JEAN RICHEPIN I
apparaîtront bien significatifs. Dans la fameuse scène des Galériens du Roi, lorsque notre hidalgo a fait tomber les chaînes des malheureux et leur a rendu la liberté, il prononce, après coup, des paroles qui ne sont ni du Cervantes, ni même du Richepin, mais bien du Cervantes revu, révisé par Tolstoï, auquel M. Richepin sert de truchement. Le poète croit agrandir, moderniser l'impression, que sais je } en mettant dans la bouche de Don Quichotte des paroles que jamais, non jamais il n'eût prononcées ; bien au contraire il la diminue, tout en forçant l'applaudissement, parce que les phrases sonores et la puissance verbale produisent toujours un effet certain au théâtre, et que l'esprit critique qui les juge n'intervient jamais qu'après coup, quand le réflexe a produit son effet. Autre exemple, plus significatif encore : Dans la scène finale, non moins fameuse : la Mort de Don Quichotte, à l'heure où le chevalier est étendu sans connaissance sur son lit de souffrances, nous voyons tous ceux qui l'entourent^ et Sancho, et sa nièce, et le curé et la gouvernante, plongés dans une irréparable douleur. Et cela fait bien dramatiquement, parce que cela donne au tableau son unité d'accent, par-
ce que cela permet aux personnages de philosopher sur la grandeur d ame du mourant, parce que, enfin, la douleur et la mort sont les deux principaux ressorts de toute action dramatique. Cependant reportonsnous à la pensée du maître, au texte même de Cervantes. Nous y lisons ceci : — « Sur ce il signa et cacheta le testament ; puis atteint d'une défaillance, il s'étendit tout de son long dans le lit. Les assistants, troublés, s'empressèrent de lui porter secours ; et pendant les trois jours qu'il vécut encore, après avoir fait ses dispositions, il s'évanouissait à toute heure. La maison était sens dessus dessous : mais nonobstant, la nièce mangeait d'assez bon appétit, la gouvernante portait des santés, et Sancho prenait ses ébats : car hériter de quelque chose suffit pour effacer ou pour adoucir dans le cœur du légataire le sentiment de la peine que devrait lui laisser la perte du défunt.)) — Ah ! que cela est autrement profond, autrement vrai et empreint de saine philosophie que les lamentations de la famille assemblée ! Et combien nous y sentons un accent sincère, non seulement parce que c'est éternellement vrai, mais parce que c'est la note même du génie de Cervantes. Mais voilà, cela n'eût été