‹ Figures du théâtre contemporainChapitre 9 sur 49 · MAURICE MAETERLINCK · texte numérisé non relu

MAURICE MAETERLINCK

torrents que chaque alluvion nouvelle vient grossir et fortifier, il tire tous ses effets des additions éclatantes que chaque image nouvelle y surajoute. Même en lui faut-il reconnaître je ne sais quelle habileté trop visible qui, sans doute en tels passages de Bravoure, ne se distingue pas assez d'une rhétorique artificieuse. L'autre doit tout aux notations brisées, murmurantes, à ce demi-jour, à ces demi-teintes, qui peuvent s'exprimer autant par le langage des mots que par celui des sons et des couleurs. Chez d'Annunzio, le plus magnifique sens architectural qui se traduit par des moyens de sculpteur et de peintre. Chez Maeterlinck, nul art de composition, mais une merveilleuse entente de la notation intime, un art d'ausculter l'âme souffrante et d'y percevoir le plus léger frémissement qui n'eut jamais d'analogue. Entre eux je ne vois qu'un trait commun : ils collaborent tous deux au culte de l'âme. Tous deux sont desservants de l'art idéaliste. Mais le premier nous peint des âmes somptueuses, débordantes de sève et de vie, répondant en tout à son génie sculptural, tandis que l'autre, en un confidentiel murmure, nous conte le poème des natures flottantes, timides, qui

cherchent en elles-mêmes et avec angoisse le sens de leur Destin...

Restituons en premier lieu le décor où grandirent ces êtres, si frêles qu'un souffle paraît devoir les briser. . Sur des eaux dormantes que nul vent ne ride, le nénuphar, végétation des marais, développe sa fleur mélancolique avec ses larges feuilles qui lui sont un plancher mouvant. Des saules plantés au bord penchent vers l'eau morte leurs ramures délicates — telle une femme au corps svelte, fatiguée par sa chevelure, et qui en rejette le poids autour d'elle dans une inclinaison de tête. Parfois, quand vient le soir, et que le soleil a disparu derrière les nuages du couchant, s'élève du sol une brume légère qui noie tous les objets dans sa molle enveloppe, et leur enlève jusqu'au dernier semblant de réalité que la lumière leur maintenait. C'est l'instant incomparable... où le plus médiocre paysage est touché d'un rayon de beauté, l'heure où le repos de la nuit va descendre sur les choses. Combien plus belle encore sous un ciel où elle se complique de brume et de mystère I II n'est plus que l'enchantement des clartés lunaires Jpour leur dispenser un suprême attrait et communiquer à ce tableau

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leur magie, quand les cygnes au corps scintillant sous la lune s'évadent de leurs retraites et glissent entre les roseaux sur les eaux immobiles.

Ce sont là les traits essentiels d'un paysage flamand, plus rigoureusement germanique, si nous y joignons quelques touches accessoires qui serviront aie parachever. Avant tout, la grandeur de la nature silvestre, qui vient s'ajouter à la notion de mystère émanant de cette première esquisse.

Grands Bois, vous m'effrayez comme les Cathédrales I

Et les magnificences de la forêt composent un décor de rêve aux personnages imaginés par M. Maurice Masterlmck . Spontanément ils s'évoquent à la lisière d'un bois profond, vers la tombée du jour, dans une lueur crépusculaire, ou quand les premières clartés de la lune communiquent aux arrière-plans une sorte de noirceur redoutable. Alors ils se détachent d'autant mieux sur ces fonds impressionnants, y projetant leurs petites ombres irréelles qui symbolisent à merveille l'incertitude de leur destinée, et forment ainsi le plus saisissant contraste avec la nature immuable

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et sereine. Pour ma part, je ne saurais les isoler du décor où le poète les voulut situer, et les grands arbres qui les oppriment sont aussi essentiels à commenter leur âme que les étangs où viennent se mirer leurs yeux et les donjons féodaux où s'isolent leurs tristesses!... Rien ne vaut, pour qui les veut comprendre, d'étudier comme ils ordonnent leurs sensations. . . A vrai dire, il les ordonnent moins qu'ils ne ?ont régis par elles. En eux, nulle force consciente pour imprimer à la volonté une direction continue et subordonner tout geste à un mobile précis — tels par contraste les héros énergiques de M. d'Annunzio, son Lucio Stellata ou son Stelio EfFrena — mais une conception justement inverse de la manière dont l'âme humaine réagit au milieu. Nuls personnages sortis de l'imagination d'un poète ne sauraient être une illustration plus éclatante des théories de Taine sur l'influence du milieu et cette notion de l'âme envisagée comme un agrégat de sensations Vous vous rappelez maintes pages éparses dans son œuvre, dans V Intelligence, dans les Essais, dans la Littérature anglaise, où le grand logicien nous décrit cet organisme de malade que constitue à ses yeux la machine humaine,

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toujours prête à se détraquer, et n'atteignant à 1 équilibre de la santé qu'à la faveur d'exceptionnelles réussites. La conception pessimiste du monde qui opprimait sa pensée fut pour lui le miroir grossissant à travers lequel devaient passer les objets avant d'être appréciés par ses facultés raisonnantes. Si Taine avait vécu assez pour suivre l'épanouissement de M. Maurice Maeterlinck, il eût rencontré, dans sa production dramatique, la plus moderne mise en œuvre de ses théories, plus saisissante encore que celle qu'il tirait des premiers poètes de la Renaissance anglaise ou des dramaturges précurseurs de Shakespeare.

Mais cette satisfaction ne lui fut pas donnée de connaître et d'apprécier un tel disciple. Pour M. Maeterlinck, les impressions que reçoit l'être du monde extérieur sont comme un tissu de fils enchevêtrés où nul ordre ne règne, où tout est livré au hasard. Il semble que ses personnages vivent dans la perpétuelle angoisse de quelque chose qui va décider de leur sort, pareils à ces malades en qui l'acuité du mal crée une hyperesthésie si vive qu'ils réagissent à telle odeur ou à tel son dont l'ordinaire des hommes ne s'aperçoit même pas. Tout mouvement un peu vif produit en eux

un sursaut des facultés con&cientes, et la Peur paraît être leur sentiment dominateur. Pelléas dit au petit Yniold : « C'est toi qui frappes ainsi ! Ce n'est pas ainsi qu'on frappe aux portes ! C'est comme si un malheur venait d'arriver ! »

Chez eux, les sensations ne sont pas seulement soudaines : elles sont brèves et désaccordées. Nul iil conducteur, pas même celui d'Ariane, ne saurait nous être un guide dans ce labyrinthe mental. Et la langue même du poète, merveilleux instrument d'art qui reflète sa psychologie, se modèle exactement sur les notations intérieures qui lui sont imposées. Cette langue si particulière, si vraiment unique dans l'histoire du théâtre, il convient de l'étudier de près, car je ne sais rien de plus révélateur. Ce n'est pas une notation précise, mais une palpitation, qui répond aux successives décharges nerveuses des petits êtres s'exprimant par elle. Rien de plus curieux à cet égard que la scène fameuse de la Tour dans Pelléas et Mélisande, et le premier aveu d'amour entre ces deux enfants qui « jouèrent en rêve autour des pièges de leur destin » :

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Pelleas

Oh ! Mélisande ' tu es belle' ! tu es belle ainsi... Penche-toi, penche-toi... Laisse-moi venir plus près de toi...

Mélisande

Je ne puis pas venir plus près... Je me penche autant que je peux ! Je suis sur le point de tom ber... Oh! oh! mes cheveux descendent de la tour.

Pelléas

Oh ! oh ! Qu'est-ce que c'est > Tes cheveux descendent vers moi. Toute ta chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est tombée de la tour... Je la tiens dans les mains, je la touche des lèvres... Je la tiens dans les bras, je la mets autour de mon cou... Je n'ouvrirai plus les mains cette nuit.

Mélisande

Laisse-moi ! Laisse moi ! Tu vas me faire tomber.

Pelleas

Non! non! Je n'ai jamais vu de cheveux comme les tiens, Mélisande! Vois, vois; ils viennent de si haut et m'inondent jusqu'au cœur ! Ils sont tièdes et doux comme s'ils tombaient du ciel.. . Je ne vois plus le ciel à travers tes cheveux, et leur belle lumière me cache sa lumière ! Regarde, regarde donc ; mes mains ne peuvent plus les

contenir. Ils me fuient, ils me fuient jusqu'aux branches du saule. Ils s'échappent de toutes part ! Ils tressaillent, ils s'agitent, ils palpitent dans mes mains comme des oiseaux d'or !... Et ils m'aiment ! Us m'aiment mille fois mieux que toi.

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