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LE DUEL

Voici donc !a seconde fois que M. Henri Lavedan s'attaque aux grands sujets ; deux fois aussi que les grands sujets le lui rendent en succès et en renommée... Qu'est-ce que cela, les grands sujets ? Tout uniment les sujets simples, sérieux, profonds, éternels comme l'âme humaine, de qui toute vérité et toute beauté découlent... ceux que la vie remet perpétuellement en question, parce qu'au fond, dans ses traits essentiels, l'homme est toujours identique à lui-même! Les grands sujets, ce sont les grands lieux communs, si bizarre que cela paraisse d'abord, ceux qui composent le fond de la littérature éternelle, et toujours feront palpiter l'humanité. Les grands sujets, ce sont les thèmes en apparence usés, déflorés, mais dont il suffit qu'un esprit créateur les reprenne, en les adaptant à nos modernes exigences, pour leur restituer la jeunesse et la vie qui sommeillaient en eux.

Une première fois — il y a trois ans, rappelez-vous — ce fut le thème du Séducteur, professionnel de l'homme à femmes, celui pour qui l'unique raison de vivre est l'Amour — si

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toutefois on peut, d'un si beau nom, décorer une telle passion — disons mieux : la conquête de la femme, puis l'abandon de cette même femme, aussitôt délaissée que prise .. et ce fut ainsi que le séducteur professionnel^, le Don Juan de Molière, de Mozart, et des mille et une femmes, nous apparut encore réincarné, revivifié, rajeuni, mis au point de nos modernes curiosités, sous les traits, peutêtre exagérément modernes, du libertin Priola. Pièce âpre, forte, vigoureuse et râblée, ce Marquis de Priola, abondante peutêtre en traits répulsifs — mais cela ne tenaitil pas un peu à la nature même du sujet .- — somme toute remarquable, laite pour surprendre et déconcerter, venant d'une plume accoutumée à de tout autres jeux ! Une fois de plus aujourd'hui, M. Lavedan semble dépouil 1er le vieil homme, plus exactement le jeune homme. Il tourne à nouveau ses regards vers les sujets éternels : il s'arrête à celui des Frères ennemis, qui inspira les Tragiques, et il en tire cette pièce moderne : Le Duel, comme de Donjuan il avait dégagé Priola. Le processus mental est le même : c'est une pareille transformation, une égale transposition psychologique, une équivalente mise au

point. Reste donc à examiner la valeur des éléments modernes substitués aux anciens, et si, dans la mise en oeuvre du conflit où se ramène nécessairement toute conception dramatique, ces éléments sont aussi représentatifs de leur temps, que le pouvaient être du leur ceux des premiers maîtres du théâtre qui s'exprimèrent par eux !

Une fois de 'plus, l'auteur aurait pu s'en tenir à l'Amour, comme cause unique de rivalité entre frères, et suffisante à coup sûr pour créer des Frères-Ennemis. Telle est la force de cette passion, souveraine et dominatrice des hommes, qu'au regard du psychologue, elle suffit à justifier les pires interversions de sentiment. Mais s'en tenir à l'unique amour, n'était-ce pas risquer, dans une affabulation moderne, de glisser au Mélodrame ? N'était-ce pas quelque peu d'avance compromettre son sujet ? M. Lavedan l'a bien senti, et par un trait d'habileté qui est en même temps une preuve de force, il a compliqué ce sujet : il a créé, si je puis dire, un conflit au second degré, en surajoutant à l'amour, qui lui seul ne satisfaisait pas ses ambitions, le sentiment religieux. Par là, nous le répétons, M. Lavedan nous donne une preuve de force et

d'habileté. De force tout d'abord, car c'est montrer une singulière entente des exigences de rajeunissement pour les grands lieux communs qui composent la matière première du théâtre.. . D'habileté ensuite, puisque nul élément plus que le sentiment religieux ne saurait être à la fois actuel et éternel. La violence, l'âpreté des conflits réels, qui, à l'heure présente, s'engagent en son nom, nous sont un gage certain de son actualité. Quant à son caractère d'éternité, nous en pouvons croire un maître peu suspect de complaisance à l'endroit des formes particulières par où il s'affirme tout le long des siècles, mais imbu du génie religieux dans ce qu'il eut de plus haut et de vraiment éternel, tout au moins durant la première partie de sa vie ; — « La Religion, écrivait-il en des pages inoubliables, est la plus haute et la plus attachante des manifestations de la nature humaine : entre tous les genres de poésie, c'est celui qui atteint le mieux le but essentiel de l'art, qui est d'élever l'homme au-dessus de la vie vulgaire et de réveiller en lui le sentiment de son origine céleste. Nulle part les grands instincts du cœur ne se montrent avec plus d'évidence, et lors même qu'on n'adopte en particulier

HENRI LAVEDAN IÇl

l'enseignement d'aucun des grands systèmes religieux qui se sont partagé ou se partagent le monde, il ressort de l'ensemble de ces systèmes un fait immense, qui constitue à nos yeux la plus consolante garantie d'un avenir mystérieux, où la race et l'individu retrouveront leurs œuvres, et le fruit de leurs sacrifices (i). » Certes, M. Lavedan fut bien inspiré en sentant ce qu'enfermaient comme ressort dramatique de tels éléments et en en faisant l'intérêt majeur du Duel.

Voici donc deux frères, frères par le sang puisqu'ils sont enfants d'un même père et d'une même mère, que tout jusqu'alors a séparés. Différences de goût, de sensibilité, de vie réelle. L'un, de formation scientifique, toute positive, qui eut une jeunesse studieuse et chaste, et depuis sa première enfance consacra sa vie au travail, est devenu unaliéniste célèbre, bien qu'il ait à peine franchi la quarantaine : c'est le docteur Morey. L'autre, qui connut une jeunesse orageuse, troublée par les passions de la chair, s'est finalement converti, est devenu prêtre, et a fait un retour sincère à la croyance : évolution psycholo-

(i) Ernfst Renan : Préface des premières Etudes d'histoire religieuse.

gique fréquente, que nous connaissons pour en avoir vu de brillants exemples et qui repose toute sur une brusque interversion : c'est l'abbé Daniel. Séparés par vingt années d'isolement, les deux frères se retrouvent tout à coup, de nouveau placés l'un en face de l'autre par les circonstancess de la vie, et pour quel tragique conflit! L'aîné, le savant, le médecin, celui qui eut une jeunesse chaste, est épris, comme peuvent l'être les chastes quand ils deviennent amoureux, épris jusqu'à la folie, d'une femme mariée, indignement mariée, dont il soigne le mari, condamné à une disparition prochaine. Or, parla plus étrange, mais non la plus inadmissible des coïncidences -— car la vie nous en a montré d'aussi expressives — cette jeune femme, la duchesse de Chailles, a pour directeur l'abbé Daniel, et c'est au confessionnal de celui-ci, sous le voile d'un strict et réciproque anonymat, qu'elle découvre les secrets d'une conscience trouble, qui lutte contre son amour pour le docteur et demande au sentiment religieux la force nécessaire pour la soutenir !

Dès l'exposition de la pièce, et avant que les rapports réciproques de ces trois personnages nous soient exactement connus, avant qu'ils

leur soient connus à eux-mêmes, la duchesse de Chailles nous est présentée comme une créature flottante, tourmentée, ballottée par les tumultes d'une âme incertaine, tour à tour victorieuse et vaincue. J'ai entendu quelques personnes en faire reproche à l'auteur : je ne saurais, pour ma part, être de leur avis Outre qu'il est assez naturel qu'une jeune femme de trente ans, même religieuse, unie à un mari indigne, dont la disparition proche et certaine ne saurait être attribuée qu'aux désordres de sa conduite... outre qu'il est naturel, disonsnous, qu'une telle femme envisage pour l'avenir la possibilité du veuvage et, partant, d'une seconde union avec un homme qu'elle estime et qu'elle aime pour des raisons justement contraires à celles qui lui font mépriser ce premier mari, il est encore dans la nature même de la femme, et de son essence si je puis dire, d'être incertaine en sa volonté, et flottante en ses décisions. Il ne nous plaît pas que la femme soit trop sûre d'elle même. De Shakespeare, qui a tout compris et tout vu, vous connaissez la parole immortelle sur Cléopâtre, qui « de sa défaillance fait une beauté ». — N'est-ce pas là le symbole éternel de la féminité, et par quoi ces êtres charmants sont le

plus près de notre cœur ? Comme amant de la Beauté, il nous plaît donc que la duchesse de Chailles soit faible et qu'elle nous le montre. Si tout d'abord et dans la première scène, nous la voyons qui résiste aux pressantes allusions du docteur, et refuse, épouse irréprochable, d'accepter toute autre consolation que celle de l'amitié, il ne nous déplaît pas qu'à la fin même de cet acte, pressée par les sollicitations de l'homme qu'elle aime en secret et qui d'elle est ardemment épris, elle défaille presque entre ses bras et se laisse arracher une promesse de rendez-vous. La scène a passé difficilement, parce qu'au théâtre, le public aime les caractères tranchés, ceux en qui la volonté prédomine, et qu'il répugne aux nuances d'une psychologie trop souple. Mais combien ces nuances nous semblent conformes aux traits essentiels de la psychologie féminine, est-il besoin d'y appuyer, et combien la jeune femme nous plaît davantage ainsi par son trouble et son émoi !

C'est au second acte que se noue l'action dramatique ; c'est avec le second acte aussi que s'accuse le caractère de l'abbé Daniel et s'affirme la psychologie du prêtre, principal objectif de l'auteur, puisqu'il symbohse ici la

puissance du sentiment religieux, auquel se trouvent subordonnées toutes les parties accessoires du drame. Le Duel, c'est avant tout une étude de prêtre, et voilà de quoi il faut féliciter M. Lavedan. Chez l'abbé Daniel qui, jusqu'alors, n'avait été pour elle que le directeur anonyme dont on ne connaît même pas le visage dissimulé par la grille du confessionnal, mais dont un hasard lui a révélé l'identité, la jeune femme est accourue pour supplier qu'il la sauve du brusque danger où l'ont placée les troubles de ses sens et la promesse faite au docteur. La scène est belle et forte, poignante, disons le mot, et d'une progression d'intérêt toujours croissante, celle où la duchesse de Chailles se trouve entre les deux hommes, entre les deux ennemis, frères-ennemis par la passion et la croyance : le D' Morey, qui a suivi la jeune femme et vient la réclamer au nom de son amour et des droits sacrés pour lui de la passion... le prêtre Daniel, dont le devoir de prêtre est de sauver une âme, de la protéger, de l'arracher aux entreprises d'une passion qu'il juge sacrilège, bref, de la défendre contre le péché et contre elle-même qui se fie à lui. Voilà une des plus fortes situations, des plus originales que j'ai vues au théâtre et

dont je ne connais pas de précédent dans notre art dramatique contemporain. La suprême habileté de l'auteur fut ici de nous laisser quelques instants hésitant, haletant sur un point du plus haut intérêt : celui de savoir si, dans l'éloquente défense que le jeune prêtre entreprend pour sauver celle qui se confie à lui, c'est le prêtre seul qui, par son caractère sacré, protège sa pénitente, ou bien si dans sa parole même ne transparaissent pas quelques troubles accents par où se révèlent des émotions qui appartiennent encore à la terre et des intérêts qui ne sont plus seulement du ciel. Nous allons voir à quel dessein l'auteur s'est arrêté.

Trois solutions possibles s'offraient à M. Lavedan pour donner à son personnage principal le dernier coup de pouce qui accomplira son effigie. Il pouvait faire ressusciter en l'abbé Daniel les passions de sa vie passée, nous le montrer abusant de son influence sur un être épuisé par la lutte pour le détourner à son profit : c'était porter à la scène le type du mauvais prêtre, ce qui, après tout, était son droit, puisqu'il existe dans la réalité, puisqu'il est vraisemblable sinon fréquent, et que la vie nous en montre de déplorables exemples !

C'était là une solution banale, de réalisation difficile sur la scène de la Comédie, et dont le seul bon goût l'eût détourné. Il pouvait encore nous montrer l'abbé Daniel uniquement prêtre, prêtre sans trouble et sans passion, c'està-dire ayant anéanti en lui tout souvenir et toute reviviscence des émotions de la chair. Et si une telle solution était moins riche en conflits dramatiques, du moins était-elle acceptable et parfaitement conforme à ce que nous savons du sentiment religieux. Mais il y avait une troisième manière de comprendre son personnage, à la fois plus humaine et plus riche d'émotion dramatique, c'était de nous montrer en lui tout ensemble Vhomme et le prêtre, c'est-à dire la lutte des éléments, le matériel et le spirituel, le passionné d'autrefois, et le croyant d'aujourd'hui. C'est celle là, ai je besoin de vous le dire? que M. Lavedan a choisie, et en faisant ainsi, il adonné satisfaction aux besoins d'idéal moral que nous portons en nous, aussi bien qu'aux exigences de son art. Lorsque, après des heures de lutte, durant lesquelles le jeune prêtre cherche à voir clair en lui-même, heures de trouble et d'angoisse, puisqu'il se demande s'il a encore le droit de porter la soutane, l'abbé Daniel

igS LE THEATRE d'aMOUR

montre à la duchesse de Chailles devenue libre par la mort du duc, l'amour de son frère le docteur Morey, comme le salut pour elle, et la maternité par lui, cette maternité qu'elle n'a jamais connue, comme la vraie destinée où Dieu l'appelle, il accomplit en somme le plus beau geste qu'il puisse faire, le seul qui convienne au vrai Prêtre, puisqu'il réalise cet idéal de Renoncement, sans quoi celui-ci n'a plus de sens ici-bas et par où se justifie son héroïsme ou. si l'on veut, sa sainteté. Il affirme en même temps ce que les catholiques contemporains ont trop de tendances à oublier, c'est à dire l'idéal chrétien lui-même, qui se précise par la lutte et l'acceptation des souffrances .

J'en ai dit assez, je pense, pour marquer la saveur, l'originalité et la force d'une œuvre où les plus passionnantes questions sont en jeu. Ce que je ne puis rendre, c'est la vigueur des raccourcis par où s'affirme le tempérament dramatique de son auteur, c'est la progression dans l'intérêt qui est la première loi de l'art du théâtre et sans l'observation de laquelle il n'est point de théâtre. Ce dont je ne saurais non plus donner la moindre idée, c'est la qualité du style, c'est la vigueur

de la forme, en même temps que sa rareté : un style qui n'est pas toujours exempt d'apprêt, qui a sans doute une tendance trop marquée à s'écouter lui même, à quêter le jftorceau littéraire, travaillé, poli, limé, où les images, une fois trouvées, sont poursuivies et poussées jusqu'à l'accomplissement, où le trait n'est pas dans la vivacité des répliques, moyen facile et d un usage banalisé, mais dans la perfection du morceau. Vous sentez la réserve, ou, si l'on veut, la critique. Mais quel éloge que cette critique, en un temps où l'ordinaire, en matière de style dramatique, c'est la prose de MM. Bernstein et consorts, où la règle est de bâcler, et où à force d'écrire des dialogues à la hâte, il n'y a plus ni forme, ni style au théâtre. Le Marquis de Priola, c'était une heureuse révélation dans la manière de M. Lavedan ; le Duel, c'est l'étape décisive, c'est l'affirmation d'un talent qui se maintiendra, nous l'espérons, dans l'étude des Grands sujets où il a cherché des éléments dramatiques, et par lesquels il s'est précisé.

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