LE MARQUIS DE PRIOLA
Avec le Marquis de Priola, M. Henri Lavedan, nul ne l'ignore, jouait une grosse partie. L'a t-il gagnée ? l'a-t il perdue }... c'est ce qu'un prochain avenir nous apprendra, car nous savons depuis longtemps qu'il est impossible d'escompter le succès d'une pièce de théâtre sur l'impression produite à la répétition générale ou à la première. Il y a là un auditoire trop spécial, trop surchauffé, trop farci de littérature, donnant assez mal la moyenne de ce que sentira le public des représentations suivantes. La seule chose que puisse faire un critique sincère est donc de se laisser aller à son goût personnel, de suivre en lui-même les réactions sentimentales que produit ce premier contact, bref de traduire sa sympathie ou son antipathie, et d'en déduire les causes. Je m'y apphquerai d'autant plus librement que la nouvelle œuvre de M. Lavedan m'a paru forte à maints égards, sub-
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stantielle et très prenante, non pas seulement par la nature du sujet, mais par la vigueur avec laquelle il est traité — j'ajouterai : par un souci de la forme s'accusant en un dialogue nerveux et subtil, presque toujours énergique et qui produit un grand effet : c'est plus qu'il n'en faut pour forcer l'attention du critique même prévenu.
Priola, c'est /e Don Juan moderne :... ainsi s'exprime, dès le lever du rideau, un des comparses de la pièce, et d'ailleurs, dès les premiers mots Priola s'explique lui-même, dans un aparté avec le jeune Pierre Morain, son enfant nature', qu'il a eu de la femme d'un de ses gardes, qu'il a fait élever secrètement, et dans lequel il se plaît à voir le continuateur de ses goûts, de ses audaces libertines, de sa personnalité en un mot. Pierre Morain a vingt ans à peine et dans un angle du salon, l'étrange père expose à son pupille stupéfait ses idées sur la vie : — Rien n'existe ici-bas que la satisfaction de ses instincts ; il n'y a ni morale, ni vertu, ni pudeur... et pour l'homme de sa race et de ses goûts, comme il n'est plus entière volupté que celle de l'amour, c'est donc aux émotions de l'amour que doivent tendre ses énergies intimes... Au sur-
plus, puisqu'il n'y a pas de pudeur si délicate qui ne cède à un siège bien réglé, puisqu'il n^existe pas de femme qui ne se rende aux déclarations pressantes d'un habile séducteur, toutes celles qui sont là autour de lui sont à lui. S'il le veut, il n'a qu'à tendre la main. Brunes ou blondes, opulentes ou sveltes, ardentes ou froides, il peut les avoir toutes, et s'il entend la vie comme son protecteur, il n'aura d'autre souci que de les faire tomber dans ses bras. Tel est le résumé de cette première scène où il ne manque à Priola que le légendaire pourpoint en place du moderne habit noir pour affirmer sa donjuanesque attitude en face de la vie ; nous verrons tout à l'heure quelle influence peut avoir sur l'accueil du public cette question du costume.
Priola vient de parler, mais c'est trop peu que des théories chez un tel homme : il joint le geste à la parole, et son rôle de séducteur commence, à l'usage de Pierre Morain qui n'aura plus qu'à ouvrir les yeux pour se modeler sur lui. Voici M^^ de Valleroy qui passe, une femme du monde dont les antécédents ne sont pas suffisamment décrits par l'auteur pour que nous puissions juger la valeur de sa résistance. Déjà Priola fait ses approches, en
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homme qui ne doute pas du succès, et qui n'a jamais rencontré de cruelles. Il ne dissimule pas son jeu : pourquoi donnerait-il un démenti à sa renommée ? Entre eux, point de malentendu : M"' de Vallenoy cédera à ses pressantes instances. Il n'en doute pas, et c'est un rendez-vous qu'il lui demande, un rendez-vous chez lui, entre trois et cinq heures. Elle plaisante, elle badine; mais déjà la curiosité la tient, car la suprême ressource de ces sortes d'hommes est l'éveil savant de la curiosité. M"^ de Valleroy quitte Priola : nul nul doute qu'elle ne doive se rendre. A peine est-elle sortie que le hasard des rencontres place en face du marquis son ancienne femme, d'avec laquelle il est divorcé, et qui s'est remariée avec un savant d'âge mûr : M. Lechesne. Vous imaginez de quel désir soudain Priola se trouve mordu ; reprendre comme maltresse celle dont il ne voulait plus quand elle lui appartenait légitimement^ satisfaire en un mot cette double impulsion, naturelle à tout homme et si puissante chez un séducteur de profession : l'attrait du fruit défendu d'abord, puis l'instinct de domination, qui lui fait étendre la main et la refermer sur un cœur troublé qu'il sent encore à lui. Non pas
qu'il lui ait gardé le moindre amour, si l'on entend par ce mot l'élément sentimental qui préside aux relations des sexes: un tel homme en est incapable. Disons mieux, il en rougirait, il croirait déroger en y cédant. Mais ne sent-il pas, au seul échange des regards, qu'elle lui appartient toujours par le cœur et par les sens, parce qu'elle est une véritable honnête femme, parce qu'elle conserve un ineffaçable souvenir de celui qu'elle a aimé le premier.etqui le premier, le seul aussi,afait battre ce cœur et frissonner ces sens. Tout cela, il le vérifie au trouble, à l'effroi de M™^ Lechesne ; et c'est assez pour qu'il veuille, d'une inébranlable volonté, replier sa main sur elle comme sur une tourterelle captive. Il l'aborde, murmure à son oreille des paroles de passion, évoque les troublantes images du passé. La voilà frémissante, à moitié morte, et qui par son émoi se livre d'une façon plus manifeste que si elle avait glissé dans ses bras. Une amie qui Taccompagne, iVl™« Savières, a vu le danger, tremble pour elle, et tente de l'y soustraire en l'entraînant loin du marquis. Trop tard ! songe Priola, l'effet est produit, le poison s'est infiltré par les yeux... M"'® Lechesne sera à lui, et sans doute aussi cette M'^e Savières,
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qu'il exècre parce qu'elle a voulu s'opposer à ses desseins, mais qu'il aura par vengeance, et pour l'ajouter à sa liste.
Telle est, vigoureusement esquissée dans un premier acte d'exposition rapide, la physionomie du marquis de Priola. On comprend qu'un pareil personnage ne soit pas sympathique au théâtre, et que, vêtu comme nous d'un habit noir ou d'un complet à la mode, il doive soulever l'indignation d'une salle de répétition générale ou de première, composée, chacun le sait, des éléments les plus vertueux qui soient à Paris.
\'oilà, je vous l'avoue, un abominable homme !...
Tel était le sentiment de la majorité du sexe fort. . . Combien il eût été intéressant de questionner les femmes ! J'y songeais, assis dans mon fauteuil, après le baisser du rideau, quand le hasard vint me donner satisfaction. J'avais, non loin de moi, une jeune femme d'une trentaine d'années, assez gracieuse, distinguée d'aspect, et de visage plus réfléchi que ne l'ont d'habitude les jolies perruches qui composent l'auditoire féminin des premières. Un ami s'approcha d'elle et lui débita mille fadaises sur l'immoralité de Priola :
« C'est vrai, fit-elle, mais nous aimons ces hommes-là ! M Ah ! que voilà donc un propos véridique, et qui va loin, plus loin qu'elle ne songeait elle-même ! Quel excellent raccourci d'une réalité psychologique bien connue et qui donne raison à Priola,' par conséquent à l'auteur même ! J'imagine que M. Lavedan, s'il eût entendu ce propos, et pourvu qu'il fût plus sensible à l'expression d'une vérité d'âme qu'aux objections de toute la critique réunie, oui, j'imagine qu'il se fût déclaré satisfait, car c'était la justification de sa donnée dramatique, c'était l'absolution gracieusement départie à son œuvre.
Combien elle dut goûter, cette spectatrice de qualité rare qui ne craignait pas de formuler ses préférences, les scènes audacieuses du second acte !.., la première d'abord, celle où Priola, attendant la venue de M""^ de Valleroy, développe et complète sa théorie de l'amour, en présence de son ami Brabançon et du jeune Morain, déjà nommé ! — Premier axiome du marquis : En amour, l'audace est l'unique garantie du succès ; sur dix femmes que l'état de leur cœur prédispose à la chute, huit succombent à l'impétuosité de l'attaque, qui peut être, un peu moins brusquées, eus-
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sent trouvé moyen de se reprendre ou de se refuser. Deuxième axiome : En amour, il n'y a de bon que la poursuite... L'attaque et la résistance constituent la vraie volupté . . . Femme qui se donne cesse, dès l'instant, d'être désirable... : ainsi pourrait-on résumer la psychologie amoureuse de Priola, et comme il n'est pas homme à se payer de mots, comme la théorie n'est point son fait, isolée de la pratique, la scène de séduction qui vient à la suite nous semble l'illustration nécessaire des maximes énoncées. Ici, redoublons d'attention, fîs-je à part moi, et que notre œil, tout en suivant la mimique de la délicieuse Bartet, — xMme de Valleroy, — ne quitte pas celle de notre intéressante voisine ! M™« de Valleroy arrive donc chez Priola, bien décidée à s'en retourner comme elle est venue, amie du marquis, mais sa maîtresse... jamais ! La voilà donc, malicieuse et armée d'ironie, très forte en apparence, pleine de maîtrise sur ellemême. Elle badine et lui aussi. Elle est venue voir la fameuse collection des almanachs du marquis, rangés dans une vitrine sur laquelle tombent ses regards. Elle demande à les examiner, et Priola les lui montre .. Faut il dire que ce sont des almanachs libertins ? Et cette
mimique aussi est d'un élégant libertinage. Priola n'ignore pas la vertu active des images sur les impulsions de la sensibilité. Inutile de préciser : quelques approches seulement et des échanges de regards : c'est alors qu'il devient pins pressant II supplie M™« de Valleroy de se mettre au clavecin pour chanter, puis, d'un habile mouvement, la fait asseoir sur un canapé près.delui. Sa voix devient plus grave et plus ardente ; ses paroles sont entrecoupées de silences, de pauses habilement ménagées : il se penche vers elle, qui consent d'un regard, et se promet...
Avec quel art supérieur, quelle entente des nuances et des progressions, cette scène fut rendue par la séduisante Bartet! Ce sont là les miracles de l'interprétation, qui font qu'une artiste douée à la manière de celle ci collabore à l'effet de toute la puissance de sa séduction ! Qui sait ce que nous eût semblé cette scène, traduite par une comédienne de moindre valeur ! ... Mes yeux se détournèrent vers mon intéressante voisine. Il me parut qu'elle acquiesçait de toute son âme et sans réserves au geste de M"*" de Valleroy. Ah I le danger du théâtre pour ces petits êtres en qui l'instinct d'imitation est naturellement si dé-
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veloppél Pourquoi l'Eglise condamne le théâtre? Mais la voilà la raison, la vraie, l'unique!... Pour nous, qui n'avions pas les mêmes motifs d'indulgence que notre voisine, il nous parut que la conquête de M""» de Valleroy avait été trop rapide, ou que du moins elle eût demandé à être justifiée par des renseignements plus précis sur sa vie antérieure. En revanche, son dépit d'être refusée ensuite — car Priola demeure fidèle à sa maxime de dédaigner ce qui est trop facile — nous sembla d'une excellente psychologie, et toute la scène menée avec le tour de main habituel à M. Lavedan. Une fois M""' de Valleroy partie, reparaissent Brabançon et le jeune Morain. Priola leur raconte ce qui s'est passé. Désormais, ses efforts se tourneront vers M^»® Lechesne, son ancienne femme, qu'il veut reprendre ; et comme il n'a pas de scrupule sur les moyens, il lui fera tenir une des lettres d'amour qu'il a conservées des premiers temps de leur mariage, dans laquelle elle lui promettait une tendresse éternelle... Mais alors éclate l'indignation de Pierre Morain, qui lui crie en pleine figure la lâcheté de son action. Fureur du marquis, scène un peu mélodramatique — car il est difficile d'admettre qu'un
homme aussi sceptique que Priola puisse mettre tant d'âpreté dans ses colères. Désormais Morain n'est plus rien pour lui, puisqu'il se place en travers de sa route... Le marquis exécute sa menace, envoie la lettre à M"^® Lechesne, et laisse le jeune homme en face du tiroir entr'ouvert qui contient ses lettres d'amour, parmi lesquelles Morain trouve le portrait de sa mère...
Au troisième acte, nous sommes dans l'intérieur des Savières. M™« Savières, on se le rappelle, est cette femme qui, dès le début de la pièce, tente d'arracher M"»» Lechesne aux griffes de Priola. Justement Mn»9 Lechesne arrive en hâte chez elle, tenant la lettre qu'elle vient de recevoir du marquis, cette ancienne lettre d'amour qui date des premiers temps de leur mariage et lui rappelle qu'elle est à lui pour la vie. Elle confie ses émotions et ses troubles à son amie, qui tente de tuer en elle par le mépris l'amour subsistant encore : M. de Priola doit venir cet après midi chez eux; il ignore que M°" Lechesne est là : qu'elle se dissimule dans la pièce voisine d'où elle entendra tout, et M"»» Savières se charge de provoquer une déclaration qui édifiera son amie sur la valeur morale du marquis. Priola
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arrive, est reçu par M"* Savières, et naturellement tente de la conquérir. Après une ardente protestation d'amour, il essaie de la violence et prend la jeune femme dans ses bras. Celleci appelle : Jeanne!... et le marquis est pris. C'est la fin, l'effondrement de Priola. Pierre Morain, qui poursuit sa vengeance, place sous ses yeux la photographie de sa mère : « Je pourrais vous provoquer en duel, vous tuer, lui dit-il, mais je veux davantage... Je vous annonce que la mort est en vous, une mort lente, affreuse, car la paralysie vous guette, conséquence de votre vie débauchée, qui vous laissera, pauvre loque humaine, inerte et débile, avant de vous détruire ! » Peu après, la prédiction se réalise : une attaque soudaine terrasse le marquis auquel il reste à peine la force de révéler au jeune homme qu'il est son fils. Le docteur Savières se penche sur le corps inerte. « Mort.> interrogent les assistants.^... Non... mais condamné à une vie pire que la mort... et cela peut durer vingt ans... — Qui le soignera.^ — Moi », répond Pierre Morain, et le rideau tombe sur ce mot.