LE RETOUR DE JÉRUSALEM
Dès le baisser du rideau, après le second acte du Retour de Jérusalem, jentendais cette opinion formulée derrière moi : Voilà une pièce qubn nous donne deux ans trop tard... Je me permets d'avoir un avis radicalement contraire : Venue deux ans plus tôt, quand les passions avaient atteint leur maximum d'intensité, l'œuvre de M. Maurice Donnay n'eut pas sans doute été écoutée avec le même sangfroid, le même calme qu'aujourd'hui... et j'imagine que la délicatesse du dialogue et le cinglant des répliques eussent rencontré quelque obstacle dans les protestations réciproques des partis. Mais le temps qui remet toutes choses en leur place — même l'exaltation des passions politiques — a permis que nous goûtions en paix une vraie joie d'artiste, en partageant cette satisfaction de l'esprit avec celle que toujours communiquera aux fervents d'idées une solide déduction logique présentée dramatiquement.
En deux mots et pour préciser, M. Maurice Donnay a repris et porté à la scène la saisissante théorie de M. Maurice Barrés, qui nous fut par celui-ci tant de fois présentée et avec une énergie si convaincante ! Nulle fusion possible, du point de vue individuel aussi bien que du point de vue collectif, nulle harmonie profonde, nulle communion d'âmes entre le Sémite, fils des perpétuels errants, nomade aux traits ancestraux accusés, caractérisés par vingt siècles d'hérédité et ceux qu'une tradition ancienne, une nationalité, des coutumes et des lois racinèrent au sol de leurs aïeux. . . Nulle harmonie... c'est trop peu dire, c'est indiquer d'un trop faible trait une radicale impuissance : Tout en eux se repousse — c'est M. Donnay ou M, Barrés qui parle. — Ce qu'il y a de plus intime et de plus profond, de plus secret et de plus mystérieux dans leur constitution psychique doit infailliblement se heurter, et si par hasard, à la faveur d'une de ces surprises qui tiennent à un entraînement des sens ou à un enivrement du cerveau, quelque lien passionnel s'est formé entre deux âmes séparées par un si profond abîme, ce ne pourra être précisément qu'une surprise, une aventure sans lendemain, ou, si vous voulez, dont
par avance les jours se trouvent comptés 1 Telle est, réduite à ses grandes lignes, la pensée maîtresse commune aux deux écrivains. Malgré la divergence des tempéraments, reconnaissons l'analogie des doctrines comme sous la diversité des costumes, et dans l'infinie variété des attitudes, un corps féminin présente en somme les mêmes lignes essentielles et le même dessin d'ensemble... M, Maurice Barrés sut l'exposer avec cette rigueur de dialectique, cette puissance de déduction logique qui lui sont propres, et surtout cette magnificence de forme, héritée directement de ses ancê res romantiques, qui rappelle les plus beaux accents lyriques de nos poètes. M. Barrés a la nervosité, le tour de rein espagnol, d'un Espagnol qui aurait un cerveau et des idées. Plus tendre, plus caressant, plus féminin, M. Maurice Donnay y amis sa grâce et sa langueur de créole, et ce que j'admire, comme il convient en son cas, c'est qu'un auteur qui jusqu'alors triomphait tout uniment dans la sensualité tendre, ou, si vous voulez, dans une tendresse légèrement teintée de sent.ualité, se soit renouvelé au point de nous donner cette pièce, fortement pensée, je le répète, et pourtant délicieusement vivante ! 'Voilà un accord
auquel nous ne sommes pas habitués, et qui compose l'attirance de cette œuvre remarquable : Le Retour de Jérusalem !
Michel Aubier, homme de lettres qui s'est distingué par ses écrits politiques et sociologiques, passe l'été et la saison des chasses dans son château, avec sa femme Suzanne et ses deux jeunes enfants. Au nombre de ses invités se trouve une jeune juive, Judith de Chouzay, que Michel a remarquée, non certes pour sa beauté, mais pour sa vivacité d'esprit, pour son intelligence, pour ces facultés d'assimilation qui sont le propre de la race, reposent presque toujours sur une excellente mémoire, et donnent le change à tant de superficiels observateurs qui y voient l'indice d'une réelle supériorité. Michel a donc distingué la jeune femme qui, mariée elle aussi, professe sur l'union conjugale les idées les plus libres. Elle aspire à une vie complète ditelle. Elle est une intellectuelle, une cérébrale... elle veut élargir le champ de ses sensations, et elle pousse Michel à presser des liens qui, pour son goût, ne sont pas encore assez étroits. Michel s'ennuie dans l'atmosphère familiale. L'admiration qu'il éprouve pour cette petite Judith l'aveugle complètement sur les qualités
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morales, sur la tendresse de sa femme qui souffre à le voir se détacher d'elle. Ce contraste est merveilleusement représenté par M. Donnay, et je sais peu de scènes plus remarquables dans le théâtre contemporain que celle où M™' Aubier, profondément blessée au cœur par la découverte des lettres de son mari à Judith, rend à celui ci la liberté et le renvoie à celle qu'elle croit sa maîtresse !
Plusieurs mois se sont écoulés. Michel,
bien entendu, vit avec Judith, qui, de son côté, s'est libérée du lien conjugal. Ils ont fait un long voyage et reviennent de Jérusalem où Judith est allée étudier ceux de sa race. Ils sont en train d'organiser leur intérieur, et déjà chez Michel on perçoit les signes de l'ennui, l'inquiétude de s'être trompé, d'avoir mal organisé sa vie nouvelle. Déjà s'affirme avec énergie l'opposition des tempéraments : Judith , toute précise, positive, femme d'action, ne comprenant qu'une chose : la réussite, avec cette claire vue des réalités, qui est le trait principal du Sémite. . Michel, au contraire, rêveur, inquiet, plein de doutes, avec cette faculté de souffrir et ces vues d'au delà qui composent les vraies puissances de l'idéalisme. Déjà dans son nouvel intérieur il sent qu'il ne
sera plus chez lui, mais chez Judith, chez les coréhgionnaires de Judith, Déjà il sent que cette femme ne lui appartient plus, mais qu'elle appartient à son idée : faire triompher les siens, et que pour elle, à l'heure où elle ne subit pas le vertige des sens, le moindre de ceux ci compte plus que lui. . . C'est qu'il est encore actif et puissant, ce vertige. Chaque fois qu'elle veut obtenir quelque chose de Michel, c'est en baisant ses lèvres, en se blottissant sur sa poitrine qu'elle le demande, petit animal sensuel et caressant, merveilleusement doué du côté de l'instinct, et qui n'i gnore pas la lâcheté de l'homme, son impuissance à réagir contre les troubles de la chair . Que tout cela est donc merveilleux, par l'observation, par la finesse, par la souplesse du dialogue, par ces caresses du style qui sont comme des approches charnelles... et que M. Donnay connaît donc bien, profondément, intimement, le véritable mode d'action de la sexualité ! M. Maurice Donnay n^a jamais vécu, ni pensé, ni écrit rien de plus fort et de plus pénétrant que ce second acte. . .
La domination de la chair, si forte soit-elle, n'est pas toujours prépondérante. Il y a des moments où elle cesse, où l'homme se reprend,
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surtout quand le cerveau de cet homme n'est pas à la merci des seuls réflexes... Michel Aubier s'est décidément repris dans la grande scène du troisième acte et l'on sent qu'il prépare un coup d'éclat. Désormais son intérieur n'est plus à lui, il est tout aux Sémites, Avec cette puissance d'expansion merveilleuse qui est un des traits les plus accusés de la race et que M. Donnay a finement notée, Judith a rempli son salon de ses coreligionnaires. Ce sont alors discussions sur l'internationalisme, sur le désarmement, où tient le principal rôle un certain docteur Lourdau, dont le nom dissimule mal, ou trop peu, un écrivain allemand bien connu. Poussé à bout, Michel va éclater. . il éclate, et devant tous chasse de chez lui un des invités de sa femme. . Vous pensez bien qu'elle ne lui pardonnera jamais .
Ici se trouve, à mon sens, le point faible de la pièce. Michel Aubier est lassé, écœuré de la vie qu'il mène, de la bassesse instinctive de cette Judith, assez douée sans doute du côté de l'intelligence et des sens, mais fort dépourvue du côté du cœur. Il sent bien que celte union ne peut plus durer, ou mieux, que cette désunion va s'affirmer... A ce moment, sa femme, la belle et noble Suzanne qu'il a si
complètement méconnue et si injustement délaissée, se présente chez lui pour lui demander l'autorisation d'emmener ses enfants dans la nouvelle existence qu'elle va se faire... Elle n'est pas encore remariée... mais elle va se remarier... Ah ! que M. Donnay a donc manqué une belle scène... non seulement un bel effet, mais un effet vrai, qui eût complété l'humanité de sa pièce, affirmé son idée, et que j'attendais pour ma part avec une quasi-certitude ! Cette femme, elle va se remarier. . . Elle vient l'annoncer à Michel, mais rien n'est encore fait : par le cœur elle appartient encore tout entière à celui qu'elle aimait. Parions qu'elle ne désire qu'une chose : être reprise par lui!... Comment M. Donnay a-t-il pu se refuser cette satisfaction, se soustraire à la volupté prenante d'une belle situation et qu'il eût si bien traitée ! Cela est inouï, en vérité, d'autant mieux que c'eût été la seule façon de conclure sur une idée. Qu'il eût été beau et consolant de voir Suzanne glisser à nouveau dans les bras de celui qui, jamais, n'eût dû l'éloigner de son cœur. M. Donnay s'est refusé, nous a refusé cette volupté saine, et pourquoi.^... pour nous montrer une fois de plus le dangereux petit animal qui le lâche défini-
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tivement pour aller à son Destin.
C'est peu dire, pour souligner la valeur d'une pièce, que marquer son intérêt croissant de scène en scène, en même temps que se déroule l'action. L'écueil du Théâtre d'idées, c'est une subordination trop immédiate de la psychologie des personnages à la thèse présentée par l'auteur, si l'on veut, une sorte de roideur due tout uniment à ce fait qu'ils ne furent pas conçus au préalable comme êtres isolés des doctrines qu'ils doivent défendre. A cela nul remède : l'auteur dramatique, comme tout autre écrivain, pense en se représentant des intérieurs d'âmes qui réagissent les unes sur les autres, ou bien des théories, pour le triomphe desquelles il mettra dans la bouche de ses personnages ses propres prédilections. M. Maurice Donnay a la fortune d'appartenir à la première catégorie. La vie circule dans sa pièce comme un sang riche et généreux dans les veines d'un homme actif et bien portant. Et cette impression qu'il nous donne, elle ne tient pas seulement à ce que, par sympathie imaginative, il a vécu l'âme de ses personnages... Elle est due encore à la souplesse, à l'élégance, à la fluidité d'un dialogue qui nous fouette le sang comme un vigoureux cordial.
Je n'y fais, pour ma part, qu'une seule objection : c'est de ci de là, à de rares intervalles, telle plaisanterie un peu trop facile, tel jeu de mots ou trop livresque ou trop attendu, qui détonent, nuisent à la belle tenue de l'ensemble, et sont comme des fausses notes dans une œuvre d'observation si aiguë et de psychologie si fouillée!... Qu'il serait aisé d'ailleurs de les effacer d'un trait de plume, pour restituer à la pièce sa parfaite tenue !