‹ Figures du théâtre contemporainChapitre 14 sur 49 · EDMOND ROSTAND IO · texte numérisé non relu

EDMOND ROSTAND IO

Ah! mieux vaut repartir aussitôt qu'on arrive

Que de te voir faner, nouveauté de la rive !

Mon étreinte est pour toi d'une telle douceur

Parce que l'Etrangère est encor dans la Sœur.

Tu n'auras pas connu cette tristesse grise

De l'Idole avec qui l'on se familiarise :

Je garde du lointain, par lequel je te plus ;

Et tes yeux se fermant pour ne se rouvrir plus,

Tu me verras toujours, sans ombre à ma lumière

Pour la première fois, toujours pour la première!

Non plus que la Princesse lointaine, mais pour des raisons différentes, la Samaritaine ne pouvait convenir au grand public. Sans doute elle est touchante, elle va profond en notre sensibilité, l'histoire de la Pécheresse qui, par la sincérité de son amour, rachète une vie déréglée, et nous savons tous par cœur l'Évangile qui nous la montre en son immortel visà-vis. Les œuvres plastiques collaborent avec les textes pour fixer une attitude légendaire. Mais c'est toujours la même objection. Précisément parce que la figure de Jésus n'est point celle d'un héros d'icibas, parce qu'elle revêt un caractère supra-terrestre et divin dans la croyance, ou tout au moins dans les traditions d'une part de l'humanité, nous éprouvons une sorte de gêne à la voir sous les traits précis d'un personnage de théâtre, et les paroles qui tombent de sa bouche, si conformes soient-

elles aux textes sacrés, s'en trouvent altérées et faussées. Objection capitale, dont le génie transcendant d'un Wagner avait merveilleusement senti la portée, quand, hypnotisé lui aussi par ce thème magnifique du rachat par l'amour et par la souffrance, il n'hésita pas à transposer dans son Parsifal, les traits caractéristiques de Jésus, comme il transmuait en Kundry les deux pécheresses assemblées : celle de Magdala et celle de Samarie !

Donc, jusqu'au coup de tonnerre de Cyrano, les accents de M. Rostand n'avaient point trouvé leur écho dans l'âme de la foule. Mais avec Cyrano, quelle revanche et quel coup d'éclat ! M. Rostand donna bien l'impression du tireur qui vise dans le mille et qui y atteint. De pareils triomphes ne s'expliquent que par un accord, par une sorte d'harmonie préétablie entre le héros du poète et ceux qui vibrent à l'unisson de ce héros! Ce fut d'une telle rencontre que bénéficia Cyrano. Il y eut échange de fluides et l'étincelle jaillit. Mais quels fluides et quelle étincelle ! On est venu nous dire — que n'a-t-on pas dit pour expliquer ce cas sans précédent ! — « Le Public en a assez du drame réaliste... C'est la renaissance du théâtre en vers... C'est une conquête

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décisive pour l'art .. » Plaisanterie que tout cela ! Depuis lors, et après le triomphe de Cyrano, combien de drames réalistes, peinture de la vie actuelle, ont trouvé un public, fourni une carrière pour le moins honorable ! Combien de drames en vers, par contre, ont échoué lamentablement, d'autant mieux qu'ils s'appliquaient à suivre le sillage du triomphateur ! Et pour ce qui est du point de vue de l'art, tenons-nous, n'est-ce pas ? à ce jugement, si exact et si profond dans son ironie voilée :

— « La France, le public français, veux-jedire

— si nous exceptons quelques artistes et quelques écrivains — n'est pas artiste, spontanément artiste. Ce public-là est philosophe, moraliste, ingénieur, amateur de récits et d'anecdotes, tout ce que l'on voudra, mais jamais spontanément artiste ».

Sentez-vous la vérité sous la boutade et comment cette phrase donne le coup d'épaule à notre raisonnement } Philosophe, moraliste, ingénieur... il se peut que d'instinct le Français soit tout cela. Mais bien plus encore que tout cela, il est... militaire, avec les qualités et les défauts inhérents à cette catégorie sociale. . . fier jusqu'à la vantardise, audacieux jusqu'à la bravade, généreux jusqu'à la folie, et toujours

capable d'un beau geste, pourvu qu'il soit assuré de la galerie. Par quel autre peuple que par des Français pouvait-il être prononcé, le mot fameux de Fontenoy, et qu'est-ce autre chose, je vous le demande, les tirades de Cyrano qu'un perpétuel : « Tirez les premiers, Messieurs les Anglais } » Or, rien n'étant plus doux à l'homme que de contempler son image, de la voir se réfracter dans une œuvre qui lui sert de miroir, on comprend que durant d'interminables soirées, l'âme collective de deux mille spectateurs ait frissonné aux accents de Cyrano. Mélange de farce, d'héroïsme et de beau langage, avec la note sentimentale en plus et l'amertume d'une passion qui ne trouve pas à se satisfaire. . . convenez qu'il y avait là une rencontre sans précédent d'éléments décisifs qui devaient collaborer à un succès sans précédent aussi! M. Rostand donne l'impression d'un homme qui a de l'or plein ses poches et qui peut bien en laisser glisser : il en aura toujours assez Tous les Français virent Cyrano, et ceux qui ne purent le voir connurent par le livre l'éloquence de ses élans lyriques. Ce fut un triomphe sans équivalent dans l'histoire de notre théâtre, car je crois bien que la bataille àllernani elle-

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même, plus expressive comme date littéraire, ne pénétra pas si avant dans les couches profondes du public.

Mais j'entends les objections des fanatiques, des amisaveuglesdontjeparlaisplushaut: a Un pareil coup ne se renouvelle pas deux fois... Or, L Aiglon fut un triomphe presque analogue à celui de Cyrano ». Tout aussitôt je les arrête et je leur dis : L'Aigloti ! mais c'est la suite de Crranol Ne nous y trompons point en effet. Malgré le titre, en dépit de la vedette et du prestige d'une interprète illustre, le protagoniste de l'ouvrage, celui sur qui se concentrent les yeux, ce n'est point Franz, duc de Reichstadt, illusion que put nourrir un instant M™* Sarah-Bernhardt ; c'est:

Jean Pierre Séraphin Flambeau, dit le Flambard. Et ce Flambeau, qu'est-il autre chose qu'un Cyrano qui a fait les guerres de l'Empire... ce que Cyrano eût tant aimé à faire? L'une après l'autre, relisez les deux œuvres, rapprochez l'accent, la coupe des phrases, la verve des tirades, jusqu'à leurs points de suspension. . . Il y a identité d'âme entre les deux héros, et cette âme, c'est tout simplement l'âme collective du Français qui se complaît à ces deux grognards, car elle retrouve en eux son his-

toire, parée, embellie, rehaussée par le mouvement lyrique et l'éclat de deux figures fraternelles. Sans doute 'il s'y ajoute le prestige de la gloire impériale, une gloire sans précédent qui rejaillit sur l'ouvrage, la destinée mélancolique du fils d un héros ligoté par l'implacable destin... autant d'éléments qui fournissent des contrastes favorables à la pro gression dramatique. Mais je le répète, et tous ceux-là s'en convaincront qui reprendront successivement les deux œuvres : au-dessus du duc de Reichstadt, personnage trop falot pour être central, il y a Flambeau qui mène l'action, et concentre sur sa personne tous les frémissements de l'auditoire !

Avoir proposé au public les figures les plus propres à susciter son enthousiasme, ce n'est là qu'une moitié du secret de M. Edmond Rostand. Quelques-uns exaltèrent bon habileté jusqu'aux nues. Je ne crois pas beaucoup à l'habileté en ces matières, bien plutôt à la rencontre du tempérament avec le sujet qui s'y prête. Combien de fois ai-je marqué qu'il n'y avait pas de beau sujet en soi, mais seulement des sujets s'adaptant à la nature de qui les traite ! C'est une rencontre du même ordre qui pour Informe, compléta soa secret mer-

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