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MONT-VERNON

C'est là que passa plusieurs de ses dernières années l'homme modeste et glorieux qui aida laborieusement son pays à conquérir le seul bien qui mérite le sang qu'il peut coûter : la liberté. Depuis cent un ans, Georges Washington repose dans le jardin qui environne de ses beaux arbres la maison où il termina en paix les jours de sa vie guerrière et civique. La sépulture qui abrite son corps est creusée dans le sol même qui lui dut d'être une patrie. Le monument est fort simple. Sur le sarcophage de marbre blanc, l'aigle d'Amérique tient, sculpté entre ses serres protectrices, Técusson républicain aux étoiles unies.

C'est un lieu solitaire et silencieux que Mont- Vernon. Le fondateur, déjà séculaire, du plus grand empire démocratique qui ait jamais existé y dort comme à l'écart de la ville même qui porte son nom et qui est le centre gouvernemental de la vaste fédération dont il fut l'épée victorieuse. Certes, je connais des tombeaux plus somptueux.

mais je n'en connais pas qui convienne mieux à la mémoire qu'il éternise. C'est celui d'un citoyen. Washington en fut le type parfait. Il servit la cause de tous sans s'asservir à aucune ambition personnelle. Il fut le héros opportun. Homme public par hasard, si Ton peut dire ; outil parfait de la circonstance. Il fut ce que rêva d'être, à son tour et de notre temps, le vieux président Krûger. Mais la fortune est capricieuse, et nos neveux ne visiteront pas sur la terre australe le tombeau du fondateur des Etats-Unis de l'Afrique du Sud. Krûger mort ne connaîtra pas comme Washington le repos glorieux dans un sol libre. L'histoire ne se recommence pas. Villebois-Mareuil n'aura pas été Lafayette. Lord Roberts ne sera pas lord Cornw^allîs et nous ne verrons pas, comme pendant à la capitulation de York-Town, la capitulation de Cape-Tow^n. Le cap de Bonne-Espérance n'aura pas mérité son nom, et le vaisseau pirate de la fortune anglaise ne s'y brisera pas encore.

C'est un beau jour d'avant printemps. La ville de Washington est toute gaie d'avril proche. Ses vastes parcs sont encore sans verdure et les arbres de ses avenues dressent leurs branches dépouil-

lées le long de ses maisons rouges et grises, mais il y a déjà dans Tair une tiédeur nouvelle et inattendue. Le dôme du Capitole s'arrondit mollement dans le ciel bleui. Les tramways parcourent les larges rues, aux fils électrisés, avec de brèves sonneries. C'est l'un d'eux qui mène, en une heure, à Mont-Vernon. Il est plein. IJyades enfantsaux teints frais, des jeunes filles aux visages vifs, des hommes barbus ou rasés qui lisent ces immenses journaux du dimanche qui contiennent de tout en leurs seize pages, des nouvelles, des annonces et même un sermon. On part. Ce sont d'abord des faubourgs aux maisons égales et basses, puis la campagne, où le Potomac roule son large flot ardoisé. On le traverse pour le retraverser encore avant d'arriver à Mont-Vernon.

Nous y sommes. Après quelques pas à travers les allées du parc, la demeure apparaît. Les bâtiments forment un demi-cercle. Au fond, une blanche maison, assez grande, qu'une double colonnade relie aux deux bâtisses carrées des communs. La maison est en bois, de style dit « colonial », qui fut la façon de bâtir de la vieille Amérique. L'aspect en est propre, clair et gai. Entrons.

Rien ne semble guère avoir changé là depuis l'époque où Washington, avant ses Présidences, se retira dans ce domaine de famille où il revint

encore pour y mourir. Voici le salon, avec ses meubles Louis XVI, sa pendule dorée, ses fauteuils. Voici la salle à manger avec sa large table. Les rideaux pendent aux fenêtres. Il y a des portraits aux murs. Des gravures encadrées ornent le vestibule. Tout cela est intime et avenant, d'une vieillesse agréable et douce. C'est le Trianon de la Liberté. L'escalier qui monte à l'étage est étroit et roide. On respire Todeur sèche et poussiéreuse des anciens logis. Les chambres s'ouvrent sur le palier. Elles se ressemblent toutes. Voilà celle où logea Lafayette en 1821, quand il fut Thôte de la nation américaine. En voici une où il y a dans un coin une vieille malle à clous. En voici une autre plus grande. Des fauteuils, un secrétaire, un lit massif et simple aux amples rideaux de mousseline blanche. C'est dans ce lit que Washington a rendu le dernier soupir. C'est la chambre où il mourut.

Enlevez les barrières de bois qui empêchent l'accès des pièces, éloignez les gardiens qui surveillent un public respectueux, refaites la solitude nécessaire, rendez à cette maison ses bruits discrets et familiers. Imaginez des voix parlant dans les chambres hautes, une porte fermée doucement, un pas dans l'escalier, et voici s'évoquer l'ombre vivante du maître d'autrefois, tel que jadis, aux belles heures, plein de pensées justes et sages, il

venait sans doute s'asseoir sous cette véranda en regardant devant lui couler Tonde élargie du

Potomac.

Pas d'image plus répandue que celle de Was-hington. Cette popularité de sa figure aide à se le représenter aisément dans les lieux où il a vécu. II existe de lui d'innombrables effigies, sculptées, peintes et gravées. Le musée des beaux-arts à Nevv^- York nous en offre une salle pleine. Les souvenirs washingtoniens de toutes sortes y abondent. L'autographe y complète la médaille. Un moulage mortuaire nous donne les traits authentiques et la structure exacte du visage. Toutes ces effigies réelles ou approximatives ne font que commenter une face identique. Dans toutes elle est empreinte d'un caractère de ténacité et d'obstination, de prudence et de calme. C^est ainsi qu^il nous apparaît dans toutes ses représentations, qu^elles ornent humblement le fond d'une assiette ou la panse d'un vase, le coin d'une carte postale ou le mur d'un musée, ou, statue, qu'il se dresse, équestre. C'est ainsi qu'il m'est apparu à Mont-Vernon.

Le grand événement historique auquel Georges

26o FIGURES ET CARACTÈRES

Washington prit une part principale mérite d'être considéré. Ce ne fut ni une révolution ni une révolte que ce mouvement qui fit l'indépendance américaine. Non. Une nécessité inévitable y donna lieu. La rupture entre les colonies d'outre-mer et la métropole insulaire se fit logiquement et naturellement quand celles-ci eurent acquis un ensemble de forces vitales personnelles qui comportèrent avec elles Tobligation de se développer librement. Il n'y eut là ni complot ni politique.

Le lien cassa par la croissance même du membre vassal. L'iianneur de Washington fut d'avoir aidé son pays aux heures difficiles de sa vie nouvelle. Les conséquences de son œuvre ne lui appartiennent pas pour ainsi dire. Son actionvisa un but précis et noble, mais limité. Il rêva peu. Chateaubriand l'oppose à Napoléon dans un parallèle éloquent des Mémoires rf'o2^//*e-/om^e. Tout est contraire en ces deux hommes, jusqu'à leur façon de mettre un terme au passé et de conduire les forces d'une race ; Tun mène la sienne à la gloire, l'autre la dirige à la liberté. Pour l'un, Tépée fut un outil de délivrance ; pour l'autre, elle fut un instrument de servitude. Aussi la tombe de l'un est-elle guerrière et la tombe de l'autre civique.

On a eu raison de laisser Washington dormir sous ses arbres de Mont-Vernon. J'aiaie que cette

blanche maison soit restée à peu près la même. En cette Amérique où tout change si vite, il est doux de voir quelque chose du passé. De plus, un grand et beau souvenir anime ce lieu vénérable et champêtre. Qu'il demeure donc ainsi, intact et respecté, pendant que, sur la vaste étendue de TUnion, la vie hâtive et forcenée accomplit ses prodiges quotidiens. Que Mont-Vernon reste solitaire et vieilli, tandis qu'à Nevvr-York ou qu'à Chicago, partout où l'active race des hommes d'outre-mer peine, travaille et s'efforce à cette suprématie pratique qui est son but visible, s'érigent, aux carrefours des rues bruyantes, ces colossales bâtisses à trente étages qui semblent être, en leur masse et leur carrure, comme les Pyramides de l'Utile et les Cathédrales des Affaires.

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