EDMOND ROSTAND II
veilleux; car posséder son métier, quand il s'agit de l'écrivain dramatique, ce n'est pas simplement voir la silhouette de ses personnages, les rapports qui les relient entre eux, la place où chacun devra se mouvoir, d'une façon plus précise la nuance de sensibilité qu'ils représentent... c'est encore être maître de la forme dans laquelle ils s'expriment. Je ne crois pas qu'aucun poète dramatique en ait été plus maître que l'auteur de Cyrano et de L'Aiglon — là encore il nous faut observer laparfaiteconcordanceentre la nature du poète et les aspirations de son public. On sait le jugement de Henri Heine, qui nous connaissait pour nous avoir préférés à sa patrie même, et qui rend un compte si exact de certains traits de Cyrano : « La générosité, une bonté, non seulement généreuse, mais puérile dans le pardon des offenses, forme le trait fondamental du caractère français. Cette vertu vient de leur principal défaut : l'absence de mémoire. Ils n'ont pas besoin de pardonner les offenses : il les ont déjà oubliées ! » Voilà pour expliquer les plus beaux moments d'un théâtre où la gesticulation suit toujours la parole, quand elle ne la précède pas ! Militaire jusqu'au chauvinisme, le Français est rhéteur
plus encore, épris de beaux discours, passionné d'art oratoire : voilà un legs de ses ancêtres et qu'il conserve précieusement. Or, il y a dans l'art dramatique une forme de l'art oratoire, il n'y en a qu'une, véritable transposition, adaptée aux besoins de la scène et cette forme, c'est la Tirade.
Quel auteur y réussit mieux et en use plus généreusement que M. Edmond Rostand ? La Tirade, c'est le bel caiito, c'est l'air de bravoure de l'ancien opéra, contre lequel fut dirigée toute la réforme wagnérienne. C'est le morceau à effet, attendu, espéré, escompté, pour lequel se fait dans la salle un silence où l'on « entendrait une fourmi marcher , » suivant l'énergique expression de Saint-Simon. C'est le triomphe du comédien, tout autant sinon plus que celui de l'auteur — motif surérogatoire de succès, puisque l'écrivain dramatique est sous la dépendance de son interprète. La Tirade, c'est enfin le legs suprême du Romantisme, et l'on s'en aperçoit aux pièces de M. Rostand, car dans ses plus fameuses, nous relevons l'accent, la terminologie et jusqu'aux points de suspension par où s'affirme le génie de Victor Hugo. Par exemple, au second acte