JEAN RICHEPIN
veloppement intérieur. Il ne saurait y avoir progression dramatique là où il n'y a pas évolution d'âme. Don Quichoteestun personnage de féerie, de pièce à spectacle. Il ne saurait être un personnage de drame, au sens supérieur où nous entendons le mot.
Comment M. Jean Richepin a-t-il lutté contre des difficultés aussi manifestes, contre des empêchements dont le premier caractère est de paraître insurmontables ? Précisément par l'emploi, poussé jusqu'à l'abus, de ses propres dons de poète, qu'il substitue de vive force à ceux de dramaturge ; et ce sont, vous les connaissez assez, le pittoresque et la rélho rique. Le pittoresque d'abord : assurément le personnage y prête... il ne prête même qu'à cela, et si nous l'imaginons doué d'une silhouette aussi aiguë, aussi caractérisée, ce n'est pas seulement parce que les plus grands illustrateurs l'ont esquissée, c'est que le génie de son créateur sut l'imposer à notre imagination. Pittoresques avant tout sont les aventures que Cervantes nous décrit, depuis la naissance jusqu'à la mort de son héros. Pittoresques aussi et exclusivement, les scènes que M. Jean Richepin retient pour son drame, contraint qu'il est de se limiter et de choisir
parmi le nombre de celles que Cervantes lui propose. Mais puisqu'il s'agit d^illustratioti, rappelons-nous le raisonnement que tenait à cet égard Flaubert, en subtil et profond artiste qu'il était. Systématiquement, non moins qu'énergiquement, il s'opposait à l'illustration de ce qu'il avait rêvé et décrit par la plume, car il estimait avec raison que tout rêve fixé est une limitation, un amoindrissement de celui que fait éclore dans le cerveau du lecteur la maîtrise de l'écrivain. Nous avons vérifié à la représentation l'exactitude de cette doctrine. M Richepin, et la Comédie-Française avec lui, ont beau entourer de toute l'exactitude possible la résurrection des scènes les plus fameuses du Don Quichotte^ ils ne dépassent point, que dis-je!... ils n'atteignent point la vivacité des images que suscite en nous la lecture du roman de Cervantes.
Si l'illustration, loin de grandir, diminue trop souvent l'image que la lecture avait déposée en nous, la réthorique l'altère, en lui imposant une déformation qui ira contre sa signification primitive, et cela, c'est le plus grave reproche que, du point de vue littéraire, on puisse adresser à M. Jean Richepin. Je n'en veux citer que deux exemples, qui