MÉLISANDE
Laisse moi, laisse -moi '.Quelqu'un pourrait venir.
Pelleas
Non, non. Je ne te délivre pas cette nuit. Tu es ma prisonnière cette nuit... toute la nuit... toute la nuit. Tu ne t'en iras plus! Je t'embrasse tout entière en baisant tes cheveux, et je ne souffre plus au milieu de leurs flammes ! Entends-tu mes baisers. .
A cet instant précis, un couple de colombes s'évade de la tour d'où Mélisande épand sa chevelure. Colombes symboliques, gracieux oiseaux qui ne traduisent pas seulement la tendresse de ces deux enfants par avance voués au malheur ! A vrai dire, elles palpitent comme le dialogue du poète, et la main qui les pourrait saisir sentirait le battement de leurs ailes, comme la main posée sur le sein de la blonde Mélisande y suivrait les palpitations de son cœur angoissé !
MAURICE M^TERLINCK 55
Nul art, autant que celui-là, ne nous donne une notion précise des limites de la parole humaine comme moyen d'expression, et des liens imbrisables qui unissent ces deux sœurs immortelles : Musique et Poésie, Suivez ce dialogue, ces petites phrases hachées, brisées, entrecoupées d'arrêts par des séries de points. Ne sentez-vous pas qu'entre chacune d'elles, il y a V Inexprimable^ ce que le verbe humain renonce à traduire, si éloquent soit-il, si nuancé, si évocateur, parce que d'avance il s'avoue vaincu, parce que les mouvements impalpables de l'âme, rebelles à ce qu'il oflfre de trop précis, de trop logique et rigoureux, veulent une forme plus abondante, plus souple, plus illimitée pour signifier leurs aspirations. Il n'est parole humaine qui soit habile à rendre les palpitations de ces petits êtres de songe pour qui les seules nappes sonores créent la véritable atmosphère de vie. — « Ecoutons la musique ! » s'écriait déjà Shakespeare, par la bouche d'un de ses personnages, dans la dernière et divine scène du Marchand de Venise, parmi le décor lunaire qui transporte en plein royaume du rêve la conclusion d'une si tragique aventure. Oui, sachons écouter la musique, et proclamer son
pouvoir exclusif, son intervention nécessaire, dès l'heure où la Poésie s'avoue vaincue ! C'est alors que la sœur aînée des Muses s'incline devant la plus jeune en signe d'humilité. Et toutes deux continuent leur route, la main dans la main, dispensatrices aux mortels des songes bienfaisants, d'autant plus puissantes qu'elles ont associé leur Destin!... La Musique, je ne l'entends pas seulement qui commente les pauses du dialogue, renforçant de sa vertu animatrice les palpitations de cette prose, si proche de la poésie. Elle est encore, si je puis dire, l'âme même du sujet, l'atmosphère qui le baigne (i), et qui collaborait à nous en rendre plus sensible la signification cachée, car les plus angoissants problèmes de l'âme que M. Maeterlinck incarne en ces petits êtres de vie inconsciente, ressortissent à son domaine et gagneraient à être
(i) C'est ce que sentit parfaitement M. Claude Debussy, le jour où il choisit ce sujet pour nous donner la mesure de son talent. Dans le cas de M. Debussy il faut voir avant tout cette chose si rare à notre époque ; la parfaite convenance d'un tempérament musical avec le poème auquel il s'applique. Je ne fus pas de ceux qui crièrent au chef-d'œuvre, dès le lendemain de cette manifestation, et l'exaltèrent au-delà de toutes mesure, comme début d'une révolution musicale. Je dois pourtant reconnaître que le premier mérite de ce compositeur, entre tant d'autres qui fui assignent une place exceptionnelle dans la jeune école, fut une parfaite intuition d'artiste et la remarquable intelligence du poème où devait s"excrccr son talent.