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XII AVANT-PROPOS

tout ce que nous avons vu depuis qu'il n'est plus. Cette cause est celle de la démocratie, et c'est la démocratie elle-même qui se chargera de dire quelque jour que Gambetta était entré dans la vraie voie, quand il avait indiqué la discussion libre, l'éducation universelle, la et science en un mot, comme le seul fondement solide durable des institutions républicaines. Gambetta, cette âme plébéienne, aimait à s'élever sur les hauteurs pour y attirer e peuple avec lui. Sa confiance dans son parti et dans la France étaient sans bornes : c'est par là qu'il exerçait sur le peuple une action que nul n'a retrouvée. Il ne croyait pas que la science et la sagesse fussent réservées aux aristocraties, aux petites élites. Il était convaincu, au contraire, qu'un jour viendrait où elles pénétreraient de leur lumière les couches inférieures de la grande démocratie humaine.

Puisse cet humble livre, qui a son destin, y contribuer pour sa faible part!

E. Spuller

"5ombernoii, 1" mai 1886.

rn

La vie de J. Michelet est tout entière dans ses ouvrages. C'est là qu'il faut l'étudier. C'est là que l'on apprend à connaître cette haute intelligence, éclairée par une si vaste érudition, qui le place parmi les plus grands maîtres de l'histoire, dans tous les temps et chez tous les peuples ; à aimer ce grand cœur qui, après avoir inspiré et soutenu l'auteur de tant d'œuvres impérissables, lui assigne un rang si élevé parmi les apôtres de la justice et du progrès dans l'humanité. A part son enseignement public au Collège de France et les incidents tumultueux qui, à deux reprises différentes, en 1843 et en 1851 amenèrent la suppression et la fermeture de son cours; à part la muette protestation qu'il éleva contre le crime triomphant du 2 décembre en refusant le serment, on ne trouve rien à signaler dans la vie de M. Michelet que la série continue de ses chefs-d'œuvre. Sa longue existence s'est écoulée dans l'étude et dans le travail, et, pour raconter son histoire, il suffit de raconter celle de ses livres.

E. Spuller. l

M. Michelet était né pour être écrivain. Il vit le jour à Paris, en 1798, dans le chœur d'une église de religieuses occupée alors par l'imprimerie de son père. « Occupée, dit-il quelque part, mais non profanée ; qu'est-ce que la presse, au temps moderne, sinon l'arche sainte? » Sa première enfance fut donnée aux travaux manuels du métier de tj'pographe ; ses premières souffrances, sa pauvreté étroite, ses longues veilles tinrent aux difficultés des temps, à la persécution qui, sous Napoléon I", frappa l'industrie paternelle. M. Michèle t garda toujours de cette époque malheureuse la haine de l'arbitraire, le respect du travail dans l'atelier, l'amour de ce noble métier de la typographie, l'aînée des professions ouvrières. Il ne parle jamais, dans ses livres, de ses premières années si dures sans une émotion communicative. Par là, il se sentait rattaché à la grande famille du peuple des grandes villes, dont il a si bien décrit les servitudes. Cependant, il avançait en âge, et ses parents, à force de privations, s'étaient résolus à donner à un enfant si bien doué les moyens de développer ses facultés brillantes. Au collège Charlemagne, il eut la chance de rencontrer des maîtres tels que MM. Villemain et J. V. Leclerc, qui lui prodiguèrent, avec les encouragements, les leçons et les conseils. Ses études classiques finies, une carrière s'ouvrit devant M. Michelet, l'enseignement : c'était sa vraie vocation. Mais le besoin de gagner au plus tôt de quoi soutenir sa famille le réduisit à se faire maître avant d'avoir appris à le devenir. Il ne passa point par l'École normale. La constante affection qu'il porta toujours à cette grande institution, où il deviut plus tard maître de conférences, donne à pen-

ser qu'il regretta souvent de n'y avoir pas terminé ses études de jeunesse. En réalité, M. Michelet n'eut d'autre maître que lui-même. Appelé tour à tour, par les fonctions de 'sa charge, à enseigner l'histoire, la philosophie et les langues, il se trouva dans l'obligation d'apprendre, pour instruire ses élèves, les faits et les idées; de passer, comme il le dit lui-même, du réel à l'idéal : gymnastique puissante qui fortifia sa mémoire en agrandissant son esprit, et qui contraignit, dès les premiers jours, sa débordante imagination à se concentrer sur des éléments précis, déterminés, acquis au jour le jour. Ainsi se forma l'intelligence de M. Michelet. Hardie et profonde, elle devint, en même temps que curieuse, avide de précision et de certitude. Cette forte et originale éducation donne le secret du talent brillant et solide qu'il montra dès ses premiers ouvrages.

L'histoire était son étude de prédilection. « Donner à la patrie son histoire, » tel fut le rêve de sa vie. « Ma plus forte impression d'enfance, dit M. Michelet, dans son livre du Peuple, après celle de l'imprimerie, c'est le musée des monuments français, si malheureusement détruit. C'est là, et nulle autre part, quej'ai reçu la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers ces marbres, et ce n'était pas sans quelque terreur que j'entrais sous les voûtes oîi dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde. » Il était résolu dès lors à écrire VHistoire de France. Mais pour lui l'histoire de France, qui aboutit à la Révolution, n'est que le couronnement de Ihistoire entière du monde. Qu'est-ce que l'histoire? C'est le récit de l'éternel combat de la liberté contre la fatalité, dit-il da^s son

lairoduction à l'histoire universelle. Il recherche en conséquence les origines de ce combat éternel dans l«s études des climats et des races; il en suit les traces, à travers les âges, chez tous les peuples ; il entre dans l'histoire le flambeau de la philosophie nouvelle à la main. Déjà il sent au fond de son esprit se dessiner, se préciser cette curieuse et saisissante définition de l'histoire qu'il donnera plus tard et qui explique tous ses livres : « L'histoire est une résurrection. » Aussi bien s'enquiert-il des systèmes. Entre tous, il s'attache à la Science nouvelle du grand Italien Vico. Ce livre lui aide à comprendre le génie des civilisations antiques et, en particulier, celui de la vieille Rome, et il en publie la traduction. A'^ers le même temps, comme pour préluder à des travaux de plus longue haleine, il publie à l'usage des classes cet incomparable Précis de riiistoire des temps modernes, où déjà se montrent dans tout leur éclat la netteté et la sûreté de son jugement, la vivacité et le coloris de son style : livre alerte et brillant comme la jeunesse, le seul des manuels classiques que l'on aime à relire après le collège. Poursuivant ses travaux, il démontre que la France est l'héritière de Rome, qu'elle est le soldat armé du Droit agrandi et purifié, dont Rome a posé les premiers principes. Pendant qu'il collige dans les chroniques et qu'il exhume des manuscrits les origines du Droit français « antiqui juris fabulas », il s'attache à l'histoire de Rome, d'après les récentes découvertes de Niebuhr et des jurisconsultes. Mais le voilà qui renouvelle le sujet. Sous sa plume, la Rome républicaine revit, et ce n'est plus la Rome des Vertot et des Rollin. Il pénètre dans l'enceinte des sept collines, sous les cabanes rustiques des bergers du Latium, dans les fermes fortifiées des Samnites; il remonte avec les troupeaux sous les marronniers des Abruzzes; il ressuscite enfin la vieille

Italie de la Campanie heureuse, des Etrusques et de la Gaule Cisalpine. A la suite des légions romaines, il parcourt le monde antique. Chemin faisant, il rencontre Garthage, Annibal, et il trace de la grande ville sémitique, du héros à peine connu de Trasimène, de Cannes et de Zama, une image qui ne s'effacera plus de la mémoire des hommes. Il explique la lutte des plébéiens et des patriciens, les développements du droit civil et politique. La guerre servile, les guerres sociales, Sylla et Marius, les luttes qui ont mis fin à la République, l'invasion progressive de Rome par les peuples vaincus, le triomphe de la plèbe sur l'aristocratie, Cicéron, Pompée et César : tout renaît, tout revit dans cette Histoire romaine, aujourd'hui si universellement admirée qu'on la regarde comme le chefd'œuvre de l'auteur. Quelle rénovation dans l'art d'écrire l'histoire ! Quel champ nouveau offert à la science, à l'imagination, à l'art! Que de livres sortis du livre de M. Michelet! Depuis les traités juridiques des professeurs de droit romain jusqu'aux romans des poètes, en passant par les travaux des critiques et les récits des historiens, tout procède de Y Histoire romaine. Souvent une page, une phrase de M. Michelet en disent plus que les dissertations les plus savantes et les tableaux les plus colorés. Lui seul a été le véritable initiateur, le maître. L'enseignement classique même a été renouvelé sous son influence.

Il s'acheminait vers l'œuvre de sa vie, V Histoire de France. Maître de conférences h l'École normale supérieure, il s'était réchauffé, dilaté au contact de la jeunesse. Le pays venait de faire triompher ses libertés et ses droits menacés par les revenants de l'ancien ré-

gime. Il était plein de flamme et d'espérance ; il pouvait aborder son grand ouvrage. L'intelligente protection de M. Guizot, qu'il s'honorait de tenir pour maître, lui ouvrit la maison chère aux érudils : M. Michelet fut nommé chef de la section historique aux Archives du royaume. C'est de là qu'est sortie VHisioire de France au Moyen Age. La patrie des anciens temps réapparut. Ce fut une véritable évocation. L'écrivain était dans toute la maturité et en pleine possession de son talent. Enfermé tout le jour dans les hautes et profondes galeries des Archives, déchiffrant les manuscrits, les vieilles chartes, les diplômes ignorés, secouant la poussière des livres oubliés, M. Michelet se plongeait tout entier dans l'époque dont il voulait raconter l'histoire. Il lisait tout, prenant quelques notes; mais, grâce à son imagination ardente et féconde, grâce à un instinct de pénétration, qui est comme la partie divine de l'art de l'historien, il se retrouvait face à face avec les hommes des temps passés, dans le plein courant des événements. Il démêlait leurs passions, leurs idées ; il expliquait les mobiles d'après les actes; il ranimait les cendres éteintes pour en faire jaillir des flammes et une lumière nouvelles. Enfin, tout rempli de l'idée du grand rôle de la France dans le monde, il rattachait à son histoire celle de toute l'Europe, ressuscitait tout le Moyen Age pour y faire revivre la patrie française et pour la montrer dans l'accomplissement de la haute mission qu'elle tient de son génie sociable et ouvert, fait du vieux génie de la Gaule, de l'esprit juridique de Rome, de la sève forte et nouvelle empruntée à l'arbre des Barbares. Quel étonnement ce dut être dans le monde des lettres, quand fut découvert ce splendide et merveilleux tableau de la France qui ouvre le second volume de Y Histoire de M. Micheletl Quelle aptitude rare

et singulière à discerner, à caractériser les diverses provinces, à les présenter chacune avec son tempérament, ses qualités et ses défauts! Quelle savante et heureuse manière de reconstituer la grande et nécessaire unité de la France par les contrastes mêmes qu'elle offre ! Comme l'on voit se former cet indissoluble faisceau des forces nationales, se constituer la patrie appelée à résister à l'invasion des Normands, aux Anglais de la guerre de Cent-Ans! Quelle haute et souveraine justice rendue aux efforts, aux services de l'ancienne royauté ! Quelle tendre et profonde pitié pour le pauvre peuple de France dans les jours de ténèbres et de misère du Moyen Age! Quel art exquis et touchant à nous rappeler les noms des artistes obscurs qui dirigeaient les travaux de ces foules, dont nous admirons les merveilleux édifices ! Et les communes ! Et les premières luttes pour la liberté ! Et les commencements de la bourgeoisie avec les légistes! Et les récits des batailles furieuses où parut périr notre nationalité! Enfin, pour couronner le tout, quelle légende que celle de Jeanne d'Arc! M. Michelet disait quelquefois avec attendrissement : « Ma Jeanne d'Arc! » Hé! oui, c'était la sienne, cette Jeanne d'Arc. Elle lui appartenait, cette pure incarnation du génie de la France, cette pauvre fille du peuple, qui sentit battre, dans sa frêle poitrine, le cœur de toute la nation. C'est à ce grand historien vraiment national que nous devons de connaître, de comprendre, de révérer la plus haute expression du patriotisme qu'il soit donné à un grandpeuple de proposer à l'admiration de ses enfants,

Un tel livre suffirait à la gloire d'un homme. M. Michelet, après l'avoir public, n'était parvenu qu'au tiers

rie sa carrière. En 1838, il fut appelé à succéder à l'illustre Daunou dans la chaire d'histoire et de morale au Collège de France. Son enseignement public commença. A côté de lui, dans une antre chaire, celle des langues et littératures du midi de l'Europe, professait M. Edgar Quinet. Les deux professeurs, unis par l'amitié, l'étaient aussi par les idées. Ils renouvelèrent les cours du Collège, en y introduisant l'esprit nouveau de la Révolution française. Il faut se souvenir de ce que Paris était alors. C'était le rendez-vous de la jeunesse libérale et studieuse de toutes les contrées de l'Europe. MM. Michelet et Quinet voyaient assis devant eux, pour écouter leurs leçons, de jeunes hommes pleins de généreuses espérances, qui représentaient toutes les nationalités de l'ancien continent, et surtout les nationalités vaincues et tombées avec la France, en 1813, sous l'effort de la Sainte-Alliance des rois. L'enseignement qu'ils distribuaient s'adressait ainsi à des peuples entiers. Grande époque dans l'histoire du Collège de France! La montagne Sainte-Geneviève était redevenue ce qu'elle était au temps d'Abailard et du Moyen Age. A combien d'exilés, à combien de patriotes italiens, tchèques, roumains, polonais, les illustres lecteurs du Collège de France n'ont-ils pas donné les consolations de la généreuse hospitalité de la patrie de la Révolution ! Leurs élèves sont aujourd'hui disséminés partout. En apprenant la mort de M. Michelet, aucun d'eux n'a manqué de lui donner un souvenir pour acquitter envers sa mémoire et envers la France la dette de la gratitude ! M. Michelet, qui occupait la chaire d'histoire et de morale, avait pris fort à cœur ce haut enseignement qui associe les lois du devoir à l'histoire des droits. Son programme était vaste, sans lignes bien nettement arrêtées. Ainsi le comportait la pensée supérieure qui a créé la chaire d'his-

toire et de morale. Mais sa méthode toute personnelle agrandissait encore le champ et la portée de ses leçons. Ceux qui ont entendu M. Michelet n'oublieront jamais cette jeune, spirituelle et grave figure sous des cheveux blanchis avant l'âge, ces grands et beaux yeux noirs qui dardaient l'intelligence, cette voix profonde et méfodieuse qui s'échappait d'une bouche aux lèvres tour à tour dédaigneuses ou pleines de bonhomie, cette parole lente et grave, entrecoupée de silences, qui tout à coup passait des plus petits et des plus vulgaires détails de la vie aux plus élevées considérations de la philosophie. Parfois le trait partait acéré comme une flèche, vibrait dans l'air et atteignait en plein cœur les idées et les hommes accusés et cités par l'éloquent professeur au sévère tribunal de l'Histoire. Parfois, au contraire, procédant par allusions détournées, accumulant sur sa route les comparaisons inattendues, les évocations surprenantes, les rapprochements capricieux, le maître se plaisait à faire penser ses auditeurs plus qu'à les enseigner directement. Il agitait, remuait, secouait ces jeunes intelligences ; il les échaufl'ait, les excitait aux saintes colères et les apaisait par un mot plein d'esprit. Leçons uniques, qu'on n'a jamais entendues depuis que M. Michelet est descendu de sa chaire pour n'y plus remonter; enseignement inimitable, dont personne, avec raison, n'a voulu reprendre la tradition. Aux leçons orales se joignaient les livres. A cette époque de la vie de M. Michelet se rapportent la pubUcation de ses livres sur les Jésuites, en collaboration avec M. Quinet, et du Prêtre, de la Femme et de la Famille, admirable étude des procédés à l'aide desquels s'établit et se perpétue la domination cléricale, véritable chef-d'œuvre d'analyse morale, d'une incroyable finesse, qui le range parmi les véritables créateurs de

la critique moderne, tant il y déploie de pénétration et de sagacité, de vues ingénieuses et profondes. Plus tard, de plus en plus tourné vers l'étude de la démocratie, dont la force grandissante frappait ses regards, M. Michelet donnait son livre du Peuple, le plus beau peut-être de tous ses ouvrages, celui où il a semé le plus d'idées généreuses et justes sur la société française issue de la Révolution, où il a révélé à notre race le secret de son génie, de sa grandeur et de ses faiblesses, où il a appris à notre nation la véritable religion de la France, manuel indispensable du patriote et du citoyen, où il y a toujours à apprendre, que tous les Français devraient sans cesse méditer pour y puiser toujours.

Ces glorieuses années sont les plus fécondes de la vie de M. Michelet. Il enseignait la jeunesse; il écrivait pour le peuple; il préparait l'Histoire de la dévolution française. Ici il faut céder la parole au maître. Lui seul a parlé de son livre comme il convient. Pour nous, nous ne saurions voir M. Michelet sous d'autres traits que ceux où il s'est peint lui-même, dans ces lignes incomparables : « Chaque année, dit-il, lorsque je descends de ma chaire, que je vois la foule écoulée, encore une génération que je ne reverrai plus, ma pensée retourne en moi.

« L'été s'avance, la ville est moins peuplée, la rue moins bruyante, le pavé plus sonore autour de mon Panthéon. Ses grandes dalles blanches et noires retentissent sous mes pieds.

« Je rentre en moi. J'interroge sur mon enseignement, sur mon histoire, son tout-puissant interprète, l'esprit de la Révolution.

« Lui, il sait, et les autres n'ont pas su. Il contient leur secret à tous les temps antérieurs. En lui seulement la France eut conscience d'elle-même. Dans tout moment de défaillance oii nous semblons nous oublier, c'est là que nous devons nous chercher, nous ressaisir. Là se garde toujours pour nous le profond mystère de vie, l'inextinguible étincelle.

« La Révolution est en nous, dans nos âmes ; au dehors, elle n'a point de monument. Vivant esprit de la France, où te saisirai-je, si ce n'est en moi ?... Les pouvoirs qui se sont succédé, ennemis dans tout le reste, ont semblé d'accord sur un point : relever, réveiller les âges lointains et morts... Toi, ils auraient voulu t'enfouir... Et, pourquoi ?... Toi seul, tu vis.

« Tu vis !... Je le sens chaque fois qu'à cette époque de l'année mon enseignement me laisse, et le travail pèse, et la saison s'alourdit... Alors, je vais au Ghampde-Mars ; je m'assieds sur l'herbe séchée, je respire le grand souffle qui court sur la plaine aride. »

Ce grand souffle, l'âme, le tout-puissant esprit de la Révolution, il a été donné à M. Michelet de l'exprimer, autant qu'un homme peut exprimer tout ce qu'a ressenti, dans une semblable tourmente, tout un grand peuple. M. Michelet ne croyait pas au rôle prépondérant des individualités dans l'épopée révolutionnaire. Le premier, par une inspiration de génie, il a tenté de substituer aux puissantes personnalités qui tour à tour avaient été prises pour les chefs de la Révolution, un seul acteur toujours présent, toujours dominateur et souverain, le peuple. Cette grande idée, où l'a-t-il puisée? Dans son cœur d'enfant de Paris, dans les récits de son vieux père, témoin de toutes les scènes qu'il allait raconter. « Je suis né, dit-il, comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris. » Ce profond alla-

chement à sa ville, M. Michelet l'a toujours gardé en son âme passionnée et vibrante. Il aimait le peuple de Paris, il le comprenait ; il le voyait, par un effet de cette vision intérieure qui lui tenait lieu de lumière dans les obscurités de l'histoire ; et, le voyant dans son action incessante, il s'appliquait à le faire vivre et agir dans ses tableaux. De là le singulier effet de cette histoire, que l'on dirait écrite sous le coup des événements; de là, le relief étonnant des personnages, la couleur des récits. L'esprit en garde une empreinte ineffaçable. Sans doute, la vérité n'est pas trouvée sur tous les points; sans doute encore il s'est glissé dans le livre de l'illustre historien des erreurs et des omissions. Il n'en est pas moins vrai qu'il a ouvert la vraie voie, qu'il a posé les assises du monument, qu'ici surtout il est précurseur, et qu'après lui, il ne reste plus guère à faire qu'à s'inspirer de son exemple et de ses idées, sauf à corriger ses fautes, à combler ses lacunes, à développer les vues qu'il n'a pu compléter. C'est l'affaire du temps et de ses continuateurs. Ce que, d'ailleurs, personne ne pourra lui contester, c'est d'avoir compris la Révolution dans toute son ampleur. « Je définis la Révolution, dit-il, l'avènement de la Loi, la résurrection du Droit, la réaction de la Justice. » Cette définition d'une portée si haute ne sera pas réformée. La préoccupation du droit, la recherche de la justice, telle estlapensée dominante de toute la vie intellectuelle et morale de M. Michelet. C'est par là qu'il a rendu de si grands services à la cause de la Révolution. Il l'a, pour ainsi dire, éclairée tout entière d'un seul mot. En plaçant l'idée du droit et de la justice au-dessus de tout dans la Révolution, il a expliqué comment ce grand événement de l'histoire des hommes diffère de l'établissement du christianisme qui repose tout entier sur l'amour et sur la

grâce; et par là il a indiqué aux philosophes et aux législateurs en quoi la doctrine de la Révolution se sépare si profondément sur tous les points de celle de l'Église. A ce titre, M. Michelet a précédé P.-J. Proudhon, et ce grand esprit, en effet, le reconnaissait pour maître. Comme ce point de doctrine est capital, on peut dire que toute interprétation de la Révolution française procédera désormais de M. Michelet qui, du reste, n'avait fait que se montrer le continuateur de la philosophie du dix-huitième siècle. En tontes choses, M. Michelet préférait l'action, la vie. L'histoire, pour lui, était la lutte de la liberté contre la fatalité, la lutte de la vie contre la mort : doctrine profonde qui ramène l'histoire dans le cercle des sciences positives, suivant les traditions de Voltaire, de Gondorcet, de Daunou, d'Auguste Comte et de toute l'école moderne.

Après avoir donné dix ans de sa vie au I\Ioyen Age, dix autres années à la Révolution française, M. Michelet reprit ses grands travaux, sa grande Histob^e de France. Il s'était arrêté aux temps modernes. En I800, il donna la Renaissance. L'apparition de ce livre fut un événement. Dans une préface considérable, l'auteur révisait ses anciennes idées sur le Moyen Age et semait une foule d'idées neuves et justes, d'une fécondité toute-puissante, qui ont passé depuis dans l'esprit des jeunes générations. Chaque année, un nouveau volume de VHisloire de France vint s'ajouter aux autres. En 1867, l'œuvre entière était terminée. Dans cette seconde partie de son ouvrage, le talent de M. Michelet, toujours grandissant, apparut sous des aspects nouveaux. Son style prit une force, un relief, un éclat

qui le rendent inimitable. Mais exagérant sa manière, l'historien perdit peu à peu le fil des événements pour s'égarer dans des considérations accessoires qui prennent souvent plus d'importance que le sujet lui-même. Attentif à tirer parti de tout pour arriver à rendre les faits et les hommes dans toute leur vérité, M. Michelet fit plus que jamais des empruuts à l'art, aux portraits, aux gravures, aux monuments. On doit signaler aussi sa tendance atout expliquer par des phénomènes ou des accidents physiologiques. Son érudition redoutable ne s'est jamais trouvée en défaut; mais son ardente imagination ne connut plus de frein. Ainsi s'expliquent les jugements souvent sévères portés par la critique sur la seconde partie de YHistoire de France. Mais, en revanche, quel art prodigieux porté dans la connaissance du cœur! Quelle habileté à peindre les passions aux prises! Les portraits historiques de M. Michelet défient toute comparaison. Saint-Simon seul, dans ses i/moîrcs, atteint ce prestigieux rendu. Tout ce monde vit, parle, agit, remue. C'est une galerie magique où l'on croit voir les personnages descendre de leurs cadres, se môler les uns aux autres, attirés et repoussés par leurs amours, leurs haines. La passion de l'écrivain les anime. Il parle leur langue ou plutôt il leur fait parler la sienne. Aussi, quel style pour décrire une telle mêlée ! L'auteur prend tous les tons, tous les tours. Rien de plus imprévu. Les apostrophes sont mêlées aux maximes; le cri du cœur succède à la réflexion froide du philosophe. Parmi les monuments de notre littérature, l'Histoire de France occupe une place à part : la langue française dit tout ce que veut dire cet étonnant styliste. Elle le dit quelquefois à ses risques et périls, mais toujours avec glace et puissance, avec noblesse et beauté. Au point

de vue de l'histoire, quelque opinion que l'on se fasse des idées de l'auteur, la sagacité de son esprit reste si vive que, bon gré mal gré, il faudra toujours consulter M. ilichelet, si l'on ne veut pas courir le risque de se tromper en parlant soit d'un événement, soit d'un personnage. Il a écrit l'histoire en visionnaire, a-t-on dit ; soit, ces visions-là hanteront à jamais l'imagination de la postérité.

Yll

Pendant qu'il poursuivait celte œuvre immense, M. ^lichelet, sous l'influence et sous le charme de la femme qu'il avait appelée à partager sa vie, publiait d'autres livres, où l'on croit sentir une active mais discrète collaboration. L'Oiseau, VJnsecte, la Mer, la Montagne, VAmour, la Femme, sont dans toutes les mains. Le succès de ces ouvrages, où les sciences naturelles sont présentées sous la forme la plus gracieuse, s'explique par les séductions d'une prose aussi riche que la poésie la plus éblouissante. En y regardant de plus près, peut-être y aurait-il beaucoup à reprendre sur la hardiesse des opinions scientifiques de l'auteur; peut-être aussi trouveraiton à y relever plus d'un de ces traits soudains, véritables illuminations subites et rapides, qui éclairent toute une théorie jusque dans ses profondeurs. En tout cas, ces livres aimables ne doivent être considérés que comme la récréation de ce grand travailleur, toujours en quête d'idées nouvelles à creuser, à développer et à répandre. 11 convient d'y joindre la Sorcière, la Bible de l'humanité et Nos fils, livres qui se rapprochent davantage des anciennes études de l'illustre écrivain, et dont plus d'une page est marquée au coin do la rare pénétration de son esprit orné et brillant.

i6 FIGURES DISPARUES.

Les dernières années de M. Michelet ont été attristées par les désastres qui ont accablé la France. Pendant la guerre, il était à Florence. En proie aux plus vives émotions, il poussa devant l'Europe un grand cri de douleur patriotique pour reprocher aux nations leur ingratitude. Cette revendication éloquente partait du coeur. Le cœur en demeura brisé. Depuis lors, ce grand homme n'a cessé de souffrir. Rentré à Paris, il s'était remis au travail, voulant donner quelques notes aux futurs historiens du xix" siècle. Un premier volume de ces notes a déjà paru. Par moments, le génie brille, et cela suffit à faire de cette Histoire commencée un des livres les plus intéressants. Le public attendait la suite avec impatience, quand la mort a frappé le glorieux maître. Avant de mourir, il avait revu la République. Il comptait sur une autre joie : il comptait remonter dans la chaire qu'il a illustrée, retrouver la jeunesse qu'il aimait, s'entretenir avec elle du présent si sombre, de l'avenir qu'il espérait plus radieux. Cette consolation si grande lui a été refusée, sous le prétexte que sa chaire était légalement occupée. M. Michelet ne parlait jamais de cet incident sans qu'aussitôt les larmes emplissent ses yeux. Heureusement qu'il se sentait soutenu par l'admiration unanime de la jeunesse républicaine, par l'amitié des savants les plus illustres, enfin par la certitude de laisser après lui, non seulement des ouvrages immortels, mais la pure et vraie gloire d'un grand esprit, dévoué avec passion ;\ la patrie, à la science et au bonheur des hommes.

Février 1874.

EDGAR OUINEÏ

M. Edgar Qainet, mort le 27 mars 1875 à Versailles, était né à Bourg-en-Bresse le 17 févriei' 1803. Quelques mois à peine avant sa mort, il donnait au public un intéressant ouvrage, VFsprit nouveau, dont le rapide succès a été pour lui une consolation, au milieu des difficultés et des tristesses des temps où nous sommes; et le journal la RéfAiblique française publiait quelques pages écrites pour servir de préface à un nouveau livre de sa femme, les Sentiers de Finance. Ces pages sont pour ainsi dire les dernières qu'ait tracées la main de cet infatigable travailleur. La mort soudaine de M. Edgar Quinet a été un grand deuil pour la démocratie républicaine, dont il avait embrassé et servi la cause avec une ardeur, un dévouement qui ne se sont jamais démentis, pendant plus de cinquante ans, à travers les fortunes les plus diverses, dans l'enseignement public, dans les Assemblées parlementaires, dans des livres écrits soit en France, soit dans l'exil, et qui ont servi à l'éducation morale et politique de plusieurs générations d'hommes, non seule-

ment en France mais à l'étranger, où ce nom illustre jouissait d'une légitime renommée.

« Si je suis quelque chose, écrivait M. Edgar Qninet dans la préface de son livre de la République^ je suis un esprit de liberté. » C'était le témoignage qu'il aimait à se rendre lui-même dans les dernières années de sa vie, à la fin d'une carrière toute remplie de luttes et d'épreuves. M. Quinet, fils d'un commissaire des guerres de la Révolution et de l'Empire, avait vécu son enfance sous le despotisme du premier Bonaparte. Il faut relire, dans le livre qu'il a publié en 1858, Histoire de mes idées, les pages où il essaie de faire comprendre la haine que son père avait vouée à l'empereur Napoléon. « Mon père, dit-il, haïssait le maître du monde d'une haine qui n'a peut-être jamais été égalée. Il ne pouvait l'entendre nommer sans frémir, sans pâlir d'indignation, de colère et même de mépris. Il est le seul homme que j'aie vu mépriser celui que tout le monde admirait. Il appartenait à cette sorte d'hommes, rares déjà sous le Consulat, presque introuvables sous l'Empire, et qui me semblent entièrement disparus. Ils tenaient des temps prodigieux qu'ils avaient traversés une croyance absolue à la puissance de la volonté. Pour eux, rien d'impossible ou même de difficile. Toute hésitation devant l'impossible les irritait, comme une désobéissance ou un démenti. Quand cette énergie prenait sa source dans l'àme, elle lui communiquait une fierté indomptable. A ce petit nombre, l'apparition d'un maître causa une aversion que ne diminua aucun triomphe de la force. Jusqu'à la dernière heure, mon père, du fond de son obscurité, lutta contre le

vainqueur, de puissance à puissance, d'âme à âme. Car il le détestait comme une âme libre peut détester le destin. Il exécrait tout en lui, la voix, le geste, le regard. Plus la fortune courtisait le grand homme, plus mon père se retirait de lui. Il ne fut désarmé, dans cette haine implacable, que par les défaites. Alors il se tut. Les désastres consommés, il alla même jusqu'à le défendre. On n'entendit plus un mot de blâme sortir de sa bouche. La pitié fut plus forte que la haine. » Cette page saisissante est d'autant plus curieuse à rappeler, que le jeune Edgar Quinet, élevé par une mère qui détestait l'empire et l'empereur au moins autant que son mari les haïssait, n'en devint pas moins fervent bonapartiste. La légende impériale saisit son imagination. La coïncidence de la chute de l'empire et de la chute de la France l'égara pour longtemps : il eut mille peines plus tard à se mettre dans le droit chemin ; il y fallut l'étude, la réflexion, l'expérience, les voyages au dehors et, qui sait? jusqu'à la persécution et l'exil. La Terreur blanche de 1813, la guerre déclarée à la Révolution française et à ses principes, les outrages prodigués aux hommes des temps nouveaux, la menace faite à leurs intérêts, l'effacement momentané de la France en Europe, tout contribua à jeter M. Quinet à la suite de ces libéraux de la Restauration qui ne surent pas se défendre contre les périls d'une alliance adultère avec les pires ennemis de la liberté. Waterloo parut à M. Edgar Quinet la journée la plus fatale de l'histoire de notre pays. Que de fois il est revenu sur ce désastre! Toute sa vie, on peut le dire, il a été tourmenté de l'idée de se rendre compte des causes de l'ccroulementde l'édifice impérial. Pendantlongtemps, il n'a voulu voir en Europe que les suites et les effets de la bataille fatidique. Il lui était réservé d'écrire un

livre admirable : VHistoire de la campagne de 1815, où il porterait les coups les plus terribles à la légende, rétablirait la vérité des faits, affranchirait l'histoire et vengerait la liberté. Mais que de détours pour en arriver là !

Ce livre même peut-il faire oublier ce poème deiVapoléon où la plus déplorable confusion se montre dans l'esprit de M. Quinet entre la France et le despote qui l'avait asservie? Cette confusion, d'ailleurs, ne saurait être une excuse, mais elle explique, sans justifier son erreur, la grande, l'inaltérable passion de M. Edgar Quinet pour la France. « J'ai adoré la France, dit-il ; j'ai rêvé pour elle la gloire de devenir l'idéal des peuples modernes. » Quelle est l'origine de celte idée? Est-ce dans les malheurs immérités qui fondirent sur nous avec l'Europe des rois coalisés contre la nation de 1789? Est-ce dans les fîères leçons de ce conventionnel de forte trempe, Baudot, dont il a été plus tard l'exécuteur testamentaire et dont il nous a laissé, dans son livre sur la Révolution, une esquisse si attachante et si vigoureuse? Questions qu'il ne s'agit pas de résoudre ici, mais qui dominent toute la vie morale de M. Quinet. Il a été un des plus ardents amoureux de la France dans notre siècle, s'il est permis de se servir d'une semblable expression. Il a aimé la France en elle-même etpour elle-même, chez les autres peuples et pour les autres peuples. Patriote convaincu, il appelait le reste des nations à venir à la France pour l'entourer, pour s'imprégner de son esprit et devenir à son école plus libres, plus fiôres, plus grandes. M. Quinet n'était pas un citoyen du monde, un cosmopolite. Il était Français, et Français de la Révolu-

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tion. A ses yeux, la Révolulion française avait commencé une ère nouvelle pour le monde, et c'était à propager les idées françaises parmi les nations qu'il avait consacré sa vie.

Il disait en 1843 : « Quelquefois, dans nos théories, je vois pâlir la France, la patrie, au profit du genre humain. Ne vous abandonnez pas à cette pente. Si l'on cherchait l'origine de cette pensée, on verrait qu'elle est née sous la Restauration, dans la nuit de l'invasion, lorsque la France avait perdu la conscience d'elle-même. Ce système de renoncement à la nationalité est né dans le tombeau d'un peuple. D'ailleurs^ ne sentez-vous pas que ce pays, cette terre que vous foulez, est nécessaire au monde? M. de Maistre dit que la France est investie d'une véritable magistrature dans l'univers; quand ses ennemis parlent ainsi, sont-ce ses enfants qui soutiendront le contraire? Les aveugles ne verront-ils pas que la magistrature continue avec la nécessité de la fonction? que le peuple qui a fait la Piévolution est nécessaire pour la diriger, pour l'expliquer, la développer? Qui dira au monde le sens, la conséquence, l'esprit de cette ère nouvelle, si ce n'est le peuple qui l'a créée ou inaugurée? Et d'ailleurs où est la puissance, où est la nation qui, à la place de la France, se charge de prendre la magistrature et les dangers qui y sont attachés? Aimez donc ce pays, non comme une abstraction doctrinaire, mais comme une terre consacrée. Quand les métaphysiciens vous proposent d'émigrer sans choix, sans souvenir, à la surface du globe, rappelez-vous ce mot par lequel a été sauvée la Révolution : « Emporterai-je ma patrie à la semelle de mes souliers? )> Il convient de rappeler ces graves paroles, surtout à l'heure présente, où l'on entend des sectaires ignorants et fanatiques nier tout, jusqu'à l'idée

de la Patrie. Ces sages conseils étaient adressés par l\l. Edgar Quinet à la jeunesse qu'il avait mission d'instruire et qui comptait dans ses rangs des enfants de toutes les nations ; il parlait ainsi, dans une de ses leçons sur le Chrhtianisme et la Révolution frau' çaise, au moment même où les idées de cosmopolitisme et le célèbre et faux principe des nationalités allaient prendre tout leur essor et faire la conquête de l'Europe. M. Quinet poursuivait une œuvre d'un esprit tout différent : il cherchait à répandre la France sur le reste du monde. L'œuvre était grandiose. Il s'y était préparé par de longues et persévérantes études; il avait reçu de la nature les dons les plus rares, les aptitudes les plus variées pour y réussir.

C'était une intelligence vaste et souple, d'une étonnante amplitude, d'une plus étonnante facilité : avec cela, une imagination de poète, prompte à tout saisir, heureuse à tout garder. Joignez à ces grandes facultés le goût des hautes spéculations, des généralisations les plus hardies et les plus nouvelles, une éloquence naturelle, une sensibilité toujours en éveil, une langue assouplie par le travail, émue, tendre, habile à rendre les nuances même fugitives. En lisant les divers ouvrages de M. Edgar Quinet, aux différentes époques de sa vie, on voit bien vite qu'il avait d'immenses lectures, une riche mémoire toujours prête, un jugement rapide, un grand art dans les rapprochements et les contrastes, de quoi frapper vivement en un mot tous les esprits curieux, dans ces belles époques de passion et de lutte où il a vécu. Ses premiers travaux furent consacrés à l'Allemagne, à Herder. dont il étudia les ouvrages sur la Pliiloso-

phie de VHistoire de Vhumanité. L'empreinte de l'esprit de Herder sur l'esprit de M. Quinet est restée profonde : jamais il n'a pu ni peut-être voulu secouer un joug qui lui resta imposé à dater de ce jour.

Poète, philosophe, historien, observateur moraliste et théoricien politique, M. Quinet a toujours, volontairement ou non, manifesté peu de souci des limites à garder entre les divers travaux de la pensée. Ses livres offrent un curieux exemple delà confusion des genres. Soit qu'il spécule, soit qu'il décrive, il se garde de couper les ailes à son imagination, qui peut l'emporter loin du sujet qu'il traite. Il n'est pas rare avec lui d'abandonner tout à coup la réalité pour entrer dans l'idéal, et c'est même là ce qu'il recherche le plus volontiers. D'autres fois, au contraire, on le suit docilement dans l'exposition des théories politiques et des systèmes religieux les plus difficiles, et tout à coup il s'emporte, s'enlève avec éloquence et vous ravit avec lui dans la poésie, pour retomber peu après, non parce qu'il manque de souffle, mais parce qu'il sent le besoin de reprendre sa démonstration. Cette méthode d'écrire ne se justifie que parleraient qu'on y déploie. Elle fait penser le lecteur, et c'est un des vrais et sérieux mérites de M. Edgar Quinet. Mais il est hors de doute qu'elle ne laisse pas de nuire à la perfection des œuvres produites, et il ne serait pas impossible que M. Edgar Quinet, qui a éveillé tant d'intelligences aux vives et pures émotions de la pensée, ne laissât de son passage dans les lettres françaises qu'un grand souvenir. On n'oubliera pas en effet ces facultés extraordinaires que M. Edgar Quinet a possédées jusqu'à la fin de sa vie, d'aller droit aux difficultés d'une question et de s'élever jusqu'aux cimes des sujets les plus élevés. Il ne comprenait pas seulement les idées avec grandeur et poésie;

21 FIGURKS DISPARUES.

il voyait les faits avec netteté et précision, et même il prévoyait les événements.

Il a eu souvent la prescience divinatrice. Pendant ses premiers séjours en Allemagne, il avait clairement observé les vraies tendances de la nation germanique. Constamment tourné vers l'étude du rôle de la France dans le monde, son esprit était resté frappé des ferments de haine et de jalousie déposés au delà du Rhin par les guerres du premier empire. Il avait remarqué également, dès 1831, les tendances de la politique historique, prêchée dans les Universités d'Allemagne. A quarante ans de distance des événements, M. Quinet a eu l'étonnante fortune d'écrire des paroles comme celles-ci : « Depuis la fin du Moyen âge, la force et l'initiative des Etats germaniques passe du midi au nord avec tout le mouvement de la civilisation. C'est donc de la Prusse que le Nord est occupé à cette heure à faire son instrument? Oui, et si on le laissait faire, il la pousserait lentement, et par derrière, au meurtre du vieux royaume de France. Sachons que la plaie du traité de Westphalie et la cession des provinces d'Alsace et de Lorraine saignent encore au cœur de l'Allemagne, autant que les traités de 1813 au cœur de la France. Chez un peuple qui rumine si longtemps ses souvenirs, on trouve cette blessure au fond de tous les projets et de toutes les rancunes. Arracher ce territoire à la France, voilà le heu commun de l'ambition nationale. » M. de Bismarck, après nos désastres, n'a pas tenu un autre langage. C'est une rare puissance d'observation et de jugement qui livre ainsi à l'avance les secrets de l'histoire. Dans ses courses à travers les peuples de l'Eu-

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rope, en Grèce, en Pologne, en Italie, chez les Roumains, en Espagne, en Hollande, partout M. Quinet a porté la même iiplitude à démêler les causes sans cesse agissantes de décadence et de relèvement qui constituent la trame des annales humaines. Sans doute, il y a beaucoup à dire sur la rigueur plus ou moins parfaite de sa méthode; il n'en reste pas moins acquis à la philosophie historique que M. Edgar Quinet a témoigné d'une singulière sagacité dans la critique émouvante et raisonnée qu'il a faite de l'histoire des peuples modernes. Il mêlait les observations sur les mœurs aux remarques d'esthétique, les impressions de voyage et d'art aux narrations historiques : tout était confondu, mais de ce tout il résultait une sorte d'enseignement lumineux et passionné que les lettrés rechercheront toujours avec un curieux intérêt.

De bonne heure aussi, M. Edgar Quinet avait tourné son attention vers les problèmes de l'ordre religieux. Ses thèses pour le doctorat (1839) roulent sur les Epopées mythologiques de l'Inde; son livre du Génie des religions est sorti de là. On voit cet esprit ardent, investigateur, embrasser dans des vues d'ensemble tous les phénomènes religieux de l'humanité. Ces vues sont loin d'être toutes acceptées parla critique moderne, et les méthodes nouvelles permettent sans doute de suppléer à bien des lacunes qu'on y remarque. Mais l'effort y est, et il n'est pas médiocre. Ce que l'on observe surtout, c'est une attention constante à rattacher les études les plus opposées au grand centre des idées parmi les peuples modernes, c'està-dire à la politique et au gouvernement des sociétés, fondés sur les principes de la Révolution française. Ce E. Spuller. t

système d'érudition peut exciter le dédain des partisans de ce que l'on appelle la science pour la science, mais M. Quinet n'a pas vécu dans les cercles des impassibles et des désintéressés. Professeur au Collège de France, il fut appelé à porter la parole à un moment où l'on pouvait apercevoir les conséquences prochaines d'une renaissance de l'esprit catholique ultramontain. Associé à l'illustre Michelel, dont l'amitié fut l'honneur et la joie de sa vie, M. Edgar Quinet partage avec lui la gloire d'avoir poussé ce mémorable cri d'alarme contre les Jésuites que l'on a si malheureusement oublié dans la néfaste réaction de 18 'i 9- 1850. Après ses leçons sur les Jésuites, il donna son beau livre de V Ultraniontanisme, où les questions les plus vitales de la lutte engagée entre le cléricarisme et la pensée libre sont abordées avec une sûreté, et traitées avec une vigueur que l'on admirera toujours. C'est là que M. Quinet se montre vraiment supérieur : « J'ai eu dans ma vie, dit-il quelque part, une grande ambition, et je l'ai surtout montrée dans mon enseignement. J'ai tenté de sauver la conscience humaine au milieu des embûches qui lui étaient tendues. Je n'ai rien épargné pour cela. » Les livres de M. Quinet seront ses témoins devant l'histoire. La vérité est que nulle part les droits de l'intelligence, de la liberté et de la science, n'ont été défendus contre les pièges et les coups de surprise de l'esprit de domination, d'ignorance et d'abêtissement, avec plus de vigueur et d'éclat que dans les pages où M. Edgar Quinet retrace l'histoire si tristement instructive des nations soumises à l'influence exclusive de l'ultramontanisme. La raison humaine est vengée de tant d'outrages, et pour tout dire, depuis Voltaire et son école, rien n'a été tenté de mieux pour l'afTranchissement des hommes. De tels livres sont des titres glorieux à la pieuse re-

connaissance des héritiers et des continuateurs du grand dix-huitième siècle. Au point de vue de l'art, d'ailleurs. M. Quinet n'a rien écrit de plus ferme, de plus vigoureux, de plus magistral : l'idéal du monarque absolu selon le cœur de Rome, ilrey netto, Philippe II d'Espagne, est un portrait tracé de main de maître et qui ne sera pas dépassé.

Les persécutions ne manquèrent pas à ce courageux défenseur de la liberté de l'esprit humain. Les cours de M. Quinet furent suspendus, malgré les protestations de la jeunesse, qui lui donna, dans cette occasion, des témoignages de son respect et de son affection, dont il ne perdit jamais la mémoire. Dès ce moment, l'illustre professeur était marqué pour les luttes de la politique : de nouvelles épreuves l'y attendaient. On savait que ce philosophe était doublé d'un homme d'action. A la révolution de Février, M. Edgar Quinet fat nommé colonel de la 11" légion de la garde nationale parisienne, et cet honneur, de tous ceux qu'il reçut dans sa vie, fut peut-être celui auquel il fut le plus sensible. Aux élections de l'Assemblée constituante, ses compatriotes de l'Ain l'envoyèrent les représenter. Il s'assit sur les bancs oîi siégeaient les plus fermes champions de la République, Depuis plus de vingt ans, il n'avait cessé de dire que la République est la fin et le couronnement de la Révolution française ; il se prépara à la défendre contre la réaction dont elle était menacée. Avec sa lucidité habituelle, il comprit toute la portée et tous les dangers de l'opinion ultramontaine ; il ne cessa d'en avertir ses concitoyens. Pénétré de la nécessité de refaire la France dans son éducation morale, il s'attachait tout

spécialement aux questions d'éducation publique : son livre de Y Enseignement du peuple garde la trace de ses préoccupations de cette époque» On voit aussi, dans sa brochure sur VEtat de siège, qu'il pensait aussi aux améliorations matérielles à apporter dans la condition des classes nécessiteuses. Bref, c'était un maître illustre de la jeunesse, un bon et grand citoyen : il étaiL naturellement désigné aux proscriptions de Décembre, M. Edgar Quinet fut compris dans les décrets d'exil.

La chute de la France, après le coup d'Etat, fut pour lui une douleur inconsolable. Longtemps il ne voulut pas croire à ce qu'il appelait une éclipse de la conscience humaine. Un tel homme ne pouvait demeurer en exil sans beaucoup travailler. Il se remit à la tâche, mais frappé au cœur, et plus d'une fois il lui arriva de laisser voir à la France, qu'il ne cessait d'aimer du plus profond de son âme, qu'à de certaines heures le découragement menaçait de l'envahir.

Les longues veilles consacrées à l'étude, la recherche de la vérité, l'amour de la science lui fournirent les seules consolations qu'il pût goûter. Il eut une autre joie : chacun des écrits qu'il publiait était accueilli avec faveur et respect. En 1835, la Revue des Deux- Mondes inséra de lui un travail de premier ordre, intitulé Philosophie de Vhistoire de France, où il prenait si vigoureusement à partie les théories fatalistes de l'histoire officielle et doctrinaire, qu'il ébranlait et jetait à bas ces faux systèmes. Cette étude si justement admirée causa toute une révolution dans le monde de la jeunesse attentive et studieuse ; il y eut, à la suite, toute une série de travaux animés de l'esprit nouveau de M. Edgar Quinet. Ses vues sur notre histoire nationale l'amenèrent à reprendre toutes les légendes de l'ancienne France et à les personnifier dans un type, Merlin f enchanteur, dont il raconta la touchante

EDGAR QULNET. 29

et merveilleuse légende avec une poésie qui toucha tous les cœurs. En même temps, toujours attentif à la question capitale de la fin du dix-neuvième siècle, la question religieuse, il cherchait dans la révolution religieuse des Pays-Bas au seizième siècle et dans les oeuvres de Marnix de Sainte-Aldegonde de quoi éclairer les esprits et relever les courages.

Enfin, il se dirigea vers la Suisse, se fixa sur les bords du lac de Genève, et rédigea le livre qu'il préparait depuis longtemps sur la Révolution. L'apparition de cet ouvrage fut un événement dans le parti républicain. Les opinions de M. Quinet, passionnément discutées, controuvées, réfutées, firent voir son intelligence toujours en travail, mais de plus en plus disposée à ramener à la cause qu'elle avait embrassée les esprits qui s'en éloignent par préjugés de naissance, ou par timidité. Dans ce livre, M. Quinet ne craignait pas de rompre en visière aux opinions généralement acceptées dans la tradition républicaine, et c'est ce qui explique comment les adversaires de la Révolution se servirent beaucoup plus de ce livre pour l'attaquer que ses propres amis pous la défendre. Ce livre était d'ailleurs remarquable à d'autres titres. On y trouve quelques-unes des plus belles pages de l'écrivain, d'une grande hauteur dans les pensées, d'une belle fermeté dans le style. La polémique à laquelle le livre de la Révolution donna lieu ne consolait point l'auteur d'un exil dont il ne voulait pas voir le terme. Présidant le Congrès des amis de la paix à Genève en 1867, M. Quinet prononça un discours désespéré. Il endurait avec une extrême impatience ce qu'il appelait le bâillonnement de l'esprit et de l'âme;

jeta un noble cri de douleur, ne comptant plus sur la

France. Pourtant, la conscience humaine, comme il disait, allait renaître, moins de deux ans plus tard. La démocratie républicaine fit les élections législatives de 1869. M. Quinet se retrouvant à Lausanne, laissa échapper toute sa joie : « L'orgie est près de finir, dit-il; un jour nouveau commence à paraître; sur les murailles, une main a écrit les mots oubliés : liberté, vérité, paix dans l'universelle justice. Oui , nous entrons dans une époque nouvelle, où il vaut la peine de naître. » A partir de ce moment, il reprit confiance ; mais de nouvelles secousses morales, plus profondes et plus terribles, l'attendaient. En 1870, le dernier Bonaparte appela la France au plébiscite. M. Quinet devina le piège et protesta. Il dénonça le césarisme dans l'ordre pohtique, et la théocratie qui triomphait dans le même moment au Concile du Vatican. Son âme était pleine des plus sombres pressentiments. Il prévoyait des orages redoutables, mais n'attendait pas les catastrophes qui allaient fondre sur bous. La guerre déclarée, l'empire tomba. La République proclamée, M. Edgar Quinet vint s'enfermer dans Paris, pendant le siège. 11 ne cessa d'exhorter tout le monde à la patience, à l'espoir, au combat, à la lutte. La capitulation acheva de le briser. Paris avait couronné sa vie tout entière par une élection vraiment triomphale. Il partit pour Bordeaux, entra dans l'Assemblée, et se retrouva comme en 1848 et en 1831 parmi ceux qui voulaient fonder la République et se montraient résolus à la défendre.

Les quatre dernières années de la vie de M. Quinet ont été partagées, on peut le dire, entre la crainte et l'espérance. Ayant revu la France et la République,

il craignait de les voir tomber encore une fois toutes les deux ensemble. Un de ses derniers écrits, La République, porte pour sous-titre ces mots significatifs : Condition de la régénération de la France. Atteint au plus intime de lui-même par la cession forcée de nos chères provinces d'Alsace et de Lorraine, il ne voyait de salut pour notre pays, de liberté et de paix pour l'Europe, que dans raffermissement des institutions républicaines. La réaction furieuse dont il était le témoin impuissant et attristé, à laquelle il sembla si longtemps difficile de mettre un terme, n'effrayait pourtant pas M. Edgar Quinet : son courage, sa force morale étaient à la hauteur de tous les devoirs. Ce qui le troublait, ce qui l'accablait de douleur, ce qui le rejetait dans l'amertume des journées d'exil, c'était la politique d'intrigues, de ruses et de fauxfuyants employée pour éluder la volonté souveraine de la France. Il ne doutait pas de la France. Il l'avait bien observée depuis son retour, à Paris, en province, jusque dans les plus petites bourgades. Il se plaisait à répéter qu'elle était bien changée depuis vingt ans, et c'était là ce qui faisait son espoir. A l'Assemblée, parmi ses collègues, il ne rencontrait que respect, déférence; parmi ses amis, que vive et reconnaissante affection. Il en était profondément touché. Son libre esprit ne cessait pas de travailler. Les progrès des sciences de la nature avaient attiré sa rare intelligence ; il était en train de renouveler tout son bagage philosophique. ZaC^'ea^ion avaitdéjàmarqué son évolution ; t Esprit nouveau, son dernier livre, l'avait montrée complète, avec la paix et la sérénité d'un sage. Entouré des soins d'une touchante affection, il était comme un patriarche, plein de bonne volonté, sympathique aux générations nouvelles, travaillé seulement par l'inquiétude de laisser à la France le patrimoine de la

Révolution agrandi, développé. La moil est venue le frapper inopinément. La France a perdu en M. Edgar Quinet un homme d'une grande vertu civique, d'un noble caractère, d'un utile exemple, un conseiller aimé et vénéré : une telle perte a été vivement ressentie par tous les républicains.

Mars 1875.

m F. GUIZOT

M. Guizot, dont la vie si pleine et si agitée s'est éteinte dans la paisible et sludieuse retraite du Val- Richer, loin des honneurs et du pouvoir, était une des grandes figures de la France du dix-neuvième siècle. Pendant plus de soixante ans, son nom, livré aux disputes des hommes, a été mêlé aux controverses les plus graves, aux affaires les plus hautes de notre pays. Ses opinions et ses vues se retrouvent dans tout ce qui a passionné le monde de la politique et des lettres depuis la fin du premier empire. Son influence doctrinale a persisté même après sa chute et le renversement des institutions qu'il voulait fonder, et qui n'ont pas survécu à son propre pouvoir. Sa renommée avait franchi nos frontières, pour s'étendre en Europe. On le considérait avec raison comme la personnification la plus complète et la plus éclatante peut-être de la politique suivie par la haute bourgeoisie française. Enfin, en appliquant son système et ses moyens de gouvernement, les chefs de nos classes dirigeantes, élèves qui ne sont pas toujours dignes de leur maître, ne

font que mettre en pratique les leçons de l'éminent professeur d'histoire de la Sorbonne qui avait entrepris de mettre la science elle-même au service des intérêts politiques et sociaux dont il avait embrassé la défense et qu'il a soutenus de sa parole, de ses écrits et de ses actes avec une persévérance qui ne s'est jamais démentie.

On a souvent dit que M. Guizot était tout entier dans sa première éducation, dans ses commencements. La remarque est juste et profonde. On ne comprendrait pas M. Guizot, dans tout le cours de son orageuse carrière, si on ne remontait pas avec lui vers celte époque de 1812, quand l'empire de Napoléon I" à l'apogée de la gloire militaire, penchait déjà du côté d'une ruine inévitable, et que M. Guizot n'avait pas été des derniers à discerner d'un coup d'oeil aussi prompt que sagace. A Genève, où sa mère s'était retirée pour échapper à la tourmente de la Révolution française, M. François Guizot avait fait, sous la direction de cette femme d'un esprit vraiment supérieur, de fortes et originales études.

1 II n'avait pas seulement étudié les langues anciennes suivant les traditions; son intelligence, de bonne heure ouverte à la curiosité et aux recherches, s'était appliquée à la connaissance des langues et des littératures modernes. Il avait appris l'anglais et l'allemand, qui étaient alors fort à la mode dans la haute bourgeoisie. Le livre de C Allemagne de M™' de Staël, venait de paraître, et toute la jeunesse libérale de ce temps y cherchait des inspirations nouvelles. M. Guizot fut initié par un homme de goût et d'érudition, M. Stapfer, aux sources mûmes de la philo-

Sophie et de l'école historique de l'Allemagne. Il garda de ces premières études une empreinte ineffaçable. Sans avoir jamais brillé ni même marqué dans la philosophie pure, il conserva toujours, de son commerce avec les maîtres de la pensée germanique, le goût des idées générales, l'amour des formules dogmatiques. D'un autre côté, à l'école de Herder, il s'attachait aux faits primordiaux de l'histoire, et déjà son esprit s'apprenait à rechercher certains phénomènes historiques supérieurs, non pour en tirer des lois, mais pour les convertir en lois propres à assurer le succès des théories auxquelles pouvaient le mieux se relier ses vues propres sur le gouvernement et la fin dernière des sociétés. Admis à Paris dans une société brillante oii il trouva dès l'abord des protecteurs, M. Guizot fut quelque temps h chercher sa voie. Il s'essaya, pour commencer, dans quelques travaux d'esthétique et de morale qui ont été imprimés depuis, mais qui ne méritaient pas cet honneur. On y trouve trop de lieux communs, trop de phrases de convention , et l'esprit éminent de M. Guizot se fût gâté et perverti, en persistant plus longtemps dans des tentatives qu'il aurait mieux fait de condamner à l'oubli. L'histoire appliquée à la conduite des affaires politiques, ou plutôt la politique appuyée à un système historique, construit de toutes pièces : telle était la vraie vocation de M. Guizot. Il se trouva qu'à ce moment même, dans le monde où il vivait, on cherchait une théorie de gouvernement : par une fortune justifiée depuis par de longs et glorieux services, M. Guizot fut appelé à travailler à l'élaboration de cette théorie historique et plus tard à l'appliquer au pouvoir.

L'empire allait tomber. Les intelligences les plus élevées et les plus généreuses de la société issue de la Révolution française agitaient dans les salons de l'époque les questions de la politique. On savait bien que la Révolution avait créé des intérêts nouveaux qui avaient besoin d'un gouvernement. C'est le principe même de ce gouvernement que l'on cherchait à dégager. La Révolution avait introduit dans le monde l'idée du Droit, mais au prix de sacrifices qui paraissaient avoir coûté trop cher. D'ailleurs, cette idée du Droit, si puissante qu'elle fût, n'avait pas réussi à transformer complètement l'État : à moitié chemin, on s'était arrêté, Les chefs de la haute bourgeoisie, émancipés, riches, craignant déjà pour la stabilité de leurs conquêtes, durent penser que la Révolution n'avait pas eu d'autre but que de substituer la domination de la classe sociale qu'ils représentaient à celle de la noblesse et du clergé de l'ancienne monarchie. Ils ne voulaient pas aller plus loin que ce changement politique et social dont ils étaient seuls à profiter. En face du Droit qui réside dans la personne humaine, ils admirent l'existence d'un fait irréductible au Droit, l'État. De là ces distinctions fameuses et sans cesse reproduites entre l'autorité et la liberté, entre l'individu et l'Etat, qui forment le fond de la politique théorique depuis quatre-vingts ans. Les maîtres de M. Guizot comprirent à merveille le parti que l'on pouvait tirer de cette distinction, pour s'affranchir des obligations que devait imposer la doctrine de la Révolution pure, et surtout pour en enrayer les progrès. On passa, pour ainsi dire, une sorte de compromis entre les deux principes, le droit et l'autorité;

et il fut convenu que tous les problèmes delà politique moderne pouvaient se ramener à un seul : la conciliation entre les droits de la société et ceux de l'individu. A l'individu, on reconnut tous les droits : c'était ce que l'on appelait dans l'école consacrer le principe supérieur et sacré de la liberté; à l'Etat, on attribua la souveraineté, non pas de droit, mais de fait, et l'on proclama que cette souveraineté était indéfectible, qu'il n'y avait qu'à s'y soumettre, et que l'important était de la contenir dans de justes limites. C'est làdessus que discutent tous les publicistes français sans parvenir à s'entendre. M. Guizot, des premiers, comprit admirablement cette doctrine. Elle contient, en effet, tout ce qu'il faut pour assurer entre les mains de ceux qui détiennent le pouvoir le gouvernement de la société et la conduite des affaires. C'était là ce que voulaient les hommes auxquels il s'était associé et dont il n'a jamais abandonné la cause. Mais il fit plus. Restait à expliquer, l'histoire à la main et en descendant le cours des siècles, comment l'Etat et l'individu pouvaient se trouver en présence, et c'est ce qu'il fit, en partant de la donnée fondamentale de l'école historique allemande. Il adopta hautement la théorie qui assigne aux sociétés humaines certains faits primordiaux comme point de départ, et dont tous les événements qui se déroulent à travers les siècles ne sont que le développement, la naturelle et nécessaire efflorescence. Le progrès, cette idée si chère aux philosophes de la Révolution française, il l'admet comme eux ; mais, au lieu de le considérer comme le résultat admirable des efforts persistants, etdes individus qui composent la société, et de la société elle-même animée, passionnée, vivante comme les individus, il regarde ie progrès comme une évolution pour ainsi dire fatale aes premiers faits de l'hibluiic du inonde, le;.quel:i, E. Spcllep.. 3

avec le temps et sous l'action de mille causes souvent difficiles à bien percevoir, produisent comme autant de conséquences normales les grands événements de la vie des nations . M. Guizot réduisait de la sorte les faits primordiaux de l'histoire à quatre éléments sans cesse en lutte, et dont la lutte constitue le drame même de l'histoire de la civilisation : la théocratie, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. Toute celte théorie forme la contexture des travaux historiques de M, Guizot. Ce qu'il a dépensé de recherches, de patience, de clarté dans les détails et d'éloquence parfois magistrale dans l'exposition de ce système, tous ceux qui ont lu les admirables livres de Y Histoire de la c^ilisation en Europe, de l'Histoire de la civilisation en France s'en sont rendu compte. A l'aide de ces quatre éléments permanents de l'histoire, M. Guizot pouvait bâtir le système de politique historique qui lui était nécessaire. Il est facile, en effet, d'en découvrir les ►'onséquences. Etant admis — ce qui est comme le postulat de l'école doctrinaire — que tout le problème de la politique consiste à découvrir la conciliation entre l'autorité et la liberté, il faut se servir des quatre éléments primordiaux, les étudier et rechercher quels sont ceux qui peuvent offrir, par une heureuse et nécessaire combinaison, les plus grandes garanties à la liberté comme à l'autorité et assurer par là la solution du problème. Comme le progrès dans les sociétés humaines n'est qu'une évolution lente et presque insensible, l'idée du Droit se trouve écartée comme élément trop révolutionnaire et, du même coup, la démocratie. La théocratie, état primitif et comme épuisé des sociétés humaines, achève de s'écrouler sous nos yeux par le seul effet de la marche de la société et de la civilisation : doux systèmes, deux forces politiques rcblent seules en présence, la monarchie et i'aristo-

cratie. M. Guizot prend à part ces deux systèmes; il les étudie avec préférence, et il trouve le moyen de les opposer l'un à l'autre, comme sont opposées les deux forces irréductibles de l'autorité et de la liberté, de l'État et de l'individu : la monarchie, ce sera la souveraineté de fait car, encore une fois, il ne saurait être question de souveraineté de droit; l'aristocratie, ce sera la liberté des individus, liberté profondément respectable, sacrée même à certains égards, en tout cas, signe évident et supérieur du degré plus ou moins éminent de la civilisation chez un peuple. Et quel sera le gouvernement qui réalisera le mieux cette alliance nécessaire de l'autorité et de la liberté? Ce sera le gouvernement représentatif, la monarchie parlementaire, telle que l'Angleterre, par un privilège tout spécial de la Providence, en offre l'exemple aux autres nations de l'univers. Du moins la France y pourra-t-elle prétendre? Oui, répond M. Guizot avec assurance. Toute l'hiistoire de France aboutit au gouvernement représentatif; et, ici encore, il prodigue ses veilles, son labeur, sa science et son talent pour établir cette thèse qui défraye toute notre école historique, depuis qu'il l'a posée et établie avec l'incomparable éclat qu'il apportait dans cet ordre de discussions.

Telles sont, rapidement résumées, les théories historiques de M. Guizot. C'est là ce qui constitue son bagage d'historien philosophe. Un tel système n'est pas l'œuvre d'une intelligence vulgaire, et, quoiqu'il l'ait établi de toutes pièces, étayé de documents choisis avec le plus grand soin, mis en lumière avec une éloquence grave, d'une beauté sévère etpénétraute, et

qui assurait l'ascendant du maître sur tous les esprits de son temps, M. Guizot n'y est pas arrivé du premier coup. Sa pensée a traversé bien des étapes avant de se reposer dans cette conception définitive. Ce qui est certain, c'est que, dès ses commencements , M. Guizot portait dans un esprit, né vaste et altier, les premiers éléments de ce dogmatisme historique devant lequel il a tout fait plier. M. de Fontanes, qui eut l'idée d'appeler M. Guizot tout jeune encore — il avait vingt-cinq ans à peine — à la chaire d'histoire de la Faculté des lettres de Paris, et qui lui procura ainsi la connaissance et l'amitié de M. Royer-Collard, ne se doutait guère qu'il préparait à la monarchie parlementaire son plus illustre docteur. Mais M. Royer- GoUard , royaliste convaincu , intelligence élevée , comprit tout ce qu'il y avait de ressources dans cette nature ambitieuse, âpre et dure au travail, passionnée pour le pouvoir. Aussi, dès la première restauration, M . Guizot fut-il initié au maniement des grandes affaires, et nommé secrétaire général de M. l'abbé de Montesquiou, ministre de l'intérieur. Il commença, dès lors, à se distinguer comme homme politique. On lui confiait, sans hésiter, les tâches les plus délicates et les plus difficiles ; la monarchie représentative' avait en lui un serviteur dévoué autant que capable, et c'était là le vrai gouvernement de son choix et de son esprit. Il suivit le roi Louis XVIII à Gand pendant les Gent-Jours : là aussi était sa vraie place ; il se glorifiait avec raison, trente ans plus tard, en face de l'opposition déchaînée, de l'avoir occupée avec fidélité. « Oui, s'écriait-il à plus de vingt reprises différentes, au milieu de l'un des plus terribles orages parlementaires dont l'histoire ait gardé le souvenir; oui, j'ai été à Gand! » En répétant cette déclaration hautaine et obblinée, M. Giiiïot froissait sans doute le seuliuieiiL

national, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir quitté la France envahie. Du moins, il se montrait tel qu'il était lui-même, depuis son entrée dans la vie publique, qualis ah incepto ; et ce n'est pas ce jour-là qu'il a mérité d'entendre les mots flétrissants et terribles de l'illustre Berryer sur le cynisme des apostasies.

M. Guizot appartenait à la Restauration. C'est le seul gouvernement auquel il pîit porter ses services. Jamais, il faut le dire, il n'aurait pu trouver l'emploi de ses belles facultés, si la fondation de la monarchie parlementaire n'eût été tentée dans ce pays. A la seconde restauration, il passa du ministère de l'intérieur à celui de la justice, en la même qualité de secrétaire général. Cet apprentissage des affaires lui servit beaucoup dans la suite de sa carrière politique. C'est là qu'il apprit l'art d'élever à la hauteur des questions d'intérêt général les moindres incidents de la vie quotidienne d'un grand pays. Son esprit formé à la spéculation, sa grande habitude des généralisations les plus hardies se développèrent dans ces postes administratifs, réservés depuis lors à des hommes d'un âge mûr, mais qui étaient la meilleure école pour former de vrais hommes d'État. M. Guizot, placé à côté du pouvoir, conseillait le pouvoir. Son influence était grande et digne de son zèle autant que de ses aptitudes. Dès 1816, aussitôt que fut renvoyée la Chambre introuvable, il posa les règles du gouvernement parlementaire dans son écrit intitulé : Du gouvernement représentatif et de l'état actuel de la France. Le revoyant, il y a quelques années, pour une réimpression nouvelle, M. Guizot ne trouvait rien à reprendre dans cet écrit, l'un des meilleurs qui soien't sortis de sa plume de publiciste. Il était heureux alors. L'école doctrinaire, dont il était l'écrivain le plus autorisé, était dans tout son épanouissement. Avec

ses amis MM. Royer-Collard, de Serre, de Broglie, dont il a tracé plus tard de si magnifiques portraits dans ses Mémoires, il croyait, sur la foi de leurs opinions et de leur ambition communes, fonder le gouvernement définitif de la France. Le roi Louis XVIII entrait dans leurs vues, sans trop croire à leurs idées, et la France libérale admirait leurs talents, sans trop goûter leurs personnes. Survinrent le coup de poignard de Louvel, la chute de M. Decazes, la réaction violente qui s'ensuivit : M. Guizot dut abandonner les .situations officielles pour reprendre sa plume d'opposition. Mais dès ce moment le pli est pris. M. Guizot pourra faire de l'opposition, mais ce ne sera pas pour ébranler le pouvoir, du moins à ce qu'il assure. Le pouvoir est pour lui chose sacrée. La société n'a jamais trop de Faction bienfaisante et nécessaire du pouvoir. A partir de cette époque, il ne conçoit l'opposition elle-même que comme un moyen de protection et de défense pour la société; c'est au nom de la notion du pouvoir qu'il attaque les actes du pouvoir : .sophisme dangereux et hypocrite qui ne s'est jamais* étalé avec plus d'ampleur et d'autorité que dans le traité Des moyens de gouvernement et d'opposition dans Vélat actuel de la France, livre d'un intérêt puissant, où toute la tactique doctrinaire est exposée magistralement, avec tout l'appareil imposant du dogmalisme le plus rigoureux, arsenal toujours rempli, où les oppositions de tous genres que nous avons vues se succéder ont pu trouver des armes tour à tour, manifeste d'une opposition toute dynastique et courtoise, qui n'en était pas moins périlleuse, et qui attestait certainement à quel point M. Guizot ressentait l'amertume d'avoir perdu toute iuûuence sur la conduite des affaires.

F. LrLIZuT. 43

Il restait à M. Guizot sa chaire d'histoire moderne à la Soibonrie. A cette époque de sa vie, se placent les travaux importants qui ont fait sa réputation d'historien. Sa théorie était faite dans son esprit; il s'appliqua, comme nous l'avons dit plus haut, à la corroborer par des textes. Les œuvres d'érudition de M. Guizot se recommandent h l'attention du public savant par les qualités les plus rares, la sûreté et la pénétration, l'abondance dans les preuves, la clarté, le goût et la justesse dans la critique. Son style, toujours exact, manque de chaleur et de vie. M. Guizot n'a pas voulu, à aucune époque de sa vie, dépenser dans ses livres la passion dont il était doué : cet homme de science n'a jamais tressailli que dans les luttes de la vie publique. En même temps qu'il éclairait les parties les plus obscures de nos annales, il abordait les études sur l'histoire d'Angleterre et, en particulier, sur la Révolution anglaise, qui ont rendu sa renommée européenne. Avec les idées qu'il s'était faites du gouvernement représentatif, M. Guizot devait chercher en Angleterre la confirmation de sa thèse. Il est le principal fondateur de cette école politique qui a prétendu façonner la France sur l'Angleterre, et, si quelqu'un parmi nous a véritablement abusé des éloges justement accordés aux institutions anglaises par Voltaire et Montesquieu, c'est assurément M. Guizot, dont les livres sur la Révolution d'Angleterre sont comme autant d'excitations à l'adresse de la France. Ces livres étaient aussi pour M. Guizot des moyens d'opposition. Il n'en serait pas convenu si on l'eût poussé sur ce point; mais la jeunesse d'alors les prenait ainsi, et il ne s'en défendait pas, du moins publiquement.

Il en était de même de ces cours célèbres de la Sorbonne où il attirait chaque semaine, au pied de sa chaire d'histoire, toute cette foule d'auditeurs que passionnaient déjà la verve brillante et spirituelle d'un Villemain, la parole ardente et pleine d'éclairs d'un Victor Cousin. Suspendu sous le ministère ombrageux de M. de Villèle, le cours de M. Guizot fut rouvert sous le ministère conciliateur de M. Martignac, en 1828. A cette date se placent les fortes et lumineuses leçons du grand professeur sur la civilisation en France et en Europe. Rien n'a vieilli que le système historique luimême, dans cet enseignement profond et élevé, où il y a tant à retenir sur les différentes périodes de notre histoire. Quel temps que celui-là ! Depuis quarante années, on trouve partout le panégyrique de ces années incomparables où la France a donné au monde le spectacle d'une seconde Renaissance. M. Guizot était un des survivants de cette époque mémorable. Son nom brillait encore sur les dernières affiches de la Sorbonne à titre de professeur honoraire. Le voilà disparu à son tour ! Au moins il reste de ce professorat glorieux des livres qu'il ne faut plus prendre au pied de la lettre, comme faisaient ceux qui nous ont précédés, mais où l'on retrouve la trace des émotions fortes et viriles de la génération de 1830. On ne marchandait pas alors les hautes vérités à la jeunesse. Qui plus que M. Guizot a mêlé la politique à l'histoire? Il ne croyait pas faire tort à l'État en cherchant à lui préparer les meilleurs et les plus dignes citoyens. Au reste, il payait d'exemple. A la veille des élections de 1828, il publiait une brochure palpitante sur le grave et toujours vivant sujet des libertés publiques en péril : il entrait, avec les libéraux et môme les républicains d'alors, dans la Société Aide-toi, le ciel V aidera, qu'il jugeait nécessaire pour aider le pays à conserver ses droits.

La passion politique l'emportait au delà de ses doctrines: qui pourrait en douter, en relisant aujourd'hui les pages qu'il a consacrées à ces épisodes de sa vie militante ? Mais le fond de l'âme de M. Guizot, c'était une ambition sans bornes. A mesure qu'il avançait dans la vie, il mesurait le progrès accompli par ses idées dans l'esprit de ses contemporains ; il se sentait en situation de prendre à son tour le pouvoir et de l'excercer au profit de ses opinions et selon ses vues personnelles. Il fut un des 221 ; il se distingua même par l'àpreté de ses déclarations. Voulut-il la révolution de 1830? S'attendait-il à la résistance aveugle de CharlesX.àlaprise d'armes du peuple de Paris ? Questions obscures, et d'ailleurs sans intérêt. M. Guizot appartenait de cœur et d'esprit à une école politique qui n'a jamais dissimulé qu'à ses yeux, le plus évident progrès politique ne vaut pas les risques d'une révolution. Que M. Guizot eût d'ailleurs souhaité la chute de la branche aînée des Bourbons, il importait peu. Arrivé à Paris juste au moment où la révolution éclata, il se conduisit comme s'il l'eût préparée. Dès que la victoire du peuple fut certaine, il ne s'occupa qu'à l'escompter. Dans le premier cabinet formé sur les barricades, il eut un portefeuille : trois jours avant, il rédigeait et signait une protestation contre les ordonnances, qui se terminait par une déclaration de dévouement de la Chambre au vieux roi Charles X et à son auguste dynastie. Ces changements subits, en temps de révolution, sont assez faciles à justifier delà part d'un homme qui peut soutenir qu'il passe, conformément à ses doctrines, de la défense de la liberté menacée à la défense de l'autorité en péril. Ce qu'ily a de certain,

c'est que M. Guizot, qui fut pendant près de treize ans le ministre du roi Louis-Philippe, n'a pas craint de laisser paraître ses regrets de la commotion violente qui avait donné une couronne au prince qu'il a servi. M. Guizot n'a pas regretté sa conduite en 4830; il a regretté la révolution de Juillet. Il n'aurait pas voulu que la France se séparât de la famille de ses anciens rois : pour lui, c'était la monarchie ; et la preuve, c'est que, devenu plus tard ministre dirigeant de la dynastie nouvelle, sans rien comprendre aux sentiments du pays, il parut n'avoir d'autre souci que de donner à la royauté de la Révolution toutes les apparences et tous les caractères de la royauté légitime. L'homme de la quasi-légitimité, c'est M. Guizot, et l'on peut dire de. lui, en toute justice, qu'il a renié Juillet 1830, bien avant l'entrevue de Frohsdorff et la réconciliation entre les princes de la maison de France, que, vers la fin de sa vie, il a probablement conseillées.

C'est pendant les dix-huit dernières années de la monarchie de Juillet que M. Guizot a donné carrière à son ambition du pouvoir, à ses appétits de gouvernement. A part son passage au ministère de l'instruction publique et ses efforts pour doter la France du système d'enseignement public vraiment digne de ce grand pays, la vie politique de M. Guizot peut se résumer d'un seul mot : résistance. Il crut sincèrement que tout était fini, maintenant que la France était en possession de ces institutions représentatives dont il avait écrit l'histoire. Parvenu avec la classe dont il défendait les intérêts au faite de l'édifice politique et social, il pensa que la suprême sagesse consistait à retirer l'échelle qui lui avait servi à y monter. Il s'enferma dans le pou-

voir comme dans une forteresse. Il n'avait pas seulement la prétention d'y défendre la dynastie qu'il servait, mais aussi les plus grands intérêts sociaux qu'il affectait de croire sans cesse menacés et dont la protection ne lui semblait jamais assez assurée. Il eut, comme tous les hommes d'État sous le régime parlementaire, des alternatives de succès et de revers. Il tomba souvent du pouvoir : il n'en descendit jamais, A peine avait-il quitté le cabinet, qu'il cherchait à y rentrer. Nulle opposition, quelle qu'elle fût, ne lui répugnait. En 1837, il fut l'âme de cette ardente et étrange coalition contre M, le comte Mole, qui a tant discrédité le gouvernement parlementaire. Il se jeta dans cette mêlée avec une ardeur implacable. « Omnia serviliter pro dominatione », lui cracha un jour à la face le ministre dont il voulait prendre la place. «Vous aurez peut-être notre appui, lui dit le Journal des Débals, mais jamais notre estime. » Toutes ces duretés glissaient sur M. Guizot, qui n'écoulait que sa passion, et qui croyait tout perdu, dès qu'il n'était plus ministre. C'est pendant cette longue lutte pour la possession du pouvoir, c'est au cours de cette rivalité fameuse qui compose la trame de l'histoire de la monarchie orléaniste, qu'ont été inventées par M. Guizot, pourles besoins desacause,toutes ces théories funestes sur l'ordre moral, sur la défense sociale, qui ont divisé si profondément la France et rendu si difficile la réconciliation entre les classes sociales. Avec sa parole tranchante, du haut de la tribune qu'il transformait en chaire calviniste. M, Guizot jetait l'anathème à ses adversaires; jamais il n'a procédé que par excommunication. Ses ennemis étaient rejetés par lui loin de la politique : il semblait qu'il ne pût y avoir de place que pour lui et les siens. Cette proscription lui paraissait un signe de force. Il prenait la majesté hautaine de

ses imprécations oratoires pour un signe évident d'infaillibilité. Avec cela, un art admirable, mais trop admiré, de grandir les plus minimes affaires; une ampleur de parole qui ne servait qu'à déguiser trop souvent le vide de la pensée ; un dédain superbe qu'il réussissait à faire prendre comme la marque d'un génie supérieur ; une grande ignorance des faits sociaux masquée sous les dehors de doctrines imposantes, des airs de tête à troubler toute une Chambre, la lèvre méprisante, la voix solennelle: tel a été M. Guizot orateur, une grande puissance au service d'une petite cause, celle de sa personnalité et de son ambition.

Quand il eut définitivement conquis l'esprit du roi Louis-Philippe, après 1840, en lui persuadant que la résistance était la sagesse, M. Guizot perdit toute mesure. Plus que jamais il appliqua son système. C'est alors qu'on le vit tendre tous les ressorts da régime parlementaire jusqu'à les briser. Lui, le premier, il enseigna l'art dangereux de peser sur la majorité pour lui arracher tout ce qu'il jugeait nécessaire à l'exercice de son pouvoir. Et de quel moyen se servait-il? De la peur, toujours de la peur. C'est M. Guizot qui nous a inoculé ce mal terrible. Compression et silence : les élèves de M. Guizot n'ont pas appris cette devise à son école, mais ils ont conservé de lui sa frayeur de la démocratie, sa haine aveugle de tout ce qui ne rentre pas dans le cadre des institutions représentatives. Il croyait à une aristocratie de la fortune, la seule qui pût confirmer en France sa théorie historique : c'est pourquoi il disait à ses électeurs de Lisieux, avec plus de naïveté que de cynisme : « Enrichissezvous! » Il avait de la démocratie une défiance poussée jusqu'à l'horreur, et c'est pourquoi il s'écriait à la tribune qu'il n'y aurait pas de jour pour le suffrage uni-

versel. Tout entier à son système de défense sociale, il cherchait partout des alliés. Lui protestant, il affectait de protéger le catholicisme. « C'est une grande école de respect, disait-il. » « La religion est un frein, ajoutait-il ; il en faut pour le peuple. » 11 soutenait les jésuites, il encourageait toutes les tentatives, toutes les entreprises destinées à tenir en bride les classes inférieures, qu'il sentait gronder autour d'un système où il ne leur était pas permis d'entrer et dont il leur refusait obstinément la porte.

i Ministre des affaires étrangères, il s'était mis d'accord avec le prince qu'il servait pour laisser s'effacer peu à peu de l'esprit des autres monarques l'impression d'une France libérale et révolutionnaire. Vaniteux à l'excès, il jouissait avec ivresse de l'amitié intéressée des représentants de l'aristocratie britannique, et se donnait pour modèle, sur le continent, le vieux prince de Metternich. Il rêvait pour la France un gouvernement paternel comme en Autriche, où il aurait tenu la première place après le souverain. Par là il laissait s'altérer, se dénaturer, se dégrader le sentiment de la fierté nationale. Il ne comprenait rien aux révoltes de la fierté française, qu'il prenait pour des accès de folie furieuse. La France s'ennuyait, s'étiolait, s'abaissait. M. Guizot ne voulait voir que la paix dans la rue respectée, et comptait que tout irait bien tant qu'il serait au pouvoir et pourvu qu'il y fût. De là une impopularité terrible qui a perdu vraiment la monarchie. M. Guizot se faisait gloire de cette impopularité. Il y voyait un signe de grandeur incomprise; il affectait de mépriser la foule, et le dédain qu'il témoignait à ses adversaires dans la Chambre se changeait, à l'égard du peuple, en une sorte de violente injustice qui devait un jour tout faire sauter.

50 FlGLRliS DISPARUES.

La France perdit patience. Elle se lassa de piétiner dans la boue, et laissa se consommer la révolution du mépris. Toutes ces expressions ont été inventées pour M. Guizot, et demeureront attachées à sa mémoire. Il tomba, emportant avec lui dans sa chute les destinées mêmes de la monarchie constitutionnelle. Depuis lors, il a vécu loin des affaires publiques, dans le travail et dans l'étude. Mais jamais son caractère ne s'est démenti. Jamais il n'a témoigné le moindre regret d'avoir suivi la voie fatale où il avait trouvé la défaite et le discrédit. Au contraire, affectant de se draper dans une dignité pleine de superbe, il a pris la plume pour écrire de sa vie publique une apologie qui n'a trouvé d'approbateurs que parmi ses anciens complaisants. S'il s'est repenti, c'est d'avoir trop sacrifié à l'esprit de concession et de tempérament. Né pour la lutte, il a transporté dans sa retraite les passions d'autrefois. Chaque fois qu'il s'est trouvé en face des opinions, des idées qu'il avait combattues, il a retrouvé son élan, sa vigueur, sa fougue, ses rigueurs, son esprit sectaire et exclusif. Son talent n'a pas cessé de grandir. Il le perfectionnait sans cesse par le travail ; il le faisait servir à défendre les mêmes causes qu'il avait servies, compromises et perdues tout ensemble. Destinée curieuse et troublante! M. Guizot a été l'avocat le plus puissant de l'erreur politique qui cause aujourd'hui le profond désarroi où se débat la société française, et les panégyriques qui de, toutes parts, ont été prononcés sur son cercueil prouvent trop bien, hélas! que sa fatale influence persiste toujours. Ses amis admirent tout en lui jusqu'à ses faiblesses. On l'a vu, dans les dernières années de sa vie, prendre

F. GUIZOT. Kl

part aux luttes qui divisent l'Église réformf^e de France Cette lutte, illa aigrie, envenimée au point de la rendre mortelle : ses flatteurs lui savent gré de ces emportements de ses derniers jours ; ils y voient la marque d'une indomptable volonté. Mais quoi de plus redoutable que la persistance obstinée dans une politique à outrance, dont les fruits amers gisent partout autour de nous? Enfin, pourquoi ne pas le dire? M. Guizot, amant passionné des libertés parlementaires, en était arrivé à professer la plus profonde indifférence sur les questions de personnes. Il ne dédaignait pas de complimenter Napoléon III, quand il le voyait dans les courtes visites officielles qu'il était appelé à lui faire comme directeur de l'Académie; il trouvait qu'il y avait beaucoup à prendre dans le système de 1832, et nous voyons, par l'exemple de ses disciples, que ses idées sur ce point avaient trouvé des partisans. Quand vint l'empire libéral, M. Guizot ne crut pas indigne de lui de lui apporter le témoignage de sa haute approbation : toute la France démocratique le voit encore accoudé à la cheminée du salon des Affaires étrangères ou de la Chancellerie, chez M. le comte Daru ou chez M. Emile OUivier, prodiguant les conseils, encourageant les espérances du monde officiel où il lui semblait qu'il avait retrouvé sa place.

La catastrophe arriva. M. Guizot tomba pour ainsi dire une seconde fois. Il semblait, à l'âge où il était pttL'venu, que ce fût pour ne plus se relever. Qui pourrait douter cependant de l'influence qu'il a exercée jusqu'à sa mort? M. le duc Albert de Broglie, qu'est-ce autre chose que M. Guizot plus jeune, moinséloquent, mais tout aussi plein de lui-même et de l'infaillibilité de ses doctrines?

M. Guizot a disparu ainsi de la scène du monde, sans que les passions qui s'agitaient autour de son grand nom se fussent apaisées; et c'est à tort que l'on a parlé de deuil national devant cette tombe où repose certainement une grande intelligence, mais qui a reçu les restes d'un homme d'État dont la carrière aura été plus funeste que vraiment utile à son pays. Que restera-t-il de M. Guizot? Ses travaux d'historien? Déjà la critique moderne en a sapé par la base la théorie fondamentale ; et, quant à la forme qu'il a donnée à la plupart de ses ouvrages, froide, sèche, inanimée, sans couleur, elle n'est pas assez fortement travaillée pour faire que ses livres demeurent parmi les chefs-d'œuvre de notre langue. Ses Mémoires personnels? Ce n'est que la candide et béate apologie des actes qui appellent sur la mémoire de M. Guizot les justes sévérités de l'histoire. Le souvenir de son éloquenpe? Hélas ! que de gens parmi nous, les contemporains de M. Guizot, ignorent déjà de quelle puissance il a joui dans les Assemblées délibérantes! Que restera-t-il donc?

Il restera de M. Guizot de grands exemples de travail et de dignité personnelfe, quand la passion ne l'égarait pas; il restera cette longue vie toute dévouée à une seule et persistante idée, la défense des classes bourgeoises; il restera cette fidélité à ses propres opinions même fausses, cet honneur enviable de les avoir personifiées aux yeux de trois génénérations successives et inclinées sous les mêmes sentiments de confiance et d'admiration.

Mais, dira-t-on, un homme qui n'a jamais pensé à l'avenir ne se survit pas dans la postérité. Il est vrai.

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Mais, à la gloire de M. Guizot, il faut dire qu'il a aimé la science, l'éducation et qu'il a cherché à répandre la lumière. Par un admirable privilège, chaque fois qu'il touche à ce noble et touchant sujet de l'instruction publique, il se transforme, il grandit, il se surpasse. Écoutez-le parler de la lutte engagée entre les parvenus de la science et les privilégiés de la naissance et de la fortune :

« Nous assistons depuis trois quarts de siècle, dit-il, au spectacle de l'insuflîsance et de la fragilité de toutes les supériorités que donne le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous avons vu en même temps, à tous les étages et dans toutes les carrières de la société, une foule d'hommes s'élever et prendre en haut leur place par la seule puissance de l'esprit, du caractère, du savoir et du travail. A côté des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les âmes ce trouble violent et continu des situations et des existences, il en sort une grande leçon morale : la conviction que l'homme vaut surtout par lui-même, et que, de sa valeur personnelle dépend entièrement sa destinée. En dépit de ce qu'il y a dans nos mœurs de mollesse et d'impertinence, c'est là aujourd'hui, dans la société française, un sentiment général et profond, qui agit puissamment au sein des familles. Un grand géologue, M. Elie de Beaumont, nous a fait assister aux révolutions de notre globe; c'est de sa fermentation intérieure que proviennent les inégalités de sa surface ; les volcans ont fait les montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se fassent pas d'illusions; un fait analogue se passe sous leurs pieds : la société française fermente jusque dans ses dernières profondeurs et travaille à faire sortir de son sein des hauteurs nouvelles. Ce vaste et obscur bouillonnement,

cet ardent et général mouvement d'ascension, c'est ]e caractère essentiel des sociétés démocratiques, c'est la démocratie elle-même. »

Paroles admirables, vues profondes, qui donnent la plus haute idée du grand esprit de M. Guizot. 11 faut rester sur ce fortifiant passage des Mémoires de cet homme illustre, en regrettant qu'il n'ait pas plus souvent embrassé dans leur ensemble tous les rangs de notre démocratie française, pour y découvrir les véritables lois de l'histoire et de la politique. Sa gloire n'en souffrirait pas, et la reconnaissance du pays tout entier lui serait acquise.

Septembre 1874.

M. Victor Cousin est mort le 14 janvier 1867, frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante, à Cannes, où, suivant sa coutume, il s'était rendu pour passer la saison d'hiver.

Trois semaines avant, on pouvait voir M. Cousin tout paré des charmes d'une verte et vigoureuse vieillesse, qu'il portait avec une coquetterie à la fois élégante et digne, assis aux côtés de l'archevêque de Paris, au pied de la chaire de Notre-Dame, et écoulant le dernier en date de ses disciples, le père Hyacinthe, qui enseigne aujourd'hui avec toute l'autorité du prêtre les doctrines autrefois proscrites et condamnées de l'ancien professeur de Sorbonne.

Aux yeux de M. Cousin, cette place d'honneur, cette adhésion complète et formelle à ses opinions philosophiques étaient peut-être un triomphe, et peutêtre les regardait-il comme la juste récompense des travaux de toute sa vie.

Il est permis de croire que telle fut sa dernière pensée, si le coup qui l'a frappé lui a laissé le temps de se reconnaître. C'est sur cette dernière pensée

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qu'il doit être jugé, au moment où il disparaît de ce monde pour entrer dans l'histoire.

Quels débuts admirables que ceux de M. Victor Cousin!

11 n'y a peut-être, pour les hommes d'intelligence, rien de plus enviable que l'heureuse fortune qui fit de M. Cousin le maître et le guide de la jeunesse de son temps; que ce rôle glorieux d'initiateur des âmes aux plus hautes questions. M. Cousin, pour cette noble mission, avait été traité par la nature en favori. Il avait reçu d'elle tous les dons, l'imagination et le sentiment, un esprit charmant, toujours jeune, toujours ouvert à de nouvelles admirations, à de nouvelles sympathies, une grâce enchanteresse qui revêtait les problèmes les plus ardus des séductions les plus touchantes, une âme ardente et passionnée qui se répandait avec la plus persuasive éloquence.

Né avec la Révolution, dès que ses yeux s'étaient ouverts, il avait, comme il le dit lui-même, vu flotter son drapeau tour à tour sombre et glorieux, et appris à lire dans ses chansons; ses fêtes avaient été celles de son enfance, et les premiers noms qu'il épela furent ceux de ses héros. Sa première jeunesse s'écoula sous le premier empire, qui tomba juste à l'heure oii il commençait à penser. Ses maîtres — et quels maîtres! La Romiguière et Royer-Gollard, — lui cédèrent la place, dès qu'il voulut parler. Il monta dans cette chaire de Sorbonne qu'il devait tant illustrer, et y fît sa première leçon. Dès lors, sa vie ne fut qu'un long et continuel succès, que la persécution et l'exil ne firent qu'accroître, car rien n'a manqué à M. Cousin pour être heureux ; lui aussi, il l'ut

persécuté, traqué, forcé de fuir, au nom de ses opinions, au nom de la philosophie dont il fut ainsi, non seulement l'un des maîtres, mais l'un des martyrs.

Mais ce qui valait mieux pour M. Cousin que ses belles facultés originales et natives, encore agrandies et développées par le travail et l'étude, c'était son temps, c'était la génération qui suivait ses leçons, qui applaudissait à son éloquence, encourageait sa hardiesse, exaltait ses témérités. Y aura-t-il jamais rien de pareil à cette incomparable jeunesse qui se pressait aux cours de la Sorbonne, sous la Restauration, quand M. Cousin y traça, pour la première fois, l'histoire abrégée de la raison humaine, et entreprit de raconter avec un intérêt dramatique jusqu'alors inconnu tout ce que l'homme avait pensé sur Dieu, sur la nature et sur lui-même ?

C'était alors un ravissement que de philosopher. Les âmes étaient ouvertes à des espérances illimitées. Le monde entier était entrain de se renouveler; une ère nouvelle commençait en politique, en histoire, en littérature, en philosophie. C'est à peine si l'on se souvenait des vieux maîtres, si l'on se rappelait qu'en France, dans ce grand dix-huitième siècle à peine fermé, il y avait eu des lettrés et des penseurs. On tenait à rompre avec ce vieux passé; on voulait réagir contre lui. Ce fut là le grand écueil du temps; M. Cousin ne sut pas l'éviter. C'est que l'on ne réagit pas contre la vérité, sous peine de tomber dans l'erreur; et quand l'on s'y obstine, tout au moins risquet-on à ce jeu dangereux de s'amollir l'esprit et d'énerver ses facultés.

C'est ce qui lui arriva.

On le vit bien dans ce célèbre voyage philosophique qu'il fit en Allemagne vers 1818, où il connut les plus profonds penseurs de ce pays, et s'approcha d'eux et

de leurs doctrines avec une défiance de lui-même qui l'empêcha de se les assimiler, et d'en tirer tous les fruits que d'abord il s'en était promis. Ces profondeurs lui donnèrent le vertige; il n'osa pas y regarder de trop près ni trop longtemps, tant il craignait d'y laisser choir son propre système. Son intelligence fut saisie, mais le courage lui manqua.

Au retour de celte exploration, M. Cousin reprit ses cours. Avec quelle éloquence, plus enflammée et plus pénétrante encore, il revint à l'étude de l'histoire de la philosophie ! Il se croyait maître de la science. Et porirquoi non? Il rentrait d'Allemagne, et parlait devant un auditoire généreux et spirituel des grandes vérités acquises comme des plus sérieuses difficultés à résoudre dans la philosophie, en un langage franc, hardi, coloré, plein d'images saisissantes, et qui tout ensemble charmait et passionnait les esprits. Chacune de ses leçons était un événement pour la France et pour l'Europe. La vanité nationale s'en mêlant, on aimait à dire et répéter que le jeune maître apprenait à l'Allemagne savante à se connaîlre elle-même. La philosophie n'était plus réservée aux seuls initiés; elle était entrée dans le domaine de la pensée publique. Quel professeur de Berlin ou de Kœnigsberg pouvait se vanter d'avoir accompli un pareil miracle? Les intelligences étaient éblouies, subjuguées. Un jour, à une des leçons de M. Cousin, un homme qui était l'idole de la France libérale, le général Foy, vint à la Sorbonne et salua l'éloquent orateur du titre glorieux de Prince de la jeunesse.

M. Cousin avait mérité ce grand honneur.

Il pensait comme tous les jeunes hommes de son temps, et son cœur battait pour les mêmes causes. C'était l'époque où il se liait d'amitié avec le proscrit italien Santa Rosa, à la mémoire duquel il a consacré

desi nobles pages, tendres, émues, et qu'on relira sans doute encore, bien longtemps après que les doctrines éclectiques auront été oubliées. Et, plus tard, avec quel zèle pieux il acquitta la dette de la patrie envers Georges Farcy, l'héroïque jeune homme tombé en juillet 1830 sous les balles de la garde royale et dans les rangs des citoyens soulevés! M. Cousin joignait l'exemple aux préceptes; il obéissait alors à sa philosophie, il la pratiquait; et c'était assez pour que l'on vît en lui un des représentants les plus haut placés de l'esprit nouveau.

La monarchie de Juillet fit de M. Cousin un pair de France.

A l'âge de trente-huit ans, dans tout l'éclat de son talent et de sa renommée oratoire, M. Cousin descendit de sa chaire de la Sorbonne pour n'y plus remonter. Il abandonna pour toujours le domaine de la pensée pure et la recherche de la vérité au delà des limites qu'il s'était assignées à lui-même. Il cessa d'être un philosophe militant, c'est-à-dire un homme de méditation enfermé dans son cabinet, seul avec son intelligence : il voulut administrer la philosophie ; en d'autres termes, après avoir édifié et construit son système, il entendit profiter des hautes situations que lui ménageait la politique pour répandre et faire enseigner ses doctrines. Toute l'Université dut prendre parti pour l'éclectisme. M. Cousin eut pour disciples et pour propagateurs de ses idées tous ses anciens élèves et tous ceux qui entrèrent à lÉcole normale, à partir du moment où sa grande position dans l'État lui permit d'agir sur les destinées de l'enseignement public en France. Chose remar(iuable, tous, ou presque tous,

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qu'ils soient demeurés fidèles à l'éclectisme ou qu'ils j| l'aient abandonné, continuent à saluer M. Cousin r comme leur maître, M. Vacherot comme M. Jules ji Simon, M. Barthélémy Saint-Hilaire comme M. Fré- : déric Morin, tant fut grande la puissance de séduction i de cet éminent esprit ! La philosophie de M. Cousin ! devint classique et fut réputée digne de cet honneur. ; Il fallut attendre une génération nouvelle, avant de trouver un homme comme M. Taine, qui osât dire : ; « La philosophie de M. Cousin est appelée classique, : parce que c'est la philosophie à l'usage des classes. » i

Cependant les critiques n'avaient pas plus manqué \ à l'éclectisme que les adversaires. Le dernier livre publié par l'illustre Broussais, le dernier représentant de la grande école du dix-huitième siècle, contient une préface, où les doctrines de M. Cousin sont critiquées avec une verve impitoyable. Plus tard, un autre écrivain, placé à un autre point de vue, M. Pierre Leroux, se livra à un examen sévère de l'éclectisme, et mit en pleine lumière tout ce que ces dehors brillants et trompeurs cachaient de vide infécondité. M. Cousin ne témoigna pas envers ces critiques d'une indulgence de philosophe ; il se laissa emporter à toutes les violences de la haine littéraire la plus acharnée. En toute occasion, il montra ce que peut receler de vengeances de toute nature, petites et grandes, lecœurd'unhomme piqué au vif de l'amour-propre intellectuel.

Ceux qu'il regardait comme les ennemis de sa philosophie et de ses conséquences immédiates, il les poursuivait avec une ardeur et unepassionquel'on eût souhaité de voir appliquées à la découverte de la vérité. Car, il faut bien le dire, M. Cousin avait manqué de courage, il s'était arrêté en chemin ; on le lui reprochait, et c'était justement de quoi il se fâchait, avec l'aigreur ut la confusion de quelqu'un qui se sont pris sur le fait.

M. Cousin, à cette époque, avait encore d'autres ennemis. La pseudo-renaissance catholique lui suscita des adversaires aux blessures desquels il se montra très sensible. Les princes du clergé, les orateurs religieux démontrèrent, dans les mandements et dans les chaires sacrées, que M. Cousin, l'ancien hôte de l'Allemagne et quelque peu le disciple de M. de Schelling et de Hegel, n'était qu'un panthéiste. Panthéiste ! s'écriait M. Cousin avec des airs indignés, moi, l'auteur, le père de l'éclectisme, je ne serais qu'un panthéiste 1 Y pensez-vous bienl Jamais plus cruelle injure ne fut adressée à un philosophe.

Et M. Cousin reprenait ses livres, les corrigeait, y faisait des supressions qui montraient encore mieux son ancien panthéisme. 11 se répandait, dans des préfaces nouvelles, en flots d'éloquence sur le spiritualisme, sur la philosophie alliée à la religion, support et appui naturel de toute croyance idéale et surnaturelle qui veut se dégager d'idolâtrie et de superstition. Les mêmes préfaces servaient aussi à déverser le blâme et l'injure sur les funestes doctrines du panthéisme, ce système monstrueux qui, anéantissant la liberté humaine, supprime le bien et le mal, confond tout dans un fatalisme sacrilège, et précipite les consciences dans l'abîme.

M. Cousin n'y allait pas de main morte. Chacun, se sentant atteint, cherchait à se défendre. On repoussait d'abord les doctrines ; mieux que cela, on examinait la vie même de cet amer censeur; et que trouvait-on? que M. Cousin, si rigide, avait construit tout l'édifice de sa réputation à l'aide des travaux de ses élèves ; que ce spirituahste chrétien était dur aux petits, orgueilleux aux égaux, arrogant envers tous ; que ce moraliste austère n'était exempt d'aucune des faiblesses du cœur. La conclusion était que plus de modestie n'au-

E. Si>Ui.LEH. 4

rait pas fait de tort à ce prétendu philosophe, dont la prétendue philosophie s'écroulait au premier souffle du libre examen, abandonnée et reniée dans ses points principaux par celui qui, le premier, l'avait fondée.

De leur côté, les cléricaux ne s'épargnaient pas dans cette lutte. Qui eût dit, il y a vingt-cinq ans, à M. Cousin, qu'il redeviendrait l'allié, le serviteur de ces adversaires implacables, l'eût certainement frappé au cœur. Il n'eût pas résisté à un tel coup. Bien loin de croire à sa réconciliation future avec eux, il ne cherchait alors qu'à leur trouver des ennemis. C'est avec cette intention qu'il se fit charger par l'Académie française du rapport sur les manuscrits de Pascal, rapport admirable, œuvre de critique du premier ordre, où la pensée et le style de Pascal sont rétablis avec une sûreté, une précision, un goût au-dessus de tout éloge. Ce n'était pas là le seul but de M. Cousin. Ce qu'il voulait, c'était démontrer, pièces en main, le scepticisme de Pascal et comment celte intelligence sublime, à bout de méditations et de recherches, avait fini par tirer l'existence de Dieu à pile ou face, estimant impossible d'appuyer cette croyance sur des preuves certaines et vraiment scientifiques. Ce travail littéraire fut sa dernière œuvre philosophique, car on ne peut appeler de ce nom les préfaces et éditions nouvelles que M. Cousin donnait presque chaque année de ses anciens ouvrages.

En 1848 même, il ne cultivait plus la philosophie à l'aide de son intelligence ; son sentiment seul était en éveil. Il y eut un moment où il fut bien près de dire: Toute la philosophie est dans la professinn de foi du Vicaire savoijafd, si môme il ne le dit pas.

VICTOK COUSIN.

La dernière partie de la vie de M. Victor Cousin s'écoula, comme celle de ses illustres contemporains, dans la retraite que l'Académie française aura eu la gloire d'offrir aux représentants de tant d'idées et de systèmes différents. M. Cousin partageait son temps entre l'étude du passé, particulièrement de l'histoire de la France au dix-seplième siècle, pour laquelle il avait une prédilection marquée et toute naturelle, et les intrigues — il faut bien dire le mot — de la coterie à laquelle il s'était rallié. Le vaincu de la philosophie ne songea pas à se relever pour la défendre, quand, à son tour, elle disparut du programme même de nos écoles. Tout entier à l'amour des belles dames de la Fronde, épris follement du désir d'écrire et de raconter des récits militaires, il ne pouvait être distrait de ces deux passions de sa vieillesse que par l'attrait, plus grand encore pour lui, de nuire, par ses manèges à l'Institut, aux ennemis de sa philosophie, à ceux de ses anciens disciples qui échappaient à sa domination, à ceux des esprit nouveaux qui ne subissaient pas son joug, et portaient leur obéissance ailleurs.

Son talent d'écrivain n'avait pas cessé de grandir : les dernières pages qu'il a écrites valent celles de ses meilleurs jours, en force, en clarté; plusque jamais il ressentait le besoin impérieux, qui travaille tout écrivain delà langue française, de ne jamais présenter sa pensée qu'après l'avoir mise au net. Mais comme philosophe, si jamais il l'a été, môme aux beaux temps de sa gloire, M. Cousin ne comptait plus. 11 a pu assister, avec un dépit amer et concentré qui dissimulait bien des regrets, aux progrès et aux conquêtes de cette philosophie allemande devant laquelle il avait reculé

et tandis que les générations nouvelles lui mettaient sous les yeux, comme un remords, cet exemple d'audace et de liberté dans la pensée, il croyait se venger et se consoler par des capucinades. *

Janvier 1867.

* Cet article a été publié dans le Nain jaune, journal littéraire qui paraissait alors deux fois par semaine sans pouvoir traiter des matières politiques et sociales

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