‹ Figures et caractèresChapitre 13 sur 19 · PONTCHARTRAIN · texte numérisé non relu

PONTCHARTRAIN

Pontchartrain a presque brûlé. On annonce que rincendie a détruit en partie cette demeure historique et ce beau reste de la vieille France. Je ne connaissais pas Pontchartrain, mais le nom seul de Mansart, qui en fut Tarchitecte, permet d^imaginer aisément ce qu'il devait être. Il date, en effet, d'un temps où Ton excella à bâtir noblement. Jamais on ne sut mieux, en France, Tart de construire avec faste et dignité.

Le dix-septième siècle fut, en tout, une époque d'ordre et de logique. ^Architecture comme la Monarchie y fut, si Ton peut dire, absolue. Les institutions et les édifices étaient faits pour durer, mais les pierres ont survécu aux lois, car le temps change davantage les hommes que les choses. Ellesmêmes passent pourtant, et le souvenir de leur passé est un des plus mélancoliques et des plus émouvants plaisirs du présent. Les âmes délicates et attentives se plaisent mieux à ce qui fut qu'à ce qui est.

Pour elles, les reliques du passé ont un prix. J'ai toujours pensé que la possession de quelqu'une de ces reliques créait à qui les possédait un devoir envers elle. Ne doit-on pas, en elfet, conserver avec soin ces débris qui semblent se confier à nous pour que nous aidions leur durée? Ne leur devonsnous pas secours et protection? Ils sont comme le legs silencieux des vieux âges. Ils ont été mêlés à la vie de ce qui n'est plus. Ils ont pris part à l'existence de ceux que nous aurions pu être. Ils nous renseignent sur les goûts, les usages, les façons des époques voisines, éloignées ou lointaines. Grâce à eux, le lien subsiste entre ce qui est et ce qui a été.

Nous avons tous entre les mains quelques-uns de ces objets, qui sont une parcelle vivante d'autrefois. Nous les avons eus par hasard ou nous les avons recherchés par désir, quelquefois pour leur beauté, leur grâce et leur élégance, simplement aussi à cause de leur vétusté, parce qu'ils ont le charme d'être anciens, parce qu'ils nous apportent dans leur forme ou leur couleur un peu de souvenir et un peu de passé.

Ce sentiment, quand on l'a éprouvé, devient très fort. II se crée entre l'homme d'aujourd'hui et les choses de jadis une sorte d'amitié rétrospective. Cette amitié a ses degrés et ses nuances. Elle

est familière ou respectueuse, grave et tendre; elle est diverse. Elle s'adresse à un bibelot ou à un monument, à un meuble ou à un édifice, à une étoffe ou à un paysage. Elle va des choses aux lieux, à tout ce qui garde en soi un peu de la vie disparue. C'est ainsi qu^est né en nous Tamour des vieilles pierres ; elles sont instruites et nous apprennent ce qu'elles savent; elles sont de Thistoire. Par elles, nous redevenons contemporains des scènes dont elles furent témoins et des figures dont elles évoquent les traits. Aussi, souvent, une maison qu'on abat est-ce une mémoire qu'on obscurcit. Versailles détruit, ce serait deux siècles de la France atteints en leur survie vénérable. Pontchartrain qui brûle est unsouvenir qui s'en va.

Ce fut une forte et curieuse race que cette famille des. Phély peaux dont la demeure seigneuriale subsistait encore intacte il y a quelques jours. Pendant deuxcentsans elle eut part, largement et activement, au service de l'Etat. Comme les Colbert, comme les Le Tellier, comme les d'Argenson, elle fut pour ainsi dire dynastique aux affaires. Elle y entre dès 1621 avec Paul Phélypeaux, qui fut secrétaire des

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Commandemenls de la reine Marie de Médicis. Elle y revient avec Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain, contrôleur général et ministre de la marine de 1669 ^^ ï^^5 ^* chancelier de France jusqu'en I7i4« A son tour, son fils, Jérôme, eut les sceaux. Ce sont encore des Phélypeaux que le comte de Saint-Florentin, qui fut ministre de la maison du Roi et fait duc, et le marquis de la Vrillière,qui fut secrétaire de la Régence. C'est un Phélypeaux aussi que le comte de Maurepas, ministre de Louis XV à vingt-quatre ans et de Louis XVI à soixantetreize ans, homme frivole, brillant et singulier qui envoya La Condamine et Maupertuis mesurer deux degrés du méridien et laissa son nom attaché à un recueil de chansons grivoises et satiriques : le chansonnier de Maurepas.

Saint-Simon, dans ses Mémoires, parle longuement des deux chanceliers de Pontchartrain. Il trouva en eux riche matière à exercer sa double verve. On n'a pas assez remarqué le double talent de Saint-Simon pour l'éloge et la satire. L'éreinteur a fait tort au panégyriste. Qu'on y prenne garde, si SaintrSimon est terrible et souverain dans la haine, il est admirable et magnifique dans l'estime. Si nul ne sut haïr mieux que lui, il n'ignora point l'art de louer ceux qu'il aimait. Je n'en veux pour preuve que ce portrait magistral, ému, respectueux qu'il

trace du duc de Beauvilliers, son ami. Personnene sut parler des femmes qui le méritaient avec plus de délicatesse, de bonhomie, de simplicité et de galanterie noble que Saint-Simon. Parmi ces femmes, une de celles qu'il a le mieux traitées fut M™® de Pontchartrain. Il faut le voir rendre hommage à sa vertu, à sa charité, à la sûreté de son caractère, à la sagesse de son esprit. Le chancelier a part à ses louanges. Il le peint honnête, savant, vertueux et juste. Saint-Simon avait raison, ces époux Pontchartrain étaient d'excellentes gens et on sent que Tâcre duc s'étonne qu'ils aient pu mettre au monde un si vilain fils que le leur. Ce second chancelier de Pontchartrain est une des bêtes noires de Saint- Si mon ; aussi il ne le ménage pas. Il lui reproche jusqu'à la laideur de son visage et l'œil de verre par lequel il remplaçait celui qu'il avait perdu. Pour en mieux marquer la différence, il met en parallèle le père et le fils et fait du mérite de l'un un repoussoir pour la bassesse de l'autre. Il aime ces con t rastes. Saint-Simon al'imagination passionnée. Certains événements le frappent d'une façon particulière. Un de ceux qui l'émut le plus fortement fut la démission de M. de Pontchartrain. Saint- Simon, qui, toute sa vie, rêva furieusement le pouvoir et les honneurs, s'étonne toujours qu'on les puisse quitter volontairement.

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Riea n'aurait pu lasser son avidité de dénomination. Aussi, quand M. de Pontchartrain abandonne le contrôle général, s'exclame-l-il. Quand, plustard, le même Pontchartrain remet les sceaux au Roi, il se récrie. Pourtant, il l'admire, solitaire, retiré dans une petite cellule du couvent de TOratoire, occupé à se préparer à la mort, à l'écart des agitations humaines et dans la seule pratique des choses divines. C'est là en effet qu'il mourut et non dans son château de Pontchartrain qu'il avait fait bâtir parMansart. Le vieux chancelier en eût sans doute trouvé le séjour trop vaste et trop pompeux, car il cherchait moins à se rappeler le rang qu'il avait pu tenir dans le siècle qu'à oublier le visage du monde devant la face de l'éternité.

Je sens toujours un regret avoir disparaître une de ces belles et nobles demeures d'autrefois. Elles appartiennent à Thistoire et font partie du trésor architectural de la France. Les châteaux sont une de ses plus agréables parures. Il y a, à cet égard, certaines provinces privilégiées. Il en est peu qui ne dresse, daus Tun de ses sites, quelque merveille, tours ou toits aigus, façade majestueuse, donjon de Loches, pinacles de Chamboi d, dômes de Vaux !

Beaucoup sont encore debout dans leur splendeur ou dans leur grâce,niais combien sont détruits dont le nom seul subsiste ou dont ne restent que quelques pierres I La main du temps n'est pas seule responsable de ces ruines; les hommes y ont leur part.

J'écrirai peut-être un jour la Ballade des Séjours du Temps Jadis. Où est le beau château, près de Blois, où le bon Florimond Robertet montrait avec orgueil dans ses jardins le David de bronze de Michel-Ange ? La statue est perdue et les parterres sont effacés. Que d'autres pertes I Où est Anet aux belles eaux, et Clagny avec ses étangs ? Où sont les maisons royales et les demeures particulières dont le dix-septième et le dix-huitième siècle couvrirent rile de- France ? Où sont les Pavillons, les Ermitages, les Folies? Où sont Louveciennes et Marly? Les bandes noires ont eu raison de la galante bicoque de la Favorite, comme de l'immense palais du Grand Roi. L'incendie a consumé à Meudon et Saint-Cloud. La flamme a touché Pontchartrain et failli l'anéantir.

Toute chose porte en elle-même le principe de sa caducité. Elle en attend l'heure et l'occasion. Une loi mystérieuse veut que tout disparaisse. Rien n'empêchera cette muette fatalité de la matière. En vain multiplie- tr on les précautions et les soins

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ingénieux. C'est en vain qu'on enlève les vieux monuments à l'usage pour lequel ils ont été faits. On les isole et on les protège. On leur nomme des conservateurs; on leur donne des gardiens. On en fait, pour les mieux sauvegarder, la propriété de tous. Ils sont (( tabou ». On les nationalise. Versailles et Fontainebleau sont des musées. Les chefs-d'œuvre amassés au Louvre le rendent sacré. Qu'importe ! La prévoyance humaine est toujours en défaut par quelque point. Je ne traverse jamais la cour carrée du Louvre, au crépuscule, sajis un petit frisson, lorsque je vois, çà et là, quelques fenêtres du vieux palais s'éclairer, une à une, derrière leurs modestes rideaux de calicot blanc; car le Louvre n'est pas habité, comme il le devrait être, que par des ombres peintes ou des fantômes impalpables. Les combles logent le dangereux personnel du musée, et j'ai peur quand je pense qu'on allume des fourneaux, qu'on fait frire des pommes de terre, qu'on cuit des soupes à l'oignon sous le môme toit que V Indifférent de Watteauetque la Joconde deVinci, et que la mèche d'un quinquet suffirait à faire de tout cela un amas de cendre indistincte.

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