EDMOND ROSTAND II
se jettent J'anathème, trouvent satisfaction à la Poétique de M. Rostand. Il est trop évident que non : le débraillé de sa forme donne prise aux gorges chaudes des Initiés. Il n'est que trop facile de souligner des platitudes, des défaillances, voire même des fautes de goût dans un vers qui, constamment, a l'accent du discours et participe en conséquence des négligences de l'art oratoire. Ce sont faiblesses qui lui sont communes avec Victor Hugo, son vrai générateur dans l'ordre littéraire. Et puis, les points de vue sont-ils les mêmes pour ju ger la forme d'un poème dramatique et celle d'une pièce brève et isolée ? Hugo nous donne la réponse en présentant d'une main son Riiy Blas et de l'autre ses Contemplations.
Ce que nous avons voulu ici, c'est tout simplement fixer une silhouette, préciser une attitude, et cette attitude est la plus une, voire la plus uniforme qui se puisse imaginer. Depuis Cyrano, M. Rostand répète un geste identique, pour le plus grand succès de son œuvre et la plus grande renommée de ses interprêtes. A la différence des écrivains chez qui le dédoublement s'opère, il y chez lui fusion parfaite entre V homme et le poète : tous deux, au surplus, se confondent avec ses héros. On
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trouve en eux du bretteur, du matamore, — lignée directe de César de Bazan — qui jette à tous un perpétuel défi, ayant pour expressif symbole ce coq gaulois dont il s'apprête à chanter la victoire en le dressant sur ses ergots ! Ce coq, c'est lui-même: je le vois qui hérisse ses plumes au centre de son blason littéraire. Fièrement, il s'apprête au combat. Une fois de plus sera-t-il vainqueur ? Question que se pose le monde des Théâtres, autant dire Tout Paris, et sur laquelle nous serons fixés demain !
Catulle Mendès vient de disparaître et déjà on nous annonce qu'un Comité s'est constitué pour fixer dans une matière durable les traits de ce poète, que les années s'étaient comme avec peine décidées à flétrir. Ainsi le suprême hommage dont l'admiration des hommes puisse honorer la mémoire d'un de leurs semblables, que deux sur quatre de nos lyriques vraiment immortels mirent un demisiècle à obtenir, que le quatrième n'a pas encore conquis, on n'hésite pas à le décerner à ce maître-improvisateur... Ce qui caractérise notre temps, c'est une 'perversion totale du sens de la hiérarchie, une manière de confusion des genres et des hommes, où nul ne garde le rang que lui assigne son vrai mérite, où la puissance des intérêts matériels et la solidarité des coteries collaborent à fausser l'opinion du public en marquant d'une fausse estampille de gloire ceux à qui la simple notoriété était une suffisante récompense. Illusion qui d'ailleurs ne trompe qu'un
instant ! Le seul piédestal authentique de gloire est la solidité de l'œuvre. Que les traits de l'artiste soient fixés en bronze ou en marbre, il importe assez peu, si les feuillets de ses livres se dispersent aux quatre vents de l'oubli ! Inversement, un artisan de rimes, un fabricateur de vers peut, d'une volontaire et insultante indifférence, négliger un Musset dans son jugement sur la poésie française. Le temps se charge^-a de lui faire une ironique réponse, en oubliant à son tour ses froids et laborieux sonnets, quand les accents et les palpitations du vrai poète trouveront encore leur écho dans le cœur des hommes.
Donc Catulle Mendès apparaîtra dans l'avenir, si toutefois l'avenir s'occupe de lui, comme un maître-improvisateur. Ce fut la seule authentique maîtrise qu'il posséda, mais à un degré stupéfiant ! De l'improvisateur-né, si avait ces deux caractéristiques : facilité, plasticité. Plasticité : pouvoir de se plier à t'eûtes les influences, de les refléter dans son œuvre, si bien qu'il semble que rien n'en soit effectivement à lui .. on en peut chercher la source dans ses origines sémitiques, car presque tous les artistes de sa race ont reproduit, à un degré plus ou moins fort, cette faculté
d'assimilation qui combine les effets empruntés chez les maîtres et tente de s'en faire une personnalité. Catulle Mendès avait un culte qui dominait tous les autres, celui de Victor Hugo, dont il fut, sa vie durant et jusqu'à l'apothéose finale, un des gardes du corps. Mais pour s'incliner devant le dieu auquel son admiration aveugle avait dressé un autel central, il n'en officiait pas moins dans un certain nombre de petites chapelles latérales où la familiarité du pontife savait parfaitement ce qu'elle allait chercher. C'est ainsi, et ainsi seulement, que l'on peut expliquer cette œuvre, d'un caractère si divers et si décousu, où nulle unité n'apparaît, où toutes les tendances se disputent la primauté, où l'Imprécation, le Récit de la tragédie classique s'opposent à la gesticulation du romantique impénitent qui, toute sa vie, regretta de n'avoir pas assisté à la bataille d'Herna7ii, cette œuvre enfin où il semble que nulle pensée maîtresse et sûre d'elle-même n'ait présidé, mais seulement un conflit de tendances et d'esthétiques qui le tiraillaient en tous sens.
Si nous négligeons un instant les lieux communs et les poncifs débités sur sa tombe
par les délégués des différentes sociétés, en qui les badauds peuvent bien saluer la littérature et la critique, mais où les gens clairvoyants ne discernent qu'un groupe d'intérêts syndiqués, nous percevons nettement cette incohérence et ce débraillé, excusables dans les nombreux livrets destinés au développement musical que ses collaborateurs obtenaient d'une inépuisable fécondité, mais qui constituent la tare irrémédiable de l'auteur ayant cette ambition de s'exprimer tout entier. La seule unité véritable que nous puissions discerner dans l'œuvre de Catulle Mendès, et j'ajouterai : sa seule originalité, c'est celle de l'artiste évocateur de la volupté physique dans le duel des sexes et s'appliquant à traduire ce que l'amour lui doit de fatal et d'irréparable. Ce thème circule à travers toute sa production en y jetant des éclairs qui illuminent les parties les plus lâchées et les plus faibles. Une fois même il faillit lui dicter une œuvre, je veux dire cette Médée, dont l'esthétique est périmée, puisqu'elle se modèle exactement sur la tragédie racinienne, mais qui n'en atteint pas moins à la forte émotion et par instant nous la communique. Il s'agit de la grande scène du second acte, où Jason voulant écarter la
vengeance qu'il pressent de Médée, et la détourner de Creuse, la jeune vierge qu'il vient d'épouser, compare le pouvoir de la nouvelle épouse à celui de l'épouse jadis aimée. Il y a là toute une résurrection d'images sous le souffle de la passion, qui produit le plus grand effet dramatique, A quoi faut-il l'attribuer ? L'analyse nous sera ici d'un puissant enseignement. C'est que précisément Catulle Mendès a donné une note qui est bien à lui, qui lui appartient en propre, celle de la volupté physique, où son talent évocateur et descriptif excelle et s'est trouvé en accord avec le personnage qu'il nous montre : sa Médée, amante en pleine possession de ses moyens amoureux. Cette fois le fond déborde la forme et s'impose à notre attention. Nous oublions le mensonge de l'alexandrin, la convention de la Tragédie, et nous demeurons en présence de cette situation éternellement humaine et puissamment dépeinte: une femme amoureuse qui, sous l'influence de la description physique des voluptés d'autrefois, sent le désir s'insinuera nouveau dans ses veines, et s'abandonne aux bras de qui veut éveiller son trouble.
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Jason
Devais tu t'en fier au discours d'un vieillard De qui j'ai caressé la paternelle idée, Et croire que Creuse effacerait Alédée ? Enfant neuve aux baisers, frêle à fléchir d'un seul, Elle a de quoi ravir un époux presque aïeul Qui s'attendrit à des innocences d'inceste.
Mais toi ! Mais toi !
Fille du clair mystère et du mystère sombre, Par ta beauté de jour et par ton charme d'ombre, Tu fais de la caresse un gouffre horrible et cher Où Cypris rôde avec une torche d'enter ! Rappelle toi les nuits de nos hymens farouches, Les combats de nos flancs et les duels de nos bou-
[ches, Et nos bras qui faisaient, rudes et doux, le tour, En l'étreinte de nos deux corps, de tout l'amour. Et de nos yeux mourants les lassitudes closes...
Médée
0 rage de céder à des voluptés feintes ! Je sais bien qu'il me ment en de vils intérêts, Et moi-même, à le croire hélas ! je mentirais. Mais le supplice en est si doux que j'y succombe.
Jason
C'est qu'un dieu t'enveloppe et toute te possède, Eros, brillant et souple, et fort comme le feu !
Medée
Ah ! plût aux Dieux que j'eusse à ne vaincre qu'un
[Dieu !
Celle dont je ne puis triompher , c'est Médée !
Ces vers sont saisissants et la situation qu'ils commentent produit à la scène le plus grand effet. Nous oublions tout, même la forme conventionnelle de la tragédie, pour l'émotion, profondément humaine et vivante, qui est en eux, dont le secret git en ceci, qu'ils représentent exactement la note personnelle de leur auteur.
Cette note, on la retrouve aussi par éclairs dans sa critique, qui se pliait avec une étonnante souplesse aux exigences modernes, mais aussi pour cette raison même n'était régie par aucune autre doctrine que l'horreur du Vaudeville et du Mélodrame. Et je sens bien que c'est déjà quelque chose, à une époque où nulle conviction ne subsiste et je serais tenté de lui en savoir gré. Il y a là une ligne de démarcation précise entre la littérature et de vagues industries. Je sais aussi ce qu'il y a d'effroyable et de déprimant dans la besogne du journaliste assiégé par les exigences du compte rendu à heure fixe. Quel redoutable entraînement pour un hommequi, par nature, n'est déjà que trop enclin à improviser ! Que Catulle Mendès ait été un improvisateur dans ses articles de journal, nul ne songera à lui en tenir rigueur : ce sont les exigences du métier
qui le veulent. Qu'il l'ait été dans ses livres de critique, voilà qui est plus grave et prouve que nous touchons au fond même de sa nature, car sa vive et souple intelligence se contenta de i'épiderme, sans pénétrer au fond des choses, à l'époque où les rudes exigences de l'actualité n'avaient pas imprimé le pli décisif à sa personnalité. Qu'on relise son Richard Wagner, et Ton sentira aussitôt la souplesse en même temps que les limites d'une intelligence, qui ne pénétrait jamais au fond des choses. Celui en qui son intuition d'artiste lui avait révélé, à une époque où il était encore méconnu, un génie de la grande espèce, un héros de l'art, et l'un des plus puissants créateurs qui se soient manifestés parmi les hommes, celui-là même ne lui inspira qu'un livre facile, intelligent sans doute, mais écrit d'une plume courante, sans intuition profonde ni vues d'au-delà. Le jugement décisif, profond, tout à la fois poétique et musical, et qui va plus loin encore que le génie qu'il commente, c'est Baudelaire qui le donne, dans les pages immortelles de son Tannhxuser et Richard Wagner à Paris ; c'est encore Edouard Schuré dans le commentaire de son Drame musical. Catulle Mendès, lui, ne nous montre guère
que la manière courante d'un wagnérisme récemment initié ! Déplorable facilité d'une nature condamnée à l'assimilation par ses origines et l'entraînement qu'il s'est donné, tout ce qu'il produit lui semble un jeu. Mais aussi rien de ce qu'il fait n'est marqué pour la durée du signe irrécusable et qui ne saurait tromper !