JULES FAVRE
abondant en son propre sens; se décidant sous l'empire de préoccupations exclusives ; dédaigneux, violent rancuneux; ne reculant pas, quand sa résolution était prise, au risque de tout compromettre; incapable de discipline et de subordination aux intérêts généraux, mais en même temps dévoué, donnant à plein collier, courageux, ne ménageant ni son talent ni ses forces, ni sa vie, heureux de se jeter dans la mêlée pour y porter les coups les plus hardis ; ne se déprenant jamais et revenant sans cesse à la charge ; véritable homme de lutte par la parole, qui savait de quelle redoutable puissance il était investi, et qui aimait plus que tout au monde à faire sentir de quel poids son concours et son appui élaientdansla décision des affaires. Devant la Cour des pairs, il voulut plaider, non dan^ l'intérêt du parti, mais dans celui des accusés, disaitil ; et il persista dans cette résolution, malgré les prières, les observations et les reproches de la presque unanimité des défenseurs des accusés d'Avril ; il s'attira de la part d'Armand Carrel ces paroles si dures : « Eh bien! soit, nous ferons de tout ceci une simple affaire correctionnelle ! » qui annonçaient bien que Carrel avait reconnu en lui un avocatentêté àla place du tribun éloquent que l'on attendait. Mais il parut devant la Cour, prononça dès le début de sa plaidoirie ce mot, qui fut la profession de foi de toute sa vie : « Je suis républicain, » et donna dès lors la plus haute idée des ressources de sa merveilleuse parole. IS'était-ce pas tout ce qu'il voulait? Cette parole a été au service de la République pendant un demi-siècle, maisqued'entraînements, que d'écarts, que de fautes! 11 semble que cet incomparable don ait été fatal à l'homme qui l'a possédé ; quant à la cause qu'il servait, elle ne pouvait mourir, mais que n'a-t-elle pas soutl'c'i r?
E. Sl'LLLtU. 20
3uO FIGURES DISPARUES.
Avocat plutôt que tribun, M. Jules Favre est là tout entier. Non seulement la profession d'avocat lui a inspiré le plus vif amour, mais il a poussé cette idolâtrie si loin, qu'il a volontairement réduit sa vie à n'être que la vie d'un avocat. La République était pour lui la plus auguste et la plus respectée de ses clientes, mais ce n'était qu'une cliente. Une existence magnifique, qui s'est écoulée non loin de la sienne, a exercé sur M. Jules Favre une véritable fascination : nous voulons parler de Berryer. Berryer était l'avocat de la royauté expirante. Ce rôle convenait à sa nature si noble et si élevée dans sa nonchalance un peu sceptique. 11 défendait la légitimité comme une cause perdue, mais qui pouvait fournir matière aux plus beaux développements. Généreux et libéral dans les luttes politiques, sa situation favorisée apparaissait à tous les hommes amoureux de la parole comme la pins enviable de toutes. M. Jules Favre n'a pas su résister à cet attrait vainqueur de parler pour une grande cause, celle de la démocratie, mais de parler à sa convenance, à son heure, à sa manière, sans se soucier de savoir si, dans la conduite d'un grand parti, la politique ne doitpas avoir le pas sur l'éloquence et si l'avocat le plus disert ne doit pas s'effacer devant l'homme d'État, qui est tenu d'agir avec calcul pour monter au pouvoir et pour en faire profiter les intérêts qu'il défend.
M. Favre était avant tout avocat, il en avait la langue autant que l'esprit. Son élocution si extraordinaire, il l'avait acquise à force de veilles et de travail, en préparant des causes, en écrivant des plaidoiries. Sur la brèche politique, il se croyait encore à la barre. 11 était parvenu à un rare degré de perfection dans
JULES FAVRE. 3ol
l'ampleur et dans la majesté, dans la force et l'élév;;lion de ses discours. Ceux qui l'ont entendu n'oublieront jamais la parole de M. Jules Favre, cet accent vibrant et passionné, cette lèvre chargée d'ironie, ce hoquet amer qui semblait aigrir le sarcasme et ajouter à l'expression du mépris. Pendant tout l'Empire, la Frane a été suspendue aux pans de cette robe d'avocat qu'il illustrait et qu'il a célébrée tant de fois avec une si sincère conviction. Il la promenait dans tous les prétoires de justice, et c'est à peine s'il la quittait pour monter à la tribune. Partout où il allait, c'était une fête. On se sentait, pour un instant, affranchi, délivré en l'écoutant. M. Jules Favre a semé la bonne parole pendant vingt ans. Si l'on croit que la démocratie a oublié ces longues années si tristes, si noires de l'Empire, pendant lesquelles on n'entendait que la voix des Cinq et de leur chef, on se trompe : la démocratie n'est pas ingrate; elle a eu bien à se plaindre des erreurs de M. Jules Favre, mais sa voix avait au plus haut degré la puissance de la remuer jusque dans ses profondeurs. Dans ces dernières années, il ne parlait plus, parce qu'il était accablé sous le poids des douleurs et des infirmités ; mais que ses forces lui fussent revenues et qu'il eût parlé un beau jour à la tribune du Sénat, contre les empiétements du cléricalisme et les dangers dont les jésuites menacent la démocratie et la libre pensée, comme il en nourrissait encore le généreux dessein dans ses derniers jours, etl'on aurait vu de quel effet extraordinaire aurait été sa parole, non pas seulement dans 1 Assemblée, mais dans le pays!
Avant de prendre pleine possession de la tribune, r.l. Jules Favre avait donné sa mesure dans l'alfaire
X<i FIGUIIES DISPARUES.
d'Orsini, C'est le point éblouissant de sa carrière. Quelle occasion unique! A la fois plaider comme avocat et porter la parole, au milieu du silence universel, en faveur d'une nation tout entière opprimée ! Une telle cause devait lui échoir. Il surpassa toutes les espérances. La défense de Félix Orsini est une des plus grandes manifestations de la parole huma'ne. Un patriote égaré, en commettant son crime, avait donné sa vie pour son pays. Son attentat, tout ensemble horrible et sacré, à la manière des crimes qui remplissent les fables religieuses de la Grèce, inspira glorieusement Jules Favre : de sa parole naquit l'Italie, car cette parole, où le fataliste qui régnait alors aux Tuileries crut reconnaître l'arrêt du destin, détermina l'appui que Napoléon III donna au Piémont dans sa guerre contre l'Autriche. Ce prodigieux discours fît passer un frisson sur toute la France. L'avocat républicain du républicain Félix Orsini avaient parlé comme le caies antique. Écoutez ces paroles redoutables prononcées à douze ans de distance des désastres de 1870 ;
« Oui, messieurs les jurés, dit-il, malgré les temps où nous vivons et qui s'opposent à la libre expression de ma pensée, je n'en conserve pas moins, au fond de mon cœur, avec une fierté jalouse, le dépôt sacré de mes sentiments et de mes croyances. Mais leur symbole n'a jamais été le glaive ni le poignard. Je suis de ceux qui détestent la violence, qui condamnent la force toutes les fois qu'elle n'est pas an service du droit. Je crois qu'une nation se régénère par les mœurs et non par le sang. IS'il elle était assez malheureuse pour tomber sous le joug d'un despote, ce n'est pas le fer d'un assassin qui briserait sa chaîne, Les gouvernements périssent par leurs propres fautes, et Dieu, qui compte leurs heures dans les secrets de sa sagesse, sait préparer à ceux qui
JLLES FAVRE. 3b3
ini'connaissent ses éternelles lois, des catastrophes imprévues, bien autrement terribles que l'explosion dune machine de mort imaginée par des conspira- Leurs. »
C'est au milieu de ces catastrophes imprévues, et pourtant prédites comme par un prophète inspiré, que M. Jules Favre, tout étourdi des coups qui s'abattaient sur la France, comme la cognée du bûcheron sur l'arbre dans la forêt, perdit le sang-froid, la pleine possession de lui-même qui eussent été si désirables en l'homme que notre affreuse destinée avait placé à notre tête. Aussi longtemps que l'Empire fut debout, M. Favre lutta pour rendre à notre pays son propre gouvernement. Dès qu'il fallut l'exercer, il se trouva au-dessous de la tâche. L'avocat ne put céder la place à l'homme d'action. Il avaitle premier déposé la demande de déchéance delà dynastie fatale, et c'est encore là un de ces services qui ne s'oublient pas, et que nos ennemis n'ont pas oublié, sachons-le bien. Il se trouva porté au pouvoir. Déjà, vingt-deux années auparavant, au ministère de l'intérieur, à côté de Ledru-Rollin, qu'il n'avait pas bien servi, quoiqu'il l'aimât d'une affection dont les lecteurs de la République fi^ançaise ont eu les dernières et touchantes confidences, M. Jules Favre avait montré de faibles aptitudes au gouvernement. Cette fois les circonstances étaient plus graves, et les fautes le furent aussi. On lui a reproché l'entrevue de Ferrières et les larmes qu'il y versa sur les mains et les genoux du vainqueur : cette attitude de suppliant offensa la fierté nationale qui aurait mérité d'être mieux respectée. Mais ce n'est pas d'avoir fait pleurer Paris et la France au récit de cette passion
douloureuse que convient de reprocher à M. Jules Favrel Que l'on se reporte à l'impression du premier jour! Jamais plus vive émotion ne s'empara d'un grand peuple malheureux. Ce que l'histoire lui reprochera, c'est d'avoir manqué de discernement, de coup d'œil et de confiance dans son parti et dans son pays; c'est de n'avoir pas cru assez fortement à la possibilité, à la nécessité de sauver à tout prix par la République la France et son honneur. 11 désespéra! Manquer d'espérance, c'est tomber dans les abîmes sans fond de la folie ; il ne se connut plus, ne se retrouva plus. Quand arriva la catastrophe finale, il commit la faute suprême, celle qui ne lui sera point pardonnée, car si elle était pardonnée, il n'y aurait plus de France : il oublia de comprendre l'armée de l'Est dans l'armistice qu'il signait avec le vainqueur! Après un pareil oubli, il n'avait plus qu'à se survivre ; et c'est ce jour-là qu'il aurait dû mourir de douleur. La fatalité qui semblait peser sur lui l'entraîna dans le camp de ceux qui mitraillèrent la ville héroïque qui avait tant demandé à se défendre. Il prononça, dans l'égarement sinistre où il errait alors comme poursuivi par les furies, des paroles affreuses, échappées à une âme que le remords déchire et qui n'a plus la force de se débattre sous les étreintes violentes du désespoir. Il n'était plus responsable, et jamais pareille responsabilité n'avait pesé sur lui. Il roula dans le gouffre où la France venait de s'abîmer. On croyait qu'il ne se relèverait jamais quand il reçut de ses concitoyens du Rhône un dernier témoignage d'affectueuse confiance. Les électeurs sénatoriaux du Rhône, en l'envoyant siéger dans la haute Assemblée, acquittèrent la vieille dette de la démocratie; mais les épreuves subies avaient été trop cruelles ;M. JulesFavre demeura courbé, brisé, presque anéanti. Il avait cessé de fréquenter le Palais; il cher-
JULES FAVRE. 3o5
chait à se distraire, en écrivant quelques articles. Il a fini par succomber, en quelques jours, loin de Paris, (|u'il avait tanlde fois agité par ses apostrophes terribles à un gouvernement abhorré, et c'est à Versailles quï^ est mort, pauvre et désintéressé, dans le silence d'une rue obscure et pres(|ue dans l'abandon.
Il n'en a pas moins été avec Ledru-RoUin l'un des organisateurs du suffrage universel; avec Victor Hugo, l'un des héros de la résistance au Deux-Décembre ; avec Cavour, Mazzini, Garibaldi, Victor-Emmanuel et le supplicié Orsini dont il portait toujours la montre dans sa poche, l'un des fondateurs de l'Italie moderne; avec Thiers, l'un des restaurateurs de la tribune et des libertés françaises. Il a été avocat illustre entre tous, orateur admirable, admiré, choyé, populaire, charmant les femmes, enthousiasmant les jeunes gens et les foules. II a été le chef du groupe historique des Cinq. Pour tout dire, il a été Jules Favre et on l'appelait avec une sorte de respect familier le grand Jules. Proudhon l'avait surnommé le Gicéron républicain, C'est une vie tragique que la sienne. Sa destinée n'est pas enviable, car il a été aussi malheureux qu'il était merveilleusement doué. Mais son souvenir demeurera, non pas seulement dans l'histoire, mais dans le cœur de ceux qui l'ont connu et qui l'ont aimé, moins pour es qualités de son cœur, qui étaient réelles, que pour les services qu'il a rendus, et qui sont si grands, que nulle faute, môme celle qui ne sera point pardonnée, ne peut les ellacer.
xxxin P. F. DORIAN
La prps<?e républicaine a rendu un hommage unanime à la mémoire de P. -F. Dorian député de la Loire, ancien ministre des travaux publics du gouvernement de la Défense nationale. Peu d'hommes honoraient à un égal degré notre cause, après l'avoir servie avec autant de constance et de dévouement, avec autant de modestie et de mérite. M. Dorian n'avait jamais brigué la faveur publique. Le mandat de ses concitoyens, les honneurs politiques, la popularité lui étaient venus, sans qu'il les eût jamais recherchés. Porté, dans les circonstances les plus difficiles et les plus périlleuses, au poste suprême, il avait su montrer qu'il était à la hauteur des plus grands devoirs. Dans la situation plus obscure qu'il avait occupée avant son élévation au pouvoir, et oîi il était rentré depuis, il avait témoigné, devant ceux qui avaient pu le connaître, d'une capacité supérieure qui se suffisait à ellemême, et qui n'avait pas besoin, pour briller dans tout son éclat, de paraître au grand jour de la vie publique.
M. Dorian était, suivant une expression consacrée et qui n'a jamais été mieux appliquée qu'à lui, le fils
de ses œuvres. C'est par son zèle et son amour du devoir, par son aptitude aux affaires, par son application et son goût pour le travail, qu'il avait conquis la grande et légitime réputation dont il jouissait dans l;i haute industrie. Aux connaissances techniques qui! avait puisées dans une forte et solide instruction, il avait joint, dès le premier jour, un rare esprit d'initiative et de progrès, dont la hardiesse était tempérée par la prudence. Son industrie, il l'avait renouvelée plusieurs fois avec autant de sagesse que d'invenliou. Sans témérité comme sans défaillance, il courait au devant des perfectionnements, laissant là l'ancien pour lenouveau. avec une résolution égale à son désintéressement. Il était né pour cette haute vie du grand producteur. Il y portait un rare amour de l'innovation uni à un constant respect des anciennes et bonnes règles, qui ne laissent rien au hasard et qui poussent aux améliorations, sans déroger jamais aux traditions les plus justement suivies. Par là, il avait conquis, dans son métier et sur les populations ouvrières dont il était entouré, une autorité qui n'était pas entamée, mais accrue par l'affection qu'il inspirait. Il n'était pas seulement le patron de ses ouvriers; il était leur conseiller et leur l'ami. Héritier et continuateur d'une tradition à qui sa maison devait la fortune de ses entreprises industrielles, il s'était appliqué avec autant d'intelligence que de cœur à l'élargir, à la développer, en faisant de jour en jour une part plus étendue à l'esprit démocratique qui tend à transformer les rapports du producteur avec ses auxiliaires. Son commandemonl précis, m.édité, juste et courtois, emportait une obéissance respectueuse, amicale et toute spontanée. Ceux qui n'ont pas vu M. Dorian dans ses usines, à la tête de son personnel, contre maîtres et manœuvres, ingénieurs et forgerons, ne peuvent se figurer le dévoue-
p. F. DORIAN. 3o9
nent respectueux dont il était l'oDjet. Il avait le don le conduire les hommes, et il ne les conduisait si bien ]ue parce qu'il avait toujours eu à coeur de respecter 3n eux ce qui leur est plus cher que tout le reste, le enliment de leur dignité de travailleurs libres et raisonnables.
De tout temps maître de forges, il avait aimé et respecté le travail. 11 appartenait par ses premières inclinations comme par ses premières études, aux écoles à jamais respectables qui ont exalté chez nous la noblesse du travail et la grandeur de l'industrie dans le monde moderne. M. Dorian avait conservé cette marque de son ancienne éducation socialiste. On ne peut pas dire qu'il ait jamais eu du goût pour l'action politique, et si nous l'avons vu siéger dans les assemblées parlementaires, c'était bien moins à titre d'acteur qu'à titre de conseil. M. Dorian, républicain convaincu, était surtout attaché à la démocratie. A cet égard, il tranchait sur le reste de ses collègues. Au Corps législatif, pendant tout le temps qu'a duré l'empire, il a gardé — sauf dans une ou deux occasions peut-être où sa compétence industrielle, mise en jeu, a pu se laisser deviner — un silence qui contrastait singulièrement avec l'activité oratoire de ses collègues. M. Dorian se réservait pour les délibérations intimes et secrètes. Porté à la Chambre par les suffrages d'une population dont l'ardeur républicaine lui était connue, il semblait avoir pris pour rôle de rappeler à l'opposition du second empire qu'il ne pouvait y avoir d'action vraiment utile et féconde que celle qui serait mise au service de la démocratie républicaine. Il assistait à tous les événements en observateur attentif et judicieux, à tous les tournois oratoires avec le sentiment profond des intérêts populaires, et le désir sincère de les faire profiter de tant d'éloquence et de passion.
Quant à la conduite politique, nul n'élait plus sage. Son avis était souvent écouté, parce que l'on avait reconnu qu'il était souvent le meilleur. Sa personnalité si simple avait beau s'effacer, il devait arriver un temps où, de l'obscurité volontaire oii il se plaisait, il passerait tout à coup au premier rang, dans une position dont ses incomparables services ont fait d'ailleurs tout l'éclat.
Ce temps fut celui des malheurs et des désastres de la France. M. Dorian fut appelé au ministère des Travaux Publics. Il prit sa tâche au sérieux. Patriote passionné, il crut à la défense de la France par la République, et il s'y dévoua tout entier. Placé à la tête d'une grande administration, qui lui semblait, dans son entrain, moins lourde à porter que l'administration de sa propre industrie, où il avait obtenu tant de succès, il conçut le projet de faire tourner toutes les ressources de son ministère au but que poursuivait en ce moment Paris dans l'intérêt de la patrie. Homme d'initiative et de progrès, il fit appel à toutes les bonnes volontés, sans respect de la routine, foulant aux pieds les règlements surannés et les résistances équivoques, écartant les embarras, prêtant la main aux inventions utiles et heureuses, poussant tout le monde à l'œuvre commune, en prêchant d'exemple, en accumulant les heures de travail et les responsabilités, tout à tous et sans souci du succès. Ce généreux labeur fut compris de la grande cité. Paris reconnut son homme et salua en M. Dorian l'esprit qui l'animait. Lui seul, il parut alors à la hauteur de la noble et généreuse Ville. Un jour vint où cet homme modeste et supérieur incarna Paris tout entier. Ce fut là le suprême honneur et le point culminant de sa vie.
Dorian tomba du pouvoir avec l'idée de résistance à l'ennemi. 11 tomba mortellement frappé. Sa vie si
p. -F. DORIAN. 361
si simple et si grande, finit, à proprement parler, avec la guerre sacrée, où il avait si vaillamment combattu. Un tel homme était au-dessus même des nobles jouissances de la gloire. Il s'était montré grand ministre, alors que tant d'autres qu'il aimait, et en qui il avait cru, n'avaient laissé voir que les plus déplorables faiblesses. Mais de quel prix est la gloire personnelle pour l'àme d'un patriote qui voit la défaite de son pays? Rentré dans l'obscurité de son rôle de représentant, M. Dorian ne pensait plus qu'à la république, qu'il jugeait menacée par les intrigues de ceux qui n'avaient point fait comme lui leur devoir dans les jours de péril, et qu'à la France mutilée, qu'il aurait voulu sauver du démembrement et qu'il voyait abaissée devant l'Europe. Il est mort victime de ce grand siège qui l'a illustré et qui fera vivre son nom dans la mémoire des hommes. Il est mort aussi en proie à des inquiétudes que son patriotisme exagérait sans doute, mais qu'il était trop clairvoyant pour ne pas concevoir.
C'est pour nous une profonde douleur de penser que nous ne reverrons plus cet aimable et sérieux visage, tout paré de la^ne bienveillance qui en faisait le charme et l'attrait; que nous n'entendrons plus ces sages et discrets conseils, donnés d'une voix si sympathique, où l'on sentait l'accent de la sincérité et de la conviction. Cher et généreux ami, vous nous avez quittés! Mais votre esprit ne nous quitte point. Vous aimiez la démocratie : nous lui resterons fidèles. Vous aimiez par-dessus tout la France : en nous souvenant de vos vertus, nous la servirons jusqu'à notre dernier soupir, heureux si la fortune plus clémente nous permet d'associer un jour votre mémoire aux actes qui lui rendront dans le monde le rang d'où elle est tombée en dépit de votre génie et de vos efforts.
Avril 1873.
E. Spli.leu. *1
Chers concitoyens,
3'appGiie à la mémoire de M. Ulj'sse Trélat les hommages de la reconnaissance et du respect d'une génération de républicains qu'il n'a presque pas connue, mais qui a dès longtemps appris et n'a jamais oublié ses grands services, ni ses exemples plus dignes et plus grands encore.
Je dois l'honneur de parler, en ce moment et à cette place, à l'amitié confiante et douce des fils de cet illustre et vénéré citoyen; mais qu'il me soit permis de dire qu'il y a dans mon cœur tant de gratitude et d'admiration pour cette noble vie, que je ne sais s'il me sera donné d'exprimer mes sentiments avec toute la force que je voudrais y mettre, avec toute l'émotion intime et profonde, ancienne et toujours nouvelle que j'éprouve à les ressentir.
Aussi bien, suis-je tenté de lui laisser la parole, à ce mort qui est là, dont toute l'existence a été un
• Ce (lUcoui'sa étéprououcé le 9 février 1879, au cimclière du Pùre-Lachaise, sur la tombe de M. Trélat.
long enseignement, et qui nous parle encore du fond de son cercueil.
Ecoutons-le! c'est lui qui va nous raconter sa vie.
Il appartenait à « cette génération qui, après avoir reçu de ses pères l'énergie de la première Révolution et avoir été trempée par l'époque toute belligérante de l'empire, a toujours haï et méprisé la Restauration » ; il était « de ces hommes qui ont prédit, dès leur rentrée, la chute des Bourbons (alors que beaucoup de citoj'ens dans l'erreur croyaient que nous pourrions nous en accommoder), qui se sont toujours appliqués à hâter leur fin, qui y ont contribué de leur personne en Juillet, et qui, depuis et toujours, se sont consacrés et se consacreront entièrement au bien public (1). ))
Ainsi parlait M. Trélat, de ses amis Godefroy Gavaignac et Guinard, et de lui-même, devant le jury de la Seine, dans le procès pour conspiration républicaine, intenté à la Société des amis du peuple dont il était président; tel était le témoignage qu'il portait de l'ancienneté et de la fermeté de ses convictions républicaines, de ces convictions chères et sacrées dont il disait le même jour, avec autant de vérité que d'énergie :
« Mes convictions, c'est moi : pour me les ôter, il faudrait me tuer. Nous ne sommes pas, nous républicains, de ces hommes qui peuvent changer de sentiments comme d'habits et qui ont ceux des jours de fête et ceux des jours de deuil, ceux du matin ou du soir, du grand ou du petit lever, ceux qu'ils destinent à gens de haut ou de bas étage. Nos opinions, nos sentiments, nos principes, sont pour nous de vieux
1. Pioccs de la Socictc des amis du peuple. Paris, 1831 ; brocbura iii-18. Auguste Mie, imprimeu;-, rue Joquelet.
amis que nous n'avons pas quittés depuis que nous nous connaissons, avec- qui nous nous trouvons le matin, le soir, le jour, la nuit, à toute heure, et avec lesquels et pour lesquels nous mourrons ; les voici ; vous allez les connaître :
« Nous voulons l'existence la plus longue et la plus heureuse pour le plus grand nombre possible d'hommes. Nous le voulons. Nous le voulons, car le propre de l'homme c'est de s'associer pour jouir du bonheur de ses semblables et pour souffrir de leurs souffrances, sans quoi il faudrait nier la loi de sociabilité : or la sociabilité, dans toutes ses applications, c'est l'égalité parmi les hommes. »
A ces traits, vous avez déjà reconnu M. Trélat. Voilà le républicain penseur et philosophe. Yoici maintenant le républicain homme d'action, lutteur intrépide. Il est devant la cour des Pairs, en 1835, comme accusé. Il a publié la lettre écrite par lui et par Michel (de Bourges), au nom des défenseurs du procès d'avril. Il va parler encore de lui, de ses commencements, de sa jeunesse militante; il dit, avec une éloquence terrible :
« Messieurs, nos inimitiés ne datent pas d'hier; en 1814, je maudis avec beaucoup d'autres le pouvoir qui vous appelait, vous et vos prédécesseurs, à son aide pour enchaîner la liberté. En 1813, je pris les armes pour m'opposer au retour de votre gracieux maître. En 1830, j'ai fait mon devoir, comme beaucoup d'autres, heureusement; et, huit jours après la révolution, je reprenais encore mon fusil, moi qui n'ai pas l'habitude de prendre un instrument de guerre, et je me rendais au poste que le général Lafayette nous avait assignés pour marcher contre vous personnellement. Messieurs les pairs.
« Il y a ici tel juge qui a consacré dix ans de sa
vie à développer les sentiments républicains dans l'âme des jeunes gens. Je l'ai vu, moi, brandir un couteau en faisant l'éloge de Brutus (en prononçant ces mots, M. Trélat regardait M. Victor Cousin, qui baissait la tête'. Ne sent-il donc pas qu'il a une part de responsabilité de nos actes ? Qui lui dit que nous serions tous ici, sans son éloquence républicaine? J'ai là, devant moi. d'anciens complices de la cbarbonnerie. Je tiens à la main le serment de l'un d'eux, serment à la république... et ils vont me condamner pour être resté fidèle au mien,
« Est-ce là de la vertu de juge? Est-ce de la justice ? »
Et comme si ce n'était pas assez de ces apostrophes brûlantes comme un fer rouge, il s'écrie en terminant :
« Messieurs les pairs, je ne me suis pas défendu. Tous êtes mes ennemis politiques, vous n'êtespas mes juges. Car il faut que le juge et l'accusé se comprennent. Il faut que leurs âmes se rapprochent. Ici, cela n'est pas possible. Nous ne sentons pas de même, nous ne parlons pas la même langue; le pays, l'humanité, ses lois, ses besoins ; le devoir, la religion, la science, les arts, l'industrie, rien de ce qui constitue une société!... le ciel et la terre, rien ne nous apparaît avec les mêmes caractères : il y a un monde entre nous.
« Condamnez-moi, mais vous ne me jugerez pas, car vous ne pouvez me comprendre. »
Voilà ce qu'était M. Ulysse Trélat: vous le voyez maintenant tout entier, avec sa fierté, son audace, son éloquence éclatante et grave, au milieu de celte petite élite d'hommes chevaleresques qui relevèrent le drapeau de la république et qui, enveloppés dans ses plis glorieux, appelèrent la France à couronner sa longue révolution par l'abolition de la monar-
ULYSSE TRELAT. 367
cliie. Il avait partagé les périls de ses amis dans les luttes obscures, dans les conjurations et les complots de la Restauration, Après la révolution de Juillet, il se fit de nouveau combattant par la plume et la parole, il devint journaliste, et de cœur et de talent, mais en province; il défendit ses compagnons devant toutes les justices, jusqu'au jour oii, ayant à se défendre lui-même, il succomba sous l'arrêt de la juridiction exceptionnelle de la cour des pairs. Devant le jurj-, dans les procès intentés à la Société des amis du peuple, au Patriote de l'Allier, au Patriote du Puyde-Dôme, aux républicains d'Aurillac, il avait toujours obtenu des acquittements.
Messieurs, vous venez de l'entendre flétrir, avec la plus redoutable indignation, les juges exceptionnels de la cour des pairs; écoutez-le maintenant, quand il s'adresse à ses concitoyens du jury de la cour d'assises du Puy-de-Dôme. *
11 faut opposer ces deux pages de la vie de M. Trélat, pour mettre en pleine lumière les grands sentiments qui remplissaient cette âme profonde. 11 dit, en se présentant dans sa propre cause : « Messieurs les jurés, votre position et la mienne sont saintes; car nous sentons, vous sur votre banc, moi sur le mien, toute l'étendue des devoirs que nous avons à remplir. Il n'est qu'une situation oii il soit bien de la part d'un homme de se soumettre à l'homme, c'est celle où il comparaît devant ses juges. « Vous êtes mes juges, Messieurs; plus tard, je serai peut-être le vôtre. Aujourd'hui, moi devant vous; demain, vous devant moi. C'est là le jury que nous devons au courage de nos pères. Grâces leur soient rendues! Le jury, c'est l'imniatriculation dans nos lois de l'égalité sainte pour laquelle ils ont généreusement versé leur sang.
« Quatre fois j'ai comparu devant mes concitoyens, et quatre fois je me suis senti plein de reconnaissance et de religion pour la grande génération qui nous a valu le jury.
(I Heureux les accusés qui peuvent honorer les juges devant lesquels ils doivent paraîtrel Eh bien! moi, j'honore en vous l'institution qui vous envoie ici,
« Qui que vous soyez, quelles qu'aient pu être vos pensées d'hier, peu m'importe; il est des jours où l'homme vaut mieux. Aujourd'hui vous êtes jurés, vous valez mieux qu'hier; car il n'est pas possiljle que vous ne vous inspiriez point de tous les sentiments que réveillent en vous votre origine, la puissance dont vous êtes en ce moment revêtus et la conséquence de l'usage que vous allez en faire.
« Qu'on se garde bien de prendre ce langage pour celui delà caresse : les républicains ne la connaissent pas; mais ils sont plus religieux qu'on ne le pense, et s'ils attaquent vivement ce qu'ils croient digne de haine et de mépris, ils entourent de leur respect tout ce qui doit hâter la propagation de leurs principes régénérateurs. Le jury est une des institutions sur lesquelles ils veillent comme sur le feu sacré. Puisse-t-il, loin de céder aux atteintes qui le menacent, grandir et se développer chez nous assez pour que son appui ne manque à aucun genre d'injustice! »
Ainsi, Messieurs, le citoyen Ulysse Trélat allait semant partout la bonne semence. Toute occasion leur était bonne, à nos généreux devanciers, pour travailler à répandre leurs principes régénérateurs. Ils marchaient les yeux fixés sur leur idéal, sans compter ni avec leurs peines, ni avec leur liberté, ni avec leur vie.
Mais cet idéal, quel était-il? Je le demanderai encore à M. Trélat. Voici comment il parle de la ré[)u-
blique dans la touchante notice qu'il a consacrée ;\ son ami Achille Roche, dont il est bien juste de rappeler le nom dans cette solennité funèbre :
« Roche, dit-il, poui-suivait, dans l'organisation du gouvernement républicain, toutes les nobles et grandes conceptions, la plus libre application de toutes les facultés humaines, la vénération religieuse, le respect de la vieillesse, l'épuration des mœurs, l'instruction du peuple, l'émancipation des sciences, des arts, et du travail en général de conservation des monuments et la piété des tombeaux (1) ».
Eh quoi ! était-ce là l'idéal d'un homme vraiment politique? Ne serait-ce pas plutôt l'idéal d'un rêveur et d'un poète? Citoyens, en rendant à ces âmes généreuses des anciens temps du parti républicain les hommages que leur doit notre piété filiale, sachons nous élever à la hauteur de leurs inspirations. Ces morts héroïques ont bien lutté, et bien souffert. Qu'estce qui les soutenait dans leurs luttes? Leur foi civique; et cette foi leur a fait produire de véritables miracles de dévouement et de propagande. Honoronsla, cette foi généreuse et invincible. C'est elle qui dictait à Ulysse Trélat ces paroles admirables prononcées devant la cour des pairs, et qui sont le programme des républicains de cette époque :
« Personne n'est plus impatient que nous de substituer la paix qui conserve et répand la fécondité, à la guerre qui détruit et qui ruine; personne n'aspire avec plus d'ardeur à voir l'homme respecté par l'homme ; mais il faut bien pour cela qu'il se rende respectable; personne plus que nous ne voudrait voie la vieillesse honorée, les services publics obtenir la
1. Paris révolutionnaire. — Notice sur Acliille. Poche, par M. Ulysse Trélat, tome II.
ai.
gratitude qui leur est due, les fonctionnaires entourés de confiance et de vénération. C'est pour cela que nous vouions que la source du pouvoir s'épure. C'est pour cela que nous appelons de toutes nos forces le gouvernement du peuple, le seul qui soit en état de nous régénérer après cette pitoyable et suprême épreuve de la monarchie. Nos vœux et nos efforts ne resteront point stériles. »
Non, digne et vénéré concitoyen, vos vœux et vos efforts n'ont pas été stériles ; mais que la moisson a été longue à venir ! Vous avez été vaincu, et votre âme n'a pas été abattue; vous avez été vainqueur à votre tour, et vos convictions n'ont pas changé ; vous avez été accablé de nouveau, et vous vous êtes, comme au temps de votre vaillante jeunesse, montré supérieur à ces nouvelles injures de la fortune ; mais il est venu un jour où vos vœux et vos efforts ont porté leur fruits. Hélas ! après combien d'années de honte et de douleur, après quelles catastrophes, quelles ruines, quelles pertes dont nous restons inconsolables, et que votre patriotisme pleurait avec amertume dans le silence et la solitude de la vieillesse!
Heureusement que vous n'aviez pas donné toute votre intelligence à la politique: vous en aviez réservé une part pour la science. En 1837, au sortir des prisons de la monarchie, vous aviez été des premiers à vouloir que les républicains prissent le premier rang dans toutes les directions de l'esprit, dans toutes les branches de l'activité humaine. Vous vous êtes donné pour lot le soulagement de celle de nos infirmités qui est la plus redoutable et la plus accablante. C'est à vos confrères, à vos amis, à vos élèves qu'il appartient de dire tout le bien que vous avez fait et quelles traces vous avez laissées dans la science.
Pour moi. je n'ai pas voulu raconter ici toute voîrj
noble vie. J'ai seulement visé à vous remettre sous les yeux de ce parti que vous avez si bien servi et que vous n'avez pas cessé d'aimer. C'est vous qui avez fait tout ce discours, et nul langage n'était plus digne de vous que le vôtre.
Vous disiez, dans ce jour mémorable où vous vous êtes trouvé face à face avec l'ancien régime, où vous avez pris la contre-révolution au collet brodé de messieurs les pairs de toutes les monarchies pour la terrasser; vous disiez avec un accent qui, je le sens trop, ne se retrouve pas dans ma voix :
« La liberté a Dieu pour elle, c'est-à-dire cette force qui pousse le monde, qui éclaire la raison de l'homme et ne lui permet pas de reculer. Il faudra voir à qui restera la victoire, non demain, non aprèsdemain... que nous importe! non pour nous; que nous importe encore ! C'est l'espèce humaine qui nous occupe. Mais tout nous dit que le jour de la délivrance ne se fera pas longtemps attendre. li faudra voir à qui restera la victoire ! »
Eh bien ! nous voici sur le bord de votre tombeau. Semblables à ce serviteur fidèle à qui le vieux conventionnel, son maître, avait recommandé de venir sur sa fosse lui annoncer que les Bourbons étaient encore une fois chassés, nous venons vous dire que la victoire nous est restée, à nous qui défendons, à votre exemple, les principes de liberté, d'égalité et de fraternité auxquels vous aviez donné votre vie. Un jour de plus ajouté à votre grand âge, et vous assistiez au triomphe définitif de votre cause. Mais vous nous avez quittés, sans douter un seul jour de sa vérité et de sa justice, et vous nous laissez vos grandes paroles et vos grands exemples.
Honneur ù votre mémuiie, et vive la république
EUGÈNE GLERAY
Chers concitoyens, chers amis,
En nous retrouvant ensemble autour du monument qui dérobe à nos yeux la dépouille de l'ami toujours regretté que nous avons perdu l'année dernière, en ce jour de deuil nous nous sentons unis, non seulement par notre douleur qui dure encore, mais aussi par les hautes et fortifiantes pensées que toute une vie de combat, de sacrifices continuels et de dévouement jusqu'à la mort, doit inspirer à ceux qui ont connu, qui ont aimé Eugène Cléray.
Il est là! Nous le revoyons tel qu'il était pendant les dernières années de cette fiévreuse existence qui animait la nôtre et qu'il avait consacrée au bien public; il nous apparaît tel qu'il était avant que la terrible maladie qui l'a emporté ne l'eût abattu ; tel enfin que nous le gardons pieusement au fond de nos cœurs. Nous avions défié la mort d'effacer en nous l'image de
* Discours prononcé à rinaiiguration fia monument d'Eugène Cléray, mombro du conseil municipal de Paris, au cimetière du Pér.'-Lachaise, le r> juillet 1883.
ce généreux et de ce vaillant. Un artiste éminent, dont le talent a été inspiré par les souvenirs que Cléray lui avait laissés et soutenu par les conseils de l'affection la plus tendre et la plus dévouée qui fut jamais, nous a ildèlement rendu cette image si chère : elle a maintenant l'immortalilé du bronze; et tout ce que les hommes peuvent tenter pour disputer au temps qui détruit tout la mémoire des êtres qui ne sont plus, est à présent accompli pour celui-ci qui a si bien mérité notre reconnaissance. Cette œuvre est aussi bonne qu'elle est belle, nous pouvons nous en féliciter; elle durera plus que nous; elle témoignera, surtout après que nous aurons disparu à notre tour, de notre affliction et de notre gratitude. Que pourrions-nous, êtres faibles, malheureux et périssables que nous sommes, que pourrions-nous lui demander de plus? (Sensation.) Ce n'est pas moi, chers concitoyens, qui vous parlerai des différentes phases de la vie publique d'Eugène Cléray. Nous nous sommes partagé cette tâche, qui est du moins une consolation dans notre deuil, car, dans celte vie modeste mais Vàen remplie, il n'y a que des services à relever, des leçons à puiser et des exemples à suivre. Nos amis vous diront tout ce qui est à dire sur l'exilé et le transporté de 18i8, sur l'adjoint pendant le siège, sur le conseiller municipal, tnfin sur le fondateur et le président de ce comité républicain radical du troisième arrondissement, qui n'a pas cessé, depuis les anciens jours de la lutte contre l'empire jusqu'aux dernières élections républicaines, de tenir la tête de la démocratie parisienne par son esprit politique, sa fermeté, sa prudence, son dévouement éclairé à la république, son amour passionné de la France. Pour moi, je me contenterai de vous parler de l'homme, de son caractère si net, si Lranché, si loyal, si généreux, de cette haute nature morale qui
EUGENE CLÉRAY. 21\\
l'a placé à un rang supérieur et en quelque sorte à part, dans l'estime et l'affection de tous ceux qui l'ont approché.
Prenez-le dans ses commencements si humbles, si pénibles. Il n'était pas né à Paris, mais il y était venu de si bonne heure, que nul Parisien de race n'eût pu se distinguer de lui, et ne pas reconnaître en cet esprit alerte, primesautier, non pas sceptique mais railleur, en ce jugement sain, droit, à l'emporte-pièce, en ce courage toujours prêt et toujours ardent, en celte imagination hardie, en ce cœur passionné pour toutes les nobles causes, un véritable enfant de Paris, gai, vif, spirituel, né pour les grandes luttes, à la hauteur de toutes les difficultés et de tous les devoirs (Mouvement d'approbation).
Il fallait l'entendre raconter lui-même les années obscures et difficiles de son apprentissage dans :e quartier du Temple qu'il aimait tant, oii il a rendu tant de services, où il avait été récompensé par une juste popularité qu'un jour d'oubli et d'ingratitude n'a point abolie. Quand apparut la république dansles éclairs de Février, ainsi que chantait un poète dont il savait par cœur et redisait toutes les œuvres, Eugène Cléray avait vingt ans. La république, on peut le dire, fut la grande, l'unique passion de sa vie.
Un jour, il la crut menacée : il combattit pour elle; mais en combattant comme un soldat, pied à pied, il ne perdait pas de vue le grand idéal des républicains de son temps, l'affranchissement de ses frères, la liberté qu'il fallait fonder, l'égalité qu'il s'agissait de conquérir, la sainte et douce fraternité appelée à réconcilier dans une féconde union tous les enfants de la patrie. Ce noble idéal n'a pas cessé d'être au fond de la pensée et du cœur de Cléray. Jamais ses convictions n'ont varié ni fléchi. II était républicain parce
qu'il était patriote. La France était pour lui et à ses yeux au-dessus de tout. Les hasards de sa vie, les besoins de son commerce, une curiosité toujours en éveil, l'ont mené en bien des pays, et particulièrement dans les pays les plus renommés pour la liberté politique dont ils jouissent : toujours il est revenu de ces excursions plus épris, plus amoureux de la France, Comme il la sentait généreuse et dévouée à l'humanité, il la voulait forte et glorieuse. Quand il la vit, pendant les crises de l'année terrible, tomber de l'une de ces chutes qui seraient mortelles à tout autre peuple que le nôtre, il s'attacha à !a France vaincue, à la France à refaire et à rétablir par la république, avec une énergie où il dépensa tout ce qu'il avait de force d'âme et de résolution virile. Vous vous êtes demandé souvent, n'est-ce pas? d'où lui venaient ces emportements désespérés dans ses opinions, qui semblaient l'entraîner au delà des limites où sa nature si bonne et son noble cœur auraient dû le renfermer. Vous avez cherché le secret de ces ardeurs, de ces colères quelquefois terribles.
Amis, voici ce secret, qu'il m'a confié à diverses reprises : il tremblait que des fautes qu'il voyait et qu'il ne pouvait empêcher ne fissent du tort à la république, et ne l'empêchassent de s'affermir et de se fonder : il tremblait surtout à l'idée que la république étant encore une fois compromise, la France ne devînt incapable de se relever et de reprendre sa place à l'avantgarde de l'humanité, dont elle porte le flambeau. Ah ! mes concitoyens, quelle âme que Cléray! Quel feu dévorant ! quel amour de la patrie ! quelle foi dans la grandeur de ses destinées ! (Vive approbation.)
Comment était-il monté à ce haut degré de patriotisme et de vertu civique? Messieurs, je ne crois pas me tromper en vous disant que c'est p^r la voie du
EUGÈNE CLÉRAY. 377
travail, par le travail qui ne fait pas rien que d'enrichir celui qui s'y adonne, mais qui l'élève et l'éclairé, qui le place au-dessus de sa condition sociale. Il appartenait par son métier à cette catégorie d'ouvriers artistes qui, dans l'industrie, font l'article de Paris et qui, dans le monde du travail, constituent l'un des éléments les plus intéressants du prolétariat moderne. A son retour d'Afrique, sans perdre de temps il s'était mis à la tâche. Il montra bientôt qu'il pouvait compter parmi les premiers dans son art par son habileté manuelle, par son goût, par son esprit ingénieux et inventif.
Il faut, vous le savez mieux que moi, mes chers concitoyens, dans ces métiers divers auxquels vous vous livrez, il faut une intelligence vive et déliée unie à une grande indépendance de caractère. Eugène Cléray avait tout cela au plus haut degré.
On le vit bien à l'exposition universelle de 1867, où il étala des produits qui prouvèrent qu'il avait réussi à renouveler son industrie et où il refusa, non sans raison ni sans éclat, la récompense qui lui fut décernée par le jury, la trouvant, la jugeant lui-même au-dessous de celle qu'il avait méritée. Il fit voir ainsi qu'on ne mène point comme l'on veut tous ces ouvriers, tous ces petits patrons de l'industrie parisienne qui vivent dans leur famille en dehors des tutelles par trop tyranniques... Ainsi, pendant que son labeur quotidien lui procurait l'aisance, il s'élevait peu à peu dans l'échelle sociale, en démontrant par son exemple que le travail, l'édonomie, la bonne conduite, sont les meilleures et les plus sûres conditions du véritable affranchissement intellectuel. Car il est à remarquer, mes chers concitoyens, que plus il grandissait, plus il était porté et dévoué aux idées générales ; sa fortune ne fut pour lui qu'un moyen de plus de bien servir sa cause; il se donna de plus en plus complètement à la politique, à
mesure qu'il en comprit l'intérêt national. (Approbation.)
C'est par là, Messieurs, qu'il a si justement mérité la confiance de ses concitoyens. Pendant plus de vingt ans il a été consulté par eux comme un conseiller sûr et digne d'être écouté. Comment croire qu'il eût si longtemps soutenu un tel rôle, si ses conseils n'avaient pas été marqués au bon coin, au coin de la prudence, de la sagesse, du désintéressement; s'il n'avait pas parlé avec l'autorité que donnent l'expérience des hommes, la pratique des affaires, s'il n'avait pas eu cet inépuisable dévouement qui se traduit par toutes les formes du sacrifice? (Approbation.)
Mais c'est aussi par là qu'il a mérité de sortir de la foule, et d'avoir aujourd'hui sur la fosse qui renferme ses restes ce monument, avec ce bronze qui offre ses traits au respectueux souvenir de tous ceux qui passeront ici. C'est beaucoup pour un homme qu'un tel honneur. Cette inscription, qui rappelle que nous ne sommes pas en présence d'une décoration funéraire, imaginée par la fastueuse douleur d'une famille qui lire vanité de l'un de ses morts, mais que nous tous, les amis et les concitoyens d'Eugène Cléray, nous nous sommes groupés autour de sa digne et noble veuve pour honorer sa mémoire et la consacrer par une œuvre durable, cette inscription est le plus bel éloge que notre ami pût souhaiter. Il n'y a rien de mieux à dire que cette simple ligne, car c'est le monument qui parle ici. Messieurs; c'est cette pierre, c'est ce buste qui proclament que l'homme dont voici le tombeau, de petit, d'humble qu'il a été, s'est élevé par ses œuvres, par son caractère, par la hauteur habituelle de ses pensées et la noblesse de sa vie à la dignité d'homme public, et que tous ceux qui l'ont connu désirent perpétuer sa mémoire comme une force et comme
EUGÈNE CLÉRAY. 379
un exemple. Celui-ci était de la race des forts et des justes. Né dans le peuple, il a travaillé, combattu, pensé, vécu pour le peuple. C'est un de ceux que nous pouvons présenter comme un modèle. Dans la sphère modeste de son activité, il a été infatigable de dévouement, d'intelligence et de foi : c'est là, Messieurs, la vraie grandeur; et ce monument que tant d'autres pourront envier, nous avons bien fait de l'édifier. Il est digne de notre ami : ni trop simple ni trop ambitieux. Nous remercions du fond du cœur ceux de nos amis qui nous ont aidés à l'élever, l'architecte qui en a dessiné les lignes pures et correctes, le sculpteur qui nous a donné cette belle et vivante image, où nous aimerons à raviver nos pieux souvenirs d'amitié, en exaltant nos communes espérances. (Vive approbation.)
Il nous est particulièrement doux, mes chers concitoyens, de nous féliciter de l'heureux achèvement de cette œuvre, témoignage de notre affectueuse admiration pour Eugène Cléray, devant la femme dévouée qui a partagé sa vie, soutenu son courage, excité son ardeur, élevé son âme, adouci ses tristesses, et qui maintenant, de toute cette existence passée, n'a plus que l'éternelle douleur de l'avoir perdue. Il nous semble à tous que cette journée doit être pour son cœur une consolation, la seule qui puisse adoucir son chagrin. Sans doute elle n'oublie rien, puisque désormais sa seule joie ici-bas est de se souvenir; mais à voir ainsi, sur cette pierre qui n'est pas une pierre tombale, mais une pierre triomphale, celui qu'elle a tant aimé, celui dont elle porte si dignement le nom honoré, celui qui a résumé pour elle toutes les douceurs delà vie de famille unies aux périls, aux angoisses et aux grandeurs de la vie publique, celui qui a aujourd'hui toutes ses pensées comme il les a eues depuis le jour où ils se sont rencontrés dans la fière
pauvreté et à l'aube d'une existence toute dévouée au travail, au devoir, à l'honneur; oui, Madame, à voir ainsi Eugène Gléray, dans sa force, dans sa dignité d'homme de lutte et de dévouement, n'est-ce pas que vous vous redressez dans votre douleur pour être à la hauteur de celui que nous vénérons et que nous glorifions aujourd'hui? Conservez, ah ! conservez la mémoire de cette triste fête : ce sont là les pâles fleurs de votre deuil. (Vive et profonde émotion.)
Quant à moi, mes chers concitoyens, dont vous connaissez la sincère et profonde affection pour vous, je suis bien fier et bien heureux, au milieu de toutes mes tristesses, de vous avoir servi d'interprète. Vous savez mieux que personne tout ce que je devais à Eugène Cléray ; c'est lui qui m'a pris par la main pour m'amener au milieu de vous; mais vous savez aussi toute la fidélité que je garde à ses enseignements, à ses exemples, à sa mémoire. J'ose dire qu'il nous a indiqué la bonne voie : continuons à la suivre sans inquiétude, sans défaillance. Travaillons à fonder la république, et ne craignons pas de nous opposer, comme le faisait si courageusement, si intelligemment Gléray, à ceux qui ne font que l'ébranler par une politique d'émiettement et de dispersion des forces de la démocratie ; aimons la France, cette grande et noble France que les fils du peuple, du vrai peuple comme était Gléray, veulent forte et prospère pour le bien général des hommes. Par là. Messieurs, nous mériterons peut-être qu'un jour on vienne, dans ce Panthéon des gloires républicaines, redire noire nom, rappeler nos services et célébrer les vertus patriotiques qui font les hommes grands et les nations immortelles.
VICTOR GUIGHARD
Messieurs, mes chers collègues,
Après les paroles si émues, si touchantes prononcées du haut du fauteuil par M. le président Henri Brisson annonçant à la Chambre la grande perte qu'elle a faite en la personne de son vénérable doyen M. Victor Guichard, je n'ai plus à parler devant ce cercueil au nom de la représentation nationale si douloureusement atteinte par ce deuil imprévu. Avec la haute autorité qu'il tient de son caractère autant que de ses fonctions, M. le président de la Chambre a dit, dès le premier coup si cruel qui venait de nous frapper, tout ce qui était à dire de M. Guichard, le plus respectable et le plus respecté de nos collègues par l'âge et les services, et en même temps par le zèle, par l'activité, par l'ardeur au travail, l'un des plus jeunes et des plus décidés de tous les membres du Corps législatif de la France républicaine. Rien de plus
* Ce discours a été prononcé le 15 novembre 1884 à la gare de Lyon, au moment du départ pour Jouancy /Venue), du -«ercueil de M. Victor Guichard.
juste que ce court éloge d'une vie sans tache et digne d'être proposée en exemple à tous, et je me garderais d'y rien ajouter, si je n'avais à dire au parti que M. Guichard a aimé et servi pendant plus de soixante ans, tout ce que valait cet homme de bien si modeste, si dévoué, dont la noble et sincère abnégation s'est élevée jusqu'à la grandeur civique, et dont la mémoire ne doit pas périr, si nous savons garder le culte reconnaissant des hommes qui ont honoré notre cause par leurs mérites et leurs vertus, et qui, finalement, après bien des alternatives de succès et de revers, l'ont fait triompher.
M, Guichard a toujours été républicain : il l'était à vingt ans; il l'était à quatre-vingts. A vingt ans, il risquait sa liberté et sa vie dans les conspirations où la jeunesse d'alors cherchait les moyens de rendre la France à elle-même et de lever de nouveau sur le monde le glorieux étendard de la Révolution et de ses principes. A quatre-vingts ans, il usait les derniers restes de la généreuse flamme qui embrasait son cœur à recommander à son parti la prudente et sage conduite qu'il doit tenir, maintenant qu'il est vainqueur, s'il veut conserver le prix de sa victoire.
Il unissait ainsi la fermeté d'un jeune homme à la dignité d'un vieillard plein de jours et d'expérience. Il avait les cheveux blancs et le cœur chaud, si bien que Tonne pouvait croire que tant d'ardeur ne se refroidît point sous les glaces de l'âge, ni que tant de maturité se laissât encore échauffer par un si chevaleresque enthousiasme. C'est que M. Guichard était de la noble et forte race des anciens républicains. La nature l'avait comblé en lui accordant ces dons, précieux entre tous pour ceux qui sont prédestinés à la vie publique : l'esprit de sacrifice et l'amour du devoir. Mais son éducation première, sa vie de famille