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UNE PAGE DE LA VIE

DE

(avec des lettres inédites)

La mémoire de M. Victor Cousin vient d'obtenir les honneurs de l'apothéose académique. Avant-hier, sous la coupole du Palais-Mazarin, devant le public d'élite qui se presse d'ordinaire aux séances de l'Institut, M. Cousin a été loué par un des maîtres de la parole, dans un langage harmonieux et splendide, qui a dû faire tressaillir d'aise, dans sa tombe, l'éloquent écrivain en qui s'étaient perpétuées et rajeunies les meilleures et les plus rares qualités de notre grande tradition littéraire. Il n'y aurait rien à ajouter à ce pompeux éloge de M. Cousin philosophe et littérateur, si nar hasard il était question d'entreprendre la glorification posthume du chef de l'école éclectique ; mais il ne s'agit ici de rien de pareil. La réception de M. Jules Pavre à l'Académie française a ramené pour un instant le nom de M. Victor Cousin sur les lèvres de tout le monde élégant et lettré : il a paru dès lors que le moment était favorable pour rappeler l'attention du

public sur un épisode de la vie de cet illlustre écrivain, qui a certainement exercé sur ses opinions, ses jugements et sa conduite une influence ccnsidérable, et qui a peut-être décidé de toute sa carrière de philosophe et d'homme politique. Cet épisode se rapporte aux tracasseries et persécutions dont M. Cousin fut l'objet, sous la Restauration, après son deuxième voyage en Allemagne, et dont il ne cessa, jusqu'à la fin de ses jours, de parler avec une amertume toujours cuisante, M. Cousin, qui devait plus tard devenir le docteur d'une philosophie ofGcielle, avant de triompher, avait connu le martyre. Lui aussi, il a payé sa dette à la liberté de la pensée; lui aussi, il a subi le joug des opinions et des croyances régnantes. Il faut voir comment il a supporté ce joug, acquitté cette dette, et enduré ce martyre : il y a, dans cette courte histoire, plus d'une leçon utile.

La génération à laquelle appartenait M. Victor Cousin sera certainement considérée par la postérité comme une des plus favorisées et des plus heureuses qui aient apparu sur notre sol. Issue de la Révolution française, élevée au milieu des orages sublimes et des agitations fécondes auxquels a donné lieu cette révolution en éclatant sur le monde, la génération de M. Cousin a fait son entrée dans la vie publique à une époque d'enthousiasme et de foi dans la liberté, qui a dû singulièrement soutenir dans leurs luttes et dans leurs espérances tous ceux qui l'ont traversée. Le premier empire venait de finir par la catastrophe de l'invasion ; la France demandait le repos, et, dans la paix, elle souhaitait d'établir un vrai gouvernement libre. Les jeunes hommes de ce temps-là n'avaient qu'une pensée, qu'une âme, pour ainsi dire : leur pensée, c'était d'assurer les conquêtes de la Révolution française et de les développer; et, quant à leur âme, ce qui la rem-

plissait, c'était un souffle nouveau, avec le désir ardent de tout renouveler sous cette inspiration: l'art, la littérature, la politique et la philosophie. Victor Cousin, qui, par ses brillantes études etle rare assemblage des dons qu'il avait reçus de la nature, pouvait passer pour une des chefs de cette jeunesse incomparable, eut en partage la philosophie. Il se dévoua résolument à la lâche qui lui était ainsi dévolue par la fortune; à dixneuf ans, il était déjà décidé à enseigner la science des siences ; à vingt-trois ans, il montait dans cette chaire de la Sorbonne qu'il devait tant illustrer, au lieu et place de son maître, M. Royer-Collard.

Enfant du peuple, élevé dans les écoles du pauvre quartier Saint-Jacques, M. Cousin ne connaissait du monde que cette Révolution, qui lui avait permis de tout apprendre, et qui maintenant le faisait asseoir, lui plébéien obscur, au rang des maîtres intellectuels de la bourgeoisie. Nul doute que ce retour sur son humble origine n'ait tourmenté souvent sa pensée. 11 a écrit lui-même en quelques lignes toute cette histoire intime : « Je suis né avec la Révolution française », dit-il dans la préface de ses Discours. « Dès que mes yeux se sont ouverts, j'ai vu flotter son drapeau, tour à tour sombre et glorieux. J'ai appris à lire dans ses chansons: ses fêtes ont été celles de mon enfance. A dix ans, je savais le nom de ses héros. J'entends encore au Champ-de-Mars et sur la place Vendôme les éloges funèbres de Marceau , de Hoche, de Kléber et de Desaix. J'assiste aux revues du premier consul. Je vois ce grand visage pâle et mélancolique, si différent de la figure impériale, telle surtout qu'elle m'apparut une dernière fois sur la terrasse de l'Elysée, à la fin des Cent-Jours. Mon instinct patriotique ne s'est pas laissé un moment surprendre à l'éclat d'une dictature militaire que je ne comprenais pas. Je n'ai compris, je n'ai aimé que

les conquêtes de la liberté. En 1812, j'étais suspect, dans l'Université, d'un attachement mal dissimulé à

sa cause proscrite » Avec de telles idées, avec une

imagination pleine de fougue, une âme ouverte àtoutes les nobles et belles passions, M. Cousin n'était pas fait pour considérer l'enseignement de la jeunesse comme un métier : c'était pour lui un véritable sacerdoce, un apostolat. Il s'y livra tout entier. Maître de conférences à l'École normale, suppléant de M, Royer- CoUard en Sorbonne, la tâche du jeune professeur était si lourde qu'il fallut à la fois ses facultés naturelles et ses études acquises pour l'aider à y suffire. De 1815 à 1817, il n'eut pas un jour de relâche. L'univers s'était réduit pour lui au quartier Latin, sa vie se passait entre la rue Saint-Jacques et la rue des Postes. A peine étaitil sorti de la grande ville : comme à tous les Parisiens de naissance, les bornes de son horizon étaient Sceaux, ]\fontmorency, Vincennes, les bois de Meudon et de Versailles, lieux de promenade et de parties de plaisir naïves et charmantes, comme on les faisait alors. Pourtant il était possédé de la fièvre des idées, surtout des idées nouvelles: il aurait voulu tout savoir. Vers 1817, obligé de prendre un repos devenu nécessaire, il résolut de faire un voyage. Où aller? La délibération ne dut pas être bien longue. Il voulait voir les philosophes, il tourna ses pas, une première fois, du côté de l'Allemagne. Citons ici la page charmante des Fragments et souvenirs, oh. M. Cousin retrace l'état de son esprit, au moment de ce premier voyage d'outre-Rhin :

« La nature allemande est expansive et confiante ; on était touché de voir un professeur de Paris faire trois ou quatre cent lieues pour s'enquérir de systèmes réputés extravagants dans le pays de Condillac et de M. de Tracy. J'avais aussi un bien grand avantage; j'étais jeune et obscur; je ne faisais ombrage à per-

sonne : j'attirais les hommes les plus opposés par l'espérance d'enrôler sous leur drapeau cet écolier ardent et intelligent que leur envoyait la France. Privilège de la jeunesse, perdu sans retour avec le charme de ces conversations abandonnées où l'âme d'un homme se montre à celle d'un autre homme sans aucun voile, parce qu'elle la croit vierge encore de préjugés contraires, où chacun vous ouvre le sanctuaire de ses pensées et de sa foi la plus intime parce que vous-même, vous n'avez pas encore sur le front le signe d'une religion différente !.... Alors au delà du Rhin, j'étais accueilli, comme une espérance; j'osais proposer toutes les questions et on y répondait avec un entier abandon. Il n'y a qu'un printemps dans l'année, qu'une jeunesse dans la vie, un fugitif instant de confiance spontanée et réciproque entre les membres de la famille humaine. »

Si cette exquise et délicate confession intime est sincère et vraie, — et qui pourrait en douter? elle a été écrite à plus de quarante ans de date — M. Cousin partait pour l'Allemagne, à la recherche des hommes et des systèmes, avecune liberté d'esprit, avec une spontanéité merveilleusement propres à ouvrir son intelligence et à lui faire trouver la vérité. De son côté, cette Allemagne que le jeune maître français allait visiter, s'offrait à lui dans un de ces moments caractéristiques dans la vie des nations, où toutes les forces vives d'un peuple surexcitées par quelque grand événement, s'abandonnent à elles-mêmes et sont plus faciles à être bien saisies par l'observateur. On était au lendemain de la guerre de l'Indépendance de 1813. Les échos redisaient encore les chants patriotiques de Arndt et de Kœrner ; la pensée allemande éveillée allait parler. Frédéric Schlegel vivait encore, et Hegel enseignait la philosophie de Kant, de Fichte et de Schelling, singulièrement

étendue par son puissant esprit, dans une des chaires de l'université de Heidelberg. M. Cousin vit ces deux hommes illustres. Avec Frédéric Schlegel, catholique passionné, absolutiste en politique, M, Cousin soutenait des discussions terribles, défendant la libre philosophie et le principe de la souveraineté populaire. Avec Hegel, au contraire, qui était admirateur passionné de la Révolution française, le suppléant de M. Royer-Collard se trouva tout de suite en sympathie. « J'étais charmé, écrit M. Cousin, de trouver dans un hom.rae de son âge et de son mérite mes sentiments les plus intimes, et lui, déjà vieux, semblait comme réchauffer son âme au feu de la mienne. Et puis, M. Hegel était un esprit d'une liberté sans bornes » ! C'est donc cette liberté qui plaisait à M. Cousin. Il lui arrivait souvent, dans le cours de ces conversations ardues et difficiles, d'être effrayé de certaines propositions hardies et étranges, qui faisaient sur lui l'effet « des ténèbres du Dante » ; mais il lui était impossible de ne pas reconnaître dans Hegel un grand amour de la philosophie, une foi ardente dans la souveraineté sans limites de la raison humaine, et ces deux sentiments étaient alors le fond même de l'âme de M. Cousin. Il connut et aima Hegel ; et, somme toute, son premier voyage a porté ses fruits. C'est à son retour d'Allemagne qu'il a donné ses belles leçons sur Kant et la philosophie idéaliste, qui remplirent son cours des années 1819 et 1820, et qui demeurent parmi les plus belles expositions philosophiques d'un professeur dont la vie s'est écoulée à produire les idées des autres, sans en exprimer jamais qui lui fussent absolument personnelles.

Quel succès obtinrent ces leçons, c'est ce qu'il faut demander aux hommes de ce temps qui fréquentaient la Sorbonne comme le lieu de Paris où les plus belles pensées étaient traduites dans le plus magnifique lan-

gage. Les études si soignées que M. Cousin avait faites des anciennes littératures sous la direction de M. Guéroult. le traducteur de Pline, le servirent admirablement. II maniait la langue avec une pureté, une abondance, une richesse de formes et de tours qui faisaient de lui comme l'éloquence même. Ces dons précieux, M. Cousin les a gardés jusqu'à la fin de la vie. Tous les jeunes gens qui, vers 1830 se dirigeaient vers la Sorbonne et y suivaient les travaux de la Faculté de lettres, peuvent avoir entendu M. Cousin dans les rares occasions où il venait y prendre part, dans les soutenances de thèse, par exemple. C'était un ravissement que d'écouter cette élocution si riche et si parfaite, que de voir cet esprit merveilleux glisser sur toutes les questions et y laisser partout les traces brillantes de la plus érudite originalité. Mais, au temps de sa jeunesse, c'était bien autre chose. Il faut relire dans les journaux de l'époque le compte renr^u de ces cours mémorables. Augustin Thierry écrivait alors dans les Courrier français :

« M. Cousin prononce ses leçons sans cahiers, et môme sans le secours d'aucune note; son improvisation est à la fois abondante et nerveuse. II pose d'une manière neuve les hautes questions philosophiques, et il présente des solutions, qui se rattachent toujours fortement l'une à l'autre. Ce caractère d'unité, dans une vaste étendue de matières, donne à son cours un aspect scientifique imposant. Durant huit mois, son nombreux auditoire a marché à sa suite au milieu des curiosités delà science de l'homme, sans paraître un moment fatigué par les efforts du professeur ni même par ses propres efforts. Avoir inspiré aux jeunes gens le goût de ces travaux austères, y avoir dévoué sa propre vie ; avoir entrepris, comme une dette envers la science et envers ses élèves, des voyages coûteux et pénible

pour visiter des écoles étrangères; savoir répandre un journouveau sur la science difficile de l'homme moral, et y rattacher comme à leur base les hauts sentiments de patriotisme : voilà des titres à l'estime publique que M. Cousin possède à vingt- six ans. Nous nous plaisons à les proclamer, et nous osons rappeler à un jeune homme, comme nous à l'entrée de la carrière, que ces titres acquis sont pour lui des engagements sacrés ; qu'en professant, au nom de la science, des doctrines de raison et de liberté, il a promis lui-même, au nom de cette science qu'il attestait, d'être dans tous les temps l'homme de ses propres doctrines, l'homme de la liberté et de la raison. »

Il nous sera permis, à nous qui n'avons pas eu pour notre jeunesse ces grandes émotions intellectuelles, d'insister sur cette grande époque, où les élèves et le professeur vivaient en communion parfaite d'idées et de sentiments; oii le jeune maître était un initiateur, et marchait en avant pour conduire ses disciples à la conquête des principes de justice et de liberté. Tout le monde alors s'occupait de M. Cousin et de son cours. On s'en occupait tant que le pouvoir en prit ombrage. Après l'assassinat du duc de Berry, la réaction avait relevé la tête; M. Decazes avait quitté les affaires, et déjà l'on voyait poindre la fortune de M. deVillèle; M. Royer-Collard était exclu du Conseil d'État, et M. Guizot, contraint de descendre de sa chaire : M. Cousin dut partager la disgrâce des opinions libérales; déjà éloigné de la Sorbonne, il se vit bientôt, par le licenciement de l'École normale, sous le ministère de M. de Corbière, arraché à son double enseignement. De toutes parts ce furent des cris de protestation. Toute la presse opposante s'intéressa à M. Cousin. Un des publicistes de l'école libérale, spiritualiste convaincu, et des plus écoutés dans son

parti, préparait alors une brochure sur l'ensemble de la situation. Il pouvait quelque chose dans l'intérêt de M. Cousin. Se trouvant en position de lui rendre quelque service de publicité, il reçut du jeune professeur persécuté une note sur son enseignement public, avec prière de l'insérer dans son travail. C'est à ce sujet que s'est engagée la correspondance que l'on va lire et qui voit le jour ici pour la première fois :

« Mon cher Monsieur, voici la note en question. L'exposition de mes idées est fidèle; et je me trompe fort, ou cet ordre d'idées se rapproche beaucoup de votre morale et religieuse philosophie. C'est la doctrine du Christ et la vôtre. Malheureusement, ce n'est pas celle de la grande aumônerie.

« La personne qui a rédigé cette note m'a tant flatté que je n'ai osé lui faire aucune observation et lui rien demander de plus, mais entre mon cœur et le vôtre, j'avoue que j'aurais désiré qu'il fût un peu question de mes deux voyages, entrepris à mes frais pour étudier chez elle la philosophie allemande et l'enseignement des universités, de mon dernier voyage d'Italie, où j'ai été chercher des manuscrits grecs, de mon entreprise de publier les monuments inédits de la philosophie ancienne, et principalement les écrits de Proclus, dont deux volumes ont déjà paru. Déchiffrer des manuscrits grecs, les publier pour la première fois, les illustrer en helléniste et en philosophe, consumer mes yeux sur de vieux caractères que je lis et répare comme je peux ; en même temps, préluder à une histoire de la philosophie allemande par des cours sur Kant et ses disciples, par une foule d'articles insérés dans des recueils scientifiques : voilà quelle a été ma vie depuis dix ans que je suis dans l'Université. Hxc sunt bénéficia rnea, Patres conscripti. L'Allemagne m'a tenu plus compte

E. Sl'LLLLR. o

de mes efforts que mon pays, ou du moins le ministè; e qui le gouverne. Mais c'est à vous, Monsieur, à apprécier ce que je vous soumets humblement. Si vous jugez à propos d'ajouter quelques lignes à la note, je vous en serai reconnaissant; si vous pensez autrement, je serai encore très heureux de trouver ma disgrâce consignée dans un écrit qui retentira dans la France, et recevra le même accueil que toutes vos autres productions patriotiques et philosophiques.

« Adieu, cher Monsieur, aimez-moi un peu pour toute l'amitié et la vénération que je vous ai vouée.

« V. Cousin. »

Rue d'Enfer, n. 14 ••

Il est fort à croire qu'une polémique s'engagea dans les journaux opposants et royalistes sur les véritables causes delà disgrâce de M. Cousin. M. de Kératry, à qui nous venons de voir M. Cousin s'adresser pour le défendre devant l'opinion libérale, lui demanda vraisemblablement une note pour rétablir les faits : M. Cousin s'empressa de l'envoyer, avec la lettre qui suit, et qui a dû suivre de très près la première :

« Mon cher et illustre confrère en philosophie, je prends la liberté de vous adresser la note dont je vous ai parlé hier, et vous conjure de la faire insérer le plus tôt possible. Car vous savez que les sensations en France sont très fugitives, et que, si l'on tarde un jour de se disculper, le lendemain le public ne sait plus de quoi on veut lui parler. Ainsi tandis que le publicpense encore à moi, éclairez-le, et déjouez toutes les ruses d'une autorité qui voudrait me frapper et

1. l/original de cette lettre, non plus que des deux suivantes, ne porte aucune indication de date précise.

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avoir les honneurs delà bienveillance*. J'ai voulu faire mon cours; on ne Tapas voulu : voilà le fait. Les faux semblants d'intérêt et de politesse me fatiguent sans me tromper, et je tiens e.xtrêmement à ce que le public ne se méprenne pas sur cette affaire, à ce que mon zèle et ma fermeté ne soient point accusés. — Je rêve à votre projet d'hier.

« Mille et mille remerciements bien sincères.

« V. Cousin. »

« Ce 3 décembre.

M. Cousin n'eut pas recours en vain au publiciste qui voulait bien le patronner auprès de la France libérale. Dans un livre intitulé : La France telle quon l'a faite, la note parut. Elle contenait l'abrégé de la philosophie de M. Cousin, et indiquait les tendances générales de son cours. L'auteur du livre la France l'encadra dans des réflexions personnelles dont nous citons ici les principales- :

« La politique ne porte pas seule le deuil de nos libertés. M. Cousin est banni de la Faculté des lettres, que, jeune encore, il honorait par la maturité de son

1. « Une autorité qui voudrait me frapper et avoir les honneurs de la bienveillance » : les lecteurs n'auront pas laissé passer cette ligne sans apercevoir les embarras où, de tout temps, se sont trouvés engagés les pouvoirs publics qui s'attribuent un droit de discipline sur des matières qui excèdent leur compétence. L'État n'est pas et ne saurait être juge des programmes d'enseignement supérieur. Quelquefois il arrive que ceux qui sont placés à sa tête éprouvent le besoin et cèdent à la tentation de frapper; alors ils s'appliquent à garder par devers eux de faux semblants de bienveillance. L'affaire de M. Cousin prouve qu'il en était déjà ainsi du temps de la Restauration.

2. Cette note se trouve reproduite in extenso dans la quatrième édition de la Philosophie de Kant, par M. Victor Cousin. — Paris, 1864, Miclicl Lévy frères.

talent..;.. Sur toutes les leçons de M. Cousin planait la grande figure de la liberté, présidant à l'ensemble de la philosophie théorique et pratique, assise à la base, dominant le faite, ordonnant, vivifiant, sanctifiant le système entier Son cours était fréquenté

par plus de six cents auditeurs de tout âge. L'attention et le recueillement de l'auditoire, l'improvisation simple et abondante du professeur, ses travaux, son caractère, les systèmes les plus obscurs en apparence éclaircis par une exposition habile, l'intervention du grand nom de Platon, quelquefois celle d'un nom plus saint, imprimaient à ses leçons un caractère singulier de gravité et de profondeur. Les âmes s'élevaient et s'affermissaient à cet enseignement sévère : qu'importe? ils l'ont rejeté comme jacobin et comme

athée Nous n'entendrons plus M. Cousin, mais

nous nous en souviendrons toujours. On a pu lui enlever sa chaire, on ne l'arrachera pas du cœur de ses élèves. Cultivées fidèlement par eux, ses leçons et sa doctrine portent des fruits durables. M. Cousin a pu être frappé dans sa personne, mais son école est à l'abri du pouvoir. »

Et qu'importe, dirons-nous à notre tour? qu'importe que les doctrines, enfermées dans le sanctuaire de la conscience individuelle, soient à l'abri de l'inquisition et de la vexation d'une tyrannie extérieure, quelle qu'elle soit? Cette inviolabilité de la conscience ne saurait suffire : il faut quelque chose de plus, si l'on n • veut pas que la liberté de conscience ne soit qu'u.. vain mot, il faut la liberté de répandre les opinions et d'enseigner les doctrines que professe la conscience. Hors de là, point de liberté. Les idées de M. Cousin, proscrites sous la Restauration comme athées et jacobines, régnent aujourd'hui ; le spiritualisme domine en maître; la philosophie cousinienne, l'éclectisme,

en un mot, est devenu comme la philosophie officielle. Et voici que l'on proscrit d'autres doctrines, le panthéisme et le positivisme par exemple, par la même raison de jacobinisme. Liberté donc; liberté pleine et entière, si nous ne voulons pas tourner éternellement dans le même cercle; liberté et propagande de l'enseignement, corollaire indispensable de la liberté de conscience, mais surtout liberté sincère et liberté égale pour toutes les doctrines. L'État aujourd'hui, pas plus que la grande aumônerie du temps de la Restauration, n'a point qualité pour savoir si telle théorie est vraie ou ne l'est pas; il ignore ces choses ou plutôt, hélas! il devrait les ignorer. Telle est la leçon qui ressort de cette première persécution dirigée contre M. Cousin : nul ne contestera le caractère d'actualité de ce souvenir historique.

Toutefois, là ne devaient pas se borner les contrariétés et les ennuis de M. Victor Cousin. Relégué dans la solitude de son cabinet, il se tourna vers l'érudition. Il continua ses travaux sur la philosophie alexandrine, et commença, grâce au concours actif de ses anciens élèves de l'École normale, sa traduction de Platon. Mais la popularité qu'il s'était acquise en exposant la philosophie de Kant, le souvenir de ses premiers voyages en Allemagne, un besoin dévorant d'activité intellectuelle, le tourmentaient. Il prit le parti de repasser le Rhin, décidé pour le coup à étudier non pas seulement les hommes et les systèmes, mais l'enseignement même des Universités allemandes, enseignement libre qui facilite l'exposition des idées et favorise le développement des esprits. La Prusse était alors en proie à une réaction violente. Le faible Frédéric- Guillaume III régnait à Berlin, et mettait tous ses soins à exécuter le programme délibéré entre les souverains et connu sous le nom de Sainte-Alliance. M. de Met-

ternicli gouvernait en maître l'Allemagne par la Diète germanique. Les espérances libérales, éveillées en Prusse par la guerre de l'Indépendance, étaient partout étouffées. Les sociétés secrètes se multipliaient et les rois effrayés cherchaient à se défendre contre le mécontentement croissant des peuples. Le carbonarisme en Italie, les ventes de la charbonnerie française, VArminia, la Burschenschaft, sociétés secrètes alimentées surtout par les Universités allemandes, semblaient aux têtes couronnées comme une résurrection de l'antique Sainte-Yœhme conjurée pour les anéantir. C'est dans ces circonstances que M. Cousin se rendit en Allemagne. Il y arrivait tout environné du prestige de la disgrâce qu'il- avait encourue pour ses opinions libérales; il y fut bientôt suspect. Il se trouvait à Dresde, occupé à des recherches d'érudition, quand un beau jour il fut enlevé par la police prussienne et conduit à Berlin : il était accusé de carbonarisme et considéré comme l'agent des sociétés secrètes françaises en mission auprès de celles de l'Allemagne. On le retint en captivité pendant quelque temps. Tous les libéraux prussiens s'attachèrent à lui témoigner les marques du plus sympathique intérêt : on s'entremit pour sa délivrance, on le visita dans sa prison tous les jours, et les philosophes hégéliens ne furent pas les derniers à s'employer pour lui. Enfin, il put regagner la France, mais il rentra frappé au cœur et l'âme singulièrement abattue.

La lettre suivante, écrite à l'auteur de la brochure la France telle giion l'a faite, jette du jour sur son état d'esprit. M. Cousin ne demande plus que le bruit se fasse autour de son nom ; ce qu'il veut, c'est le silence :

« Mon cher collègue en patriotisme et en philosophie, je trouve ici un mot de vous qui me pénètre de recouuaissance et ajoute encore à l'amitié bien sincère

que je vous ai vouée. Je reviens des cachots de l'Allemagne, après avoir forcé mes ennemis à me respecter. Il ne me reste qu'à reprendre en silence et avec simplicité mes travaux philosophiques, et je pense que vous penserez avec moi et mes vrais amis, qu'après avoir montré un peu d'énergie au jour du danger, la modération à 300 lieues du champ de bataille est ce qui convient le mieux à mon caractère-

« Je vais lire avec bien du plaisir votre article sur le cartésianisme, et j'en profiterai pour mon discours d'introduction.

« Adieu, mon cher monsieur, ne craignons rien pour la cause du droit sur la terre, et faisons paisiblement notre devoir dans les mauvais jours comme dans les bons.

« Mille tendres compliments,

« V. Cousin. »

L'avènement de M. de Martignac ramena M. Cousin dans sa chaire de Sorbonne. Il lit son cours en 1828 et 1829 et partagea les succès de ses illustres collègues, MM. Guizot et Villemain : véritable âge d'or de l'enseignement public en France qui a laissé d'impérissables souvenirs h tous ceux qui l'ont connu. Mais si M. Cousin était toujours le professeur éloquent et inspiré de 1819 et 1820, il n'était plus le philosophe hardi de cette époque. On dirait que son esprit a été à tout jamais enchaîné, à la suite de son dernier voyage en Allemagne. Au lieu de pousser en avant dans les voies de la science, à la recherche de la liberté, il déclare que la philosophie est faite et qu'il ne reste plus qu'à en écrire l'histoire. C'est alors qu'il s'épuise en efforts pour donner sa théorie personnelle, pour fondre et amalgamer ensemble les quatre systèmes invariables qu'il croit avoir découverts en

philosophie, véritable cercle fatal oîi il renferme absolument rintelligence humaine, la condamnant à y tourner sans y trouver jamais d'issue. Par moments, la philosophie allemande lui remonte au cerveau. Il dit un jour en parlant du système de Schelling : « Ce système est le vrai,» et il se garde de le suivre. Il essaye de vulgariser la philosophie de Hegel, en prenant pour son compte les idées et les vues de ce grand esprit ; il se trouve qu'il ne fait qu'exciter au-delà du Rhin un dédain mêlé de colère. Un hégélien railleur écrira de lui : « M. Cousin en impose, quand il veut nous persuader qu'il a pris beaucoup à la philosophie de Schelling et de Hegel. Mon devoir est de protéger M. Cousin contre cette affirmation. Il se calomnie lui-même, cette fois. En mon âme et conscience, cet honnête homme n'a rien pris, absolument rien à la philosophie de Schelling et de Hegel; et s'il a rapporté avec lui quelque souvenir de ces deux philosophes, ce ne peut être que leur amitié... M. Cousin a toujours observé à l'égard de la philosophie allemande le septième commandement. Il n'y a pas filouté une idée, pas même la plus petite cuiller d'idée. Tous les témoins déposent unanimement que, sous ce rapport, M. Cousin est la probité même. » Henri Heine se contentait de railler. Les philosophes de Berlin croyaient au plagiat : et les philosophes français, M. Pierre Leroux, M. Lerminier, entreprenaient la critique de l'éclectisme, et n'en laissaient rien subsister.

A partir delà même époque, on voit aussi les opinions politiques de M. Victor Cousin se modifier étrangement. On le dirait pris de peur. Dans son fameux cours de 1829, au milieu des plus belles tirades, ce sont tout à coup des protestations de dévouement au roi et à la dynastie. 11 chasse loin de lui l'esprit révolutionnaire, comme on chasse le démon. La Révolution

survient cependant : du coup, M. Cousin se fait conservateur. Il entre à la Chambre des pairs. Et cependant, le jour même des ordonnances, au moment de la protestation des journalistes, à ce moment où, suivant le mot de M. Thiers, il fallait jouer sa tête, que disait -M. Cousin? « Que faites-vous, disait-il dans les bureaux du Globe à M. Pierre Leroux? Vous compromettez vos amis, La Restauration est encore nécessaire pendant cinquante ans. Quant à moi, je déclare que le drapeau blanc sera toujours mon drapeau. » De telles paroles chez un homme qui avait eu de tels commencements attestent la profonde et désastreuse impression laissée dans son âme par quelques rigueurs subies pour la noble cause de la libre pensée.

M. Cousin n'aimait pas le martyre : lui-même se plaisait à le répéter. Artiste plutôt que penseur, écrivain plutôt que philosophe, il aimait ses aises, son repos, les beaux livres, les applaudissements quand ii était professeur, l'éclat du pouvoir quand il renonça de lui-même, dans sa pleine maturité, à enseigner la jeunesse. Comment a-t-il passé les trente dernières années de sa vie? C'est ce dont l'historien de la philosophie aurait le droit de lui demander compte, si vraiment M. Cousin pouvait passer pour un philosophe. Mais l'historien de la philosophie se gardera dun tel interrogatoire, car ce n'est pas assez aux yeux de la postérité, pour inscrire dans la grande famille (les Aristote, des Descartes, des Leibnitz, des Spinosa, et des Hegel, le nom de M. Victor Cousin, que l'opinion d'un archevêque de Paris, disant en pleine chaire à cet ingénieux et charmant esprit : « Je parle ici devant le plus grand philosophe du xix^ siècle. »

Cet article a paru dans la Revue moderne qui avait succédé à l'ancienne Revue germanique fondée par MM. A. Nefiftzer et Ch. Dollfus, et qui était dirigée par M. E. de Kératry.

La politique et les lettres françaises ont fait une grande perte en la personne de M. le comte Charles- François-Marie de Rémusat, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales et politiques, ancien ministre de l'intérieur dans le cabinet du 1*' mars 1840, ancien ministre des affaires étrangères sous la présidence de M. Thiers, et représentant du peuple pour le département de la Haute- Garonne.

M. Ch. de Rémusat était né à Paris le 14 mars 1797; ily estmortle 6 juin 1875, à l'âge de soixante-dix-huit ans et trois mois moins huit jours, après une vie consacrée tout entière aux lettres, à la philosophie, à la politique, aux aQaires du pays, à la défense des idées libérales et des principes de la Révolution française dont il n'a jamais déserté la cause. La France regrettera en lui un vrai et digne citoyen, un écrivain supérieur, un conseiller sagace et désintéressé, qui a eu sur la direction des esprits, dans les différents milieux où il a parcouru sa brillante carrière, une influence dont nos

institutions nouvelles et la démocratie républicaine sont appelées à recueillir les bénéfices. A tous ces titres, cette noble et pure mémoire restera toujours chère à ceux qui aiment la science, la liberté et la patrie .

M. Gh, de Rémusat appartenait par sa naissance à l'aristocratie ralliée au premier empire. Mais, dès sa plus tendre jeunesse, il vécut à Paris dans le grand monde libéral. A vingt ans, il écrivait ses premiers articles. Son choix était fait; son parti était pris. Convaincu que la Révolution de 1789 était la fin nécessaire, le dénouement inévitable de l'ancienne société française, il s'engagea sans retour dans les rangs de la nouvelle. Dès 1815, il n'hésitait pas à dire que la France n'avait qu'un intérêt : l'établissement de la liberté politique par le régime représentatif. On peut affirmer sans crainte que M. Ch. de Rémusat a été parmi nous, et pendant plus de soixante ans, le serviteur infatigable d'une seule idée et d'un seul principe : le gouvernement du pays par le pays. Tous ses écrits politiques sont consacrés à la défense des droits de la France moderne. Jamais il n'a varié; jamais il n'a rebroussé chemin. Au contraire, plus il a marché dans

a vie, plus ses convictions se sont affermies. Bien loin de songer à retourner vers le passé, il ne songeait qu'à l'avenir. Chaque fois qu'il en a trouvé l'occasion, il a combattu l'esprit de réaction. Pendant quelques années seulement, après 1830, sous l'influence toute puissante de l'illustre Casimir Perler, il parut s'attarder

dans la politique de résistance et d'immobilité. Il reconnut bientôt que c'était là une pente fatale et qu'il ne pourrait remonter : il revint au groupe politique

qui était vraiment le sien, au Centre gauche des Assemblées, et il ne l'a point quitté depuis, sauf au temps à jamais maudit de la réaction de 1850 où il crut devoir suivre ses amis qui marchaient avec la Droite de la Législative, mais tout en les blâmant souvent de leurs fausses et imprudentes démarches. A part ces deux écarts, la vie parlementaire de M. Gh. de Rémusat est d'une unité vraiment admirable. Il a été, jusqu'à son dernier souffle, libéral convaincu et libéral militant. C'était là sa fonction, sa tradition. Il était allié à la famille de Lafayette; il était du parti de la Révolution; il n'a jamais servi une autre opinion, une autre doctrine, et tous ceux qui composent ce parti, du hautjusques en bas de l'échelle sociale, doivent le tenir et l'honorer pour un des leurs et des plus cminents.

Ses débuts dans les lettres annoncèrent un esprit aimable etorné, plein de grâces sévères, tout ensemble charmant et profond, capable de se répandre sur tous les sujets, de les animer, de les renouveler par l'abondance et l'originalité des développements. Il fit partie de la brillante pléiade des rédacteurs du Globe, ce recueil célèbre qui unissait, selon le mot de M. de Rémusat lui-même, « la solidité d'un livre à la rapidité d'action d'un journal. » C'est là qu'il contracta les amitiés qui ont fait le charme de sa vie, avec Jouffroy, avec Royer-CoUard, avec les maîtres et les disciples de l'école doctrinaire. Parmi eux, M. Ch. de Rémusat se distinguait par l'ardeur, l'étendue, la curiosité sans cesse en éveil d'une intelligence qui n'a cessé de s'élever vers de nouveaux et plus vastes horizons. En 1828, quand M. Guizot fonda la Revue française^ M. de

Rémusat fut chargé d'en écrire Vîniroduciion. Ce morceau était un vrai programme de philosophie et de politique. L'auteur prend son point de départ dans la Révolution française, dans ses principes, dans ses sources premières, les idées du dix-huitième siècle. Il se flattait toutefois d'avoir soumis les découvertes politiques et morales de la philosophie française à une critique à la vue perçante et vaste, qui ne se proposait pas moins que de pacifier le monde moral et d'établir à jamais en faveur de toutes les croyanceslafoisuprême dans la liberté. « Il y a dans ce seul mot, disait M. de Rémusat, toute une doctrine. » C'est en ce sens qu'il était de l'école doctrinaire. Il s'y rattachait aussi par ses opinions spirituaUstes en philosophie, qu'il avait puisées dans son commerce avec Royer-Collard et les pliiiosophes de l'école écossaise, dans son intimité avec Jouffroy, dans ses entretiens avec Victor Cousin. Ses premiers écrits philosophiques, qui ne sont pas d'un professeur, mais plutôt d'un amateur aussi érudit qu'ingénieux, lui ont longtemps assigné un rang des plus éminents dans la doctrine de l'éclectisme. M. Cousin se vantait de l'avoir pour lieutenant. C'est à ce titre qu'il entra sans doute àl'Institut, dans la section de philosophie; mais ce disciple était digne d'être un maître. On le vit bien par le rapport qu'il dut adressera l'Académie des sciences morales et politiques sur la doctrine de Kant, de Fichte, de Scheiling et de Hegel. Ce rapport était précédé d'une introduction d'un ordre supérieur. « Nommons Rémusat rapporteur, avait dit M. Cousin; nous l'embarquerons en pleine mer du premier coup. » Le navigateur novice fit preuve d'une science consommée. Tous les travaux qu'il a donnés sur les diverses parties de l'histoire de la philosophie dans l'antiquité, au moyen âge, sur les doctrines d'Abailard, sur saint Anselme de Canlorbéry, sur

cil. DE RÉMUSAT. 87

Bacon, son influence et ses doctrines, l'ont classé parmi les princes de la science. Le dernier livre qu'il a publié est une Histoire de la philosophie anglaise avant Locke, sujet obscur et difficile qu'il a éclairé et rendu accessible à la masse du public, à force de recherches, de critique patiente et féconde. Ainsi ce grand Iravailleur a donné l'exemple, jusqu'à la fin, de l'amour de la science et de la vérité.

M. de Rémusat appartenait aussi à l'école de l'ancienne doctrine par ses opinions décidées en faveur de la paix, mère de toute liberté : Fax est tranquilla libertas, répétait-il après Cicéron; et la paix, il l'a toujours cherchée et voulue par l'alliance anglaise, dont il était un partisan résolu. Son admiration pour l'Angleterre et son gouvernement a été la grande passion de cet esprit délié, ouvert, quelque peu subtil et d'une essence légèrement aristocratique. M. de Rémusat a longtemps cru à la possibilité d'établir parmi nous des institutions analogues à celles de l'Angleterre; il y croyait encore en 1832 et dans les années suivantes, quand il donna ses beaux Essais sur V Angleterre au dixhuitième siècle. Cette erreur lui était commune avec tous ses amis. En 1830, il fut de ceux qui pensèrent, en appuyant Louis-Philippe sur le trône, avoir fondé en France une dynastie destinée à conserver et à développer les conquêtes de la Révolution de 1789. C'était si bien son opinion que, voyant la dynastie de ses espérancesmenacéeet battue enbrèche, il jugeanécessaire de sejoindre à ceuxqui la défendaient hardiment, le droit commun pour arme, comme Casimir Perler, et même par deslois d'exception, comme MM. Guizot, Thiers et de Broglie. Il ne persévéra pas dans cette

politique à outrance et chercha plus tard le salut dans une voie plus large et plus populaire, mais la roj'auté nouvelle n'en périt pas moins. M. de Rémusat en éprouva certainement un chagrin très vif, mais il est permis de croire que, dès cette époque, les réflexions de son esprit s'étaient arrêtées sur les difficultés pratiques de mettre en œuvre, dans une Constitution de la France du dix-neuvième siècle, le rouage usé de la royauté. A cet égard, une évolution des plus remarquables s'était faite dans son intelligence, bien avant les prodigieux et douloureux événements dont nous avons été les témoins et les victimes.

Mais, sans anticiper sur les événements, on peut dire querideedominantedelacarrieredeIM.Gh.de Rémusat a été de continuer l'œuvre delà Révolution française. La Restauration le compta parmi ses adversaires ; et quand Charles X voulut en finir avec l'opposition libérale par un coup de force, lorsque les ordonnances parurent au Moniteur, M. de Rémusat, rédacteur du Globe, apporta, suivant le mot célèbre de M. Thiers, sa tête au bas de la protestation des journalistes rédigée et signée dans les bureaux du National. Ainsi M. de Rémusat était bien des nôtres : il a figuré avec courage et résolution, parmi nos devanciers, dans cette journée qui est le grand honneur de la presse française ; il aimait, d'ailleurs, à se dire journaliste; il se plaisait à la polémique, qu'il savait faire à la fois sérieuse et fine, caustique et élevée. Elle était pour lui comme une application de l'une de ses facultés les plus brillantes et que bien peu d'hommes marquants de notre époque ont possédée à un plus haut degré, le don de la conversation, de la causerie attrayante et instructive, féconde

et agréable, pleine de saillies piquantes, de drôleries même qui ont charmé jusqu'au dernier jour le cercle de ses amitiés intimes. A la Chambre des députés, sous la royauté de Juillet, M. Ch. de Rérausat avait paru à la tribune non sans éclat, quoique sans prétention et sans appareil. S'il n'a pas compté parmi les grands orateurs du régime parlementaire, il a été remarqué cependant comme debater adroit, comme causeur élevé et simple tout ensemble, capable de bien défendre ses opinions et de bien servir sa cause. Son esprit ouvert sur toutes questions le ramenait de la politique vers la littérature. Il s'est essayé dans tous les genres, et nul ne pourrait dire ce que l'on trouvera ni ce que l'on ne trouvera pas dans les manuscrits et les papiers qu'il laisse après lui. Nous souhaiterions que l'on y découvrît \e?, Mémoires personnels dont on a quelquefois parlé comme d'un travail de prédilection de l'éminent écrivain: un recueil d'observations justes et vives, un récit animé des événements, des vues sérieuses, des boutades, des hypothèses, de sages conseils, de neuves et hardies solutions, des anecdotes contées à ravir, tels seraient sans doute les traits par lesquels se recommanderait la lecture des Mémoires d'un homme tel que M. Gh. de Rémusat.

Il ne prit part aux affaires, sous la monarchie de Juillet, que deux fois : en 1836, comme sous-secrétaire d'État à l'intérieur; en 1840, comme ministre de ce département, quand M. Thiers, avec qui il était lié d'une amitié qui aura duré jusqu'au dernier jour, fut appelé par le roi Louis-Philippe à la présidence du Conseil. La politique plus active et plus populaire de M. Thiers, en 1810, plaisait à M. de Rémusat. A Tinté-

90 FIGL'RES DISPARUES.

rieur, il laissa la France libérale exprimer ses opinions sur les graves conjonctures où l'on se trouvait alors. Comme ministre, onnepeutciter de lui qu'une lettre aux préfets sur la charité légale, qui atteste les sentiments les plus élevés et le souci toujours constant d'arriver à la pacification des esprits. Jusqu'à la révolution de Février, il demeura dans l'opposition entre MM. Thiers et Odilon Barrot. Son nom fut prononcé dans la tourmente, quand il était déjà trop tard. Sous la République, les électeurs de la Haute-Garonne le nommèrent leur représentant. Il assistait ses amis de ses conseils plus qu'il n'agissait. Pendant la magistrature du général Cavaignac, il fut un des rares qui comprirent parmi les siens que c'était de ce côté qu'il fallait pencher, si l'on voulait éviter les coups d'État, la dictature napoléonienne, les aventures, les hontes et les catastrophes ducésarisme. Lié à cette époque avec M. deTocqueville, ilvoyaitjuste; malheureusement, ses avis ne furent pas toujours écoutés. Vaincu au Deux-Décembre avec le parti parlementaire, M. Ch. de Rémusat devait avoir l'honneur de compter parmi les victimes de Louis-Bonaparte et de ses complices. C'était le temps oii des bandits, sous prétexte de sauver la société, jetaient hors de France tout ce que le pays comptait de plus illustre et de plus honoré parmi les meilleurs citoyens, rappelant les tyrannies abjectes de l'empire romain flétries par Tacite : Atque omni bona arte mexsilium acta, ne quid usqitam honestum occwreret.M. de Rémusat fut inscrit sur les tables de proscription du bonapartisme triomphant. Il partit pour l'Angleterre et y passa neuf mois. Un décret de bon plaisir l'autorisa à rentrer comme un décret de bon plaisir l'avait proscrit. Il revint en France, et reprit ses travaux. Un recueil d'articles publié par lui sous ce titre ; Politique libérale, fi^agments pour servir à (a déjense de la Révolution française, prouve

qu'il persistait, au sein de l'étude, dans les opinions de sa jeunesse. Chacun de ses écrits était un gage de plus de son attachement à ce libéralisme éclairé dont il a donné lui-même une si belle et si juste définition, quand il a écrit : « Par esprit libéral, j'entends l'esprit dont le principe est la liberté de la raison humaine, principe qui suppose nécessairement qu'aucune tradition n'a une autorité absolue et définitive, etqu'en toute matière un progrès est toujours possible. Il donnait personnellement un exemple vivant de l'évolution nécessaire des intelligences en travail, en quête et à la recherche de la vérité. En philosophie, en morale, ses idées s'étaient agrandies comme en politique. Frappé dans ses plus chères affections par la mort affreuse et soudaine de l'un de ses fils, M. Pierre de Rémusat, mort victime d'un accident de cheval aux Champs-Elj^sées, il laissa voir, dans un admirable article sur les Tristesses humaines de Mme A. de Gasparin, toute la fermeté d'âme et toute la force d'esprit d'un noble et grand philosophe. Il prenait sa part dans les efforts et les travaux de ceux qui revendiquaient sous l'empire les libertés du pays. Quand vinrent les désastres de la Fance, il courut auprès de M. Thiers pour l'aider dans la tâche qui allait lui être imposée. Depuis longtemps d'ailleurs, il inclinait, si l'on peut ainsi parler, l'intelligence de M. Thiers vers la solution qu'il avait si longtemps cherchée comme la fin et le couronnement de la Révolution. Dans la haute bourgeoisie française, M. Ch. de Rémusat est un des premiers, parmi les hommes les plus considérables qui aient envisagé face à face les institutions républicaines et qui aient eu la loyauté de trouver qu'il était possible et qu'il était môme nécessaire, dans l'état actuel de notre société, de s'en accommoder. Ce n'est pas que M. de Rémusat fût particulièrement démonstratif ni trop

pressant. Il n'insistait pas pour convaincre ceux qui, parmi ses interlocuteurs, discutaient, luttaient, refusaient de se rendre. M. de Rémusat se contentait de dire que la République était une solution, et que, de plus, ce pourrait bien être la solution vraie. Rien de plus, ni rien de moins. Mais à force de répéter que l'on serait contraint d'en venir là, qui sait quel a pu être l'effet de ces déclarations réitérées surl'esprit de tous les hommes queM.de Rémusat voyait dans l'intimité, avec qui il était lié, soit par la parenté, soit par l'affection, et qui reconnaissaient d'ailleurs, avec la supériorité de son esprit, le noble désintéressement de son caractère?

M. de Rémusat ne comptait pas rentrer dans la vie publique après nos malheurs. M. ïhiers fit appel à son amitié et à son dévouement, et le chargea du portefeuille des affaires étrangères. Le fatal traité de Francfort était signé, il fallait l'exécuter. M. de Rémusat se trouva ainsi associé à la charge comme à l'honneur de la libération du territoire. 11 resta dans les conseils de M. Thiers jusqu'au 24 mai, et se retira avec lui devant le vote de l'Assemblée. Pendant l'exercice de son ministère, M. de Rémusat réussit, à force de tact et de dignité, de courtoisie, d'esprit de mesure et de convenance diplomatique, à favoriser la grande opération conduite par M. Thiers. C'était sa manière de servir la France : elle était digne de cette âme élevée et délicate.

On sait que M. Thiers pensa que la candidature de M. de Rémusat pouvait être offerte aux électeurs du département de la Seine. Peut-être saura-t-on plus tard que telle n'était pas l'opinion intime de M. de Rémusat lui-même, toujours plein de finesse, de discrétion et de réserve. La candidature de l'honorable ministre des

affaires étrangères échoua devant la volonté fermement arrêtée des électeurs; mais M. de Rémusat recueillit, dans cette circonstance, les témoignages éclatants et non équivoques de la considération, de la sympathie et du respect de ceux qu'il eut alors pour adversaires. Il ne garda rancune à personne d'une défaite que tout le monde aurait souhaité de lui épargner: et quelques mois plus tard, en plein règne de l'ordre moral, il eut la joie très douce pour son cœur vraiment patriote d'offrir à la France, comme consolavion et comme espérance, le grand succès électoral qu'il obtint dans la Haute-Garonne, parmi ses concitoyenSc Ayant pris place sur les bancs de l'Assemblée, il se joignit à ceux qui étaient résolus à fonder la République, les soutint de ses conseils, ne les abandonna jamais dans ses votes, toujours bon, souriant, enjoué, sympathique à tous les talents, heureux des succès de sa cause, sûr de son triomphe déûnitif. Une mort presque soudaine l'a enlevé au moment oii, justement fiers de son autorité, de son crédit, les électeurs de la Haute-Garonne s'apprêtaient à se couvrir de son nom comme d'un bouclier pour engager une lutte décisive contre le bonapartisme, qu'il avait toujours détesté. Cette perte a été un deuil pour les républicains libéraux du Midi de la France.

M. Charles de Rémusat a été un homme d'un grand mérite, d'un grand exemple, et notre pays pouvait le montrer avec orgueil parmi ses enfants les plus illustres. Il a laissé, de beaux livres, de nobles et hautes pensées, une vie honnête, toute pleine de travail, et que se proposeront comme modèle tous ceux qui se dévouent à l'instruction des peuples, au gouvernement des nations. C'était un digne fils de la Révolution française, et c'est le plus bel éloge qu'il eût souhaité.

Juin, 1875.

La nouvelle de la mort de M. Mignet, doyen de l'Académie française, a peut-être appris à nombre do beaux esprits dont l'originalité affectée se pique do tout ignorer des bommes et des cboses de leur temps, que cet écrivain si éminent, cet historien de tant do mérite existait hier encore, achevant sa longue carrière dans une retraite toujours studieuse et de plus en plus honorée. Mais cette mort n'a pas laissé de causer un véritable chagrin aux honnêtes gens attachés de cœur et d'esprit aux gloires de la France, qui ont vu disparaître en lui l'un des représentants les plus éclairés, les plus accomplis de cet ancien parti libéral, si persévérant dans sa fidélité à la Révolution française, et si digne d'en préparer et d'en voir le couronnement.

Ce n'est pas à dire que M. Mignet fût oublié dans cet isolementet dans cette extrême vieillesse où la mort est venue le saisir. Il n'a jamais été ce que l'on appelle un homme populaire, quoique son Histoire de la Révolution f}'ançaise, un de ses premiers écrits mais non pas l'un des moins importants ni des moins considé-

rables ait été souvent réimprimé, traduit dans toutes les langues, portant ainsi son nom jusqu'au grand public de tous les pays civilisés. M. Mignet était un savant et judicieux historien, un philosophe politique dont les études n'étaient pas entreprises ni les travaux poursuivis en vue de la foule. Il savait mieux que personne que ses ouvrages si médités et ses recherches si consciencieuses ne s'adressaient qu'à une petite élite. Mais il n'en était pas moins un ami aussi dévoué que sage delà liberté, un conseiller plein d'expérience pour son pays ou plutôt pour ceux qui le servaient, enfin un serviteur zélé de l'esprit humain. Attaché par devoir professionnel à la découverte de la vérité, si souvent difficile à saisir dans l'histoire, il avait la passion de la répandre. Sa longue vie a été consacrée au travail, au culte de la science et de la patrie. De grands et nobles sentiments ont rempli son âme, l'amitié et le patriotisme. 11 est mort plein de jours, laissant après lui de belles œuvres qui feront vivre son nom, et ne laissant point d'ennemis qui terniront sa mémoire. Heureusement doué par la nature, il a cultivé ses facultés, qui étaient aussi solides que brillantes. Homme supérieur, mais d'une modestie qui le tenait éloigné des premiers plans, il a fourni une carrière où il n'a guère compté que des succès; quand il s'est éteint pour jamais, il était comme affaissé sous le poids de son grand âge : il a du moins fermé les yeux sur une France qui n'a point abandonné les idées ni les causes qui étaient les siennes. Où trouver une plus enviable destinée ?

H faut dire que de très bonne heure il sut admirablement se gouverner. La justesse parfaite, l'exquise

modération de son esprit, le servirent aussi complètement à souhaitquesapétulanteactivité, son universelle et débordante curiosité de toutes choses servirent son ami, M. Thiers. On sait qu'ils eurent les mêmes commencements, M. Thiers était de Marseille et M. Mignet d'Aix en Provence. M. Mignet était plus âgé que M. Thiers de dix-huit mois, étant né le 8 mai d796 mais il était moins vif, moins remuant, moins ambitieux. On dit cependant que ce fut lui qui eut l'idée de partir pour Paris, où les deux amis devaient trouver la célébrité, la fortune, le pouvoir, la gloire enfin, cette vraie passion des âmes supérieures. En tout cas, ce fut lui qui y vint le premier. Tous les deux avaient réussi dans les concours del'Académie d'Aix : M, Thiers avec son Eloge de Vaiwenargues, M. Mignet avec une thèse juridique sur Y Absence, remarquée par les juges pour le tour élevé et vraiment philosophique des idées. M. Mignet, déjà fort adonné aux études historiques, avait envoyé aussi à l'Académie de Nîmes, qui l'avait couronné, un Eloge de Charles VII. Avec un pareil bagage, on n'aurait pas fait vite une bien grande fortune à Paris, si M. Mignet n'avait pas pensé à se présenter à Manuel, qui était alors le personnage le plus en vue de l'opposition libérale. Manuel, homme d'opposition active, songea tout de suite à tirer parti du talent naissant des deux jeunes Provençaux qui arrivaient à Paris avec toute leur verve et toute leur ardeur. M. Mignet entra au Courrier français, place sous la direction de Châtelain, pendant que M. Thiers entrait au Constitutionnel, avec MM. Etienne et Cauchois-Lemaire.

Le croirait-on? c'estM. Mignetqui, dans le principe, parut avoir les plus brillantes qualités du journaliste, la connaissance approfondie des questions, le talent de les exposer, la vivacité, la causticité, la raison

E. SPIILLER. 6

ferme, l'éloquence enflammée. M. Thiers ne fut point jaloux de son ami : il sentait tout ce qu'il valait. Plus tard, en 1830, à la veille de la lutte décisive, quand on jugea nécessaire de fonder le journal d'attaque contre la Restauration, M. Thiers se trouva le premier, par droit de mérite, de l'aveu de ses deux collaborateurs Mignet et Armand Carrel, et il a laissé comme journaliste des traces plus profondes que M. Mignet. M. de Talleyrand avait daigné écrire à M. Mignet, au sujet de ses articles sur la politique extérieure, de petits billets de compliments qui étaient autant de brevets de talent, sinon de génie ; et, dans ce temps-là, on faisait partout grand cas d'une page deM. Mignet, on l'attendait, on la sollicitait. Il était d'ailleurs prêt à tous les devoirs professionnels. Aux journées de Juillet, quand il fallut signer la protestation des journalistes rédigée par Ch. de Rémusat, et mettre son nom comme sa tète au bas de ce document, qui reste l'honneur de la presse française, la signature de M. Mignet vint immédiatement après celle de M. Thiers et avant celle d'Armand Carrel, comme rédacteur du National.

La noble cause de la Révolution, il l'avait servie par la publication de son Histoire, qui avait paru au printemps de 18:24.

11 est curieux d'entendre parler d'un livre, à une date aussi éloignée du jour où ce livre fut écrit pour la France libérale, qui était amie de la Révolution sans la connaître et qui en vit, pour la première fois, le tableau d'ensemble; il est plus curieux encore d'en entendre parler comme d'un livre qu'on peut relire après tant de travaux plus complets, plus étendus,

plus détaillés, après tant d'études partielles, approfondies et définitives, et de reconnaître qu'après tout l'esprit général de ce livre demeure excellent et que l'on y peut toujours trouver plaisir et profit. C'est là, selon nous, ce que l'on doit dire de VHistoire de M. Mignet. Certes, l'on n'y voit pas la Révolution française comme on la voit, par exemple, dans J. Michelet; l'on ne s'y passionne point pour un homme et pour une thèse, comme on fait, en lisant Louis Blanc; on n'y apprend point les faits par le menu comme dans telle ou telle monographie publiée de nos jours ; mais on s'y fait une idée de la marche logique des événements reliés les uns aux autres par un esprit qui peut paraître systématique, mais dont on sent la singulière puissance. M. jMignet s'y est montré avec sa faculté de généraliser dont on a bien fait de signaler les abus, mais qui n'en demeure pas moins très digne d'attention.

Ce qu'il convient d'y relever peut-être plus que l'abus des idées générales, c'est le parti pris de donner pour conclusion, non seulement à la Révolution de la iiîi du dix-huitième siècle, mais à toute l'histoire de France, l'établissement de la monarchie représentative et parlementaire. A la différence des doctrinaires, MM. Thiers et Mignet, à leur 'arrivée à Paris, étaient convaincus, d'une foi profonde, que la France de la Révolution ne s'accommoderait jamais avec la race royale des Bourbons de la branche aînée. Une révolution dynastique leur semblait inévitable. De même qu'en Angleterre la révolution ne s'était terminée que par la déposition définitive des Stuarts et par l'établissement d'une dynastie nouvelle ; de même, en France, la Révolution ne serait rétablie dans ses droits et à l'abri de tout retour offensif de la réaction que par la substitution d'une monarchie toute révolutionnaire à l'ancienne.

C'est pourquoi M. Mignet s'attacha si bien à faire comprendre ce qu'il y avait de légitime et en quelque sorte de forcé, de fatal, dans les diverses phases d'une révolution impossible à comprimer et qui ne pouvait finir, suivant lui, que par une révolution nouvelle. Tout cela n'était pas nettement dit; mais, pour qui voulait lire entre les lignes, il n'y avait pas à douter de la tendance d'esprit et de volonté d'un jeune homme qui avait eu pour premier patron à Paris l'éloquent Manuel, et pour ami le poète Béranger, cet irréconciliable ennemi des Bourbons. La sobriété, la gravité du style, la fermeté des pensées, l'allure sévère du récit, la magistrale beauté de certaines formules, tout contribua au succès de ce livre; Chateaubriand put en faire ce magnifique éloge : c'est l'éloquence appliquée à la raison. Et, dans le parti de la Révolution, ce fut un événement. De tels services ne doivent pas s'oublier, même à soixante ans de distance.

En même temps qu'il préparait ce beau livre, M. Mignet continuait et exposait de plus longues et plus sévères études, celles qu'il avait commencées, dès les temps de sa première jeunesse, sur le seizième siècle, la Renaissance, la Réformation religieuse, Charles-Quint et François I", Philippe II et Marie Stuart. Cette époque historique est vraiment celle où il a passé sia vie de savant et d'écrivain.

Il eut l'idée, sous la Restauration, de raconter ce qu'il en avait appris dans des cours à l'Athénée, qui semblèrent promettre à la France un grand et éloquent maître de la parole dans la chaire. Les événements politiques le détournèrent de cette voie; mais il eut le temps d'y marquer sa trace et de laisser à tous ceux

qui eurent l'occasion de l'entendre un souvenir qui ne s'est pas effacé de leur mémoire. Ce qui frappait en lui, c'était justement cette maturité si grave et pourtant si charmante dans un homme si jeune. Il savait unir à la profondeur des réflexions et des pensées la beauté de l'élocution, et sa personne même ajoutait des grâces à son enseignement si profond. On le savait complètement dévoué à sa cause, et, si on lui en savait gré, on l'honorait pour tout l'éclat qu'il répandait sur les opinions qu'il avait adoptées.

Après Juillet, quand son parti eut triomphé, il pouvait prétendre à tout. Il ne sortit pas de ses éludes, ou plutôt il ne chercha que l'occasion de les étendre. 1! demanda et obtint la place de directeur des archives au ministère des affaires étrangères. On le nomma en même temps conseiller d'État en service extraordinaire, pour qu'il ne parût point exilé de la politique active où ses amis venaient de s'établir en maîtres.

L'Académie des sciences morales et politiques fut rétablie en 1832 par M. Guizot, ministre de l'instruction publique. Tout de suite M. Mignet fut appelé à en faire partie ; il y avait sa place marquée à l'avance par ses études comme par son mérite. Il y devait trouver non seulement l'emploi de ses facultés éminentes, mais le théâtre où son esprit élevé, son jugement ferme et sûr, son talent d'écrire pourraient le plus largement, avec autant de souplesse que de vigueur, se déployer en toute liberté. Nommé Secrétaire perpétuel de la compagnie, il eut à prononcer l'éloge des académicien^; que la mort enlevait chaque année. M. Mignet com-

posa des notices qui sont de véritables modèles du genre et dont quelques-unes sont des chefs-d'œuvre d'une perfection achevée. Les académiciens de 1832 étaient pour la plupart les hommes les plus considérables de leur temps dans la politique et dans la science. « En parlant de tous ces importants personnages, dit-il, j'ai eu l'occasion de passer en revue la Révolution et ses crises, l'Empire et ses établissements, la Restauration et ses luttes, la monarchie de Juillet et ses libres institutions; de rattacher des •événements publics à des biographies particulières, et de montrer le mouvement général des idées dans les œuvres de ceux qui ont contribué à leur développement. Ils appartiennent tous à la grande cause du progrès intellectuel et de la liberté publique, qui peut bien être exposée à des revers passagers, mais dont le triomphe est certain, car il est l'inévitable loi de la civilisation du monde. » Toute la philosophie politique comme toutes les sympathies de M. Mignet sont résumées dans ces quelques lignes. Ses biographies si justement admirées sont moins encore des éloges distribués à des hommes éminents avec autant d'équité que de bonne grâce, que le panégyrique éloquent des idées les plus nobles comme les plus avantageuses à la liberté, à l'éducation politique et sociale du genre [humain. Il aimait ce genre de travaux, dont la variété lui permettait d'explorer tout le domaine des sciences morales. Il s'y complaisait, avec une sorte de prédilection, parce qu'il y trouvait l'occasion ardemment cherchée de dire avec art des choses profondes et difficiles, de frapper, pour ainsi dire, de nettes et vivantes formules qui demeurent comme la monnaie courante de rinlelligence humaine. On a vu de l'afféterie, là où il n'y avait que le désir incessamment poursuivi de dire la plus juste pensée sous

sa forme déQnilive : exemple rare de la conscience liLléraire poussée jusqu'au scrupule, qui ne reculait pas môme devant le précieux de la forme pour mettre eu lumière une idée fine, délicate, et jaillissant de quelque rapprochement ingénieux.

Aux honneurs de l'Académie des sciences morales cl politiques se joignirent bientôt ceux de l'Académie française, oii M. Mignet entra en 1836 pour succéder à Raynouard, l'auteur des Templiers.

Il a donc fait partie de notre première assemblée littéraire pendant près d'un demi-siècle. Il a ainsi concouru à l'élection de tous ses confrères, qui ont perdu en lui un homme du commerce le plus aimable comme le plus distingué, et qui voudront sans doute dire à la France tout ce que valait cet écrivain si disert, si pur, d'une trempe sévère et d'une forme très raffinée, dont les écrits faisaient autorité dans la science, en même temps qu'ils maintenaient parmi nous et au loin les meilleures traditions de notre lanirue.

La monarchie de Juillet ne crut pas pouvoir moins faire pour M. Mignet que de l'élever à la dignité de pair de France. Ce titre honorifique, en l'attachant à l'une de nos grandes Assemblées parlementaires, lui laissait toute la liberté de ses travaux. Il avait accepté un jour une mission diplomatique en Espagne. Il s'en acquitta sans doute à la satisfaction de celui qui l'avait envoyé dans la Péninsule, mais il se satisfit bien davantage lui-même, en étudiant à fond les archives de la monarchie espagnole et en publiant plus lard le résultat de ses investigations et de ses labeurs obstinés, dans un livi'e ayant pour titre Négocialions relatives à la succession d'Espagne, qui semble

n'être guère qu'un recueil de dépêches et d'instructions diplomatiques, mais qui, par l'ordonnance des matières, le choix des pièces et leurs commentaires, la sagacité des jugements et la portée des réflexions, est un des ouvrages d'histoire les plus dignes d'être offerts en exemple aux écrivains du métier et à l'étude du public lettré de toutes les nations.

L'Espagne a d'ailleurs porté bonheur à M. Mignet.

Ses deux ouvrages Charles-Quint au jnonasfère de Saint-Just, Antonio Ferez et Philippe 11, montrent à quel point il s'était rendu maître de l'histoire de ce pays, dans ses parties les plus obscures et les plus compliquées. L'intérêt du récit est extrême, l'imagination est saisie, emportée; mais la réflexion, le jugement, n'y perdent rien, tant l'auteur est habile à mêler à sa narration les enseignements de la politique et de la philosophie.

On peut dire que, compulseur d'archives, M. Mignet supporte la comparaison avec les érudits les plus consommés et les chercheurs les plus infatigables. Il ne se repose de ce travail que dans l'exposition large et animée des doctrines générales. C'est un maître écrivain, c'est vrai ; mais il ne le cède à personne comme savant : on remarque en lui ce double caractère, et l'on a, quand on lit ses écrits, pleine et entière confiance dans cet amoureux de sa propre phrase qui n'a cherché la plus belle forme que pour faire valoir et reluire les plus certaines vérités. Le penchant de son esprit le porte à découvrir des lois générales sous les faits particuliers, mais ses généralisations ne sont jamais imprudentes; il ne les produit qu'en les appuyant sur des bases solides, en les éclairant à la lumière des événements parfaitement dégagés de l'obscurité du temps et de la diversité des personnages. Toutes ces qualités si précieuses font vive-

MIGNET. lOS

ment désirer que, dans les papiers de ce savant homme, se trouvent achevées les diverses parties du grand ouvrage sur la Réforme dont il n'a pour ainsi dire livré que des fragments. Une publication posthume n'ajoutera rien à la gloire de M. Mignet, mais elle peut ajouter singulièrement à ce trésor de l'histoire qu'il a déjà enrichi de tant de découvertes d'un prix inestimable et de livres d'une beauté qui ne passera point.

Après la science, M. Mignet a aimé ses amis. Tout le monde sait qu'il est resté jusqu'à son dernier jour attaché à M. Thiers par des liens indissolubles. Il avait fait pour ainsi dire de la gloire de cet illustre ami sa propre gloire, comme il avait adopté sa politique et suivi sa fortune. Quand M. Thiers, vers la fin de sa vie, se décida, suivant son expression, à passer l'Atlantique, c'est-à-dire à se faire républicain, lui qui avait été pendant un demi-siècle monarchiste à la manière anglaise, M. Mignet ne l'abandonna point. Il n'était pas engagé dans la politique militante; mais il observait la France, il voyait le progrès irrésistible de la démocratie, et, sans épouser cette cause avec une ardeur qui n'était plus de son âge, il n'était pas homme à se séparer de son pays. Après la mort de M. Thiers, le nom respecté de M. Mignet parut dans les feuilles publiques, pour attester l'authenticité du dernier écrit de l'ancien président de la République, l'adresse aux électeurs du onzième arrondissement à la veille des élections du 14 octobre 1877; et toute contestation sur cette authenticité fut instantanément arrêtée par cette signature, qui impliquait une adhésion que M. Mignet n'a jamais rtlirée.

Au temps où M. Thiers était au pouvoir, à l'un des anniversaires de la révolution de Juillet et delaprotestation des journalistes, M. Mignet fut promu au grade ée grand-officier de la Légion d'honneur. C'était un témoignage bien naturel à rendre à une fidélité qui ne s'était pas démentie.

M. Mignet vivait, depuis la mort de M. Thiers, dans un isolement à peu près complet, travaillant toujours, relisant les écrits de ses maîtres et de ses émules, ^yant résigné ses fonctions académiques, mais gardant toute son intelligence, tous ses souvenirs. C'est une grande vie que la sienne. Elle mérite d'être étudiée et d'être imitée. De si rares talents ne sont pas accordés communément par la nature ; mais on peut du moins tâcher, à force de travail, de dignité et de modération, de gagner, comme ce patriote et comme ce sage, l'amitié de ses proches et l'estime de tous.

Mars 18S4.

M. THIERS Eï M. JULES SIMON

M. Jules Simon, qui a sans doute voulu se consoler des disgrâces de la fortune en recueillant, non sansquelque hâte et avant l'heure fatale, le glorieux héritage de M. Mignet comme secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques, s'est exercé jusqu'à présent, en cette qualité, sur des sujets magnifiques, mais, à ce qu'il semble, bien difficiles, encore bien qu'ils parussent faits tout exprès pour mettre eit pleine lumière les heureux dons de cet orateur expérimenté, disert, et dont la souple et abondante parole sait et peut tout dire. A l'Académie française, M. Jules Simon, successeur de M. Charles de Rémusat, avait prononcé l'éloge de cet aimable et profond esprit, si Ingénieux et si instruit tout ensemble que c'est à peine si l'on pouvait distinguer ce qu'il tenait de l'étude de ce qu'il devait à son propre fonds, si libre et si ordonné à la fois que, dans le sage milieu où il a passé sa vie, on a pu le prendre pour un hardi novateur. Ce discours de réception n'était qu'un prélude à la tâche nouvelle et brillante que M. Jules Simon se préparait à remplir^

L'année dernière, au nom de ses confrères des Sciences morales et politiques, il a loué M. Guizot ; cette année, samedi dernier, il louait M. Thiers. Ce sont là de grands personnages, non seulement dans les Académies, mais dans l'histoire de France même. Prochainement, ce sera le tour de M. Mignet. Et vraisemblablement, après avoir acquitté la dette de la reconnaissance et de l'amitié, M. Jules Simon voudra en venir à d'autres académiciens qui attendent l'éloge auquel ils ont droit, quand ce ne serait que M. le premier président Troplong, M. Ernest Bersot, M. Faustin Hélie, M. Henri Martin, M. Michel Chevalier et tant d'autres encore, sans parler du plus original, du plus discuté comme du plus admiré de nos historiens, l'incomparable Michelet. La mort a taillé de la besogne à M. Jules Simon. Il est homme à y suffire. Mais dès à présent ne serait-il pas possible de prendre la mesure de ce qu'il peut faire dans ce genre si souvent raillé, mais toujours si populaire, de l'éloge académique? De personne autant que de M. ïhiers, M. Jules Simon ne se plaira, dans un discours longuement étudié, à retracer la vivante et durable physionomie. L'historien de la Révolution française et du Consulat et de V Empire, le journaliste du National de 1830, le ministre de la royauté de Juillet, l'orateur de l'Opposition sous le second empire, le dictateur de la France après nos désastres, le libérateur du territoire, le premier président de la République, tous ces personnages divers réunis en un seul et même homme que M. Jules Simon a vu et connu de près, qu'il a aimé et servi avec dévouement : quel beau thème pour un panégyrique enthousiaste où la passion politique et l'affection privée puissent se donner librement carrière! Jamais M. Jules Simon ne retrouvera pareille occasion. On peut, on doitle juger sur cette épreuve décisive. II n'est

M. THIERS ET M. JULES SIMON. IdQ

pas besoin d'en attendre une autre qui n'oflïirait pas le même intérêt.

Aussi bien, sous la coupoie du palais Mazarin, l'assistance était aussi nombreuse que choisie. C'est toujours une fêle pour les amateurs d'éloquence que d'entendre M. Jules Simon. Son succès d'orateur a été complet. On était séduit et entraîné, charmé et ravi. Le moyen de résister à l'action vraiment fascinatrice de cet habile diseur! C'est qu'il ne lit pas, n'allez pas le croire au moins ! Il ne récite pas davantage. Il joue son discours, d'un bout à l'autre, avec des gestes dont la sobriété même ajoute à l'efTet toujours juste, quoique toujours inattendu, avec des inflexions de voix où se marquent les plus fines nuances de la pensée, avec des mouvements de corps, des changements de visage du plus parfait naturel, et qui traduisent pour le spectateur, aussi subjugué que l'auditeur peut l'être, les passions diverses dont l'orateur est successivement animé. C'est le comble de l'art. M. Jules Simon, à l'Académie, lit comme doit lire un maître de la tribune. Sa diction n'est qu'à lui. Un auteur dramatique qui lit sa pièce, un professeur de lecture, même lettré et délicat, qui donne sa leçon, ne lisent pas comme M. Jules Simon. Ce qu'il lit est un discours comme il en prononce dans les assemblées politiques. On sent qu'il a devant lui un auditoire auquel il s'adresse, qu'il veut intéresser, toucher, convaincre. Il ne se prive, en lisant, d'aucun de ses moyens; il met en œuvre toutes ses ressources. Il a sa bataille à livrer, à gagner. Il la livre et la gagne. Rien n'est plus prestigieux. Mais cet auditeur si bien vaincu, si adroitement enchaîné, il arrive un moment où il t,e ressaisit lui-même, où il se E. Sfllleu. 7

reprend à penser, à rt^fléchir. Dès qu'il est redevenu maître de soi, c'est alors que commence le jugement qu'il porte sur M. Jules Simon. L'mtre jour, M. Jules Simon a beaucoup loué M. Thiers; mais l'a-t-il bien loué ? Il a beaucoup parlé de sa vie, de ses actions, de ses sentiments : l'a-t-il seulement fait connaître? Voilà ce que l'on se demandait en sortant, parmi ceux mêmes qui avaient le plus applaudi. C'est aussi ce que l'on va rechercher ici, car la chose en vaut la peine, M. Jules Simon croit volontiers et il a même dit, dans son discours à l'Académie des sciences morales, qu'il est seul à présent ou presque seul à bien savoir ce qu'était M. Thiers, et qu'il est seul capable d'honorer dignement sa mémoire : c'est ce que nous allons voir en examinant ce qu'il a dit, en parlant aussi quelque peu de ce qu'il a passé sous silence.

ÏI

II y aurait une véritable injustice à demander à un discours académique ce qu'il ne peut donner. Personne ne s'attendait à trouver, sous la plume et dans la bouche de M. Jules Simon, un jugement exact et définitif sur M, Thiers. Dans ces jours de solennité oratoire, il convient de faire la part des pompes et aussi des prestiges de l'éloquence. Chacun sait bien, en se rendant au bout du pont des Arts, qu'il va là moins pour s'instruire que pour assister à une apothéose. N'est-il pas convenu que tous les académiciens, surtout ceux de première grandeur, sont immortels? L'éloge d'un illustre confrère en séance publique, c'est, en fin de compte, ce qui le place au rang des dieux ou des demi-dieux, suivant son importance. Mais nous sommes en Franco, dans un pays où tout a sa règle et sa mesure, et, parmi nous, l'éloge acad'î-

M. THIERS ET M. JULES SIMON. ill

mique même à ses lois, ses préceptes, ses limites. A l'Académie des sciences morales et politiques, c'est le Secrétaire perpétuel qui parle ou plutôt qui doit parler au nom de la compagnie tout entière, et qui, de la vie et des ouvrages du mort qu'il célèbre, doit tirer un enseignement et des leçons dignes de l'Académie aussi bien que du public. Il ne faut pas, bien entendu, que ces leçons soient données avec un docte pédantisme ; mais c'est le talent du Secrétaire perpétuel de les offrir et de les faire goûter, sans paraître y prendre garde. M. Mignet excellait à cet heureux emploi de la fonction. Plus le personnage qu'il avait à peindre et à louer personnifiait en quelque sorte une idée, un système, une époque, plus il s'appliquait à marquer nettement son caractère. Ses éloges académiques valent surtout par les vues supérieures et générales, prises dans la vie même de ceux qu'il a fait en quelque sorte renaître sous les yeux de ses auditeurs : ils sont forts brillants ; mais, quand on les étudie, on voit qu'ils ne sont pas moins solides. La biographie n'est qu'un cadre : les opinions, les actes principaux, les ouvrages remarqués du défunt remplissent ce cadre. On a devant soi une œuvre méditée, et d'un effet durable et utile. A l'Académie française, il est admis que le récipiendaire, se rabaissant modestement à l'avantage de son prédécesseur, a le droit de ne mettre point de bornes à l'enthousiaste admiration qu'il se découvre pour l'immortel qu'il remplace. M. Jules Simon, dans son discours, emporté par la passion qu'il déploie à faire savoir qu'il était au premier rang des amis de M. Thiers, a voulu dire pourquoi il l'aimait et pourquoi il le regrette si amèrement, maintenant qu'il n'est plus. C'est bien; mais ce n'est pas assez, et les fidèles gardiens des bonnes règles et des traditions nécessaires ont jugé tout de suite qu'il y avait là une nuance à observer

Parlant pour l'Académie des sciences morales et politiques, ayant à louer un membre de la section d'histoire générale et philosophique, le Secrétaire perpétuel ne devait pas oublier — même pour le plaisir de raconter rapidement en cinquante pages d'un style rapide, facile, heureux, l'existence si agitée et si remplie de M. Thiers — qu'il avait, dans cette occasion unique, une vraie magistrature intellectuelle et morale à exercer. Que sont les livres de M. Thiers? Par quelles qualités supérieures se recommandent-ils à l'étude et à l'admiration? A quelles idées M. Thiers a-t-il consacre sa vie? Quelle trace a-t-il laissée dans l'histoire de sou temps? Voilà, ce semble, quelle devait être la trame du discours de M. Jules Simon. La biographie de M. Thiers était un cadre; mais c'était la pensée de ce grand homme, incessamment rapprochée de la pensée publique, qui était appelée à remplir ce cadre. On peut douter que M. Jules Simon ait ainsi compris sa tâche.

M. Jules Simon, qui a longtemps enseigné la morale dans la première et la plus élevée de nos écoles publiques, ne pouvait parler des écrits historiques de M. Thiers sans les défendre. On sait que M. Thiers a été souvent accusé de fatalisme en histoire. Chateaubriand, tout en louant comme il convenait les mérites divers des ouvrages de MM. Thiers et Mignet sur la Révolution française, s'est porté le premier, avec une éloquence qui n'a rien à envier à l'éloquence de personne, accusateur de ces deux écrivains; et le premier aussi, il a protesté contre l'idée si manifestement immorale du fatalisme en histoire avec une indignation que M. Simon n'hésite point à partager. M. Jules Simon a

M. TIIŒUS ET M. JULES SIMON li;{

plaidé pour iM. Tliiers : a-t-il gagné sa cause? Rien n'est moins sûr, car nombre d'esprits non prévenus ont trouvé que, s'il avait parfaitement réussi à mettre en relief les raisons qui peuvent faire croire au fatalisme de M. Thiers, il avait été loin de se montrer aussi vigoureux pour les réfuter. Son argumentation a paru faible, embarrassée. Il en coûte gros à un spiritualiste aussi convaincu, amant de la justice idéale, d'avoir à reconnaître que M. Thiers était trop attaché aux faits en histoire et aux résultats en politique pour faire intervenir à tout propos la morale et ses principes dans la trame des événements et dans l'enchevêtrement des actions des hommes. M. Jules Simon n'a pu consentir à faire cet aveu. Il a mieux aimé, et c'était plus facile, exalter les qualités charmantes et vives de cette histoire de la Révolution, toujours pleine de jeunesse, d'éclat et d'entrain. Empruntant un mot des plus heureux à M. Villemain, M. Jules Simon a dit de ce livre que c'était la campagne d'Italie de M. Thiers historien. Cette expression juste et pittoresque, bien lancée, a produit tout l'effet que l'auteur en attendait; l'auditoire l'a saluée au passage de ses applaudissements.

En revanche, l'accueil a été plus froid quand M. Jules Simon a parlé de l'Empire et quand il a défend.u M. Thiers du reproche d'avoir trop aimé, trop adulé Napoléon. C'est une injustice. II est de toute exactitude et de toute vérité pour tous ceux qui ont lu attentivement les vingt volumes de VHistoire du Consulat et de l'Empire, que M. Thiers a souvent parlé de l'empereur Napoléon avec la plus juste sévérité, qu'il a signalé sans défaillance ses fautes, ses erreurs

et même son crime, le crime irrémédiable qu'il a commis, en substituant sa volonté unique à celle de tout un peuple. Jamais l'historien ne laisse échapper l'occasion de rappeler à la nation qu'elle ne doit pas s'abandonner aux mains d'un homme, quel que soit son génie, quels que soient ses services. C'est là l'enseignement de ce grand livre ; c'est là sa portée morale. Toutefois, M. Jules Simon ne parviendra jamais à persuader à qui que ce soit que M. Thiers n'a pas commis la faute de pousser l'admiration de Napoléon, considéré comme individualité tout à fait hors de pair avec les autres hommes, jusqu'à la plus béate idolâtrie. Il n'admirait pas seulement, dans la personne de Napoléon, son génie, ses facultés puissantes, sa volonté de fer, son courage et son sang-froid sur les champs de bataille, son autorité dans les conseils ; il admirait tout en lui, jusqu'à son masque impérial, « l'un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au génie », jusqu'à ses brusqueries, ses défauts et ses tics. Il y a là quelque chose de blessant pour les esprits sérieux et les âmes fermes, qui savent se garder contre la fascination exercée par les hommes que leur destinée place à la tête des peuples. Un philosophe, un républicain ne subit point ces puériles dominations. M. Jules Simon, en quelques lignes d'une belle tournure de style, a voulu donner ses raisons personnelles d'admirer Napoléon. L'audace de l'auteur du 18 Brumaire semble l'avoir subjugué et même terrifié, au point de lui enlever la mémoire du mal qu'il a fait à notre pays. Il parle de Napoléon législateur comme s'il était vraiment l'auteur de nos codes, ainsi qu'on nous l'enseignait dans les facultés de droit sous le second empire, comme si le Conseil d'État du Consulat n'avait pas profité des travaux législatifs des AssembléesdehiRévolution! Décidément, la légendcnapolco-

M. TllIERS ET M. JULES SIMON. llo

nienne serait-elle encore à détruire, puisque M. Jules Simon en reste à ces vieilles opinions qui ne devraient plus avoir cours, surtout à l'Académie des sciences morales et politiques? Oh! la légende impériale, qui nous en délivrera, puisque tous les fléaux qu'elle a déchaînés sur la France ne nous en a pas guéris? De cette légende, M. Thiers a été l'un des créateurs et propagateurs, le plus dangereux, le plus autorisé : comment se fait-il que M. Jules Simon n'en ait rien dit? Il a cité le mot de M. de Lamartine sur V Histoire du Consulat et de l'Empire: «C'est le livre du siècle, » disait ce grand esprit, qui était poète mais que du moins la gloire de Napoléon n'a jamais ébloui. Pourquoi Lamartine disait-il cela? Hélas! c'était sa manière de rendre le livre de M. Thiers responsable de cet enivrement de la France qui nous a pris les meilleures années du xix"* siècle pour les jeter en pâture à la folie criminelle et dissipatrice delà dynastie impériale. M. Jules Simon a manqué au jugement qu'il devait à l'Académie de porter sur cette fatale adoration de la force qui nous a coûté si cher. C'était peut-être difficile à dire ; mais qui donc dira les choses difficiles si ce n'est celui de de nos contemporains qui est réputé le plus habile dans l'art de tout dire ?

Il est cependant un autre art dans lequel M. Jules Simon est encore plus habile : c'est dans l'art de ne rien dire, quand ce qu'il faudrait dire le gêne, en le mettant en opposition directe avec ceux qu'il tient à ménager. N'imaginez point, d'ailleurs, qu'il manque de courage : il en a, quand il faut en avoir ; mais il ne juge pas nécessaire d'en déployer à toute occasion C'était déjà beaucoup, à ses yeux, que d'entretenir le public habituel des séances de l'Académie de la Révolution française et de son histoire, pendant toute une demi-heure, sans les déclamations et les violences

de langage chères à cette foule d'élite. Il n'a pu cependant s'empêcher de parler des 30,000 victimes égorgées par le bourreau sur la place de la Révolution. Trente mille, c'est un gros chiffre et qui fait de l'effet. L'avez-vous vérifié, monsieur Jules Simon ? Et si c'était un chiffre légendaire, cette fois vous seriez inexcusable, car vous auriez continué, sans le vouloir, àaccréditer une calomnie contrele parti dontM. Thiers était, qu'il a toujours servi, qu'il n'a jamais voulu abandonner et qu'il ne croyait pas déserter, même quand il prenait la direction et le commandement des adversaires les plus déterminés de la France moderne.

C'est un grand mot dans la vie de M. Thiers que celui-là : « Je serai toujours du parti de la Révolution; » c'était un grand acte, le jour où il l'a prononcé, au fort de son opposition contre la royauté constitutionnelle qu'il avait contribué à fonder et qui ne devait pas tarder à s'écrouler sous le souffle populaire. Quelle peut avoir été la raison intime et profonde d'une telle parole, si retentissante et lancée à une époque si particulière dans la vie de l'illustre homme d'État, quand il luttait pour les libertés publiques, pour la vérité du régime parlementaire, également menacées par un ministre, une majorité, une royauté également prêts à entrer aveuglément au conflit avec la nation? M. Jules Simon ne nous a rien dit là-dessus; et cependant c'était là qu'il fallait saisir M. Thiers dans le vif de sa nature! C'était le devoir du moraliste, c'était surtout le devoir du politique. On a le droit de demander beaucoup à qui peut beaucoup donner. La vraie politique (qui donc sait mieux

M. TIl!l':f{S ET M. JULES SIMON. 117

<!es choses que M. Jules Simon?) consisLe à bien entendre, à bien apprécier les faits sociaux. M. Thiers, en se déclarant, à la face de la France et de l'Europe, du parti de la Révolution, avait sans doute d'autres raisons que de tenir en échec un cabinet parlementaire dans une Chambre. Ce serait le rabaisser que de ne point lui supposer d'autres visées. Il ne perdait jamais de vue l'état vrai de la nation ni ses intérêts permanents et supérieurs. Son intelligence politique n'était si merveilleuse que parce qu'elle s'attachait à suivre les mouvements de l'opinion du pays, et nul n'avait à un aussi haut degré la faculté de saisir, d'embrasser, de suivre les courants qui entraînent les hommes. Pourquoi M. Thiers demeurera-t-il, dans notre histoire politique au xix" siècle, comme un des plus grands orateurs qui, du haut de la tribune, aient parlé, commandé à des assemblées publiques? Est-ce — comme le croit M, Jules Simon et comme il l'a dit et fait comprendre à l'aide d'une comparaison savante et d'une forme académique des plus recherchées — parce qu'il en est de l'orateur politique à la tribune comme d'un général d'armée sur le champ de bataille, et que M. Thiers se piquait spécialement de stratégie? 11 est bien difficile de le croire, quand on a entendu cette éloquence unique et vraiment incomparable, conversation spirituelle, pleine de grâce et de séduction, rapide, familière, ressemblant à des souvenirs qui s'échappent sans ordre ni suite d'une mémoire fraîche et sûre, cette causerie par moments très élevée, sans que l'auditeur eût aucun effort à faire pour la suivre, mais toujours coulante et d'une source intarissable, avec le débit le plus heureux , mordant et clair, savant dans sa négligence apparente, et la petite voix grêle et nasillarde qui devait imposer le silence et l'attention aux Chambres françaises pendant cinquante

i\8 FIGURES DISPARUES.

ans. M. Thiers est le modèle de ceux qui veulent gouverner avec l'opinion et par l'opinion, et il n'y a pas un mot de cela dans l'éloge de ce grand homme. Quelle étonnante lacune 1

On comprend que M. Jules Simon, pressé par l'heure, et pour ne pas trop fatiguer son auditoire, peut-être aussi pour ne pas le blesser, ait couru d'une page à l'autre de son discours et passé rapidement sur les actes et la conduite de M. Thiers, quand il se flt le chef de la plus imprévoyante des réactions, sous la seconde république, en patronnant la candidature de Louis Bonaparte à la présidence, en mutilant le suffrage universel, en livrant l'enseignement du peuple aux congrégations religieuses : ce sont là des fautes politiques si grossières qu'un ami complaisant cherchera toujours à les cacher. Si le mot de Talleyrand, que M. Thiers admirait tant, est vrai, dès lors que ce sont des fautes, ce sont plus que des crimes. Crimes d'ailleurs amplement rachetés plus tard par des services inoubliables. M. Jules Simon a passé sous silence toute cette période de la vie de iM. Thiers à la séance publique ; dans son discours imprimé, il n'est guère moins évasif. A la rigueur, on admet qu'il n'y ait point de place dans un éloge académique pour un jugement à porter sur de telles erreurs souvent et amèrement regrettées, et pourtant dans les erreurs du génie il y a quelquefois plus à apprendre et à retenir que dans ses coups d'éclat! Mais pourquoi ne pas nous dire comment M. Thiers, après tant de fautes, a reconquis sa popularité, cette popularité qui lui plaisait, mais qu'il a si courageusement exposée en tant de rencontres diverses et qu'il a mise au service de son pays

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