LUCIO
C'est vrai. Je pense quelquefois au sort de cet homme qui, ayant fait naufrage dans une tempête, perdit tout ce qu'il possédait. Par une journée sereine, l'homme prit une barque et un filetet retourna sur le lieu du naufrage. Après beaucoup de labeur, il ramassa sur le rivage une statue. Et la statueétait si belle qu'il pleura de joie et s'assit pour la contempler. Et il fut si parfaitement content de ce bien qu'il ne voulut plus chercher autre chose, et // oublia tout le reste !
Merveilleuse statue ! Statue symbolique, puissamment expressive, bien que nous n'en percevions ni l'attitude ni le geste ! Elle traduit toute" une poétique. Semblable au héros de son drame, à cet enthousiaste Lucio Stellata qui conte si bien, M. Gabriel d'Annunzio s'arrête fasciné devant toute beauté. Il possède le don merveilleux qui est celui de sa
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race, et qui, chez les barbares du Nord, n'est jamais qu'une acquisition progressive et lente, de percevoir instinctivement, par une vibration soudaine de la sensibilité, ce à quoi tant d'autres n'atteignent que par un effort de l'intelligence, grâce à l'intervention des facultés raisonnantes. Par une mission providentielle, et, suivant le mot d'un maître qu'il ne récusera pas : en vertu d'un décret nominatif de l'Eternel, il fut envoyé parmi nous pour réconcilier le Théâtre avec la Beauté. Comme tel autre parle à notre âme dans une sorte de murmure confidentiel qui, peu à peu, nous rend la vie inconsciente de ses personnages, c'est par un verbe éminemment p/as/z^z/e que Fauteur de La Ville Morte nous communique sa vertu animatrice. N'avais-je pas raison de dire que divers étaient les moyens par où pouvait être atteint un identique but ? 11 est tel personnage de théâtre dont nous avons peine à nouscomposer une image précise, indépendamment des traits de l'acteur qui l'incarna sous nos yeux. Rien de pareil avec M. Gabriel d'Annunzio, dont le pouce, énergique comme celui du statuaire, modèle d'expressives figures et d'héro'iques attitudes. Sans doute il ne fut pas inutile à sa gloire que d'admirables corné-
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diens — tels M"" Eleonora Duse et M. Zacconi — aient collaboré à la réalisation de son œuvre par le prestige de leur talent et l'éclat de leur interprétation : il n'est jamais indifférent d'avoir comme atout dans son jeu le masque tragique infiniment mobile d'une actrice de génie. Mais ce que je veux dire, c'est qu'indépendamment de ce rare appoint, les personnages de M. d'Annunzio présentent un relief saisissant. La vertu maîtresse de son art est d'imposer une réalité plastique aux héros de son invention, si bien qu'ils ne nous apparaissent plus comme iiidi'oidiis isolés, mais comme groupes, indissolublement unis dans notre souvenir. Qu'on se rappelle, dans La Ville Morte Anne et Hébé, symboles touchants de la Résignation et de la Pudeur ! D'elles-mêmes ne viennent-elles pass'ordonnersousnosyeux, à l'exemple de ces précieuses statuettes aux manteaux flottants que nous admirons dans les vitrines de nos musées, et qui, de leurs mains enlacées, traduisent la noblesse familière de l'existence antique!
Nul doute, si M. d'Annunzio voulait un jour nous livrer ses confidences sur la résurrection des images qui, chez lui, précède le travail créateur, qu'il faille le ranger parmi ces purs
visuels dont parle Charcot, en qui prédominent, à ce point d'exclure tout le reste, formes et couleurs. Par là, j'aime voir en lui le représentant le plus tranché à notre époque, l'expression la plus moderne du génie latin, plus exactement du génie italien. Il me plaît l'envisager, non seulement dans ses relations avec son groupe ethnique, mais encore dans ses origines les plus lointaines, comme un enfant à peine dégénéré de la Renaissance italienne. Tout naturellement je restitue et recompose en moi l'image d'un poète du xv" siècle, qui aurait substitué à nos misérables hardes modernes le vêtement décoratif du temps. Et ce n'est pas là pur jeu d'imagination. On sait l'admiration de M d'Annunzio pour les gloires disparues de son pays natal, de quels hymnes enthousi-astes et passionnés il célèbre, à travers son œuvre, la grandeur de sa patrie. Nul artiste d'aucun pays n'est à cet égard plus national, ni plus fortement racine dans le sol où grandirent ses a'ieux. Magnifique créature d'instinct avant d'apparaître poète raffiné, subtil et déliquescent à ses heures, il éprouva dès l'origine la puissance des attaches qui relient l'homme à sa terre natale et, par son propre exemple, illustra la théorie de M. Mau-
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rice Barrés, avant qu'elle eût été formulée. On peut même dire de lui qu'il vit les deux faces de la question, car il perçut également la valeur des échanges entre nations et de quelle aide puissante ils peuvent être pour le développement d'une culture intégrale... Rappelez-vous son roman -.Le Feu et de quelle façon, voulant auréolerd'un nimbedegloire la figure du plus fameux héros de l'art contemporain, il dépeint les dernières heures de Richard Wagner, en disposant autour de son agonie les magnificences d'un coucher de soleil sur la lagune vénitienne C'est ainsi que spontanément, aux êtres qui sont près de notre cœur, nous associons l'image des lieux où s'écoula leur vie, ceux-là du moins qui s'harmonisent avec leurs traits. Il me faut restituer à M. Gabriel d'Annunzio le décor vénitien de ses premiers aïeux, non pas celui de la Venise agonisante, déjà morte ou si près de l'être, que nous visitons aujourd'hui, mais de la triomphante cité des siècles abolis qui lui composèrent cette gloire par où elle nous émeut encore... M. Gabriel d'Annunzio ne nous paraît pas seulement le plus parfait interprète de la Beauté au théâtre. En "lui je discerne encore cet instinct mystérieux et conscient de la
Fusion des Avis, nécessité moderne à ce point rigoureuse que nul artiste de nos jours ne saurait être grand qui n'en accepterait pas les conséquences. Encore est-ce peu que les accepter, si par nature on n'y incline. Il était tout préparé, par ses besoins et par les circonstances, à accueillir cette discipline M. d'Annunzio a compris, plus exactement il a senti — car ce sont là vertus d'intuition — l'expression du Beau moderne comme une totalisatioji d'effets, où le poète donne la main au peintre et au musicien, chacun d'eux tentant de fréquentes incursions sur le domaine voisin. Et voilà, certes, une poétique qui, pour être de ce temps, ne lui appartient pas en propre. Citerons-nous ses maîtres, qui furent nos maîtres aussi, tous desservants du même culte, et qui collaborèrent à faire de la prose, pur instrument de logique autrefois, un instrument d'émotion aussi délicat, aussi sensible, aussi vibrant, que l'art des formes et celui des sons? Théophile Gautier qui lui imprima sa plasticité. . .Gustave Flaubert qui lui communiqua cette harmonie par où la langue rythmée atteint tantôt à des éclats de cuivres, tantôt à des tendresses de violoncelles... Baudelaire enfin qui, non content de rivaliser avec
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ses maîtres, pour la magnificence de l'exécution et la notation de frémissements inconnus avant lui, formula la doctrine dans sa théorie des Correspondances, Qi laissa la plus complète vue d'ensemble sur la réciprocité des effets dans les différents arts. .. Reconnaissons que le poète italien eut parmi nous d'illustres précurseurs. Si toutefois la méthode n'était pas nouvelle quand il atteignit l'âge de la ressaisir, il eut du moins cette originalité de la pousser à l'extrême, et de plier ses inventions à une conception de la Beauté qui créa entre ses mains comme un rajeunissement de la forme dramatique.
La Beauté, telle est donc, dans l'âme de M. d'Annunzio, l'unique puissance animatrice. D'où, tout à la fois, sa force et sa faiblesse. Sa force d'abord, car ellecommunique à sa pensée de dramaturge une originalité peu commune. Mais sa faiblesse aussi, car elle apparaît trop souvent par là en contradiction avec la vie, hors des condition.s de la vie, qui se charge de lui infliger d'indispen • sables rappels à l'ordre et de sanglants démentis. On connaît, dans l'existence de celle que M d'Annunzio lui-même appela l'Impératrice errante — c'est Elisabeth d'Autriche
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que je veux dire — ce trait singulier noté par son jeune lecteur, le docteur Constantin Christomanos, poète digne à tous égards de fixer les nobles lignes de cette impériale figure : Comme ils erraient tous deux parmi la nature enchanteresse de Corfou, où cette souveraine désabusée avait fait bâtir son Achilleïon, les promeneurs rencontrèrent, dans un bois d'orangers, un vieillard qui leur tendit la main. Elisabeth y déposa unepièced'argent. Plus loin, ce fut une jeune fille de beauté merveilleuse, aux lèvres fleuries, aux bras ronds et modelés comme ceux des statues antiques, vivante décoration pour le portique de son palais. L'Impératrice mit une pièce d'or dans sa petite main, et comme Christomanos s'informait des raisons qui motivaient cette différence ; ~ « C'est qu'elle est belle ! » répondit l'Impératrice sur un ton de voix marquant bien l'importance qu'elle attachait à la beauté.
Un pareil trait s'impose avant tout par son sens psychologique, et par la lumière qu'il projette sur les dispositions intimes de celle qui en fut l'héroïne. J'ignore si M. d'Annunzio le connaît ; mais, ce que j'affirme, sans crainte de me tromper, c'est qu'il eût adhéré
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de toute son âme à cette subtile distinction dans la répartition des faveurs impériales, et que, s'il eût accompagné ce jour-là la souveraine errante, en place du petit étudiant corfiote réduit au rôle d'interrogateur, il eût, par le don d'une seconde pièce d'or, affirmé sa doctrine de vie... Prenons garde! Il n'est qu'un pas de là au plus implacable esthétisme, à cette sécheresse de cœur que Baudelaire précisément symbolise dans un de ses petits Poèmes en prose, lorsqu'il fait dire à son personnage ; — (( Ne donnez pas à ce mendiant ! il est trop mal drapé ! » — C'est là, seulement pour faire saillir l'idée, l'outrance d'une disposition se rattachant à l'Esthétisme exclusif, tel qu'il apparaît dans l'œuvre de M. d'Annunzio, et qui prolonge ses conséquences bien au delà de ce qu'à première vue on en peut imaginer.
Conçue comme doctrine d'art— j'allais dire règle de vie — elle impose à ses personnages une parfaite identité de mobiles, se résumant en un culte exclusif, absorbant, de la personnalité, qui commande toutes leurs démarches. Le héros de cette magnifique tragédie : La Gîoconda, Lucio Stellata, qui n'est autre que M. d'Annunzio lui-même — comme le héros
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du Feti reproduisait les traits essentiels de son père spirituel — nous dévoile l'arrière-fond de son âme mise à nu avec une sincérité proche de l'impudeur: a Je suis né, moi, pour faire des statues. Moi, quand une forme substantielle est sortie de mes mains avec l'empreinte de la Beauté, j'ai rempli 1 office que m'assigne la nature. Je suis dans ma loi, fussé-je au-delà du Bien. » Et comme son ami Cosimo Dalbo se déclare intercesseur pour la douce et tendre Silvia que Lucio sacrifie à la trop brillante Gioconda: a C'est une âme d'un prix inestimable, avoue le statuaire, devant qui je me prosterne et j'adore. Mais je ne sculpte pas les âmes. Celle-là ne m'était pas destinée Quand l'autre m'apparut, je pensai à tous les blocs de marbre contenus dans les carrières des montagnes lontaines, parce que j'eus le désir de fixer en chacun d'eux un de ses gestes. » Enfin, cette déclaration qui revêt la forme d'un aveu : « La vie m'est intolérable, si on me l'a rendue grevée d'une prohibition... Qui me condamnera, si je poursuis ma destinée } »
Parole imprudente : Je ne sculpte pas les Ames, et qu'un statuaire moderne ne devrait jamais prononcer ! J'y vois la trace d'une in-
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fluence matérialiste par où M. d'Annunzio se rattache aussi bien à quelques uns de ses ancêtres de laVeniseduxvi» siècle. L'Arétin n'aurait pas mieux dit, et ce rapprochement, qui vient sous ma plume comme malgré moi, m'inquiète un peu. N'est-il pas là pour marquer tout au moins l'importance exagérée que le poète attache à la forme sensible isolée du principe vital qui lui donne son sens et sa force animatrice ? Mais allons plus avant encore, et dans ses paroles décisives, que j'ai voulu grouper pour leur donner plus de relief, reconnaissons les traits essentiels qui composent la psychologie de ses héros, personnages de drame ou de roman, Car il ne sort pas de lui-même, et il excelle à grouper sous nos yeux les différents aspects de sa personnalité. Culte ejjréné du moi, Fatalisme de la passion maîtresse, Amoralitè: ce sont les liens de fer qui le rattachent à ses grands ancêtres d'autrefois (i). Sans doute ofifre-t-il une musculature moins puissante, des nerfs moins résistants, un tempérament moins robuste que ces étranges condensateurs d'énergie, figures de
(i) Et j'ajouterai que la tradition s'en continue d'une façon saisissante par ses disciples du sexe faible, M"' de Noailles, M"" Delarue-Mardrus, dout nous avons étudié le cas dans Nos Femmes de Lettres.
premier plan au magnifique et sombre tableau delà Renaissance italienne ! En lui je discerne quelque chose de plus aigu, de plus efféminé, de plus lâche, par où il se rattache à notre temps. Mais, somme toute, en ses grandes li' gnes il est leur héritier, descendant direct avec quelques légères tares de dégénérescence. C'est une âme de proie, à qui tout objet convoité devient proie. Il a des griffes au bout des doigts, et lorsqu'il tient une main de femme entre ses mains caressantes et câlines, c'est toujoursavec quelque déchirureetquelque tache de sang qu'elle se dégage de son étreinte! Rien de plus expressif à cet égard que le portrait de laGioconda, lorsqu'elle se rencontre face à face avec Silvia sa rivale, dans l'atelier de son amant, le statuaire Lucio. Elle se croit chassée, et que Silvia a été choisie pour lui signifier l'arrêt. M. d'Annunzio indique le jeu de scène avec une surabondance de détails qui n'est pas dans les usages de l'auteur dramatique, et marque tout uniment sa tendance à la description physique : - La fureur la siiffoque et lui donne un grand Jrisson. En elle s'éveille la bêle sauvage, vindicative et dévastatrice. Tout son corps flexible et puissant est traversé par la même force qui contracte les muccu-
latures homicides des félins aux aguets. — Sentez-vous les analogies précises dont je parlais à l'instant ? Gioconda Dianti tiendra son rôle destructeur comme une bête de proie guidée par le seul instinct, comme une force de nature asservie à sa mission, et qui ne connaît d'autre loi que de « poursuivre sa destinée ». Tel est bien le sens profond de ces paroles. « Rien d'implacable en "Aie. Mais elle-même obéit à une puissance qui pourrait être implacable. Enfin, elle s'exprime sans réticence dans sa déclaration à l'épouse outragée qui revendique ses droits. « Ce n'est pas une maison ici. Les affections de famille n'ont pas ici leur demeure Les vertus domestiques n'ont pas ici leur sanctuaire. C'est ici qu'un sculpteur Jait des statues. Il y habite seul avec les instruments de son art... Or, je ne suis qu'un instrument de cet art. »
Toute spécialisation excesive,tout abus dans l'exercice d'une faculté, provoque, chez qui s'y soumet, une déviation du type normal. C'est ainsi que, chez M. d'Annunzio, la subordination de tout conflit dramatique à un mobile d'art arrive à produire telle déformation dans la psychologie des personnages dont nous acceptons difficilement les conséquences. J'en sais au moins deux exemples saisissants. Dans
cette belle tragédie : La Gioconda, où l'épouse et l'inspiratrice sont aux prises, lorsque Silvia, avant la venue de sa rivale, se trouve en face de la statue queLucio a modelée de ses mains avec l'image de celle-ci, le poète note cet extraordinaire jeu de scène : « Ses yeux restent attentifs, élargis par V émerveillement .. . Peu à peu se forment en leur cavités, deux merveilleuses larmes qui brillent, débordent, sillonnent les joues... Ce qui l'émeut, ce n'est pas le souvenir ou la trace de la sanglante action humaine, c'est l'apparition de r œuvre belle, indemne et seule . Elle a reçu le bienjait suprême de la Beauté. Les larmes qu'elle verse ne sont que l'offrande ardente et muette de l'âme au chef d'œuvre. »
Ici, nous ne le voyons que trop, le poète se substitue à son personnage... si je puis dire ; il s'objective lui même, halluciné par une vision plastique, prédominante et exclusive en ce cerveau où les images sont makresses souveraines, et il cède à la volupté de décrire son propre rêve. Loin d'épouser ce personnage, de se plier à ses exigences, comme une souple liane asservit au destin de l'arbre plus robuste ses multiples frondaisons, il s'écarte de lui, se replie sur soi-même, et s'abandonne aux dérè-
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glements d'une imagination lyrique, qui l'isole de son sujet. Il nous est difficile, en effet, d'accueillir cette diversion contemplative de la part d'une épouse, soumise et résignée d'abord mais qui, progressivement, a repris conscience de ses droits, et s'apprête à les proclamer en face d'une rivale détestée. Le triomphe et la précellence de la Beauté ne nous paraissent pas raisons suffisantes de subordonner à de telles concessions les mouvements intimes du personnage, et c'est pour nous comme un arrêt dans la solution de ce passionnant conflit.
Pareillement, et pour des causes identiques, nous acceptons avec peine, dans la Ville Morte, la résignation d'Anne qui se sacrifie toute et renonce à l'amour d'Alexandre, pour que la vierge Hébé s'épanouisse en beauté, pour que sa destinée soit conforme aux exigences de sa nature. Elle excelle à développer ses raisons en magnifique langage : — «Ah ! je sais quel désir de vivre brûle dans tout son sang!... Elle a besoin de jouir... Elle est faite pour donner et recevoir la joie... Je suis demi morte, moi. J'ai déjà un pied dans l'ombre... » — Mais notre sens intime et nos facultés émotives répugnent à ces spé-
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cieux arguments, et quand Anne refuse le sacrifice que veut lui faire la jeune fille en s'éloignant, en protestant que ses lèvres sont pures et que pures elles resteront : — « Ne jure pasl Tu pèches contre la vie! C'est comme si tu coupais toutes les roses de la terre pour ne pas les donner à qui le désire, » nous percevons seulement que M. d'Annunzio nous a entraînés avec lui hors de l'humanité, dans les régions du pur lyrisme.
Il faut savoir accepter l'inévitable et l'accueillir comme tel, lorsqu'il est la condition même des réussites les plus éclatantes. Toute critique qui méconnaît cette nécessité est besogne de cuistre, à l'usage des pédants. La rançon des tempéraments tranchés est nécessairement tout un ensemble de défauts qui sautent aux yeux des médiocres, servent à alimenter leur jugement et dont le vulgaire ne peut pas comprendre qu'ils constituent le revers inévitable d'une médaille où sur l'endroit s'affirment des traits magnifiquement accusés. Pour ces esprits de la plus basse qualité, c'est besogne analogue à celle du professeur corrigeant des copies d'élèves, l-'aut-il ajouter que les œuvres d'art répugnent à l'examen des bcsiclards } .. Que sont d'ailleurs
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ces taches légères, ombres diffuses au plus magnifique des tableaux, si nous les rapprochons des services inestimables que M. Gabriel d'Annunzio rendit à l'art dramatique ! Gomme il sut, dans la conception môme de l'œuvre, réconcilier le Théâtre avec la Beauté, nous l'avons observé dès le début... Encore une telle réussite eût-elle été peu de chose, s'il n'y avait joint ces prodigieuses qualités d'exécution qui font de lui un des premiers artistes littéraires de son temps, et le classent à côté de ces maîtres de la pure tradition latine: M. Anatole France et M. Maurice Barrés. Comme eux, et plus qu'eux peut-être, parce que sa culture première ne fut pas exclusivement livresque, parce qu'il en emprunta les éléments à la technique des autres arts, il eut, dès ses premières pages, cette intuition profonde que la beauté de la forme est seule habile à conférer l'immortalité — pareille à ces baumes puissants qui permirent aux momies sacrées de traverser les siècles, et surent les préserver des multiples causes d'anéantissement que le temps disposait autour d'elles. De quoi d'ailleurs eût-il servi qu'il habitât le plus beau pays du monde, si ses yeux d'enfant n'en avaient retenu l'impression des no-
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bles images que sut ordonner le génie humain ! A vrai dire, n'était il pas comptable envers nous de toute une lignée d'aïeux, et puisqu'il tenait d'eux l'inappréciable don d'une âme d'artiste, pouvait-il mieux faire qu'interroger le génie des premiers maîtres et fortifier le sien propre au contact de leur enseignement? Ce qu'il leur dut, romancier et poète, je n'ai pas à le préciser. Mon rôle se réduit tout à commenter un effort dramatique. Quelque chose de leur âme évidemment passa dans la sienne, et si nous y ajoutons l'influence, manifeste aussi, de l'idéal antique, nous tenons le secret de cette eurythmie, de ces nobles proportions qui collaborent à l'effet d'ensemble, non moins que la conception première et les trouvailles d'exécution. Ayant à dénouer des conflits qui, par leur caractère, présentent quelque analogie avec ceux du Drame antique— celui de V Epouse et de VInspiratrice par exemple, qui compose l'essentiel de la Gioconda, la fatalité d'un amour incestueux qui domine la tragédie de la Ville Morte — M. Gabriel d'Annunzio possède un sens trop délié des exigences modernes pour enfermer sa pensée dans un de ces moules usés, pour lui imposer une de ces formes toutes faites,
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contre lesquelles vint se briser l'effort de tant d'écrivains de théâtre par avance condamnés au pastiche. Ne sait-il pas en, effet que les formes d'art sont intimement unies au temps qui les a vues naître, se développer puis mourir, et qu'il est aussi vain de prétendre leur restituer la vie que de vouloir recréer le milieu d'où elles sont issues — cadavre qu'aucune puissance humaine ne saurait galvaniser ? De là, cette conception dramatique qui est la sienne, et qui lui appartient en propre
Tendance idéaliste, faut-il le répéter encore? Faut-il en apporter de nouvelles preuves ? Si la noblesse de la conception première, si les recherches de la forme qui, sans défaillance ni trêve se traduisent par des beautés d'exécution dont le seul défaut est d'apparaître parfois un peu trop somptueuses et tendues ;.. si enfin les qualités architecturales de l'œuvre, comme en une composition savante où se répondent toutes les parties... si ces vertus inhérentes au génie latin et dont les imitateurs du Nord ne sauraient rien s'assimiler, sont autant de titres à l'appellation d'art idéaliste, M, Gabriel d'Annunzio a bien mérité sa place parmi les Sculpteurs d'Idéal. Joignons-y encore, pour finir, ce culte de
l'Ame humaine qu'on suit à travers son œuvre, cette préoccupation des graves problèmes qui, sans trêve, à travers les âges, l'ont angoissée et continueront de l'angoisser encore, dont la Science ne saurait apporter une solution satisfaisante, dont les religions ne nous donnent qu'une solution puérile, mais que l'Art interprète par ses géniales intuitions et ses divinations d'au-delà !
M. MAURICE M^TERLINCK (i)
Jadis un de nos vieux chroniqueurs donnait cette indication frappante de psychologie : (( Il n'est chose au monde dont Dieu n'ait créé le contraire. C'est pourquoi, ayant fait la France, il fit l'Angleterre voisine ». Voilà qui peut s'appeler un beau contraste, et j'aime le raccourci qui nous le rend sensible. Mais les collectivités ne sont pas seules à nous offrir de ces oppositions qui s'expriment aussi bien par la figure et le nom rapprochés de tels individus. C'est ainsi qu'il nous suffira d'inscrire ces deux noms : Maurice Meeterlinck et Gabriel d'Annunzio, collaborateurs au noble effort de la renaissance idéaliste au théâtre, pour éveiller en nous les images les plus opposées.
Contraste tout d'abord dans les moyens em-
(i) Ici encore nous restons âdèle au principe énoncé précédemment qui nous commande, au lieu d'écrire une étude sur le Théâtre de Maeterlinck, de dégager les traits essentiels par où cet écrivain s'impose à nous comme un maître de l'art idéaliste. Cette élude a comme point central le drame de Pellèas et Mélisanie, qui nous paraît être, non seulement le chef-d'œuvre du poète, mais encorda pièce la plus expressive de sou originalité.
ployés — et c'est ce qui frappe aussitôt, puisque lame intime d'un poète ne nous devient sensible qu'à la faveur des rythmes et des accents par où elle se communique à nous ! Beauté de la ligne et vivacité du coloris sont les qualités maîtresses du dramaturge italien, chez lequel nous nous sommes plu à voir, en même temps qu'un admirateur, un descendant des Vénitiens du xvi' siècle, dont il reproduit la magnificence décorative et la somptueuse eurythmie. Vainement, chez le poète du Nord, chez ce fi.ls des Flandres brumeuses, chercherait-on le moindre de ces traits persistants qui accusent le sens de la ligne, cher aux Latins... Vainement quelqu'une dé ces tonalités brillantes où se complaît la palette italienne... Tout est brisé, tout est rompu, si l'on examine la forme, et pour ce qui est de la couleur, ses tableaux psychologiques évoquent en nous le souvenir des grisailles où les effets sont fondus dans une harmonie préméditée par l'artiste, avec cette intention bien évidente que nul détail ne se détache sur l'ensemble. Poètes tous deux, le Verbe est leur outil — mais comme différemment ils en usent ! Chez l'un magnifique, abondant, débordant, coulant à flots pressés, comme ces