‹ Figures du theatre contemporain (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · CONNAIS TOI · texte numérisé non relu

CONNAIS TOI

Voici deux années, aux environs de cette même date et à l'occasion d'une pièce de M. Henry Bataille représentée sur cette même scène de la Comédie, j'arrivais à cette conclusion, que le public commençait à en avoir assez de cette formule du drame moderne qu'on lui sert comme un cliché, en en diversifiant les accessoires, depuis tant d'années : Thème toujours identique, dont les variations seules se transforment, et encore si peu !... Femme inlassablement adultère, qui trompe, en des circonstances toujours pareilles, son mari ou son amant, ou les deux à la fois, dont on ne nous dit rien, d'ailleurs, pour justifier, pour expliquer tout au moins sa psychologie et ses défaillances, dont on nous fait seulement pressentir une chose : c'est que, disciple inconsciente de Nietzsche et

livrée à ses instincts, elle est dotée de sens exigeants et de caprices plus impérieux encore. Et je ne pouvais pas m'empêcher d'ajouter : Quelle justification nous apportent-elles, toutes ces héroïnes de théâtre qui depuis tant d'années s'abandonnent aux fantaisies de l'adultère ! Le geste fut toujours identique, parce que la cause déterminante nous demeure inconnue, si nous la quêtons autre part que dans la brusque et soudaine détente de l'instinct. Seul le décor a changé : ici, garçonnière élégante ; là, chambre d'hôtel meublé, autre part chambre conjugale elle-même — et ces diverses figures qui sont en réalité la même, que nous ne parvenons pas à diversifier, parce que les éléments nous manquent, nous les confondons avec les traits de l'actrice la plus illustre qui les incarna, au point qu'elles n'ont plus même de nom pour préciser leur personnalité, ces figures se confondent et se superposent : elles n'ont plus d'individualité.

A quelque temps de là j'avais la satisfaction de trouver, sous la plume de mon confrère Adolphe Brisson, une manière de confirmation à ces idées : c'était à l'occasion d'une

reprise de la Bérénice de Racine : « Tout le théâtre de Racine et de Corneille est fondé sur le combat de la passion et du devoir. Le devoir y triomphe. Ce théâtre apprend à se modérer, à se dompter. Il enseigne le renoncement, le sacrifice... Ces notions, formées du suc de la morale chrétienne, sont en train de disparaître... Il est indéniable que le vent ne souffle pas de ce côté. Les dramaturges nouveaux ont une autre religion, une autre règle de vie. A la loi du Devoir, ils substituent le Droit au bonheur. » Et M. Adolphe Brisson ajoutait que chez ceux qui, par contraste, acclament Bérénice, il y a « dans la chaleur de leurs applaudissements le désir de proclamer leur attachement à un art qui se perd, l'intention de protester contre un certain théâtre, dont ils sont écœurés et révoltés. »

Qu'on veuille bien excuser ce préambule qui, sans doute, a un caractère un peu trop personnel avec sa forme de retour en arrière. Mais il m'a paru le meilleur moyen de mettre en pleine lumière l'idée même qui préside à la nouvelle pièce de M. Paul Hervieu, qui constitue tout à la fois sa nouveauté et sa force, qui marque, si je puis dire, une nouvelle étape dans son talent.

M. Paul Hervieu a-t-il obéi aux suggestions intimes de sa nature, en nous donnant ce Connais-toi ? A-t-il, au contraire, raisonné, prémédité cette évolution de sa manière, en pressentant, après les représentations du Réveil, l'impasse où il risquait d'aboutir ? Peut-être y a-t-il de l'un et de l'autre dans son cas ? Et puis, saiton jamais ce qu'il entre d'inconscience dans la production d'un écrivain ? Se connaît-on jamais complètement, pour employer le titre même de la nouvelle pièce de M. Paul Hervieu ? Toujours est-il que nous nous trouvons en présence d'une sorte de transposition de son talent, qui nous apporte à la fois une tendance nouvelle conforme à nos propres aspirations et une situation dramatique qui s'affirme parmi les plus fortes et les plus poignantes du théâtre. Je ne donnerai dans mon analyse que les lignes essentielles du sujet, écartant de parti-pris tout l'accessoire, pour mieux faire ressortir la vigueur et la simplicité par où ce drame moderne se rattache à l'art classique, celui dont mon confrère Brisson disait justement qu'il est « fondé sur le combat de la passion et du devoir »,

Voici une jeune femme de trente ans, Clarisse de Sibéran, qui se trouve unie à un homme au seuil de la vieillesse, le général de Sibéran lequel, sans doute, a légèrement dépassé la soixantaine. Les hasards de la vie et l'ironie du Destin ont collaboré à ce mariage disproportionné : Clarisse était orpheline, sans fortune, ne sachant rien de la vie. Le général, veuf une première fois, et qui, de son premier mariage, a un fils de vingt-cinq ans, a choisi cette jeune fille qui lui a paru remplir toutes les conditions nécessaires pour faire une bonne épouse ; il n'a oublié qu'une chose, la différence d'âge qui les sépare. Le général est passionnément amoureux, de cet amour particulier aux vieux maris, qui se révèle par des manifestations presque toujours identiques. Cette passion, toutefois, ne l'empêche pas d'être dur, d'être rude avec elle, de la considérer toujours comme la petite fille qu'il a prise au couvent pour la faire entrer dans le monde, de ne lui laisser, en un mot, ni initiative, ni liberté. Sibéran est tout d'une pièce, à la façon des vieux militaires d'autrefois ; ses gestes et ses allures sont dans son intérieur à peu près tels qu'à la caserne. Ce sont

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là choses dont souffre la jeune femme, et qui prennent une importance d'autant plus grande qu'elle n'aime pas, qu'elle ne peut aimer Sibéran. Clarisse a jusqu'ici comprimé les élans de son cœur, refoulé ses rêves, et qui sait, peutêtre continuerait-elle d'être l'épouse résignée, si les circonstances ne venaient mettre sa vertu en danger !

Rien n'est plus dangereux que l'esprit d'imitation, et ce seul fait d'avoir respiré l'odeur de l'amour, suffit parfois à troubler les têtes les plus solides, à anéantir les volontés les plus fermes. Dans l'intérieur des Sibéran s'est menée une intrigue qui constitue l'élément déterminant du drame. Un parent du général, Doncières, vient de surprendre sa jeune femme, sortant d'un pavillon isolé dans la propriété du général, et qui sert de demeure au lieutenant Pavail, officier d'ordonnance de Sibéran. Pour lui, pas de doute : sa femme le trompe avec Pavail, et il vient raconter son infortune à Sibéran, qui se décide à tenir le rôle de justicier immédiat. Pavail comparaît devant lui, et malgré ses dénégations indignées, le général décide qu'il sera expédié aux colonies pour y continuer son service.

La vérité, c'est que Pavail est innocent : le vrai coupable, c'est Jean de Sibéran, le fils du général, à qui Pavail n'a fait que prêter le pavillon qu'il habite pour y recevoir Anna Doncières... Complice d'adultère sans doute, mais non point adultère... Voilà ce que le jeune lieutenant explique à Clarisse dans une scène émouvante qui est comme le point central de l'ouvrage, puisqu'elle nous permet de voir clair dans l'âme des jeunes gens. Depuis longtemps Pavail aimait en secret la jeune femme; depuis longtemps aussi Clarisse avait senti la puissance de cette affection et s'était consolée de ses tristesses en songeant qu'elle était aimée. Mais elle entend rester la femme pure qui ne faiblira pas, et si elle lui permet l'aveu de sentiments passionnés, c'est qu'il va partir à quatre mille lieues de la France, et qu'ainsi tout danger sera conjuré : alors ne peut-elle pas lui accorder à lui, s'accorder à elle-même, cette suprême douceur d'un aveu d'amour ?

Pavail devait partir. Mais Pavail ne partira pas, car Jean de Sibéran ne peut accepter que son ami aille expier la faute qu'il a commise. Il vient avouer au général, qui tout d'abord

refuse d'y croire, que l'amant de M""' Doncières, c'est lui. Le général n'a plus qu'une conduite à tenir : faire des excuses à Pavail et exiger qu'il reste auprès de lui. Mais alors, aux yeux de Clarisse affolée, se dresse l'irnage de son amour avivé par la déclaration que Pavail vient de lui faire, et le danger que court sa vertu. Elle sent qu'elle ne pourra pas résister, et comme c'est une âme droite qui ne veut pas de compromissions, eJle envisage aussitôt la seule solution possible : divorcer d'avec Sibéran pour épouser Pavail.

Ici commence la partie décisive du drame, celle dont j'ai dit qu'elle me paraissait marquer une évolution dans la pensée de M. Paul Hervieu, celle où s'affirme le conflit à la manière classique entre la passion et le devoir. Déjà, par une volonté constamment tendue vers la réalisation d'une nouvelle forme dramatique, M. Paul Hervieu avait manifesté à plus d'une reprise cette tendance vers la simplicité des classiques et posé théoriquement les règles d'un art moderne qui pouvait, dans sa structure même, se rapprocher du théâtre du dix-septième siècle : il n'avait pas craint de conclure à la possibilité

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d'une tragédie moderne, où, sans avoir recours aux artifices de Téloignement, il fût possible de mettre en œuvre des moyens d'action identiques. Dans le troisième acte de Connais-toi, M. Paul Hervieu a fait plus qu'utiliser la structure de l'art du dix-septième : il s'est délibérément rattaché à son idéal. Au moment où Clarisse de Sibéran et Pavai] conviennent de leurs derniers arrangements, où Pavail demande à celle qui doit devenir sa femme ce suprême encouragement : un baiser, Sibéran arrive. Son premier mouvement est de tuer Pavail. Puis, celui-ci parti, il s'affaisse et crie sa douleur en même temps que son amour. Par un suprême effort, où elle tente de rompre sa chaîne et de refaire sa vie, cette vie de bonheur et d'amour qui l'attend avec Pavail, Clarisse traduit avec angoisse toutes les puissances de tendresse et de vitalité qui subsistent au cœur de la jeunesse : c'est un cri déchirant et qui nous émeut jusqu'au fond de l'âme, parce que notre premier mouvement n'admet pas qu'une créature jeune, belle, faite pour donner l'amour et pour le recevoir, n'accomplisse pas sa destinée et demeure liée à celui qu'elle n'aime pas. Puis le second mouve-

ment intervient : Sibéran est si affaissé, si abîmé, dans sa douleur, si passionnément attaché à la jeune femme ; nous percevons si bien que le départ de celle-ci sera sa mort à lui, sa fin immédiate, peut-être son suicide, et l'image de cette fin tragique s'impose si spontanément à notre esprit, comme à celui de la jeune femme, que la notion du sacrifice, du devoir, l'emportant sur la passion, s'impose à son tour et que nous applaudissons au geste de M"^^ (jg Sibéran qui tend à nouveau ses bras pour qu'on lui rive sa chaîne.

Qu'adviendra-t-il dans l'avenir de cette union toujours et de plus en plus disproportionnée ? C'est l'avantage de l'art et sa supériorité sur la vie qu'il s'arrête à un point déterminé, tandis que la vie continue. Retenons seulement ce qu'il y a de nouveau, de poignant, dans la solution d'un conflit où la passion cède enfin le pas à la notion du devoir et se plie à un idéal dont je m'accordais à reconnaître, avec mon confrère du Temps, qu'il semblait à jamais disparu de notre théâtre. Félicitons M. Paul Hervieu d'avoir montré, par ce vigoureux raccourci dramatique, que le sentiment du devoir pouvait

encore l'emporter, même à notre époque de foncier amoralisme, sur la théorie du droit au bonheur, et tout en rendant justice, pleine justice au magnifique talent des deux principaux interprètes, M^ïie Bartet et M. Le Bargy, donnons-lui acte de cette évolution qui s'affirme dans un ouvrage dominant de toute sa hauteur la médiocrité, pour ne pas dire la bassesse de la production contemporaine.

Le Théâtre à Succès

M. Alfred CAPUS

LA CHATELAINE

M. Alfred Capus est un homme heureux, prodigieusement, je dirais presque : insolemment heureux. A sa place, je ne serais pas sans inquiétude, car il n'est pas dans les habitudes de la Fortune de se montrer si constamment fav^orable à un même mortel, et M. Capus, qu'il ne l'oublie pas, fait partie du nombre des mortels ! M. Alfred Capus a connu la Vehie, avant même que de l'écrire, avant que d'y songer ; et voilà pourquoi, j'imagine, il en a si subtilement parlé.

Disons mieux : il a eu toutes les veines, et, entre toutes, la plus désirable pour un homme de théâtre, celle que, leur vie durant, tant d'au-

très cherchèrent, et qui consiste à rencontrer les interprètes rêvés de ses créations. Si l'accouplement de ces deux noms n'offrait quelque chose d'un peu imprévu, on serait tenté de mettre dans sa bouche le mot fameux de Richard Wagner jugeant le grand acteur Schnorr après Tristan : « Il m'a révélé des côtés de ma création que je ne soupçonnais pas ! » — Pareillement on se demande, après une première de M. Alfred Capus, à qui doivent aller les applaudissements, à l'auteur ou aux interprètes. On est gêné, embarrassé ; on n'est pas sûr que M. Capus soit l'auteur de la pièce tout entière : ses répliques viennent si naturellement, si abondamment sur les lèvres des interprètes, qu'il nous semble être dans la vie, et non devant une rampe de théâtre. Pour tout dire, et en dernière analyse, on se demande si la plupart des jolis détails qui agrémentent la contexture de l'œuvre et qui font la pièce en réalité, n'ont pas été trouvés par tâtonnements dans le travail préparatoire des répétitions. Où est la part de l'auteur ?... Où est celle de l'acteur ? On ne le sait plus exactement.

C'est qu'aussi bien M. Alfred Capus exploite une veine très française et qu'il tient en mains

ses interprètes comme il tient son public. 11 ne fatigue pas l'entendement de ceux qui l'écoutent, et l'on voit, au sourire aisé des jolies femmes qui frénétiquement l'applaudissent, combien elles lui en savent gré ! C'est net, c'est propre, c'est précis. La ligne est ferme ; point de bavures. On pressent, dès les premières scènes, ce qui va venir à la suite. La psychologie en est simple et la morale s'en dégage aisément. Il n'est pas besoin d'efforts pour discerner la pensée de l'auteur, et comme son idéal de vie ne dépasse pas celui de la bonne moyenne, vous imaginez s'il trouve écho dans le cœur de ses jolies auditrices ! Tout cela est dosé à merveille : du sentiment, autant qu'il en faut pour toucher un cœur qui ne demande qu'à s'émouvoir en soulevant sa blanche enveloppe... Des idées — tout autant, mais pas plus qu'il n'en faut, la chose est capitale — pour retenir l'attention, sans fatiguer l'entendement de ces petites cervelles d'oiseau que tout effort décourage... Enfin, brochant sur le tout, du trait, des mots, délicats souvent, subtils et du meilleur aloi, comme il sied en France pour assurer le succès et emporter l'applaudissement. Et tout

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cela, certes, est le fruit d'une savante combinaison, où se fait jour la plus subtile entente des exigences du public moderne. Entre tous les hommes de théâtre qui connaissent leur public, il n'en est pas un qui, mieux que M, Alfred Capus, ait le sens de ce que peut supporter ce public ; qui, mieux que lui, sente le point juste où il faut s'arrêter pour garder sa faveur. Il n'en est pas qui, plus que lui, ait l'oreille du boulevard !

Dirai-je que c'est concession de sa part ? Le mot ne serait pas juste, car concession implique effort... et c'est le plus naturellement du monde, c'est spontanément qu'il atteint au résultat. M. Capus possède un tel tour de main, une telle habileté, qu'il n'entre rien que de parfaitement naturel dans ses tours de passe-passe. Nous étions dans le drame, dans l'étude psychologique fouillée, approfondie, émotionnante — car M. Capus est capable de très belles choses — nous voici soudain en plein vaudeville, avec des fantoches, au milieu de cocasseries qui nous déconcertent et nous affligent. Ah ! c'est que M. Capus connaît bien son public ! Il n'ignore pas que la dose est infime de ce qu'il peut sup-

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porter de sérieux. Et comme il veut le succès avant tout, comme il ne considère que le succès rapide, brillant, instantané, bruyant aussi et fructueux, il n'entre pas un instant dans son idée de faire un effort pour se hausser à un art plus noble, plus sérieux que celui dont il nous a régalés jusqu'alors. Une occasion s'offrait à lui, puisqu'il avait la bonne fortune d'inaugurer une scène qui n'était pas encore catalogttée. Cette occasion, il l'a refusée : il s'est dérobé ; il n'a pas voulu prendre nettement position dans un clan qui ne fût pas celui du boulevard. Deux actes durant, nous avons eu l'espoir qu'il allait nous donner quelque chose de fort, de savoureux et d'inédit. Tout s'est gâté vers le milieu du troisième, avec une soudaineté foudroyante. Jamais la formule banale : Desinit in piscem, n'aura trouvé meilleure application. Ici la femme, c'est la pièce... Et jamais sujet mieux posé, plus intéressant et plus passionnant, n'aura été plus manifestement gaspillé.

...Une femme du meilleur monde, — et ce qui vaut mieux encore, — manifestement irréprochable, Thérèse de Rives, se voit dans la nécessité de quitter son mari Gaston de Rives qui,

depuis quelques années, la trompe avec des filles et gaspille sa fortune. De leur union est né un fils, le petit Jacques, que sa mère aime tendrement, et qui constitue sa seule joie, son unique consolation. De fortune, Thérèse n'en a plus. Il ne lui reste qu'une propriété, le château de Sauveterrcj lui appartenant en propre, et qu'elle compte vendre pour assurer son existence et élever ce fils. Sur la question de principe, mari et femme sont d'accord pour demander le divorce en organisant à l'amiable l'habituelle comédie judiciaire qui précède cette formalité. M«ie de Rives, dès le début, vient expliquer la situation à sa tante M"^® de la Baudière, femme autoritaire et despote, qui, dans la pièce, tient le rôle de son mauvais génie. Le malheur est que sur la valeur de Sauveterre la jeune femme se fait les plus grandes illusions. Elle comptait en tirer trois cent mille francs. Mais ]\/Ime (Je la Baudière se charge de la détromper, et le notaire consulté vient confirmer le dire de la bonne parente. Le château ne vaut pas plus de cent vingt mille francs, et comme il est grevé de soixante mille francs d'hypothèques, M^^ de Rives n'en tirera au maximum, une fois les

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frais payés, qu'une soixantaine de mille francs Situation terrible on Je voit, angoisse poignante dans laquelle se débat la jeune femme et sur laquelle finit l'exposition de la pièce.

Le second acte est tout entier consacré aux négociations de la vente , et ce second acte n'est pas loin d'être un chef-d'œuvre. Se trouvant en visite chez sa tante, M"^^ de la Baudière, ]\|me (Je Rives y a rencontré André Jossan, non plus un jeune homme, mais un homme jeune encore, trente-sept ou trente-huit ans, qui, après une période de vie orageuse, a pris l'existence par le côté sérieux, s'est mis à travailler et a fait fortune assez rapidement. M°^^ de la Baudière voudrait le marier avec sa fille, car c'est un beau parti, et les vingt ans qui le séparent de Lucienne ne sont pas pour effrayer cette mère ambitieuse. Mais André Jossan, qui a atteint l'âge où l'on sait ce qu'on fait — quand on ne le sait pas à trente-sept ans, il y a de fortes chances pour que toute sa vie on l'ignore, — André Jossan n'a qu'un goût médiocre pour le fruit vert, auquel il préfère la saveur du fruit mûr. Dès le premier regard, on sent qu'il aime, qu'il aimera et qu'il ne peut aimer que M"^^ de

Rives. Comme il a appris la situation, et qu'il est riche, tout son effort consistera donc à payer le château un prix supérieur à sa réelle valeur. Et la scène est belle en vérité, tout à fait belle, émotionnante et noble, où tous deux sont aux prises, André s'efforçant de faire accepter à M^^e ^Q Rives le prix de trois cent mille francs, elle travaillant à lui dessiller les yeux sur sa véritable valeur, repoussant cette offre qu'elle juge disproportionnée et qu'elle craint de voir attribuée par le monde à un sentiment qu'elle ne puisse avouer. La scène est belle, non seulement par la situation, mais par les dessous psychologiques qu'on y sent, par l'émotion contenue qui se dégage de chaque réplique : elle est belle aussi par l'interprétation que lui ont donnée M"^e Jane Hading et M. Guitry. A cette minute, j ' ai cru sincèrement à une œuvre de premier ordre, et quand M"^^ de Rives accepte la proposition et signe le contrat en lui déclarant la sincérité de son amour, son ardent désir de l'épouser après le prononcé du divorce, je me suis dit : « Voilà du nouveau dans la carrière de M. Alfred Capus... » Combien je m'illusionnais ! la suite est venue m'en apporter la preuve surabondante,

M^^^ de Rives est demeurée au château d'où vous pensez bien qu'André Jossan, tout acquéreur qu'i] est, ne la presse pas de déloger. Il vient mênie lui rendre, à ]a dérobée, d'assez fréquentes visites, en tout bien tout honneur, car ils sont décidés à rester parfaitement corrects, à n'être l'un à l'autre qu'après le mariage, c'està-dire 'dans le délai légal imposé après le prononcé du divorce. Ces visites toutefois ne sauraient être que tendres, car un véritable amour est né dans le cœur de Thérèse, pour celui qui en a usé si délicatement avec elle ; et, d'ailleurs, à calculer les chances de bonheur que promet l'union de ces deux natures si sérieuses, ils ont toutes raisons d'envisager l'avenir avec confiance. Tout irait pour le mieux, si le mari, Gaston de Rives, ne reparaissait, cette fois dans des dispositions très différentes de celles qu'il avait jusqu'alors manifestées. Et c'est ici que la pièce tourne court, et que, d'une pièce de caractère, nous tombons, faut-il le dire ? à un quasi-vaudeville. Au lieu de maintenir à l'œuvre son ton, son unité, et, par conséquent, sa portée, en nous montrant un mari repris par la morsure de la jalousie et changeant soudain sa

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résolution de divorcer pour empêcher sa femme d'être à un autre, — ce qui eût été dans la vérité psychologique et eût pu donner lieu à de beaux développements, — il nous montre une sorte de fantoche, d'invention toute vaudevillesque, et qui forme le plus saisissant, le plus déplaisant contraste avec les deux héros de la pièce — un mari qui se laisse retourner comme un gant, et par qui ? par son adversaire qu'il déteste et qu'il est venu provoquer... un mari qui se laisse faire la leçon par ledit adversaire, et finalement quitte la place après lui avoir abandonné sa femme !

Toute cette fin, répétons-le, est naïve, puérile, purement vaudevillesque, tout à fait indigne de l'homme qui a écrit les scènes délicieuses du second acte et du début du troisième. Une telle situation n'a pu être sauvée que grâce au talent prestigieux des interprètes, et grâce à cette faveur incomparable dont jouit M. Capus auprès du public parisien. La veine ! Toujours la veine ! Qu'il prenne garde ! Lui-même l'a dit : cela ne saurait durer toujours !

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