraires et irréductibles entre lesquelles elle essayait de se faire une place vraiment impossible.
Placé par un vieux prêtre de Savoie, son oncle, dans les séminaires de la capitale, sans avoir témoigué E. Spuller. 1 7
d'ailleurs, et suivant son propre aveu, d'une vocation bien marquée, M. Diipanloup passait pour avoir fait de bonnes études. Ses relations avec la noble famille des Rohan firent plus pour le tirer de l'obscurité que son propre mérite. Qu'il ait été remarqué par ses maîtres, on peut le croire. Mais la distinction, l'élévation de ses talents n'auraient pas suffi pour lui valoir, à vingt-buit ans, Ibonneur d'être appelé en 1829 à la direction spirituelle du jeune duc de Bordeaux, s'il n'avait pas été recommandé par de puissants protecteurs. Il n'est pas moins digne de remarque que cet abbé savoyard ait été presque simultanément nommé catéchiste des derniers fils du duc d'Orléans (depuis, le roi Louis- Philippe) et aumônier de la duchesse de Berry. C'était donc, à la veille de la révolution de Juillet, un abbé de cour, dans toute la force du terme. Est-ce à cette époque de sa vie qu'il apprit à balbutier le langage de la fusion monarchique ? Cette conception politique, utopie à peu près semblable à celle du catholicisme libéral, paraît avoir été l'idéal de M. Dupanloup pendant toute sa vie. Il ne pénétra qu'assez tard dans nosassemblées parlementaires : il fallut les désastres de la France pour l'y introduire. Il y arriva la tôte remplie de projets à perte de vue. 11 voulait le rétablissement de la monarchie unie. Il n'était pas de la Droite extrême, quoique légitimiste ; il aimait les opinions des frontières. Au banc des « marguilliers » à l'Assemblée de Versailles où il recevait chaque jour les hommages des hobereaux factieux qui prétendaient violenter la France, il conseillait les compromis, lestransactions; il se portait fort de la loyauté des uns, du dévouement éclairé des autres. Un jour il écrivit au roi, qui avait été son élève, pour lui demander d'être moins raide, moins absolu dans la revendication de son droit monarchique. Le roi répondit à « Monsieur
l'évêque d'Orléans » par une lettre qui dissipa toutes
j ses illusions. Il fut brisé ce jour-là, comme il l'avait I été, trois ans auparavant, par la proclamation de l'infaillibilité personnelle et séparée du pape. Dans la politique comme dans les affaires de lÉglise, M. Dupanjloup a été un vaincu. Il faudrait le plaindre si son 'tempérament de lutteur obstiné autant qu'audacieux >ne l'avait pas rejeté chaque fois plus avant dans la ^guerre acharnée qu'il avait déclarée à la raison, à la ) philosophie, à la liberté politique et à la démocratie î républicaine.
Le grand exploit de sa jeunesse fut la confession in extremis du vieux prince de Talleyrand, en 1838. I^ faillit pourtant échouer. Sainte-Beuve raconte que la duchesse de Dino avait donné à sa fille, pour lui enseigner la religion, un jeune abbé, homme d'esprit et dont la réputation commençait à s'étendre (c'était M. l'abbé Dupanloup). M. de Talleyrand l'ayant un jour invité à dîner, l'abbé s'excusa, en disant qu'il n'était pas homme du monde. Sur quoi, M. de Talleyrand dit sèchement à madame de Dino : « Cet homme ne sait pas son métier. » On comprit alors, on devina ce que le prince désirait. Il vit l'abbé et s'entretint avec lui. Il y eut consultation sans doute sur les démarches à faire pour une réconciliation avec l'Église. Bref, on finit par s'entendre, mais non sans que l'ancien évêque marié eût pris ses précautions pour ne s'abandonner que tout à fait au dernier moment. Cette conversion, ou du moins cette rétractation amenée à bonne fin, fît le plus grand honneur à l'ecclésiastique qui y avait présidé et illustra la jeunesse de l'abbé Dupanloup. Il mérita, par son attitude en celte circonstance, que
le sévère Royer-Collard, qui d'ailleurs n'avait pour lui qu'un goût médiocre, lui adressât ce compliment suprême : «Monsieur l'abbé, vous êtes un vrai prêtre ! » C'était un bel éloge dans une bouche si avare de louanges. La vérité est qu'à cette époque M. Uupanloup, favori de M. de Quélen, archevêque de Paris, avait conquis une des premières places dans le clergé de Paris. Il avait de son état une haute et noble idée. Élevé à la sérieuse école de Sainl-Sulpice, il rêvait d'en faire revivre et d'en perpétuer les traditions. « Le nom de Saint-Sulpice, a-t-il écrit lui-même, doit rem'ët cher jusqu'aux derniers jours. C'est là que j'ai connu ce grand esprit de l'ancienne Église de France, ces grandes et pures traditions de la vertu, de la sagesse sacerdotale, delà piété, du respect, delà docilité. C'est là que j'ai connu ces nobles et saints personnages qui furent, au commencement du dix-neu- Tième siècle, les héritiers des grandeurs passées du clergé français : MM. de Quélen, Frayssinous, Borderies, le P. Mac Carthy, de Forbin-Janson, etc. Ce sont eux véritablement qui, M. Emery à leur tête, ont refait l'Église de France. » Ces idées n'ont pas cessé un seul jour de remplir l'esprit de M. i'abbé Dupanloup. Avant de se jeter dans la mêlée, de faire campagne avec les laïques, et d'emprunter au siècle les armes dont il se servit pour défendre la cause catholique, il avait longtemps exercé son ministère pastoral avec dévouement, avec fruits pour l'Église et pour luimême. Vicaire à l'église de la Madeleine, il avait fondé le catéchisme de persévérance pour les jeunes filles du monde. Les conférences hebdomadaires de la chapelle Saint-Hyacinthe étaient célèbres dans tout Paris. Le prêtre qui s'adressait à cet auditoire, le pasteur qui paissait ce troupeau aimable, délicat et difficile, n'était pas sans compter sur l'heureuse influence que plus
tard exerceraient dans la vie, au sein de leurs familles, ces catéchumènes riches et nobles, attentives à ses leçons et qu'il savait pénétrer de son enseignement. C'est là que M. Dupanloup sentit s'éveiller en lui cette vocation d'instituteur à laquelle il a consacré tant de livres, de brochures et de déclamations en chaire et à la tribune. En ce temps-là, le souvenir du pieux et tendre Fénelon le dominait; plus tard, il prit Bossuet pour maître et pour modèle. Son génie ne lui suffisaitil pas à tout embrasser? Et pourquoi ne lui serait-il pas donné de réunir et de confondre dans la gloire qui devait couronner son front la gloire des deux plus grands noms de l'Église de France?
Ce n'était pas assez de la direction spirituelle. Il voulut devenir recteur et proviseur d'un grand établissement d'instruction secondaire. Nommé supérieur du petit séminaire de Saint-Nicolas, il s'appliqua, non sans quelque imprévoyance, à en faire un véritable collège ecclésiastique. C'est lui qui donna ainsi le premier l'exemple, trop souvent suivi, au dire de l'abbé Bougaud, son vicaire général, de détourner les petits séminaires de leur institution. Il recherchait, pour sa maison d'éducation de Saint-Nicolas, des jeunes gens de grande famille qui payaient pour leurs camarades pauvres et qu'il avait sous la main pour les former, avant de les rendre à la vie mondaine. M. AfTre, successeur de M. de Quélen à l'archevêché, s'effraya de ces tendances funestes au développement des vocations ecclésiastiques, et Saint-Nicolas-du-Chardonnet fut rendu à sa destination première. Mais M. Dupanloup s'était fait un nom, créé une clientèle dévouée. Aux soins de son établissement il joignait la prédication de
charité, une prédication solennelle, retentissante, qui faisait dire aux prêtres du diocèse : « Allons entendre les magnifiques de M. l'abbé Dapanloup! » Il montait le premier dans la chaire de Notre-Dame, que devaient illustrer les conférences austères du P. de Ravignan et les discours passionnés du P. Lacordaire. Il était devenu si éminent qu'une seule place parut digne de lui. On lui donna la chaire d'éloquence sacrée à la Faculté de théologie de la Sorbonne, mais il ne put la remplir, en ce point moins adroit que M. Freppel, qu'on est allé y prendre, pour l'asseoir sur le siège épiscopal d'Angers. Dans une de ses leçons, M. Dupanloup aj'ant lancé un mot malencontreux contre Voltaire, la jeunesse du Quartier latin se fâcha, et le bouillant abbé dut battre en retraite. Celte mésaventure universitaire n'a pas dû tenir une place médiocre dans les rancunes du prêtre qui a déclaré une guerre si violente et porté des coups si furieux à l'Université de France.
C'est à cette période de la vie de M. l'abbé Dupanloup qu'il faut rapporter sans doute ses méditations sur les problèmes élevés de l'éducation. Parmi ses innombrables écrits, il faut distinguer les gros traités en six volumes compactes qui lui ont ouvert les portes de l'Académie française, si l'on peut admettre que la politique et la camaraderie cléricale n'aient eu aucune infmence sur les suffrages de l'illustre compagnie. M. l'évêque d'Orléans a été élu membre de l'Académie en remplacement de M. Tissot, ancien professeur de pjésie latine au Collège de France. C'était quelque temps après la célèbre querelle des classiques et des auteurs chrétiens. La compagnie, en appelant M. Dupanloup à remplacer et à louer un hoaime, d'ailleurs
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imbu des idées philosophiques du dix-huitième siècle, qui avait passé sa vie à étudier et à commenter les poètes et les écrivaius de l'antiquité, voulut sans doute protester contre les barbares exagérations des fougueux écrivains de VUnivers qui tenaient pour les auteurs chrétiens de basse latinité et de médiocre génie. Toute la signification de cette élection d'un évêque est dans cette protestation de notre premier corps littéraire. Le récipiendaire s'empressa, dans son discours, de donner à son élévation au fauteuil académique une portée différente et plus large. « Je ne me suis point mépris, Messieurs, dit-il avec la modestie de circonstance^ sur l'intention que vous avez eue, en m'appelantau milieu de vous pour y remplacer un homme dont l'existence avait appartenu aux lettres ; mes faibles écrits, personne ne le sait mieux que moi, ne méritaient pas de me recommander à vos suffrages ; et dans le bienveillant empressement avec lequel vous avez daigné m'accueillir, je n'ai vu autre chose que la pensée de renouveler l'antique alliance de l'Eglise et des lettres, de l'épiscopat et de l'Académie française; heureux d'être l'humble anneau en qui se renoue aujourd'hui cette chaîne que l'on avait pu croire un moment interrompue. » C'était fort bien dit, et, se souvenant très à propos de l'exemple donné par Fénelon, il se lança dans des dissertations de littérature et de grammaire sur la poésie, l'éloquence, et même sur le Dictionnaire, qui furent remarquées en leur temps. A ces belles phrases, M. de Salvandy, qui présidait l'Académie, crut devoir répondre par des louanges assez fades et des compliments qui n'ont pas réussi à faire de M. Dupanloup un des écrivains de la France. On a dit à M. Dupanloup qu'il avait écrit le plus beau traité de pédagogie du siècle. Un pareil ouvrage suffirait à sa gloire; malheureusement, le talent y manque, et il en
I.iudrait pour dissimuler tout ce qu'il y a de banal, de contradictoire et de diffus, d'étroit et de stérile, dans les énormes tomes de ce trop fécond écrivain. Le style brille par son absence. Cela est écrit correctement, si l'on ne veut pas donner trop d'attention aux négligences ; éloquemment par endroits, si l'on se résigne à prendre la déclamation pour de l'éloquence. Certainement M. Dupanloup avait une plume à son service, et l'on peut dire qu'il en a vraiment usé jusqu'à l'abus; mais il avait aussi la plume des cinq ou six secrétaires qui travaillaient sous ses ordres, surtout depuis qu'il était évêque. Ces secrétaires écrivaient beaucoup sous sa dictée; de plus, ils étaient admis à l'honneur de faire les remplissages, et combien y en a-t-il dans les innombrables brochures de l'infatigable polémiste? La renommée littéraire de l'évêque d'Orléans ne lui survivra point. On ne citerait pas une page de lui qui soit digne de rester. Pour être juste envers lui, il faut reconnaître qu'il composait trop vite pour écrire un vrai livre, et qu'il était trop passionné pour traduire, dans ses écrits, la vérité avec les nuances délicates et profondes qu'un écrivain véritable s'attache toujours à saisir et à rendre. Entré à l'Académie française, cet évêque, qui avait voulu renouer l'alliance de l'épiscopat et des lettres, n'eut d'autre souci que d'exclure de la compagnie les écrivains qui lui semblaient hostiles à l'Église; il était leur ennemi, sans avoir égard à leur talent, à leurs œuvres, à la gloire qu'ils répandaient sur la littérature. Un jour, il voulut empêcher M. Littré d'être élu : il y réussit, et ce fut un scandale. Une autre fois, il voulut recommencer; mais l'Académie refusa d'épouser ses haines religieuses et philosophiques. M. Littré entra, et M. Dupanloup sortit. Ni l'Académie française, ni les lettres, la reUgion et la philosophie ne s'en portèrent plus mal.
En 1844, au moment où s'engagea la grande lutte du parti catholique pour revendiquer contre l'Etat la prétendue liberté d'enseignement, nul prêtre séculier n'était plus en relief que M. Dupanloup dans l'Église de France. Il était vicaire général du diocèse de Paris. Son talent de polémiste se révéla dans deux brochures qui parurent coup sur coup sous le titre de Lettres à M. le duc de Broglie. C'était une sorte de réfutation du rapport présenté à la Chambre des pairs par l'ancien président du Conseil ; c'était aussi une attaque en règle contre M. Thiers, dont le discours sur les congrégations religieuses et les jésuites en particulier avait ému si vivement le monde clérical. « Ces écrits, dit M. de Salvandy dans son discours à l'Académie, étaient frappants à un autre point de vue: l'esprit politique y tenait une grande place, et je dois dire que je le remarquai dès longtemps dans tout ce qui est sorti de votre plume, au grand sens de vos vues historiques, à votre juste coup d'oeil sur l'état de la société française, quelquefois à vos fermes présages qui se seraient écriés alors (Quel singulier style pour un académicien!): « Les moins prévoyants peuvent-ils ne pas se sentir « troublés en jetant leurs regards sur l'avenir, sur un « avenir très prochain peut-être? Comment ne pas voir « ce qui se remue de sombre au cœur des classes popu- « laires? » Et vous demandiez que, quand le sol tremblait ainsi, on travaillât à réunir, s'il se pouvait, toutes les forces conservatrices comme on a fait en effet après la tempête, au lieu de repousser systématiquement les vœuxde « ceux qui, depuis dix-huit siècles, n'ont jamais trahi l'ordre social ! » Ces paroles sont caractéristiques. Elles marquent à merveille le rôle de M. Dupanloup
dans la polémique et dans la politique. De tout temps, M. Dupanloup a été l'homme de la coalition des forces dites conservatrices; de tout temps, il a cherché à grouper, à réunir, à inspirer, à diriger, à conduire les hommes qui lui semblaient en situation de bien défendre l'Église, en acceptant aux yeux du monde son influence et sa domination. Or, comme une coalition ne peut se composer que d'éléments divers et même disparates, ramassés à droite et à gauche, rassemblés au nom d'un mot d'ordre qui a l'air d'un principe, il a compris, dès les temps les plus éloignés de nous, qu'il ne fallait pas demander aux hommes que l'on cherche à enrôler plus qu'ils ne peuvent et ne veulent donner, que des transactions, des compromis sont nécessaires, qu'il est sage de céder sur tel point pour gagner sur tel autre, qu'il est encore plus sage de ne heurter personne, de dissimuler adroitement le but oh l'on tend, afin d'entraîner là où ils se défendraient d'aller ceux à qui l'on fait appel, ceux que l'on caresse et que l'on flatte, que l'on effraye et que l'on damne tour à tour. C'est par là que l'évêque d'Orléans s'est rallié de bonne heure au groupe du catholicisme libéral. Sa brochure célèbre de la Pacification religieuse, parue en 1843, le plus important et le plus remarquable de ses écrits, livre sa pensée tout entière à cet égard. Il ne veut pas attaquer la société moderne, il n'en veut nullement à la Révolution française, à ses principes, à ses conquêtes, aux lois qu'elle nous a laissées, aux libertés qui en découlent et dont les catholiques doivent être les premiers à se servir et à profiter. La paix religieuse ne peut se faire qu'à ce prix. « Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres. Forts de notre conviction, inébranlables dans l'amour de la vérité catholique,
nous demeurons dans le fond de nos âmes, immuables comme l'Eglise au milieu des agitations humaines; mais aussi, charitables et éclairés comme elle, nous ne repoussons pas, en les réclamant pour nous, une tolérance sincère des hommes qui s'égarent, une discussion large et généreuse des opinions honnêtes. Nous combattons sans doute, mais nous tendons toujours une main fraternelle à nos adversaires; en un mot nous acceptons, nous proclamons l'esprit généreux, le véritable esprit de la Révolution française... Marchant à travers la poussière des révolutions, nous tendons au vrai but, au grand esprit de l'Assemblée constituante !... Après ces explications, on n'a plus le droit de nous dire que nous ne comprenons plus les mœurs et les idées de la France nouvelle, que nous n'entendons rien à l'esprit de la Révolution. »
VU
Sous cette phraséologie brillante, à ces promesses pompeuses, on a reconnu l'esprit du catholicisme libéral. On n'a jamais rien dit de mieux depuis trente ans. C'est la liberté qui doit servir à combattre et à tuer la liberté. Mais Rome redoute tellement la liberté qu'elle défend que l'on se serve d'elle, même pour la bonne cause. M. de Lamennais avait eu le premier cette vue profonde : il avait été condamné. Certes, M. l'abbé Dupanloup n'était pas exposé aux mêmes dangers. Il était prêtre sulpicien ; son dévouement à l'Eglise était connu, autant que sa docilité et son ambition. Toutefois, les ultramontains de VUnivers ne négligèrent pas de protester dès l'abord contre les tendances des écrits de M . Dupanloup. Ce n'était pas la pure doctrine romaine, et la pente était dangereuse. M. Louis Veuillot, à propos de ces brochures, osa prononcer le nom de Febionius
On voit que les dissentiments datent de loin entre ultramontains et libéraux dans le parti catholique. Il faut noter cependant qu'à cette date on traite encore M. Dupanloup avec quelques égards. Quatre ans plus tard, en 1849, quand il sera appelé à l'évéché d'Orléans, il indiquera M. Louis Veuillot, son diocésain, comme témoin dans les informations qui précéderont son investiture. Mais la scission est faite, la démarcation est déjà tranchée.
Au contraire, les catholiques libéraux avaient à se féliciter du concours de M. l'abbé Dupanloup. Il avait trouvé sa vraie voie ; il s'était fait journaliste, dirigeait YAmi de la Religion, et s'occupait, à l'aide de cette feuille d'une allure plus calme et d'un langage plus mesuré, de calmer les inquiétudes qu'inspirait VChiivers. C'est dans les bureaux de ce journal que M. de Falloux, ministre de l'instruction publique et des cultes de Louis Bonaparte, alla chercher M. Dupanloup pour le faire évoque d'Orléans. Déjà, il l'avait nommé membre de la commission chargée de préparer la loi néfaste qui porte le nom de loi Falloux et qui, en portant un coup mortel à l'Université, a favorisé l'essor du cléricalisme à notre époque.
Dans cette commission, M. Dupanloup travailla, à sa manière, à cette pacification religieuse, à ce rapprochement entre les hommes du parti conservateur, qui lui tenaient tant à cœur et dont il attendait le triomphe de la fusion monarchique et de l'Église. La loi de 1850 est en grande partie son œuvre, mais cette loi n'aurait jamais été votée sans M. Thiers, qui accepta d'en être le rapporteur et qui la défendit devant l'Assemblée avec une passion vraiment extraordinaire. Qui fit à cette époque la conquête si utile de M. Thiers? On attribue cette victoire à la diplomatie insinuante de l'évoque d'Orléans. C'est de cette époque que date.
dans tous les cas, l'amitié qui unit pendant tout l'empire M. Thiers et M. Dupauloup, et qui inspira pendant si longtemps au bouillant prélat la confiance que M. Thiers redeviendrait en 1871, après la guerre, ce qu'il avait été en 1830, après la révolution de Février, un instrument entre ses mains pour détruire la République. On sait que ce ne fut pas la rue de Poitiers, mais Bonaparte qui l'emporta, en 1851, dans la lutte criminelle que l'Assemblée et le président soutenaient contre la démocratie républicaine. Bonaparte fit le coup d'Etat, et M. Dupanloup, comme ses amis qui avaient conspiré contre la Constitution, fat réduit au silence.
On doit rendre à l'évêque d'Orléans la justice qu'il ne joignit pas sa voix à celle des évoques qui acclamèrent la violation des lois et qui jetèrent l'Eglise aux pieds du nouveau César. Il sut garder sa dignité, se renferma dans les devoirs de sa charge pastoi-ale, gémissant sur l'abaissement du clergé, protestant contre les extravagances du journalisme ultramontain. C'est lui qui poussa le premier cri dans l'affaire des classiques. Joignant l'exemple au précepte, il avait fait de son petit séminaire un véritable Athénée. On y jouait les tragédies de Sophocle en grec, on y invitait les académiciens, les lettrés les plus en renom ; on entretenait les plus illustres amitiés dans l'attente de jours meilleurs.
Cette querelle des classiques ne se termina pas d'une manière heureuse pour l'évêque d'Orléans. Révolté des indignités de la polémique ultramontaine, il prétendit défendre à ses prêtres la lecture de V Univers, dont les rédacteurs portaient dans cette affaire la passion la plus ardente. Ils allèrent jusqu'à Rome et obtinrentgain de cause. Les évêques que M. Dupanloup avait associés à sa protestation, sentirent tout le poids
de l'autorité pontificale ; le journal fat relevé de sa condamnation, et les évêques, M. Dupanloup tout le premier, comprirent que l'épiscopat d'autrefois avait perdu quelque peu de son importance et de son pouvoir de juridiction dans l'Église. Cette nouveauté, ce changement dans les pouvoirs constitutifs de l'Église, auraient dû avertir l'évêque d'Orléans des changements plus importants et plus graves qui allaient suivre. Quand il fat question de définir le nouveau dogme de l'Immaculée-Conception, il courut à Rome non pour résister, mais pour se joindre à ceux de ses collègues qui laissèrent prendre une détermination de cette gravité au pape seul, hors la présence d'un concile réunissant les évêques de la chrétienté. La proclamation du dogme de l'infaillibilité devait suivre par une conséquence fatale, et jM. Dupanloup ne sut pas ou on ne voulut pas le voir. Les protestations qu'il fit entendre Jusqu'à la dernière heure, avant et pendant le concile de 1870, étaient bien tardives. D'ailleurs, qu'aurait-il empêché?
Survint la guerre d'Italie, et le contre-coup de cette guerre sur la puissance temporelle des papes. L'évêque d'Orléans se porta défenseur de la souveraineté pontificale avec une ardeur, une activité, un zèle qui ne se démentirent pas jusqu'à la chute du principat sacré. Ses œuvres polémiques les plus nombreuses sont de cette époque. Rome le remerciait régulièrement de ses services par des brefs écrits par les secrétaires des lettres latines, mais son crédit ne grandissait pas à la cour romaine. On dit cependant qu'il a été, dans un consistoire tenu par Pie IX après Castelfidardo, créé cardinal réservé in petto: c'est un secret que le vieux
pape a emporté dans la tombe. Pendant cette période de sa vie, M. Dupanloup, à qui les flatteries n'ont pas été ménagées, était journellement traité de nouveau Bossuet. Ses flatteurs le considéraient comme le chef respecté de l'épiscopat français. Il n'en était rien. Chaque fois qu'il pouvait prendre l'initiative de quelque démonstration, il n'y manquait pas, mais il était rarement suivi. Les ultramontains gagnaient chaque jour du terrain, et les libéraux devenaient plus suspects. C'était bien de prononcer l'oraison funèbre du général de la Moricière, mais c'était une faute grave que d'aller au congrès de IMalines, surtout en compagnie de M. de Montalembert. L'évêque d'Orléans s'agitait trop, et de trop de côtés à la fois. C'est en vain qu'il dénonçait la philosophie et la science aux pères de famille dans un Avertissement qui est un véritable réquisitoire contre la libre pensée et contre les écrivains les plus célèbres de notre temps; c'est en vain qu'il inventait ce terme de joéril social qui devait avoir une si retentissante fortune, il était catholique libéral, respectueux des traditions de l'ancienne Église de France ; il conservait l'ancienne liturgie, il rompait en visière à V Univers, il allait à Augerville aux funérailles de Berryer et s'exposait à y coudoyer tous les mécréants de l'Union libérale; il encourageait le père Hyacinthe et pleurait plus tard sur sa chute; il restait fidèle à ses amis, il s'entêtait à vouloir que les catholiques réclamassent la liberté et refusassent de renier la révolution de 1789, et tout cela détruisait à Rome le prestige de son éloquence, et de ses écrits. L'œuvre de M. Dupanloup était comme la toile de Pénélope : il défaisait le lendemain ce qu'il avait fait la veille. Jamais il n'était plus éloigné de Rome que le jour où il lui semblait qu'il avait tout fait pour s'en rapprocher.
Enfin le concile fut indiqué. Il dut avoir une espérance infinie au fond du cœur; elle allait être impitoyablement foulée, brisée. Non pas qu'il eût jamais eu des doutes sur l'issue finale du grand débat relatif à l'infaillibilité, mais il crut sincèrement que, de cette grande assemblée des évêques accourus de tous les points de l'univers, allait sortir la voix de l'Église catbolique, de l'Eglise libre dans sa majesté et dans son indépendance, et il eut la douleur d'assister à des conciliabules où ne pénétrait que l'esprit étroit des coteries romaines. Quelles heures il a dû passer à la villa Borghèse, avec les rares amis qui lui demeuraient fidèles! Quelles réflexions sur l'élat de l'Église, sur l'avenir de l'épiscopat, sur les périls que peut courir l'institution à laquelle il avait tout sacrifié!
L'infaillibilité proclamée, il se soumit. La foi est un don de Dieu. Ne cherchons pas à pénétrer les mystères delà conscience; mais quelle grâce ne faut-il pas pour souffrir, sans douleur apparente au moins, avec courage et même avec joie,, l'entorse que la soumission impose à la conscience d'un homme tel qu'un Giatry, un 3Iaret, un Darboyl Tous se sont soumis: la paix soit avec eux !
C'était après la chute de la France. M. Dupanloup était député du Loiret et remplissait l'.A-Ssemblée de Versailles de sa nouvelle importance parlementaire et de son ancienne grandeur épiscopale déchue. Quel usage fit-il de son mandat, déclaré valable à une voix de majorité, sans procès-verbaux ni litres électoraux,
cet évêque de la pacification religieuse? Il déclara la guerre à la France. On le trouve dans toutes les conspirations. Il monte l'affaire de la fusion, elle échoue; il fait le 24 Mai, qui réussit. Entre temps, il fait voter une loi de l'enseignement supérieur, digne complément de celle de 1850; il fait rétablir les aumôniers militaires dans nos armées, qui se demandent si la Congrégation règne et gouverne, comme au temps de Charles X; enfin, il se glisse dans le sénat, forteresse de la réaction, attendant l'occasion de tenter quelque nouvelle aventure. On a dit, et la France a cru qu'il avait conseillé le 16 Mai. C'est son dernier exploit. Il a été vaincu, avec la l'éaclion en France. Avant de mourir, il n'avait rien de plus, rien de mieux à faire qu'à outrager Voltaire et la philosophie, et qu'à demander de l'argent pour le pape. C'est à quoi il a passé ses derniers jours.
Après avoir regardé M. Dupanloup, on ne peut se défendre de l'idée que Bossuet et Fénelon font une autre figure dans l'histoire.
Octobre 1878.
M. le comt(3 do Fallonx, membre de l'Académie française, ancien ministre de l'instruclion publique et des cultes dans le premier cabinet formé par M. Odilon Barrot après l'élévation à la présidence de la république du prince Louis Bonaparte, et l'un des plus importants personnages du parti légitimiste, en même temps que l'un des représentants les plus éminents du catholicisme libéral, est mort subitement, le 6 janvier 1886, dans son hôtel à Angers.
Né dans cette ville le 7 mai 1811, il était dans sa soixante-quinzième année.
Depuis longtemps, sa santé fort affaiblie ne lui permettait plus de résider au Bourg-d'Iré, où il s'était adonné à des travaux d'agriculture avec autant de passion que de succès. A plus forte raison ne pouvait-il plus venir à Paris, pour assister aux séances de l'Académie, oii il était fort compté pour son passé politique, ses écrits de polémique religieuse, l'autorité persuasive de ses discours, le charme et l'aménité de ses relations, l'élégance et la distinction de ses manières.
Dans la retraite, M. de Falloux était occupé sans
doute à mettre en ordre ses souvenirs et à rédiger les Mémoires qu'il avait annoncés. En repassant sa vie» il a dû trouver^ en fin de compte, qu'il avait beaucoup travaillé, ardemment lutté, pour deux causes dont il n'a pas vu le triomphe; et si, sous le coup d sa double défaite, il n'a désespéré ni de l'une ni de l'autre, c'est que les illusions nées de ses préjugés ont survécu en lui aux déceptions les plus amères comme aux expériences les plus cruelles.
Dans cette longue existence, on ne peut guère signaler que quinze mois d'une période active, militante, qui va de son élection à l'Assemblée constituante de 1848 jusqu'à sa sortie du ministère. Il est vrai que ces quinze mois, M. de Falloux les a su si bien employer, qu'ils suffisent à lui assurer une place dans l'histoire de son temps. Reste à savoir quel jugement portera l'histoire sur le rôle qu'il a joué, sur les actes auxquels il a attaché son nom.
Tout ce que l'on peut dire dès maintenant, c'est que, de son vivant, M. de Falloux, né avec des parties supérieures de l'homme d'État, telles que le sens pratique, la fermeté et la précision dans les vues, le courage dans l'exécution, après avoir rendu à son parti les plus grands services, n'a recueilli parmi les siens que la suspicion et la défiance, sans parler de leur ingratitude ; quant à ses adversaires, il leur avait donné de telles preuves de sa redoutable puissance, qu'ils le tenaient avec raison comme un des hommes qui leur avaient porté les coups les plus furieux, et qu'ils nourrissaient avec raison contre lui des passions que la mort même sera impuissante à éteindre.
M. de Falloux est l'auteur du fameux rapport sur la dissolution immédiate des ateliers nationaux, qui fut le signal de la terrible guerre civile de juin 1848, si fatale à la seconde république. Après ce premier coup
si froidement médité, ministre du parti catholique, il. prépara la loi sur l'enseignement qui resta marquée de son nom, bien qu'elle n'ait été volée qu'en mars 1850, sous le ministère de M. de Parieu; et tout le monde sait que cette loi, que, par une méprise des plus étranges, le P. Lacordaire a osé appeler un jour l'édit de Nantes du dix-neuvième siède, a eu pour effet détestable et à jamais funeste de détruire l'unité morale de la nation française, en jetant dans le pays des générations élevées, on peut bien le dire, afin de se combattre les unes les autres, en haine de la Révolution, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand profit de l'Église.
Il semble qu'un homme qui, dans un si court espace de temps, a mis la main à de telles affaires, si considérables dans leurs effet immédiats et dans leurs conséquences lointaines, dût tenir dans le pays, à travers tant de révolutions et d'épreuves successives, après des retours de fortune si complets et si extraordinaires, une plus grande place que celle M. deFalloux y occupait en réalité. Après le coup d'État du 2 décembre, ses opinions légitimistes l'empêchèrent de servir le prétendant à l'empire ; après la chute du trône impérial, ses tendances libérales l'empêchèrent de figurer sur les listes des candidats à cette Assemblée de Versailles qui conçut le projet d'effacer la Révolution française en restaurant la monarchie chrétienne de M. le comte de Chambord.
Pendant dix-huit ans, M. de Falloux dut se résigner à faire de l'agriculture, à écrire dans une Revue de salon pour quelques amis fidèles, à publier les œuvres de la personne distinguée, Mme Swetchine, qui avait le plus contribué à sa fortune politique et religieuse, à soutenir avec les compagnons de sa jeunesse la campagne contre les intempérantes ardeurs des intran-
sigeants de rultramontanisme qui, parleur idolâtrie de la papauté, ne craignaient point de compromettre la cause de l'Église, en la brouillant avec les nations éclairées et libres de notre temps.
Quand vint le jour d'une reprise d'action à laquelle M. de Falloux était certainement mieux préparé qu'au temps de sa jeunesse, il se trouva frappé d'impuissance. 11 était seul. Ses amis étaient morts : M. Berryer, dans le domaine de la politique pure; M. de Montalembert^ sur le terrain religieux, n'étaient plus là, pour qu'il joignît ses efforts aux leurs. En outre, le pape Pie IX avait réussi à faire prononcer par le concile du Vatican cette définition de l'infaillibilité personnelle et séparée du pontife romain, qui fut la victoire des ultramontains et la déroute des catholiques libéraux ; enfin, de son côté, le représentant du principe monarchique, M. le comte deChambord, était un caractère tout d'une pièce, incapable de se plier aux exigences de la politique comme la comprenait un homme tel que M. de Falloux, rompu à toutes les souplesses, à toutes les compromissions qu'exigent dans notre époque difficile et troublée le maniement des hommes et l'arrangement des intérêts qu'il s'agit de concilier.
C'est en vain que M. de Falloux, pour appuyer sesconseils, rappelait ses services. Il n'était pas écouté ; il ne pouvait pas l'être. Bien qu'il possédât autant et plus que personne tout ce qu'il fallait pour vaincre, 1 était un vaincu dans son propre parti ; et tel fut l'aveuglement des siens, qu'ils ne comprirent même pas que cet homme supérieur était l'une des plus grandes, sinon l'une de leurs dernières ressources. II fut accablé d'avanies et d'outrages. Son nom devint même un injure : à VUnivers, on l'appelait Falloux- Fallax. Dans son diocèse , il eut pour persécuteur l'évêque lui-même, M. Freppel, qui alla jusqu'à mettra
en interdit la chapelle de son château de Bourgdlré.
Si nous rappelons ces humiliations, ce n'est pas pour plaindre un homme qui était pour nous si dangereux, mais pour nous donner à nous-mêmes le spectacle,, toujours si plein d'enseignements, de l'ingratitude et de l'iniquité dont sont trop souvent l'objet les hommes les plus considérables des partis, de la part des leurs, dès qu'il veulent les conseiller et non plus les suivre. Avant d'être élu député par l'arrondissement de
I Segré, aux élections de 1845, dans la dernière Chambre du règne de Louis-Philippe, M. A. de Falloux avait
I publié quelques écrits qui révélaient la double tendance de son esprit : une Histoire de Louis XVI oîi il déclare sa haine de la Révolution, en cherchant à prouver, suivant une expression bien connue, qu'elle n'a été qu'une « coûteuse et sanglante inutilité » , et que les intentions excellentes du vertueux roi auraient suffi à garantir à la nation française les réformes que les abus d'ailleurs fort exagérés de l'ancien régime pouvaient comporter; une Histoire de saint Pie V, autrement dit du célèbre moine dominicain Ghisleri, qui fut porté au suprême pontificat au plus fort de la lutte soutenue par le catholicisme romain contre la Réforme protestante, et qui déploya dans cette tâche une grande autorité politique et morale servie par des vues très nettes et beaucoup d'énergie.
Pie V n'est pas seulement le pape de la bataille de Lépante, c'est aussi le pape de la Saint-Barthélémy. M, de Falloux ne crut pas pouvoir se refuser à l'apologie de cet acte exécrable. N'écrivait-il pas la vie d'r.npape issu de l'ordre religieux qui a manié pendant tant de siècles le terrible instrument de l'Inquisition? Joseph de Maistre avait défendu l'Inquisition; le P. Lacordaire avait défendu saint Dominique et les
bûchers de Toulouse : ne pouvait-on défendre la Saint- Barthélémy? M. de Falloux n'hésita point. Il avait ce que l'on appelle du tempérament en politique.
Ceux qui se souviennent de l'avoir vu à la tribune de l'Assemblée constituante de 1848 lisant son fameux rapport, racontent encore l'effet que produisit cette voix calme, implacable, qui allait livrer au sort des armes l'existence de tant de malheureux prêts à se jeter dans la rue. Le courage de M. de Falloux parut égal à son audace. Il savait ce qu'il faisait, et il voulait le faire. Un mot affreux: «Il faut en finir! » telle était l'inspiration de ce rapport. Ce n'est pas pour rien qu'un esprit ardent et ambitieux se repaît des doctrines de la théocratie absolue. Il vient un jour dans la vie où l'on applique ses idées. Et alors, oîi va-t-on? Au châtiment que réservent les justes sévérités de l'histoire.
Avec de telles origines, une telle éducation, comment M. de Falloux se trouva-t-il de la petite Église du catholicisme libéral? Car enfin son nom se trouve dans la fameuse inscription de la Roche-en-Brenil, dans le château de M. de Montalembert, parmi ceux des hommes à qui l'évêque d'Orléans donna la communion pour les unir et les confirmer dans la défense de l'Église libre dans la patrie libre I Toute l'explication de cette apparente anomalie se trouve dans la carrière interrompue, décousue de M. de Falloux, qui se passa presque toute au sein de petites coteries où sa personne pleine de séduction, sa parole fine et claire, ses idées d'arrangement et de conciliation étaient particulièrement goûtées. Ses amis avaient beaucoup fait pour M. de Falloux, il fit beaucoup pour eux et ne crut pas pouvoir faire davantage que de se donner tout entier. Ses ennemis du camp ultramontain l'ont méconnu, quand ils n'ont voulu voir en lui que son habileté extraordinaire, et sans cesse en éveil, à se mouvoir, à se
pousser, à se retourner, à se démêler dans les situations les plus compliquées. Il y avait autre chose qui n'était pas tant méprisable : il y avait une ardeur véritable tendue vers le but à atteindre, et avec cela une infinie patience unie à un sentiment très réel des diffîcuités. Ce ne sont pas là des qualités communes.
Catholique libéral, il l'était devenu à tel point, qu'aux approches du Concile, la Gazette cV Ausbourg put lui attribuer une parole qu'il n'a peut-être pas dite, bien qu'elle lui ait été durement reprochée : « L'Eglise n'a pas encore eu son 89; elle va l'avoir ; le Concile le lui donnera. » Pie IX déclara que celte parole était un blasphème, et M. de Falloux se soumit. Mais c'était un mot hardi, comme les politiques aiment à en dire, même au risque d'être démentis par les événements immédiats. Le Concile de 1870, chose que l'on ne sait pas assez, n'est pas fermé; il n'est qu'ajourné, et cet ajournement peut se prolonger aussi longtemps que le voudra la papauté. Avec Léon XIII, nous sommes déjà loin de Pie IX. Qui sait où l'Église en sera vers le milieu du vingtième siècle, dans cette transformation latente mais permanente à laquelle sa destinée la condamne et qu'elle sait accomplir avec tant de génie politique?
Dans les derniers temps, M. de Falloux gênait son évêque, M. Freppel, à ce point, ([wqY Union de COuest n'a reçu l'ordre de tenir secret le discours de l'archevêque de Rouen que pour mettre M. de Falloux dans l'empêchement de commenter à son tour l'encyclique relativement libérale de Léon XIII. L'acte de l'évêque d'Angers a été un dernier et involontaire hommage rendu à ce qui restait d'autorité à M. de Falloux dans son parti. C'est plus tard que l'on recherchera qui des deux a rendu les plus grands services à l'Église, du prélat ou de l'honmie politique.
E. Si'CM-iiii. 1»
Il ne faut, en effet, prendre en M. de Falloux que l'homme politique, que l'homme d'État. Ses écrits littéraires méritent à peine une mention, bien qu'il fût lun des Quarante de l'Académie française. Il avait été élu pour remplacer M. le comte Mole, et sur sa désignation. C'était sans doute pour reconnaître la grande part que M. de Falloux avait prise aux négociations de la fusion qui furent si longtemps sans aboutir, à cause, disait-on, de l'intervention même de M. de Falloux, injustice dont il souffrit cruellement. Mais ce n'était pas comme homme de lettres ni même comme orateur que M. de Falloux était de l'Académie; c'était comme grand seigneur, bien que son père, gentilhomme de l'Anjou, ne portât le titre de comte que depuis le règne de Charles X. Grand seigneur, M. de Falloux pouvait prétendre à cette qualiilcation comme à ce rôle, au dire de tous ceux qui l'ont approché et qui ne tarissent pas en éloges sur son urbanité, sa douceur, avec une mesure exacte et forte par degrés, avec un tact iniini et d'une charmante bienveillance. C'était dans son monde une vraie figure. La voilà disparue aujourd'hui, laissant après elle des traces néfastes et sanglantes. Et notie cause est bien forte, puisqu'elle peut résister à de tels ennemis.
Janvier 1883.
AUGUSTIN GOGÏÏIN *
Ce livre est une oraison funèbre. S'il n'a pas toutes les qualités du genre, il en a tous les défauts : le parti pris d'éloge à outrance, l'apologie constante et l'exaltation perpétuelle du défunt dont les faiblesses mêmes deviennent des vertus, les omissions volontaires,l'absence detoute critique, une certaine monotonie dans le panégyrique, qui risquerait d'être agaçante, si l'on ne devait point pardonner beaucoup à l'amitié qui s'épanche et se donne libre carrière. L'auteur a pris un plaisir évident à écrire cette biographie d'un homme que les siens croyaient apte et appelé à jouer un grand rôle dans notre histoire, et dont la renommée n'a guère dépassé le petit cercle où s'est écoulée sa vie. La plume de l'écrivain va, vient, court, se fait caressante autour de cette figure aimée qu'elle s'applique à rendre aimable pour ceux qui ne l'ont pas connue. Les efforts de M. de Falloux ne sont pas tou-
* Cet article a été publié à l'occasion du livre écrit par ."^I. de Falloux sur M. Augustin Cocliin, auclfiue temps après sa mort.
316 FIGUKES DISPARUES.
jours infructueux, mais on les sent trop et dans trop d'endroits de son livre. Tout lui devient prétexte à compliments et à louanges ; les origines delà famille de son héros, son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses premiers travaux comme les dernières pensées de sa vie, sa figure, son éloquence, tout ce qu'il a fait et même tout ce qu'il n'a pu faire. Et comme si ce n'était pas assez d'avoir à célébrer cet homme unique, en qui l'on nous assure que la nature, l'éducation, la société, la pratique des affaires avaient rassemblé et réuni toutes les vertus, M. de Falloux ne se refuse pas, en racontant cette courte carrière, à saluer au passage et à combler de ses témoignages d'affection, de respect ou de bienveillance tous ceux que M. Augustin Gochin a fréquentés dans le monde, à Tlnslituf,, dans les sociétés de bienfaisance, dans les cercles politiques et religieux où cet ami regretté brillait au premier rang.- Le lecteur, en assistant au défilé de ce cortège composé en l'honneur de M. Gochin, reconnaît sans doute que cet homme tant admiré méritait quelque peu de l'être ; mais il entre en défiance, à voir tant de précautions prises pour l'entraîner à la suite et le confondre dans cette foule d'hommes célèbres ou inconnus, groupés autour d'un nom pour lequel on dirait que l'on veut forcer la gloire.
A la vérité, M. de Falloux, ayant à retracer la vie de M. Augustin Gochin, ne pouvait guère se défendre de le replacer dans le monde même où il l'a connu et qui lui avait fait une place que l'on nous dit si grande. Pour un tel panégyriste, homme de combat s'il en fut jamais, M. Gochin ne pouvait être un héros que parce qu'il a combattu dans les rangs de la petite armée du
AUGUSTIN COCeiN. 317
catholicisme libéral; et il suffit d'ailleurs que M. Cochin y ait déployé quelque mérite, pour avoir droit à une oraison funèbre qui tient tout un volume. Les petites églises sont comme les académies : on s'y loue volontiers entre soi, et c'est déjà un titre à la renommée que d'en avoir fait partie. Ce n'est point un pur effet de l'esprit de secte, c'est une nécessité de propagande, un indispensable moyen de recrutement. Que deviendrait la petite église , si ceux que l'on cherche à y introduire, à y rattacher, n'avaient pas l'espoir d'être un jour célébrés comme de vrais grands hommes et proposés pour modèles à la foule?
Il y a d'ailleurs une autre raison de la complaisance avec laquelle M. de Falloux s'est étendu sur les mérites et les œuvres de M. Cochin, et qui est tout à son honneur. Le parti catholique libéral est un parti de vaincus. Il est toujoursbeau d'honorer sa cause défaite, en exaltant les hommes qui l'ont soutenue ; et l'encens prodigué à des opinions, à des idées condamnées et proscrites répand une odeur qui ne déplaît pas trop aux sincères amis de la liberté de l'esprit humain. Mais encore faut-il qu'il y ait quelque mesure, et si l'on ne peut exiger de l'amitié qui se soulage qu'elle se contienne dans des limites qui toujours lui semblent trop étroites, au moins peut-on réclamer d'elle qu'elle témoigne quelque justice envers les principes et les hommes, le temps et la société, à rencontre et au milieu desquels une petite coterie cherche ordinairement à vivre et à se débattre.
On ne peut, en effet, se soustraire à l'idée que M. Augustin Cochin, tel qu'il nous est dépeint et présenté par son historien, n'était pas, quoi qu'il fit pour
is.
le paraître, un homme de notre temps. C'est en vain que M. de Falloux nous le montre, dès sa jeunesse, tout occupé d'oeuvres de charité et de bienfaisance ; l'esprit tourné vers les questions les plus intéressantes et les plus nécessaires ; fondateur, protecteur, collaborateur d'une foule d'œuvres plus ou moins utiles et pratiques, auxquelles il consacrait son temps, ses soins, sa fortune ; l'intelligence éveillée du côté des libertés publiques, ces instruments indispensables du travail et de la paix sociale, administrateur éminent, organisateur habile, orateur persuasif, homme de lutte et d'action. Telles étaient les qualités de M. Cochin : M. de Falloux nous le dit, et nous voulons bien le croire. Mais toutes ces qualités réunies, ces dons, ces avantages de l'esprit et du cœur n'ont pu faire que M. Augustin Cochin fût un homme de notre temps. Doué, paraît-il, des plus rares aptitudes au travail et au maniement des grandes affaires, M. Cochin était fort activement mêlé à toutes sortes d'intérêts et d'entreprises. Il s'occupait de haute industrie et de l'amélioration du sort des ouvriers; il instituait des sociétés de prévoyance et de secours, fondait des caisses de retraite, des cours d'enseignement; il écrivait de son mieux sur les réformes à introduire dans la législation ; il s'associait aux efforts pour abolir l'esclavage, défendait la liberté politique et, dans son Eglise même, combattait le dangereux esprit d'absolutisme qui, en envahissant tout, a perdu son petit groupe et compromis la cause même du catholicisme dans l'esprit des nations modernes. Il semble donc qu'un tel homme dût être populaire. Il ne l'était pas.
AUGUSTIN COGHIN. S19
Si M. Cochin eût seulement prétendu, en se livrant à tous ces travaux auxquels la renommée n'a jamais manqué grâce au zèle de ses amis, se mettre en paix avec sa conscience, faire son salut à la manière humble et cachée des chrétiens des anciens temps, nul doute que sa vie n'eût été bien remplie, quoiqu'elle ait été fort courte et abrégée par une mort prématurée qui justifie la douleur des siens. Mais M. Cochin avait de l'ambition, et beaucoup; non pas tant pour lui-même — toutefois il portait très haut l'orgueil de son nom de haute et vieille bourgeoisie parisienne — que pour sa cause; et cette cause était celle de l'Église. Il voulait entrer dans la vie publique; il s'y était destiné; il se croyait assuré d'y paraître avec éclat, d"y jouer un grand rôle, et ses amis qui n'ont jamais caché les espérances qu'ils faisaient reposer sur une tête si chère, n'ont pas cherché à dissimuler, quand il fut emporté par un mal soudain, la douleur profonde et irréparable qu'il avait éprouvée de n'avoir pu pénétrer dans les Assemblées du pays. La popularité lui manqua toujours. Ce n'est pas qu'il la dédaignât : on pourrait citer des occasions où il ne craignit pas, 'avec juste raison, de s'adresser au public de cette grande ville où il était né, qu'il aimait de l'amour que lui portent tous ses enfants, et qu'il aspirait à l'honneur de représenter.
Mais la popularité ne lui vint pas. Elle ne pouvait lui venir. M. Cochin se sentait, comme il l'a écrit luimême, « victime du malentendu qui sépare son temps et son pays de l'Église, malentendu que les catholiques ont en partie créé. » Il voyait juste, mais il n'a jamais rien fait pour couper court à ce malentendu
320 FIGURES DISPARLES.
qu'il déplorait, et c'est ce qui autorise à dire que M. Gochin n'était pas un homme de notre temps.
Aux deux élections législatives de 1863 et de 1869, il fut candidat dans le quartier qu'il habitait, où ses travaux, ses libéralités étaient connus, où son action se faisait sentir. Deux fois il échoua. Après le siège de Paris, c'est en vain que l'on s'occupa de faire admettre son nom sur une liste; parmi les catholiques euxmêmes, il y eut une opposition telle que tous les efforts furent inutiles. La carrière parlementaire lui fut ainsi fermée à tout jamais. Il dut se rabattre sur les fonctions administratives : il est mort préfet du département de Seine-et-Oise, et pourtant ses amis se plaisaient à l'appeler « un Thiers catholique ».
La raison de cette impopularité persistante est bien connue : M. Augustin Gochin s'était donné à l'Église. Certainement il aimait son pays, il aimait la liberté politique : ce serait faire injure à une mémoire honorable et regrettée que d'eu douter. Mais d'instinct, la démocratie sentait que M. Gochin mettait, au-dessus même de la liberté politique et de la France, l'Eglise catholique, ses intérêts, sa domination- et sa gloire. Il ne voyait qu'un malentendu dans le plus redoutable antagonisme; il allait droit devant soi, croyant pouvoir tout concilier; et c'est là le propre des hommes qui ne sont pas de leur temps. Ils sont dans le monde, avec beaucoup d'intelligence et de précieuses facultés, sans s'y reconnaître et sans y trouver leur place. Ils se distinguent, ils brillent même, mais d'un éclat tout personnel et qui n'emprunte rien ni aux idées ni aux passions qui agitent leurs contemporains, pendant que ceux-ci les regardent sans les comprendre, sans les aimer, avec défiance, avec anxiété. Ils passent, et rien ne reste d'eux que les panégyriques de leurs amis déçus et désolés.
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Mais qnoi! M. Augustin Gochin n'avait-il donc pas le droit d'être catholique, puisque telle était sa foi religieuse? La question, si nous pouvons ainsi parler, ne peut pas être posée sur ce terrain, et c'est là que personnellement M. Gochin, comme ceux qui lui ressemblent sans le valoir, s'obstinait à la poser. Quand M. Gochin, interpellé dans une réunion électorale sur le Syllabus et l'adhésion qu'il était contraint d'y donner comme catholique, s'écriait : c Je m'expliquerai sur toutes les questions politiques qui me seront posées; quant au domaine de ma conscience, il ne vous appartient pas; je n'ai point à vous le soumettre; je suis catholique; je resterai tel au Gorps législatif, » il croyait très consciencieusement répondre à une question très claire, quoique très confusément posée par ses adversaires. Il se trompait, il ne faisait qu'aggraver ce malentendu dont il se sentait la victime. Sans doute il revendiquait éloquemment, avec fierté, les droits de sa conscience, et il se payait luimême de cette démonstration de son propre courage, mais il n'éclairait personne et laissait tout le monde dans l'incertitude sur ses opinions, sur son parti politique.
Au fait, M. Gochin se flattait de n'appartenir à aucun parti, et c'est en quoi il restait étranger à son époque, quelques efforts qu'il fît pour s'y mêler et même pour s'imprégner de son esprit. M. Gladstone a dit une grande parole, qui paraît avoir fait une impression profonde sur M. Augustin Gochin : « Le xix° siècle est le siècle des ouvriers. » M. Gochin s'occupait beaucoup des ouvriers: il s'appliquait à leur donner le meilleur de lui-même, mais sans arriver à saisir le sens
du mouvement profond et irrésistible qui entraîne les sociétés modernes vers la démocratie. La démocratie, celte puissance jeune et tout enivrée de sa force, effrayait M. Augustin Cochin : il avait peur du nom bre, comme ses amis, encore qu'il fût plus courageux et plus éclairé que bon nombre de ceux qui l'entouraient.
On lit, dans le recueil des pensées qu'il avait jetées sur le papier, en vue d'un livre qu'il se proposait d'écrire sur les espérances chrétiennes : « Il faut une forte dose de christianisme intérieur pour rendre justice au nombre, pour croire que les petits sont nos frères et pour aimer à descendre en les voyant monter. »
Cette réflexion amère est peut-être d'un moraliste chrétien qui, à ses heures de doute et de découragement, implore le secours de la grâce, mais elle n'est pas d'un homme politique qui interroge avec sérénité l'histoire des nations et règle sa conduite sur les enseignements qu'elle lui apporte. La démocratie avait en M. Cochin un ennemi : son instinct ne la trompait pas quand il l'avertissait d'écarter un homme, d'ailleurs éminent, d'une carrière où il eût infailliblement appliqué ses talents à lui nuire. M. Cochin redoutait la démocratie, à tel point que tout ce qu'il tentait, c'était moins pour se rapprocher d'elle que pour la pénétrer, la combattre et la désarmer; il s'efforçait de multiplier les moyens de conjurer les périls qu'elle lui semblait comporter, et il allait jusqu'à lui offrir ses services. Sa belle âme, ses qualités séduisantes, son rare talent de parole, tout cela devait être employé à refouler la démocratie ; et voilà le plus déplorable effet du malentendu que M. Cochin sentait, qu'il aurait voulu dissiper, sans qu'il ait compris jamais qu'il sera impossible de le détruire, tant que l'on ne se résignera