PREFACE XVII
bénéfices d'un groupement v (i). Il doit y avoir unité de tendances da?is un esprit, à quelque ejjort qu'il s'applique. Ma plus haute ambition serait que Von trouvât trace de cette unité entre ce recueil et de précédents essais critiques, car tout effort est vain où la personnalité de l'auteur ne s'affirme pas à la faconde la monture qui relie les perles du collier. M' être appliqué, durant huit années consécutives., à juger la production dramatique du seul point de vue littéraire, en écartant toute considération personnelle qui eût été de nature à modifier mes conclusions ; avoir sans trêve et de parti-pris écarté tout ce qui portait V estampille évidente d'une entreprise mercantile ; m' être efforcé., autant que je le pouvais dans un travail reposant sur l'actualité, de dégager les lignes essentielles et l'orientation d'un genre qui a la faveur du public... ce sera peut-être l'excuse, et je voudrais qu'au regard des gens compétents cefîd la justification d'un livre oii du moins l'auteur a conscience d'avoir apporté la plus entière sincérité.
(i) Voir la Préface de Nos Femmes de Lettres,
iH
Le Théâtre Idéaliste
Il est toujours bon, toujours utile, de préciser la valeur d'une formule, avant de l'employer. Mais c'est là une indispensable précaution pour qui veut lui donner un sens limitatif ou restrictif très net. D'un tel point de vue, sans doute il paraîtra préférable de procéder par voie d'élimination, en marquant ce qu'elle n'est pas, plutôt encore que ce qu'elle est. Et d'abord, ne confondons pas le théâtre idéaliste avec le théâtre d'idées : de tous les malentendus, ce serait le pire, puisqu'une saine interprétation du mot doit laisser hors de nos prises toute une catégorie d'efforts notables qui ont marqué la production dramatique de ce temps. Le théâtre de
M. François de Curel, pour ne citer que ce nom, répond, mieux que tout autre, à cette dernière appellation et cependant il n'offre d'autre point commun avec notre sujet que le sérieux dont il est empreint. . .
Un déplorable journaliste, cédant à cet irrépressible besoin de faire de l'esprit qui caractérise quelques personnes de son état et leur impose les pires puérilités, plaisantait un jour, avec tout l'agrément dont il était capable, cette appellation : Théâtre de l'Ame, employée par un écrivain de ce temps pour caractériser sa tendance dramatique : « Comme si toutes les tentatives faites au théâtre n'avaient pas l'âme pour objet ! » ajoutait-il, très fier de la subtilité de son argument. Ah ! que voilà donc une gentille ironie, d'ordre excellemment parisien, et qui sent son chroniqueur d'une lieue ! Nous savons tous, en effet, que M. Alfred Capus travaille et pétrit une matière offrant quelque analogie avec ce que l'on appelle l'âme humaine.. Et les personnages assez minces de ses comédies de genre ont parfois telles nuances délicates, tels brusques éclairs d'une seconde nous permettant d'estimer qu'un sort moins fugitif eût pu leur être réservé. Pourtant nous sera-t-il permis de
penser qu'un théâtre comme celui de M. Maurice Maeterlinck, par exemple, offre plus de points communs que le précédent avec l'immortelle Psyché, immortelle autant qu'énigmatique! Et si l'on mesure, comme aussi bien je crois qu'il faut le faire, la valeur d'un écrivain au jour qu'il sut projeter sur ces passionnants problèmes, l'effort du premier pourra paraître à peu près négligeable, tandis que la pensée du second ne saurait être impunément méconnue.
Rien ne vaut, à cet égard, les délicates méthodes d'approximation. Comme en peinture cest par touches successiveset juxtaposées que l'on obtient le ton juste, le tâtonnement n'est pas inutile à une critique pénétrante et quelque peu subtile Voilà pourquoi ce mot : Théâtre de l'Ame me paraît digne de retenir l'attention. S'il n'atteint pas à fixer le sens de l'objet défini, s'il n'est pas rigoureusement adéquat à cet autre : Théâtre Idéaliste^ du moins rend-il un compte exact de ce qu'il y a d'essentiel en lui, et verrons-nous ses desservants tomber d'accord sur la préoccupation maîtresse qu'il institue comme idéal d'art. Différents seront les moyens, variables avec le tempérament de chacun; mais quel magni-
24 LE THEATRE IDEALISTE
fîque accord sur le but poursuivi, sur ce culle de l'âme, en ce qu'elle offre d'éternel, de fixe, de transmissible à travers les âges, par la mise en valeur des traits qui échappent aux contingences de \3i dale et parfois du milieu ! Tel est bien le propre de l'art que nous qualifions idéaliste, faute d'un autre mot exprimant mieux ce qu'il entre d'intraduisible en tout concept supérieur : envisager l'âme humaine, autant qu'il est en nous, sub speçie œterni, et appliquer notre puissance descriptive à ses
éléments essentiels.
Un personnage du théâtre de Gabriel d'Annunzio prononce, dans sa tragédie : La Ville Morte, ces mémorables paroles : « Quel son a votre voix! Elle est si douce qu'elle me touche le fond de l'âme, comme une musique. Quand vous parlez des choses belles, il arrive, à vos lèvres, comme un écho de je ne sais quel chant. Parlez, parlez encore des choses belles! (i) »
C'est bien làl'épigrapheque je voudrais voir
(i) Une observation liminaire est ici indispensable : Je suppose connues du lecteur, du moins en leurs grandes lignes, les oeuvres de M. d'Annunzio auxquelles je fais allusion, pour un double motit : d'abord parce qu'effectivement ce sont des pièces aujourd'hui célèbres, mais surtout parce qu'une analyse détaillée eût enlevé le caractère de raccourci convenant au portrait psychologique, et auquel je tiens avant tout.
inscrit au fronton de son œuvre, et volontiers j'y joindrais, pour son entière compréhension, l'allégorie suivante tirée de la III^ scène du P' acte de la Gioconda :