M. JEAN RICHEPIN
Notre enfance, à tous ou presque tous, fut charmée par Tingénieux roman de Cervantes et notre imagination ravie par les prodigieuses aventures héroï-comiques de l'admirable Don Quichotte de la Manche, chevalier de la Triste Figure. Mais encore faut-il le dire, tant qu'en nous la réflexion n'eut pas mûri l'esprit, tant que le contact avec la vie réelle n'eut point éveillé le sens des correspondances et des analogies, cet esprit ne fut habile à en retenir qu'une suite d'images pittoresques et fantaisistes, sans lien précis avec la réalité. Du fameux conteur espagnol, il en fut un peu pour nous, toutes proportions gardées cependant puisqu'il ne s'agissait pas d'une œuvre de notre langue, comme de notre grand La Fontaine, dont les merveilleux récits ne composèrent d'abord qu'un pur jeu de mémoire, et dont le sens mystérieux, dont Vespril ne nous apparut qu'à l'heure où la /e//re avait disparu de cette mémoire même. Etrange anomalie due à la routine en matière d'éduca-
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tion, qui veut que la part machinale de notre être s'applique à des besognes exigeant la plus subtile entente de l'intellect 1
Que M. JeanRichepin ait obéi à des considérations de cet ordre, le jour où il décida de transporter à la scène ce héros légendaire du roman espagnol, il n'en faut point douter, de même qu'il s'abandonne aux suggestions inconscientes d'une nature avant tout éprise de truculence et de pittoresque , pour qui la psychologie humaine se réduit à quelques gesticulations énergiques. Si je ne craignais d'être taxé d'irrévérence, je dirais que le parallélisme est saisissant entre l'auteur et ce héros qu'il entreprit de faire sien par adoption ou par adaptation dramatique. S'y prêtait-il } Je ne le crois pas, ou mieux je suis convaincu du contraire. Un pareil sujet paraît plein de dangers, plein de chausse-trapes, où l'on doit glisser et tomber : il n'est que dangers et chausse-trapes et c'est seulement une étrange incompréhension du genre dramatique et de ses lois qui peut induire un auteur à vaillamment affronter des difficultés insurmontables. Danger d'abord du personnage connu, archi-connu, qu'il soit historique ou légendaire peu importe. Lorsqu'une figure
mythique a atteint au degré de célébrité mondiale que représente pour nous le héros de Cervantes, il est aussi impossible d'y toucher, de modifier en quoi que ce soit l'attitude que lui imprima son créateur, que si elle était arrêtée par l'histoire. Les gestes et les aventures de Don Quichotte sont pour nous aussi fixés, aussi inchangeables que ceux du plus réel, du plus historique des héros. Et la première conséquence, la plus déplorable pour l'effet au théâtre, c'est que tout est certain, tout est attendu de ce qu'il va faire... c'est que l'î'mprévu, principal condiment de l'intérêt dramatique, est radicalement absent : Ne sait-on pas qu'à tel tableau succédera tel autre, à tel geste, telle attitude, et si les huit tableaux du Don Quichotte de M. Richepin apparaissent comme un kaléidoscope incomplet, c'est qu'en fait nulle action dramatique ne les saurait en glober tous, et qu'il faudrait trois soirées au moins pour nous en donner un résumé exact. La seconde conséquence, et qui s'impose à notre esprit aussitôt après, c'est que le vice inhérent à toutes les oeuvres tirées de romans atteint son maximum ici : chaque tableau revêt le caractère précis d'illustration, et l'on sait qu'en matière d'illustration, le talent du