EDMOND ROSTAND IO
siastes fidèles à sa fortune, pareils aux clients de l'ancienne Rome attentifs à suivre le sillage d'un patron fameux, ou ennemis d'hier et d'aujourd'hui qui le guettent au passage et goûteraient, à l'étrangler de leurs dix doigts dans la gorge, une joie proportionnée à la longueur de leur attente. Pour nous, qui ne fûmes jamais ni de ces amis aveugles, ni de ces envieux subodorant leur vengeance comme le plus savoureux des mets qui se mangent froid, pour nous qui n'avons d'autre souci que de voir clair dans une carrière présentant un défi aux habituelles lois de la production, il ne paraîtra pas sans intérêt de préciser les causes de cet extraordinaire succès. Si disproportionnée qu'apparaisse la fortune d'un auteur avec la valeur absolue de son œuvre, il y a toujours une raison secrète qui explique cette fortune, si elle ne la justifie pas, et c'est n'avoir rien dit que d'avoir seulement constaté une disproportion.
Pour qui compare la carrière de M. Rostand à un feu d'artifice — et la comparaison n'est pas pour lui déplaire — avant de se fixer aux maîtresses pièces, à ce double bouquet : Cyrano et V Aiglon, l'attention s'arrête aux fusées préliminaires, dont les deux plus brillantes furent
la Princesse lointaine et la Samaritaine. La première est une œuvre de rêve, où le rêve tout au moins se confond avec la réalité, et qui symbolise , dans une affabulation presque mythique, l'immortelle aspiration de lame humaine vers la fixité du bonheur toujours convoité, mais qui toujours s'enfuit. Poème de la plus haute distinction, mais qui par son symbolisme même échappe au grand pubUc et ne va guère qu aux initiés. . . on y sent comme une influence du Théâtre de Maeterlinck, cette recherche du Mystère, des Arcanes de l'Ame, de ce qui échappe aux prises de la conscience et par là constitue le suprême attrait. Dans toute l'œuvre de M, Rostand, je ne sais rien de plus délicat, de plus poignant, ni qui exprime avec plus d'amertume, sous couleur de rêve, la réalité de la vie, que la dernière étreinte de Mélissinde et de Joffroy Rudel, quand celle-ci, berçant son agonie, répond au poète qui lui dit :
Merci, Mélissinde ! Combien
Moins heureux, épuisés d'une poursuite vaine Meurent sans avoir vu leur Princesse lointaine !
MÉLISSINDE
Combien aussi l'ont trop tôt vue, et trop longtemps, Et ne meurent qu'après les jours désenchantants!