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PARAITRE

M. Maurice Donnay m'apparaît avant tout comme un talent souple et nuancé... Et la première de ces deux épithètes n'implique nulle défaveur, bien au contraire. Souple, c'est à-dire capable de se plier aux métamorphoses, et se plier aux métamorphoses, n'estce pas aussi bien se renouveler ? Or, la faculté de renouvellement, est un peu comme la pierre de touche du véritable écrivain : qu'il s'agisse du Roman ou du Théâtre, elle est la seule ressource qui l'empêche de tomber dans la manière^ cet inévitable écueif de l'artiste ayant une première fois connu le succès.

Donc l'auteur d'Amants de l'Autre Danger,

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du Retour de Jérusalem, — je cite avec intention des œuvres qui déjà marquaient des étapes distinctes dans une carrière bien remplie — a voulu faire autre chose, autre chose non seulement que ce qu'il avait donné jusqu'alors, mais autre chose encore que ce qui avait été dit et répété par des confrères sur de multiples tons. Il a voulu, je ne dirai pas nous épargner l'adultère — qui donc sera assez fort pour dresser debout un conflit dramatique valable où l'amour coupable ne soit pas en jeu } — mais nous montrer son action dissolvante sur tout un groupe social, et de quelle façon particulière il agit, lorsqu'il a pour principal facteur l'argent. Paraître! Vous allez aussitôt percevoir la signification symbolique de ce titre : Jusqu'à présent les convulsions de l'amant et de la maîtresse, leurs élans passionnés l'un vers l'autre, leurs cris d'amour et de détresse, ne nous avaient guère été montrés sur la scène qu'isolés de leurs causes, pour la valeur expressive du sujet, pour Yamourde l'art, si j'ose dire, et parce qu'une expérience vieille comme le monde a prouvé aux auteurs que ces spasmes de la passion coupable rencontrent presque nécessairernent un accueil favorable auprès des

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spectateurs assemblés. Mais qu'au fait luimême on vienne surajouter sa cause, qu'on la choisisse cette cause en dehors des éléments passionnels qui d'habitude se confondent avec lui, autrement dit et pour préciser, qu'à la passion se suffisant à elle même et se justifiant par elle même on vienne substituer l'adultère s'expliquant par un besoin, par une exigence sociale... voici tout aussitôt un motif de renouvellement, quelque chose qui n'avait pas été montré jusqu'alors dans notre théâtre moderne, et dont il faut savoir gré à M. Maurice Donnay de nous avoir offert la primeur. Car tel est bien le sens intime de son effort, tout autant que l'explication de sa pièce. Vouloir montrer plus qu'on n'a, et par tous les moyens /a/re Jaçade dans le monde, tel est le sens véritable de la pensée de M. Maurice Donnay, comme de son titre, qu'il fallait, de toute nécessité, énergique et bref.. . un seul verbe : Paraître ! souligné d'un point exclamatif ! L'idée première ne manque ni de saveur ni de nouveauté. Mais une idée par elle même n'est encore que peu de chose, si on l'isole de sa mise en œuvre, et je me rappelle ce mot d'un des [maîtres du théâtre contemporain, ce mot prononcé de-

vant moi et qui m'avait frappé: « Nous passons notre temps à gâter les plus belles idées ! » Voyons donc quels sont les moyens employés par M. Maurice Donnay pour mettre la sienne en valeur !

Voici une jeune fille, Juliette Marges, qui a été élevée jusqu'à sa dix-huitième année dans un milieu bourgeois, assez aisé, mais sans grande fortune. Les Marges ont déjà un de leurs enfants établi, leur fils Paul, avocat qui court après les affaires et qui a épousé une femme ambitieuse dont la situation médiocre, compliquée de ses goûts d'élégance et de haute vie, fera le démon de la pièce. Christiane Marges n'a qu'un désir : améliorer sa situation par tous les moyens possibles, et dès le début nous pressentons qu'elle ne reculera devant rien. Les parents Marges sentent bien qu'une sorte de gêne existe dans le ménage de leur fils Paul qui, passionnément épris de sa femme, voudrait pouvoir lui procurer le luxe qui lui manque, et secrètement ils désirent pour leur fille, sans trop l'avouer, un mariage plus brillant. Voici que le hasard leur vient en aide, sous la forme d'un accident heureux. Non loin de leur propriété un jeune homme a été grièvement blessé par son

automobile : on l'a conduit chez les Marges qui l'ont recueilli et soigné : leur fille Juliette a été pour lui la sœur gardienne qui veille au chevet du malade et qui adoucit sa souffrance. L'amour est né entre eux durant la convalescence. Or, il se trouve que ce jeune homme est le propriétaire d'une des plus grandes marques de Champagne et possesseur d'une immense fortune : Jean Raidzell déclare à Juliette son amour et la supplie de devenir sa femme. Bien qu'au cœur de la jeune fille se soit développée une tendresse réciproque, une sorte de timidité, un vague instinct l'avertit du danger : elle refuse d'abord, puis la passion est la plus forte : elle écarte cette grave objection de la différence de fortune et finit par accepter.

Trois ans se sont écoulés. Juliette Marges est devenue Juliette Raidzell, mère passionnée, épouse non moins tendre, mais déjà délaissée. Jean Raidzell, musicien amateur et qui trompe son ennui par l'illusion qu'il se donne d'être un artiste, a déjà assez ou croit avoir assez de son bonheur bourgeois, et sa jeune femme éprouve, à des signes trop certains, qu'elle n'est plus pour lui ce qu'elle était au début, et que l'argent va devenir pour eux l'origine des

pires malheurs. Raidzell est courtisé, adulé, par ceux, et surtout par celles qui envient sa situation trop dorée. M^^ Hurtz, femme de lettres aux succès bruyants et répétés, lui fait la cour et Juliette s'en aperçoit. Une secrète contraction du cœur lui fait pressentir déjà ce que peut être l'adultère, à elle jeune femme pure, ignorante, et qui ne souhaite qu'une chose : conserver son mari loin du monde et de ses dangers. Elle le pressent, dis-je et voici que l'arrivée soudaine d'une amie, Germaine Lacouderie, qui vient lui demander un secours d'argent pour se soustraire à un chantage odieux organisé par son amant lui même, voici que cette arrivée augmente encore la contraction de son cœur, en aggravant cette vision du monde, qui commence à lui apparaître comme un lieu de tromperie et d'adultère. Vous vous rappelez la tirade fameuse de Perdican dans On ne badine pas. « Le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange )). Eh bien, Juliette Raidzell, jeune épouse qui vient d'être mère a quelque chose de la vision décrite par Musset.

Pourtant elle n'est qu'au début de ses an-

goisses, et la pire douleur lui viendra de sa famille même. Vous vous rappelez Christiane Marges, sa belle-sœur, celle qui a épousé l'avocat, et qui est torturée par le désir de paraître, qui toujours voit grand, plus grand, riche, plus riche .. Quelle amertume pour elle et quel sujet d'envie que ce mariage de la belle-sœur qu'elle juge insignifiante , de la petite fille aux rêves bourgeois avec cet archi-millionnaire qu'est Jean Raidzell. Quelle proie ce serait pour elle, qui le sent faible et qui se sent forte, parce qu'elle est femme et qu'elle connaît son pouvoir, parce que, non seulement elle n'aime pas son mari, mais le méprise de ne pas réussir plus vite, de ne pas satisfaire au goût désordonné du luxe qui l'emplit. Elle veut accomplir sa destinée de femme, et cette épouse, au même titre que l'autre, a une âme de fille, de courtisane-née, puisqu'aussi bien elle ne voit que l'argent. Avec Jean Raidzell, elle joue la comédie de l'amour, de la jalousie. Elle lui jette sa passion à la tête, et bien entendu^, le jeune musicien oublie tout, sa femme, son enfant, son bonheur intime, pour tomber dans les bras de Christiane. Mais Christiane a vraiment, dans toute la force du terme, une âme de fille: elle ne s'est donnée que pour mieux

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se reprendre : Si elle a prodigué au jeune homme son corps et ses caresses, durant quinze jours d'affolement, ce ne fut que pour mieux le tenir en haleine, pour se refuser, pour lui marquer sa volonté, ou du moins son secret désir. Elle ne lui a donné faim et soif d'elle, que pour mieux irriter cette soif et cette faim, car ce qu'elle veut, c'est Jean Raidzell à elle seule, ou plus exactement la fortune de Jean Raidzell pour elle seule.

Voilà où en sont les amants, car Christiane et Jean sont amants quand le rideau se lève sur le quatrième acte et le décor de la mer à Cannes. Christiane qui, après s'être donnée à Jean, s'est reprise pour affoler son désir, Christiane ne se donnera plus à nouveau, complètement, absolument, que si Jean consent à ce qu'elle veut : son départ et la rupture définitive avec sa jeune femme... Et Juliette, qui soupçonne leur liaison, qui n'en a pas de preuves, mais qui en est sûre de cette certitude instinctive que donne le véritable amour, Juliette souffre le martyre de la jalousie. Elle questionne, elle interroge Germaine Lacouderie, l'amie qu'elle a sauvée au début, et qui n'ose lui communiquer sa certitude Elle se débat au milieu des pires angoisses : elle vou-

drait douter, et elle ne peut. Jean et Christiane sont partis la veille, seuls, pour une promenade en mer. Jean et Ghristiane ce matin encore ont quitté la villa, et on vient de les lui signaler rue d'Antibes, à Cannes. Voici pourtant que le mari de Ghristiane arrive brusquement de Paris, avec la figure altérée... et pour Juliette cette brusque arrivée, c'est la convie tion môme, c'est la preuve de l'adultère. Paul Marges a été prévenu dans une réunion électorale: on lui a jeté à la tête les épithètes les plus outrageantes, et sa douleur est telle, car il aime passionnément sa femme, qu'il oublie de voir les traits contractés de sa sœur et qu'il ne songe qu'à son malheur. Juliette pourtant fait bonne figure, elle refoule sa douleur au plus intime d'elle-même; elle tente de convaincre son frère, prévoyant qu'au point où il se trouve, il est capable des dernières violences, et elle atteint presque à le convaincre qu'il se trompe, bien qu'elle-même ait la certitude de l'adultère et la mort dans Tâme. Pourtant Jean Raidzell et Ghristiane Marges reviennent de leur promenade avec le sourire et la joie sur leur visage. Ghristiane embrasse son mari. Elle s'approche de sa belle-sœur et tente de lui donner un baiser. Mais celle ci ne

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peut supporter l'outrage — elle éclate, et sous l'affront du cri jeté par Christiane : « Oui, je suis sa maîtresse », Paul Marges tire un revolver de sa poche et abat à ses pieds Jean Raidzell ?

Je voudrais tout aussitôt, avec M. xMaurice Donnay, m'expliquer sur les objections ou réserves qu'il me semble bien qu'on puisse adresser à sa pièce, pour arriver ensuite aux qualités de premier ordre qu'elle enferme. Et la première de ces objections, pour ne pas dire la plus importante, la plus saillante, celle qui doit frapper tout esprit ayant une vue synthétique du théâtre, c'est que l'intérêt s'y trouve dispersé sur un trop grand nombre de personnages, sans qu'aucun de ceux ci vienne s'imposer au premier rang de notre imagination comme figure essentielle et directrice. Tel auteur contemporain pêche par excès de synthèse, de condensation, par trop de rainasse si j'ose dire, dans la structure de ses affabulations dramatiques, parce que ses personnages n'ont pas de dessous, comme on s'exprime en peinture, parce qu'ils ne sont pas assez étoffés... C'est le contraire qu'on observe chez M. Maurice Donnay, et dans cette pièce beaucoup plus encore que dans ses œuvres précédentes ;

un abus du hors-d'œuvre, une tendance à la dispersion, qui a pour conséquence une fatigue de l'esprit, une difficulté évidente de situer les personnages à leur plan. Et parbleu, voilà bien l'image qu'il me fallait pour faire comprendre mon idée 1 Cette pièce fait songer à certains tableaux où, dans le nombre des figures esquissées, il ne s'en trouve pas une qui de tout son relief s'impose au premier plan pour attirer et retenir l'attention : c'est défaut de composition, si l'on veut, manque de perspective ou d'atmosphère, et si les procédés de l'art dramatique apparaissent différents de ceux qu'on utilise en peinture, il est bien manifeste — et bien souvent nous l'avons marqué — que les lois d'ensemble qui régissent les deux arts ont plus d'un point commun.

Ces réserves faites — et il fallait les faire parcequ'elles expliquent quelque chose comme un malaise à certains moments dans l'attitude du public — je m'empresse de reconnaître et de proclamer les qualités éminentesqui s'affirment dans Paraître. Déjà nous connaissions M. Maurice Donnay pour un des plus sensibles, sinon le plus sensible, parmi ceux qui ont droit au titre d'artiste dans la production dramatique contemporaine, et vous savez assez

l'importance que j'attache à ce don : la sensibilité, pour y voir le premier des éloges. Ce n'est pas seulement par des réussites de détail, par des hoîs-d' œuvre, comme certains pourraient le croire, que se manifeste la sensibilité de cette exécution. Si ce n'est point dans l'ensemble de l'œuvre, c'est tout au moins dans la tenue de certains morceaux. Rien de plus mordant, de plus actuel, que la scène où l'auteur esquisse, la figure de M™® Hurz, la caricature de la femme de lettres contemporaine, en marquant son ascendant sur le monde qui rapproche : nous avons tous misdes nomspréciset certains sur le pseudonyme de ce bas bleu, que d'Aurevilly, s'il vivait encore, se reprocherait de n'avoir pas stigmatisé ! Rien de plus émotionnant par le dedans, par ce qu'il nous suggère en nous faisant pressentir les souffrances de Juliette Raidzell, que le récit de son amie Germaine, venant lui raconter sa faute et la plus dure punition qu'elle en ait eue : l'infamie évidente de son amant ! Rien de plus poignant enfin que cette scène où la malheureuse Juliette, convaincue de l'infidélité de Jean, et qui trouve une nouvelle raison d'y croire dans l'arrivée soudaine de son beau-frère, fait sur elle le suprême effort de dissimuler la vérité

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qui la torture pour soustraire à une vengeance certaine celui qu'elle aime encore et dont elle voudrait être aimée ! Très belle situation je le répète, aussi neuve que forte, et qui eût rendu son plein effet, si l'attention des auditeurs n'avait été dispersée par la complication des événements antérieurs, par la diversité des figures qui s'étaient agitées devant eux, déroutée en un mot par le défaut d'armature qu'on ne saurait nier dans une œuvre par ailleurs si prenante et si vivante aussi . Je vais me résumer brièvement : il y a sans doute un juste milieu entre la facture dramatique trop ramassée de M . Paul Mervieu et celle dont M. Maurice Donnay vient de nous proposer un exemple... et il ne serait pas impossible que la vérité fût dans ce juste milieu. Mais n'oublions pas ce correctif.- c'est avec sa sensibilité qu'on produit en art, et les théories n'ont plus guère d'importance, dès que l'écrivain tient sa plume en main.

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