‹ Figures disparuesChapitre 26 sur 38 · AUGUSTIN COCHIN · texte numérisé non relu

AUGUSTIN COCHIN

pas à faire des convictions religieuses un domaine réservé et inaccessible, où la politique ne doit jamais pénétrer, et de la politique un champ d'action vaste, ouvert à tout, excepté à l'esprit clérical!

Plus M. Cochin avançait vers le terme de sa vie, qui devait finir si tôt, plus sa défiance, son irritation contre la démocratie allaient en s'accroissant. M. de Falloux rapporte, dans son livre, les fragments d'une lettre inachevée que M. Cochin, préfet de Seine-et-Oise, voulut écrire à M. Thiers, alors président de la République,, qui lui avait toujours témoigné beaucoup d'amitié et sur l'esprit duquel il pouvait croire qu'il n'était pas sans influence. Dans cette lettre, il s'efforce de faire voir à son illustre correspondant toute la vérité telle que les approches de la mort la lui montrent. « Vous pouvez, lui dit-il, la recevoir de moi, sachant que je n'ai jamais donné mon âme à aucun parti, ni républicain ni monarchique, mais seulement à Jésus-Christ, dans lequel votre puissant esprit finira par voir le vrai Dieu venu sur la terre par un décret sublime pour y déposer un germe perpétuel d'ordre intellectuel et d& régénération morale. » Cet acte de foi au moment suprême, cet apostolat de l'amitié ne doit pas surprendre de la part dun chré'jen aussi fervent, aussi convaincu que M. Augustin Cochin. On y voit sou âme à nu.

C'est un fervent chrétien; mais la suite de la lettre achève de montrer que cet homme tant célébré, qui ne voulait se rattacher à aucun parli, avait au fond du cœur une passion politique plus ardente qu'éclairée, qui, s'il eût vécu et s'il eût enfin pénétré dans la vie publique où il eût tant désiré d'agir, l'eût certainement

entraîné dans bien des erreurs, des mécomptes, fautes dont sa mémoire est heureusement allégée. Il veut dire aussi à M. Tliiers «la vérité du moment, telle qu'il la voit ». « Vous êtes encore assez fort, assez puissant, lui écrit-il, pour pouvoir disposer des destinées de la France votre mère, et pour pouvoir lancer cu beau navire dans le courant de la République ou de la monarchie pendant bien des années, par un simple mouvement de votre main. Si vous le faites, vous aurez une grande place devant Dieu, qui vous aura choisi comme instrument, et dans l'histoire, qui n'aura jamais vu un héros sans épée, changeant le cours des événements par la simple royauté de son esprit.

« Mais il faut se hâter et ne pas se tromper, car le temps presse, si vous voulez éviter la honte du retour de l'empire et la violente tentative des convoitises de nos voisins. Il serait plus viril de fonder la République, parce que son nom apaise les passions populaires el que nous pourrions faire en Europe une plus mâle figure sous ce nom que sous celui de la monarchie. Mais vous ne pouvez pas ressusciter une morte : la République a été assassinée par ses enfants, l'odieux 1793, l'imbécile 1848; 1870 l'a emportée au tombeau. Elle a été tuée par Robespierre et Marat, puis partons les faiseurs de phrases, de complots, de dettes et de sottises, qui sont à trois reprises montés sur ce char populaire... »

Ici s'arrête la citation de M. de Falloux. Qu'y a-t-il, dans la lettre, à la suite de ces déclamations dont l'emphase ne rachète pas la pauvreté? M. Augustin Gochin est mort le 13 mars 1872. Quinze jours avant de succomler. le 1" mars, il écrivait à M. de Falloux une lettre oîi on lit cette phrase : « Je crains beaucoup les surprises pour notre pauvre pays d'ici à un mois, a On était alors au plus fort des démêlés de M. ïhiers

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avec la Commission des Trente. La conspiration du 24 mai pouvait éclater à tout instant. M. Cochin la connut-il? y prit-il quelque part? Questions inutiles, pnisqu'on le voit cherchant à incliner M. Thiers vers le rétablissement de la monarchie. Yoilà comment M. Augustin Cochin comprenait son temps, écrivait sur la politique ! Ce fragment de lettre est précieux. Il met en pleine lumière les hésitations, les faiblesses d'une intelligence qui n'a sans doute paru forte et vigoureuse que parce qu'elle a brillé dans un petit cénacle d'amis enclins à se laisser séduire par leurs propres idées, et tout éblouis par les lumières dont ils se croyaient inondés. En dehors de ce cercle étroit, qui se souvient aujourd'hui de M. Augustin Cochin? Et n'est-ce point une œuvre inutile que de chercher à perpétuer sa mémoire dans des articles de journaux et des livres qui ne lui survivront guère?

Fcvricr 1873.

E. SPULLF.r,. ^9

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