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VICTOR GUICHARD

avait encore ajouté à ce qu'il tenait de la nature. Il a passé sa jeunesse au milieu des hommes les plus braves, les plus loyaux, les plus fiers que la France moderne ait connus. Ceux qui ont relevé le drapeau républicain après les malheurs déchaînés sur nous par le premier empire, après les hontes de la contre-révolution, avaient au plus haut degré l'amour de la patrie uni à l'amour de la justice. Les hauts faits de la France à travers l'Europe pour l'affranchissement du genre humain remplissaient leur âme du plus grandiose idéal. Pour eux, être républicain, c'était se ranger dans l'élite de l'humanité pour la servir, la libérer, et l'entraîner dans la voie du progrès sans limites. Ces hommes étaient à la fois soldats et apôtres. Ils étaient prêts à donner leur vie pour leur idée; mais, en même temps, ils tenaient leur âme à la hauteur des plus nobles enseignements de la philosophie. Leurs pères avaient été élevés par les grands instituteurs du dix-huitième siècle : ils avaient dans le sang et dans l'esprit la passion et la raison qui ont rais la France moderne hors de pair, dans le culte de la justice comme la recherche de toute vérité, et en avant de toutes les autres nations. Edgar Quinet disait, avant de mourir, comme pour se rendre témoignage, qu'il avait voulu faire de la France l'idéal de tous les peuples, Victor Guichard, né la même année que M. Quinet, pensait comme lui ; il a travaillé comme lui ; il a vécu, il est mort au service de la même cause : il a voulu le droit pour base, la liberté comme instrument, la lumière et la justice comme rayonnement et couronnement des sociétés humaines. Que son nom reste donc à jamais honoré parmi nous et nos enfants !

Et ne croyez pas, Messieurs, que j'exagère ni que ce soit trop hausser le ton que de parler ainsi, à propos

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d'un Iiuinme que la plupart de ceux qui l'ont connu n'ont vu que tout préoccupé de questions de chiffres et d'affaires intéressant le budget, l'agriculture et les autres sujets où il semble que lapbilosophie élevée dont je vousparle ne tienne qu'une médiocre place. Non, mes chers collègues, M. TictorGuichard était bien l'homme que je cherche à vous dépeindre. Prenez-le dans son cabinet, pendant les tristes années de la monarchie de Juillet ou du second empire, quand il n'est pas à la place qu'il doit occuper dans les assemblées de la nation. A quoi s'occupe-t-il ? Il écrit un Manuel de politique, afin de travailler pour sa part à l'éducation progressive de la démocratie; il écrit un ouvrage plein de science et de raison pour défendre la première de toutes les libertés, la Liberté dépenser, afin de combattre le vieil ennemi de l'esprit humain, le fanatisme et la superstition.

Mais ce n'est rien que cela, Messieurs. Il n'est pas besoin d'écrire pour agir, et la conduite d'un homme n'est pas toute dans les déclarations qu'il peut faire. Il y a sa vie, qui doit être consultée comme son principal témoin; il y a sa conduite de tous les jours; il y a ses relations d'amitié, de famille; en un mot, tout ce qui fait qu'un citoyen se distingue dans la pratique quotidienne de tous les devoirs. M. Guichard s'était lié au temps de sa jeunesse avec deux hommes qui de bonne heure avaient compris tout ce qu'il y avait en lui de bon, de rare, de vraiment élevé, puisqu'ils l'ont associé à leur propre vie. Je citerai leurs noms parce qu'ils nous appartiennent : l'un fut Jean- Jacques Dubochet, qui était l'ami de Godefroy Cavaignac. N'est-ce pas tout dire à ceux qui savent ce qu'a été ce noble républicain, simple et grande nature, incapable de mal placer ses sentiments? L'autre fut Vincent Dubochet, qui devait parvenir à une vieillesse

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longue et honorée, homme plein de sens, d'un jugement à toute épreuve, d'une capacité hors ligne et n"une expérience en afTaires si consommée, que M. Thiers lui-même ne dédaignait pas de recourir à ses conseils. M. Guichard épousa la sœur de Jean- Jacques Dubochet. Ce que fut pour lui cette compagne, nul ne pourrait le dire, que ses enfants; mais le deuil grave, silencieux que notre respectable collègue portait depuis douze ans au fond de son cœur laissait deviner à ceux qui n'avaient pas connu M"*" Victor Guichard toute l'étendue d'une telle perte pour son mari inconsolable. Tous deux avaient aimé ensemble la justice, tous deux avaient pratiqué ensemble les devoirs de la fraternité civique et sociale. Une brusque séparation, survenue deux ans après les malheurs de la patrie, aurait pu porter à M. Guichard un coup fatal, s'il n'y avait pas eu la république à fonder, à défendre, à fortifier. Il se donna tout entier et plus que jamais à nous ses jeunes amis, qui aimions à l'entourer d'affection et de respect. Lui-même, il se sentait affermi dans sa vieillesse chancelante par une amitié qui lui était chère entre toutes. Il l'a perdue, hélas ! avant l'heure. Vous vous souvenez, mes chers collègues, des plaintes touchantes qu'il fit entendre, comme président d'âge, quelques jours après la mort de notre Gambetta. Il le pleura comme s'il eiit été son fils.

Tel était cet homme, Messieurs; tel était ce républicain. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? d'avoir cherché à vous le faire connaître tel que je le connaissais moi-même. Mais avant de nous séparer de lui pour toujours, je veux qu'il vous parle encore.

Écoutez ce qu'il vous disait, au commencement de cette année, à la reprise de nos travaux :

« Il existe encore quelques vieillards, attardés dans

ce monde, auxquels il a été donné, aux jours de leur jeunesse, de se rencontrer sous le même drapeau avec des hommes ayant pris une part active aux grandes luttes de notre Révolution.

« Ces hommes, sincères républicains, procédant du même principe, poursuivant le même but avec le même dévouement, s'étaient cependant, au milieu de la tourmente, méconnus, calomniés, proscrits les uns les autres; plus tard, réconciliés dans l'adversité, ils se rendaient réciproquement justice et déploraient leurs haines si fatales à leur cause. Ils avaient cessé de se haïr, mais non pas d'aimer la république.

« Attachés à son culte, alors même que notre cause semblait à jamais perdue, pleins de foi dans son triomphe, ils disaient aux jeunes : « Vous aussi, vous verrez la république ; elle est désormais dans les veines de la France; vous verrez la république, et gardezvous d'oublier que si elle devait encore succomber, ce ne serait pas sous les efforts de ses ennemis, mais par la faute des républicains, condamnés fatalement à l'impuissance quand ils se divisent.

« Messieurs, profitons de l'exemple de nos pères ! »

Chers collègues, c'est la voix des anciens qui vient de sortir de ce cercueil. Puisse-t-elle être entendue ! Le respect, un respect religieux, m'interdit de prolonger ce discours.

Adieu, Guichard; adieu cher et vénéré collègue. Vous êtes de ceux que l'on n'oublie pas. Vos conseils resteront dans nos esprits, comme voire mémoire dans nos cœurs 1

XXXV li

M. Emile Littré, membre de l'Institut, sénateur inamovible, était un des bommes les plus laborieux et les plus savants de notre nation et de notre siècle, et l'on peut dire qu'il a travaillé jusqu'au complet épuisement de ses forces pour continuer à s'instruire. Sa longue vie, toute consacrée à la science, n'a pas connu le repos volontaire. Il se délassait d'un labeur opiniâtre et difficile par un autre labeur souvent plus aride et plus dur que le premier. C'est ainsi qu'il apu, grâce à un savoir vraiment encyclopédique, toucher à tant de sujets divers, histoire, langues, physiologie, médecine, érudition, et laisser dans tous les domaines de l'activité intellectuelle des marques admirables du plus rare talent d'exposition au service des idées les plus élevées et les plus fécondes. Si l'on ajoute à ces mérites supérieurs dans l'ordre de la pensée, une vie honorée et sans tache, une fidélité inébranlable aux convictions républicaines de sa jeunesse, la pratique de la bienfaisance privée et l'amour ardent du bien public, l'exemple du dévouement au devoir et la foi au progrès de la lumière et de la justice parmi

les hommes, on comprendra l'étendue de la perte qu'ont faite les lettres et les sciences, la république et la France, en la personne de cet homme illustre que l'Europe enviait à notre pays.

M. Littré avait dépassé quatre-vingts ans, étant né à Paris le 1" février 1801. Sa première éducation avait été faite par son père, Michel-François Littré, d'Avranches, modeste employé des droits-réunis sous l'empire, homme de forte instruction et de sérieux caractère, qui donna des leçons de philologie, de littérature et d'histoire non seulement à ses deux fils, mais à deux autres jeunes hommes, Eugène Burnouf et M. Barthélémy Saint-Hilaire, appelés tous les deux à marquer, quoique d'un mérite fort inégal, leur nom dans l'érudilion et dans les hautes études.

La Politi'/ue d'Aristote, traduite par M. Barthélémy Saint-Hilaire, est dédiée à M. Littré père. On voit dans cette dédicace que M. Littré père, d'Avranches, est qualifié d'homme d'une inaltérable droiture, de patriote sincère et constant, qui a cru et travaillé sa vie entière aux progrès de la liberté, d'érudit et de philologue distingué, l'un des plus anciens membres de la Société asiatique de Paris. Cela suffit pour montrer quel homme était l'ancien collaborateur du Journal des hommes libres, et quelle éducation il donnait à ses jeunes disciples. M. Emile Littré conserva toujours un souvenir attendri et reconnaissant de ce premier maître, de ce père qui avait formé ses enfants sur son modèle.

En 1870, pendant la guerre de la Défense nationale, déj;\ vieux, mais voulant payer sa dette à la patrie, M. Littré offrit ses services à la délégation de Tours

et de Bordeaux, et M. Gambetta les réclama, en appelant l'illustre érudit à occuper la chaire d'histoire à l'Ecole polytechnique, dont les cours venaient d'être rouverts en province, loin de Paris assiégé. Pour le décider, le ministre de l'intérieur et de la guerre n'eut qu'à rappeler à M. Littré la mémoire républicaine de son père. Il accourut du fond de la Bretagne et se mit à la tâche, tout fier de l'hommage qui avait été rendu à celui qu'il a toujours considéré comme le premier éducateur qu'il eût connu dans la forte et glorieuse génération des hommes de 1789,

Après l'éducation de la maison paternelle vint celle du lycée Louis-le-Grand. M, Littré y fît les plus solides et les plus brillantes études. Il se nourrit sur tout de la poésie et de la philosophie des anciens. Ceux qui lisent et relisent les divers écrits qu'il a disséminés dans tous les recueils, revues, journaux, de-, puis cinquante ans, et qu'il a fini par réunir, ces dernières années, en un corps d'ouvrage sous divers titres, savent avec quelle justesse, quel art, quelle émotion M. Littré fait appel aux citations des écrivains antiques pour traduire sa propre pensée avec plus de force et plus d'éclat. On sent au fond de cette intelligence un trésor inépuisable de science et de doctrine, qui a été amassé de bonne heure et qui n'a cessé de s'enrichir par la lecture des modernes, par l'élude approfondie des littératures et de l'histoire, et une incessante méditation personnelle

M. Littré, esprit si orné, se sentait attiré par l'étude de la médecine. Il prit toutes ses inscriptions, passa ses examens, fut admis à l'internat des hôpitaux, mais ne fut jamais reçu docteur. La mort de son père in-

terroinpit sa carrière professionnelle ; mais il ne cessa pas d'étudier la médecine à l'amphithéâtre, au laboratoire, à l'hôpital. Le corps médical français le considérait avec raison comme un des maîtres, comme un des princes de la science. Il était membre de l'Académie de médecine sans être médecin. Sa traduction et son commentaire des Œuvres d'Bippocraie, la refonte complète du Dictionnaire de ISysten, à laquelle il s'est livré en compagnie et avec la savante collaboration de M. Charles Robin, l'autorisaient largement à parler un jour, en réponse à des adversaires qui osaient l'attaquer et le reprendre sur son défaut de titres, du rang et de la position qu'il occupait dans la science et qui lui permettaient de défendre ses définitions, partout oii elles seraient contestées avec quelque compétence. M. Littré a aimé passionnément la médecine et il en a parlé magnifiquement, « C'est, ditil quelque part, moralement et intellectuellement une bonne école, sévère et rude, mais fortifiante moralement ; je ne dirai pas que c'est un office secourable, car secourable aussi est l'office du paysan qui laboure le sol, du maçon qui taille la pierre, du forgeron qui bat le fer, et de tous les coopérateurs sociaux ; mais je dirai que, perpétuel témoin des souffrances et de la mort, elle inspire une profonde pitié pour la condition humaine. Intellectuellement, il est bon d'avoir vu l'amphithéâtre et l'hôpital, et de savoir par quel procédé organique la maladie se produit dans le corps vivant, quels troubles elle y cause et comment elle vient à la guérison ou à la mort. )>

On peut déjà juger du caractère essentiellement philosophique des études médicales de M. Littré. Ce n'est pas l'art de guérir, c'est la science de la vie et de la mort qui le préoccupait. Mais son âme sympathique était ouverte à tous les nobles sentiments, en parti-

EMILE LITTRÉ. ^Oi

ciilier au sentiment douloureux de l'impuissance de l'homme devant les arrêts impitoyables de la nature. « J'ai éprouvé, pour ma part, dit-il ailleurs, combien la médecine peut causer d'angoisses, quand, dans un cas grave où il va de la vie et de la mort, l'incertitude du diagnostic ou du traitement et là crainte de s'être trompé suscitent de cuisants regrets qui ressemblent à des remords. 11 n'y a point de parité entre la responsabilité du médecin et son pouvoir ; l'une est grande, et l'autre est petit; et c'est justement à cause des limites oij ce pouvoir est resserré, que, bien qu'il soit facile, trop facile d'en laisser perdre une parcelle, la moindre parcelle perdue cause une poignante anxiété. »

Tout en étudiant sans relâche, M. Littré ne négli-' geait pas ses devoirs civiques. Fermement attaché à la Révolution française, il combattait pour ses principes en brave soldat qu'il était. En juillet 1830, il fit le coup de feu, comme un simple garde national, dans la Cité et sur les quais. C'est dans sa maison que fut transporté le corps de son ami Georges Farcy, tué glorieusement dans la cour du Carrousel. Il accompagnait ce triste convoi, en compagnie de M. Hachette, qui a édité depuis le célèbre Dictionnaire français de M. Littré. On voit que la collaboration de l'auteur et de l'éditeur de cette vaste publication date d'aussi loin que leur amitié. M. Littré était républicain. Il entra au National, dont Armand Carrel était le rédacteur en chef, et il n'y fut d'abord que simple traducteur des journaux étrangers, travaillant sur le coin d'une table, modestement, comme pour gagner non la célébrité politique à laquelle il n'a jamais beaucoup tenu, mais le pain quotidien de sa mère et de son frère. Un jour il donna

en Variétés un article sur la Philosophie naturelle qui frappa vivement Armand Carrel et qui lira son auteur de l'obscurité où il aimait à se tenir. « Vous ne pouvez rester là où vous êtes, lui dit le grand journaliste républicain; vous êtes des premiers parmi nous », Comment Carrel n'aurait-il pas été frappé de la beauté, du mérite solide et éclatant d'un article qui se termine par ces lignes éloquentes ?

« A ceux qui aiment à trouver partout la pensée sous la matière, le beau sous l'utile, et la magnificence de la vérité à côté des intérêts de la vie, je dirai que la science a, comme la poésie, sa splendeur qui ravit les intelligences, et que lorsqu'on arrive à pénétrer quelques-unes des lois si simples et si grandes qui régissent les corps, à percevoir en esprit les rapides mouvements des globes célestes, à suivre les éternelles transformations de la matière, océan d'où tout sort et où tout rentre, enfin à considérer d'un œil calme et sérieux

Ce train toujours égal dont marche l'univers,

suivant l'expression de Lafontaine, on éprouve quelqu'un de ces indéfinissables sentiments qui viennent assaillir l'âme de celui qui, assis au bord de la mer, demeure absorbé dans la contemplation de l'immense et mobile scène déroulée à ses pieds. »

C'est là le grand caractère du baut talent de M. Littré : il est savant, et il fait admirer la science qu'il répand autour de lui. Quelque aride, quelque technique que soit le détail des découvertes qu'il expose et des observations qu'il présente, il sait, en élevant par degrés l'intelligence de son lecteur, l'amener vers les sommets sublimes où naissent les vives et fortes émotions. « Telle est la contemplation infinie, dit-il ; elle anéantit l'esprit et le ravit, confondant ainsi dans son immeu-

site la sévérité suprême et la suprême beauté. Elle est sérieuse, fière et sereine. Au contraire de ces douceurs où, suivant le dire du poète, s'allie quelque chose d'amer qui f^ause une angoisse même au sein des fleurs, elle engendre un frémissement sublime au contact de l'individualité et de l'univers; et, pour tout dire, elle a, d'une même inspiration, agrandi la poésie et la raison, faisant ainsi rayonner d'un meilleur éclat les deux splendeurs de l'esprit humain : le beau et le vrai. » On se tromperait en pensant que ces magnifiques élans de spiritualité (s'il nous est permis de nous servir de ce terme) fussent en opposition avec les conclusions précises, sévères, rigoureuses, de la science positive. M. Littré n'a jamais cessé d'être savant, comme on doit l'être, en se tenant au plus près de l'observation exacte des laits et de la constatation des lois constantes qui président à leur enchaînement. On n'a qu'à prendre la Préface admirable qu'il a mise au devant de sa traduction de la Vio de Jésus, du docteur Strauss, pour se convaincre de son profond respect de la science, comme de son aversion pour tout ce qui ressemble au surnaturel et au miracle. Il y a là des pages qui resteront classiques sur le miracle et sur la permanence implacable des lois natarelles, et tous ses écrits témoignent d'ailleurs que M. Littré, à aucune époque de sa vie, ne tomba dans les écarts de la métaphysique transcendante.

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Toutefois, à s'en tenir à ses propres déclarations, le grand événement de son existence de philosophe fut la lecture, l'étude sans cesse reprise et de plus en plus approfondie du grand ouvrage de M. Auguste Comte, le Cours de p/nlosophie positive.

« C'est en 1840 que je connus M. Comte, écrit M. Littré. Un ami commun me prêta le Système de philosophie positive. M. Comte, apprenant que je lisais son livre, m'en envoya un exemplaire. Tel fut le commencement de notre liaison. M. Comte ne s'était pas trompé dans l'avance qu'il me faisait. Son livre me subjugua. Une lutte s'établit dans mon esprit entre mes anciennes opinions et les nouvelles. Celles-ci triomphèrent d'autant plus sûrement que, me montrant que mon passé n'était qu'un stage, elles produisaient non pas rupture et contradiction, mais extension et développement. Je devins dès lors le disciple de la philosophie positive, et je le suis resté, sans autres changements que ceux que me commandait l'effort incessant de poursuivre, à travers d'autres travaux d'ailleurs obligatoires, les rectifications et les agrandissements qu'elle comporte.

«Aujourd'hui, il y a plus de vingt ans que je suis sectateur de cette philosophie ; la confiance qu'elle mïnspire et qui fut au prix de longues méditations et de plus d'une reprise, n'a jamais reçu de démentis. Deux ordres d'épreuves ont été par moi mis en œuvre pour me préserver des illusions et des préjugés : d'abord l'usage que j'ai fait constamment de celte philosophie, puis la sanction que le cours des choses lui a apportée. Je m'en suis constamment servi comme d'une sorte d'outil qui me trace les linéaments, l'origine et l'aboutissement de chaque question, et me préserve du danger de me contredire, cette plaie des esprits d'aujourd'hui; elle suffit à tout, ne me trompe jamais et m'éclaire toujours. Le cours des choses ne lui est pas moins favorable que l'épreuve individuelle : non seulement il ne la contredit pas, mais encore tout ce qui advient en science ou en politique lui prépare quelque nouvel appui mental ou social. »

Il semble impossible de faire acte d'adhésion plus complète à une doctrine. Et, de fait, il n'est point de livre, point d'article de M. Littré, qui ne renferme l'expression de cette adhésion qu'il n'a jamais reniée. Il a été subjugué, comme il le dit lui-même. Il s'est déclaré disciple, et jusque dans les derniers temps, à l'époque où fut publiée la deuxième édition du Coui^s de philosophie positive, il a voulu se dire disciple. Cette édition nouvelle, depuis longtemps attendue par le public studieux, porte en tête une préface qui est intitulée Préface d'un disciple. M. Littré semblait tenir à cette appellation.

Mais ce n'est pas là le signalé service rendu par M. Littré à la doctrine philosophique d'Auguste Comte. Le vrai service, ce sont les articles qu'il publia dans le National, en 1844, qui ont été souvent réimprimés depuis sous diverses formes, et qui véritablement ont fait connaître la philosophie positive au grand public, non seulement en France, mais à l'étranger. « En 1844, dit M, Littré, depuis plusieurs années, le livre fondamental de M. Comte avait trouvé hors de France des appréciateurs publics ; mais au moment où mes articles parurent dans le National, il n'en avait pas encore trouvé en France. Ces articles ne passèrent pas tout à fait inaperçus : d'abord ils eurent l'avantage de causer à M. Comte une satisfaction bien méritée de cet homme qui sacrifiait tout à son idée et à ses travaux; puis ils contribuèrent, dans une mesure que je n'exagère pas, mais qui fut pourtant réelle, à oiTrir un point de réunion aux esprits qui, curieux de science et de philosophie, cherchaientàles allier sans pouvoiryréussir.»

Tel est bien, en effet, le caractère du service que M. Littré a rendu à la philosophie positive ; il l'a fait connaître, il l'a vulgarisée, il l'a présentée et fait accepter aux esprits curieux de science et de philo-

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Sophie. Le concours que M. Littré prêta fut d'un prix inestimable, et les articles du National, que Ton peut relire encore avec instruction et profit, continuent ce concours qui n'est pas près de finir. Que M. Littré ait été l'interprète plus ou moins fidèle du puissant esprit qu'il appelait son maître, il y a là-dessus à discuter, puisque, dans l'école de M. Comte, cela se discute avec une incroyable passion ; ce qui est certain, c'est que, pour un grand nombre d'intelligences, M. Littré a été le véritable truchement d'Auguste Comte, qui n'aurait été ni lu ni compris, qui serait peut-être resté inconnu même, si le littérateur, le futur académicien, Emile Littré, ne s'était pas donné la peine de traduire en langue vulgaire les conceptions fondamentales de la philosophie positive. De plus il faut dire que ce n'était pas rien que l'adhésion publique d'un homme comme M. Littré, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, membre de l'Académie de médecine, traducteur d'Hippocrate et de Strauss, éruditquaUfié, philosophe éminent, versé dans toutes les sciences. Les corps savants, les académies, furent stupéfaits et bouleversés. On considéra cette adhésion comme une désertion. La philosophie, la science officielle, furent bien près d'excommunier cet audacieux novateur qui osait dire tout haut qu'il avait trouvé pour son esprit satisfaction et repos dans les billevesées d'un homme que l'on tenait pour un pauvre insensé.

M. Littré fit plus que de résister aux criailleries de ses amis ; il s'engagea à la suite de M. Auguste Comte et le suivit jusqu'au bout de ses doctrines, même religieuses. Depuis 183G, il travaillait à son grand Diction-

naire, à son Histoire de la langue française; et ces œuvres de longue haleine, faites pour servir de tâciie à toute une compagnie savante, à tout un cloître de bénédictins, ne suffisaient pas à défrayer son activité. Survint la Révolution de 1848, qui proclama la République. Elle ne réussit pas à distraire M. Littré de ses recherches et de ses études sociologiques. 11 marchait derrière M. Comte sans broncher. On le trouve mêlé à toutes les entreprises de la petite école positiviste. Il reprend sa plume dans le National, pour commenter au jour le jour les événements qui se succèdent avec une vertigineuse rapidité, et pour appliquer à leui jugement les vues du fondateur. Il est de ceux qui réclament la dictature des grandes villes, de Paris sur le reste de la France, l'abolition du Concordat, la séparation de l'Église et de l'État afin de préparer la constitution d'un nouveau pouvoir spirituel, l'abolition de l'Université et la liberté complète, absolue, de l'enseignement en vue de favoriser la propagation de la nouvelle doctrine, l'abolition des armées permanentes pour inaugurer le règne pacifique de l'industrie et de la banque, suivant la conception du maître. Toutes les erreurs politiques et sociales de M. Auguste Comte — si ce sont là des erreurs, — M. Littré les a partagées en pleine connaissance de cause. En 1830, il était dans toute la maturité de son esprit ; il ne pouvait prétexter d'ignorance. On sait comment les faits répondirent brutalement à toutes les vues sociologiques de M. Comte. Le coup d'État survint. M. Littré ouvrit-il les yeux à la réalité, à ce moment? On ne voit pas qu'il l'ait précisément choisi pour se séparer de son maître ; mais le guet-apens de Décembre, la violation du serment, lui causèrent une impression ineffaçable, une douleur qu'il emporte avec lui au tombeau ; il crut la France perdue.

Bientôt il quitta M. Auguste Comte, qui lui contesta le mérite d'avoir contribué à répandre des premiers la doctrine positive. Sans la renier dans ses fondements philosophiques, il la reprit en sousœuvre, déclara qu'il avait erré à la suite du fondateur, et que si le fondateur avait erré, c'est qu'à son insu il avait lui-même abandonné la méthode objective pour se jeter dans les voies d'un subjectivisrae extravagant. Cette crise intellectuelle dut coûter beaucoup à M. Liltré. Mais il mit autant de passion à combattre ses anciennes opinions qu'il avait mis de soumission à les accepter sur la foi de M. Comte. A la mort de celui-ci, le « disciple » se trouva engagé de concert avec la veuve du fondateur dans une véritable lutte judiciaire : les dissentiments s'aggravèrent et devinrent irréparables.

Cette querelle ne peut être jugée que par ceux qui attachent aux destinées religieuses du positivisme l'importance que lui reconnaissent ses sectateurs. Encore une fois, M. Littré ne pouvait expliquer qu'avec des difficultés extrêmes l'erreur où il s'était laissé glisser à l'âge de cinquante ans, et ce ne sont pas les procès qu'il a faits aux exécuteurs testamentaires de M. Comte, aux dépositaires fidèles de sa pensée dernière, qui rachèteront jamais la palinodie qu'il s'est cru obligé de chanter dès le lendemain de sa mort. Peu à peu M. Littré en venait à discuter les points fondamentaux de la doctrine philosophique de M. Comte, tout en persistant à se dire son héritier et son continuateur, et tout en multipliant les écrits pour répandre les vues et les théories de son maître.

Mais l'heure était venue pour lui où il allait mettre enfin au jour son œuvre capitale, celle qui assure à

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son nom la gloire un peu efTacée, mais durable, qui couronne les œuvres d'érudition. L'apparition du Dictionnaire de la langue française fut un événement dans le monde savant. Nul travail de cette ampleur, de cette force, de cette clarté, n'avait encore paru sur une langue dans aucune langue. Ce fut un cri universel d'admiration. Sans cesse défaits, les dictionnaires sont toujours à refaire. Celui de Littré vieillira comme les autres, comme notre langue elle-même, dont il est l'inventaire descriptif le plus complet, le plus patient, le plus riche, le plus merveilleux. Ce qui ne vieillira pas, c'est l'esprit, la méthode de cet incomparable livre. Quoi qu'il arrive, on sera forcé d'y revenir pour l'imiter, pour le copier. On ne fera plus d'autre dictionnaire français ; on refera celui de M. Littré, sur le plan fourni par M. Littré, tant ce plan est d'une logique rigoureuse et s'impose à l'esprit avec l'évidence ett la force de la nécessité.

L'Académie française songea à s'adjoindre un tel linguiste, l'auteur d'une œuvre vraiment nationale Rien ne manquait à la gloire philologique de M. Littré ; il manquait à celle de l'Académie. M. Dupanloup, évêque d'Orléans, n'en jugea pas ainsi. Il décréta M. Littré d'athéisme et réussit à lui fermer les portes de la docte mais très dévote compagnie pendant sept ans. A la fin, l'Académie se sentit couverte de ridicule. Elle ouvrit ses rangs à M. Littré, en l'appelant à succéder à l'illustre Villemain. M. Dupanloup sortit par une porte, quand M. Littré entrait par l'autre : ce fut là le seul incident de la vie académique du grand philologue, dont les lettres françaises s'honoraient à si juste titre devantl'étranger.

VU

Pendant la guerre néfaste de 1870, M. Littré enseigna l'histoire. Il n'a fait qu'une leçon; mais cette

leçon suffit pour inspirer le regret qu'un tel cours n'ait pas été professé, dans son ensemble et dans ses parties, par un tel professeur. Le plan de ce cours existe. Il reste à souhaiter qu'il se trouve quelque savant érudit, historien et philosophe, pour l'exécuter. De cette leçon, il ne faut retenir, pour le moment, que ce court passage oùl'éminent maître, embrassant d'un seul regard tout le siècle avec lequel il était né, disait :

« Des trois générations qui sont en présence, les vieillards, les hommes faits et les jeunes gens, la première, à laquelle j'appartiens et qui va bientôt disparaître de la scène des vivants, a payé sa dette, ayant cicatrisé les plaies de la France et l'ayant remise au rang des nations les plus libres et les plus prospères. La seconde, en versant présentement son sang sur tous les champs de bataille et en soutenant bravement dans les plus funestes circonstances une lutte acharnée, rachète les défaillances qui ont permis à l'Empire de nous précipiter dans l'abîme. La troisième, celle à laquelle vous appartenez, aura à faire ce que nous avons fait, nous, les vieillards, c'est-à-dire rendre de nouveau la France libre, grande, généreuse. A cette tâche qui vous échoit, préparez-vous, autant que le permettent la préoccupation et la douleur de chacun, par le travail et par l'étude. »

Ainsi s'explique toute la politique suivie de fait par M. Littré à l'Assemblée nationale d'abord, au Sénat ensuite. 11 voulait avant tout fonder la République, et, pour assurer ses fondements, il ne croyait pas que l'on pût être jamais trop conservateur. Trop souvent, il confondit l'inertie, la réaction même avec la vraie conservation, qui ne conçoit l'ordre véritable que dans le progrès et par le progrès. Il se montrait timoré avec excès, à tel point que les ennemis acharnés de la République se servaient des arguments qu'il leur fournis-

sait en ses articles contre les républicains et leur aclion quotidienne dans le pays. Pour dire toute la vérité, M. Littré, qui honorait si grandement le parti républicain dont il a toujours été membre, n'était pas h sa place dans la politique militante. Il était sénateur inamovible, rien de mieux; car une assemblée comme le Sénat doit être composée de l'élite pensante de la nation, mais trop souvent les observations critiques de M Littré sur la politique courante se ressentaient des alarmes que lui causait le moindre mouvement : il avait si peur de perdre la République, qu'il l'aurait volontiers condamnée à l'immobilité I Ses avis n'étaient pas toujours sages, pas plus que ses votes n'étaient irréprochables. Au conseil municipal de Paris, il vota un jour pour les congréganisles, dont certes il était loin de partager et de favoriser les doctrines et l'enseignement.

Mais ce ne sont là que des incidents dans cette iongue et glorieuse carrière. Il faut prendre M. Littré dans ses écrits, dans ses ouvrages, dans ses efforts pour répandre la science; il faut l'étudier dans les livres où il a déposé ses méditations et ses vues sur la littérature, l'histoire et les sociétés humaines. On lui a contesté les qualités d'un grand écrivain, sans doute parce qu'il n'écrivait pas à la mode du jour ; mais ce style, jeté parfois dans un moule archaïque, n'en brille pas moins par la propriété des termes, la solidité, la justesse, la trempe ferme et résistante ; et ce qui est encore plus admirable, c'est que ce style sert de vêtement riche et ample à des pensées toujours judicieuses et graves, et de la plus haute portée.

Tout son savoir, tous ses talents, M. Littré les avait donnés à son pays, à son parti, à sa philosophie : jus-

qu'au dernier jour il a été tourmenté par le désir du bien parmi les hommes. Il croyait au progrès par la réforme sociale ; il était, sous ce rapport, de son temps et de sa génération.

En somme, il a bien mérité que M. Gambetta, le fêtant avec ses amis dans un banquet qu'on lui offrait à l'occasion de l'achèvement du Dictionnaire, lui adressât ces belles paroles, qui peuvent être déposées comme une couronne sur son cercueil :

« C'est par la vulgarisation de la méthode fondamentale de la doctrine positive qu'on pourra arriver à remettre la civilisation occidentale à son vrai rang, sur sa véritable base... C'est grâce à cette méthode qu'on ne poursuivra désormais le progrès que par l'éducation systématique et rationnelle des peuples de notre continent.

« Ce n'est pas le but de notre vie, à nous, de la consacrer à la recherche scientifique des faits que vous observez et analysez; nous ne sommes que les interprètes modestes, souvent incomplets, de votre pensée, de la doctrine que vous avez mission de féconder et dontnous nous honorons d'être les serviteurs libres et dévoués.

« Mais il viendra certainement un jour oii la politique, ramenée à son véritable rôle, ayant cessé d'être la ressource des habiles et des intrigants, renonçant aux manœuvres déloyales et perfides, à l'esprit de corruption, à toute cette stratégie de dissimulation et de subterfuge, deviendra ce qu'elle doit être : une science morale... où elle s'imposera aussi bien aux consciences qu'aux esprits et dictera les règles du droit des sociétés humaines.

« Ce jour-là, votre philosophie — la nôtre — aura vaincu, et votre nom sera honoré parmi les hommes. »

Juiu isso.

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