JEAN RICHEPIN I3I
décorateur, si grand soit-il, n'équivaudra jamais à celui du dessinateur.
Mais il est une autre raison encore, plus profonde, plus intérieure, qui eût dû détourner M. Richepin de faire du Don Quichotte de Cervantes un héros de théâtre, et qui n'eût point manqué de le frapper, si M. Richepin n'était précisément le plus extérieur des écrivains et des poètes. On se rappelle ce mot profond sur Victor Hugo : « M. Victor Hugo est un poète sculptural^ qui a l'œil fermé à la spiritualité ». Pareillement dirons nous de M. Richepin : M. Richepin est un bon poète pittoresque, pour qui les mouvements de l'âme n'ont aucune existence réelle, ou du moins aucune qui soit distincte de la gesticulation qu'il leur prête. . . Si tel n'était point le poète des Blasphèmes, il eût senti d'instinct, sans même raisonner — car le raisonnement n'a rien à voir dans ce que l'intuition suffit à préciser — que Don Quichotte était le plus anti-dramatique des personnages, et que vouloir s'attaquer à lui pour le plier aux exigences de la scène, c'était plus Iqu'une gageure, un véritable tour de force, pour lequel il faudrait des muscles plus énergiques encore que les siens. Le Drame n'existe que grâce à la réu-
nion de ces deux éléments combinés : action^ progression. L'action fait le personnage vivant, intéressant pour le spectateur, et la progression marque les successives étapes, les différenciations de la vie qui s'agite sous nos yeux. Dans Hamlet lui même, le plus analyste et le plus raisonneur des personnages dramatiques modelés par la main du génie, il y a peu d'action, mais en revanche une réelle progression. Or, s'il est vrai de dire que Don Quichotte agit, puisque tout héros d'aventure agit et que Don Quichotte est le type achevé du héros d'aventure, il est non moins exact d'ajouter qu'il ne progresse en aucune façon : tel il apparaît au début, face à face avec ses livres de chevalerie, et jusqu'aux genoux du Ventero qui l'arme che /aller, tel il reste jusqu'à son dernier soupir, figé dans la même attitude et esquissant le même geste : c'est une magnifique silhouette, mais qui, à nulle heure de sa vie, ne modifie sa ligne. Voilà ce que M. Richepin n'a pas senti, parce qu'il n'a vu en lui justement qu'une silhouette, une attitude qui convenait à son tempérament propre... voilà ce que le moins doué des dramaturges eût aussitôt compris, si peu qu'il eût le sens d'un dé-