STÉPHANE MALLARMÉ
à Paul Valéry.
STEPHANE MALLARME
Les figures familières à notre admiration disparaissent une à une. Ces morts nous affligent, chacune selon qu'une parenté intellectuelle plus ou moins proche nous lie à ceux qui ne sont plus. 11 y a des pertes directes ou collatérales en art comme dans la vie. Hugo, qui tenait en poésie la place d'un aïeul, y laisse à jamais un vide ancestral. La paternité sévère de Leconte de Lisle ne fit-elle pas sentir son autorité à toute une époque des lettres françaises? Avec Verlaine, plus fraternel, nous manque une sorte de camarade ; nous entendons encore, sur les routes du souvenir, le bruit de son bâton de pèlerin et de ses sandales franciscaines. Certains ont passé plus loin de nous ; Barbey d'Aurevilly et Villiers de TIsle-Adam reposent côte à côté dans nos mémoires sous leurs dalles blasonnées. Saluons leurs monuments romantiques. Une autre tombe inattendue nous appelle à un deuil nouveau.
Aujourd'hui, disparaît, par surprise, un des
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hommes dont la pensée fut le plus intimement mêlée à nos rêveries juvéniles^ et dont la présence charmante était chère à notre tendresse, en qui se résumait d'une façon unique la double merveille du poète et l'ami à la fois vénérable à l'esprit et précieux au cœur.
Je voudrais essayer de tracer de lui sinon un portrait, du moins une esquisse ; c'est le seul témoignage que je puisse improviser au service d'une mémoire si belle et si pure. Je craindrais de manquer envers elle à mon intime devoir si je faisais autre chose que de fixer l'émotion immédiate que son fantôme brusquement définitif donne à ceux qui ont connu le cher vivant. L'attitude mentale qui lui fut propre apparaît désormais clairement en
sa subite immortalité.
Je tente donc ici une évocation pieuse. Voici brièvement les lignes principales du masque et le port général de la stature spirituelle. Et comme il est impossible de parler d'un magicien sans faire allusion à son œuvre, je dirai quelque chose de son alchimie particulière et de sa recette philosophale. Il est certains cas où la critique strictement littéraire est incompétente, la grandeur exacte d'un homme n'étant pas toujours contenue dans ce qu'il écrit, mais éparse dans ce qu'il est.
A quelqu'un soucieux de savoir ce qu'était Stéphane Mallarmé etcurieux de voir comment il était, j'aurais conseillé d'aller, un dimanche, au Concert Lamoureux. Là, il n'aurait pas manqué de remarquer, assis invariablement sur la banquette du promenoir, un monsieur, de taille presque petite, au visage maigre et coloré, terminé par la pointe d'une barbe grisonnante et surmonté de cheveux pareils, en mèches drues et volontaires. Le nez parfait, un beau front, et surtout des yeux admirables animaient sa physionomie sérieuse, mobile et charmante. Toute sa personne avait un air singulier de finesse et de dignité. Auditeur attentif, il interrogeait les rythmes, de son beau regard pensif et voluptueux. Il suivait, le crayon levé, l'arabesque multiple de la symphonie et notait, sur un papier, sa réponse peut-être à la voix universelle qu'est la Musique. Puis le morceau fini, le feuillet s'éclipsait jusqu'à ce que la reprise du concert autorisât ce même usage mystérieux.
Stéphane Mallarmé aimait passionnément la musique, qu'il appelait le « plaisir sacré ». Il l'aimait en son appareil orchestral et son triple principe sonore de bois, de cordes et de cuivres. Il y trouvait une secrète analogie avec la nature et, comme il
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disait, le« dernier et plénier culte humain ». Aussi ne manquait-il jamais à celte cérémonie musicale du dimanche dont le sens pour lui était clair, mais il se demandait comment cette « sourde puissance » attirait à elle ainsi cette foule unanime; comment il se faisait que cette multitude, « satisfaite du menu jeu de Texistence, eût besoin de se trouver face à face avec l'Indicible et le Pur, — la Poésie sans les mots », quel rapport il y a entre « une assemblée contenue et sobre » et ce qu'il nommait « les bouffées infinies » de Torchestre. Parfois il en augurait de radieuses possibilités poétiques à moins qu'il ne se contentât de voir en cet engouement « le lavage dominical de la banalité ;>.
C'est ainsi qu'il dissertait quand, sorti du temple sonore à un bras ami, il s'attardait en longues causeries péripatéticiennes et confidentielles. La matière de la causerie était presque naturellement ce qu'on venait d'entendre, le plaisir en était une parole précise et imagée, l'imprévu délicieux des rapports qu'il trouvait entre toutes choses, une façon inattendue d'être ingénieux ou profond à propos de quoi que ce fût, car tout venait se mêler à l'entretien, le fait du jour ou quelque débat éternel, ce qui occupe un instant ou accapare à jamais, ce que l'on coudoyait et ce que l'on songeait.
La promenade à travers les idées durait, en con-
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duites et reconduites réelles, jusqu'à l'angle d'une rue ou le seuil d'un logis, avec la poignée de main d'adieu qui semblait figurer tout ce que venait de vous donner en esprit ce dispensateur merveilleux de lui-même.
Et cela recommençait à chaque rencontre; mais le désir de réentendre, avant la faveur du hasard, cette voix insinuante et délicate vous amenait vite à sonnera la porte du Maître.
C'était, d'ordinaiie, le mardi soir. Il fallait, pour que l'hôte manquât d'être là, une occasion imprévue; que dans quelque coin de Paris un fait inusité intéressât Tesprit, quelque représentation unique, quelque danse ou quelque quatuor supérieurement accordé; sinon pendant vingt ans, Stéphane Mallarmé fut fidèlement exact au rendez-vous donné une fois pour toutes par une invitation verbale ou par un de ces billets comme il savait en écrire, coquets, délicieux et sommaires, et qui portaient sur l'enveloppe votre adresse dans un quatrain.
On était là peu ou beaucoup, souvent tout ce que la petite salle pouvait contenir entre les murs ornés de tableaux de choix, le long d'un haut buffet ciselé de sculptures paysannes où brillaient des étains et des poteries, autour de la table que dominait la douce lumière d'une lampe et sur laquelle gisaient un livre , un encrier de laque
rouge, un bol de porcelaine de Chine ou du tabac.
Les cigares allumés unissaient vite leurs fumées aériennes en un subtil tissu arachnéen dont chacun semblait avoir tissé un des fils. Parfois, le timbre annonçait un arrivant qui venait prendre sa part de l'enchantement commun.
Peu à peu, réchange préparatoire des propos se taisait à la parole attendue, et on écoutait la souple et fine voix dessiner le contour de Tldée. La phrase parlée restait comme visible dans Taîr, en suspens et phosphorescente des images qui Téclairaient. Puis la fusée, à sa hauteur parfaite et calculée, épanouissait sa poussière multicolore, et chacun recueillait en esprit comme une des parcelles lumineuses de sa féerie.
C'est entre ces humbles murs, à certains soirs de fête spirituelle, que furent dites les choses les plus fines et les plus fortes sur la vie, l'art, et la poésie qui est leur rencontre réciproque. Nous y entendîmes se formuler de paroles précieuses, en ses thèmes fondamentaux et ses arabesques accessoires, pour quelques auditeurs qui en entrevirent la merveille, une des plus hautes, des plus belles et des plus extraordinaires rêveries humaines. Instants, hélas! sans retour, que n'oublieront pas ceux qui ont assisté à ce mémorable spectacle nocturne, à cette auguste consultation d'un homme par lui-
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même, aux débats de son anxiété ou à l*extase de sa certitude.
Un silence; puis le geste hiératique redevenait familier; l'esquisse merveilleuse s'éparpillait en croquis légers, la haute théorie s'enguirlandait d'anecdotes charmantes qui, exquises dans leur grâce ou plaisantes en leur malice, valaient un rire juste et sobre.
Si Stéphane Mallarmé aimait l'entretien de ses amis, il détestait la curiosité des indifférents, la badauderie parisienne qui se presse et moutonne à l'entour d'un nom célèbre. Envers tout ce qu'on appelle reportage, mondanité, snobisme, il usait d'une politesse à dessein cérémonieuse; mais, malgré la réserve où il se tenait quant à sa véritable singularité, il ne laissait pas moins de lui-même, au passage, l'idée de quelqu'un d'insolite et de rare. J'ai surpris bien souvent chez beaucoup comme un regret involontaire ou un blâme inavoué qu'un homme comme lui, spirituel et charmant, riche de pensées originales et subtiles, tout écrites déjà, comme d'avance, par la perfection passagère de sa parole, ne consentît pas à utiliser ce don unique de causeur en conférences achalandées, par exemple, ou même, renonçant à des pratiques superstitieuses qui le tenaient en hérétique à l'écart des lettres orthodoxes, ne voulût pas concourir,
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par des volumes répandus ou des articles de journaux largement rétribués, au divertissement annuel, hebdomadaire ou quotidien de ses contemporains. N'était-ce point négliger de se faire, bon an mal an, par des moyens qui, en somme, de nos jours, donnent la gloire, trente ou quarante bonnes mille livres de revenu, dédaigner le petit hôtel qu'on achète avec le produit d'un roman ou la villa au bord de la mer que procure une pièce de théâtre? Comment, quand on aurait pu avoir, dans quelque port de la Côte d'Azur, un fin yacht à l'ancre, se contenter de la petite barque fluviale où ce grand voyageur, qui avait touché aux terres les plus lointaines du rêve, s'amusait à courir d'humbles bordées, sur la lieue de Seine qui va de Samois à Valvins, au gré de la voile mobile, rectangulaire et blanche qui lui rappelait, comme il disait avec un sourire et le doigt levé vers elle, « la page sur quoi on écrit » ?
Si l'œuvre de Stéphane Mallarmé ne lui procura aucun des avantages matériels que se croient dus ceux qui impriment, elle lui valut une haute compensation intellectuelle. Il fut, en nos temps, la représentation exacte et parfaite du Poète, si son
caractère consiste à la recherche exclusive de la Beauté et de la Vérité. Certes, une pareille gloire n'intéresse pas directement le public; elle est faite de la satisfaction de peu et reste indifférente à beaucoup. Logiquement, il en doit être ainsi. L'isolement, à une hauteur lumineuse, de ce grand esprit eût dû lui mériter la paix qu'obtient d'ordinaire toute recherche strictement désintéressée et purement spéculative dont les résultats concernent rhonneur général de l'humanité sans attirer son attention immédiate. Il serait juste de concéder, à qui se propose cette fonction, la sécurité d'un privilège inviolable.On TadmettràitjUne fois pour toutes, à l'indépendance de la solitude et on s'engagerait à l'y oublier, quitte à apprécier plus tard la valeur intrinsèque et absolue de la trouvaille qui exigea pour avoir lieu qu'on s'abstînt de tout le reste. Ne doit-on pas, au moins, la dispense de toute clameur à qui renonça, de son plein gré, à l'acclamation ?
Il n'en fut pas ainsi pour Stéphane Mallarmé. Son œuvre, toute de rareté, exceptionnelle, située au point le plus aigu de la littérature, faite pour l'attention critique la plus délicate et pour l'examen le plus minutieux, échut, par un singulier hasard, à l'appréciation hâtive et fortuite, à l'incompétence de la presse et du commun. L'opinion mit au pla-
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teau de la balance, pour y faire contrepoids à cette pensée complexe, les arguments d'un somraairebon sens. Les industriels du feuilleton expertisèrent la mystérieuse denrée. Il eût fallu, tout au contraire, à un tel poète et à une telle œuvre , des circonstances, si Ton peut dire, presque byzantines, les entours d'une culture raffinée jusqu'à Targutie et méticuleuse jusqu'au scrupule. On pouvait supposer au moins qu'un cercle curieux regarderait un instant l'aérolithe bizarre, noir et gravé d'aucun caractère lisible, tombé là on ne sait d'où, puis que le rassemblement se disperserait. Non; Tétonnement se fit colère. Quelquun,puis tous presque ramassèrent la pierre inconnue pour en lapider le poète.
Je crois que cela est presque sans exemple, cette irritation, pendant vingt années, contre un homme isolé dans son rêve. Il y eut des arrêts, puis des reprises, des sourdines et des éclats. L'injure, sans compter la négation stupide et le mauvais rire, assaillit, à cause du mystère qu'ils contenaient, des écrits de haute beauté. Leurs approches difficiles, leur cryptographie intentionnelle excitèrent, chez ceux mêmes qui n'auraient rien fait pour en tenter l'accès ou en deviner Tarcane, une hostilité continue et hargneuse. Ce poète le plus abstrait, le plus spéculatif, connut le fracas qui accompagne les renommées les plus populaires. Ces purs etdis-
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crets chefs-d'œuvre, comme s'ils eussent été de ces pamphlets qui cinglent l'opinion de ces drames violents qui la passionnent, subirentune polémique acharnée. Ce rêveur connut le bruit importun d'une gloire de dramaturge à succès, de pamphlétaire ou de romancier à gros tirage, tout ce qui éclate aux gestes d'un Dumas, d'un Drumont et d'un Zola, la parodie, la caricature et le quolibet. II arriva que quelques pages énigmatiques, quelques strophes compliquées, un sonnet elliptique, un vers obscur, eurent le sort tumultueux de volumes qui, provenus de l'actualité, y retournentet redeviennent ce d'où ils sortent.
Cette sorte debruit, dont l'écho est partout, semble l'apanage des écrivains qui reproduisent la vie en images concrètes et dont la fiction se modèle le plus exactement possible sur la réalité et recrée, sans plus, la figure tangible des passions. Leur œuvre abonde en personnages dont chacun pourrait être l'un de nous. Ecrire n*est alors qu'augmenter le nombre des vivants par d'autres à peine imaginaires qui semblent s'adjoindre au spectacle quotidien de la vie. Ils la continuent au livre en ses faits, ses aventures, ses péripéties et ses catastrophes. Cet échange réciproque entre la fiction et la réalité, qui se rendent continuellement leur prêt, ravit, depuis des siècles, le public qui réserve naï-
vement son admiration aux réussites en ce genre d'équivoque, car il ne s'émeut guère qu'à sa propre ressemblance, et encore ne la veut-il pas trop générale et, tout au plus, typique. On ne passe à Balzac son abstraite science de l'homme qu'à cause des masques innombrables où il Ta diversifiée. Le public demande moins à un écrivain de lui expliquer le mystère du monde que de lui continuer l'illusion de la vie. Stéphane Mallarmé, par le caractère métaphysique de sa poésie, semblait à l'abri de la rumeur hostile qui bourdonna autour de sa méditation solitaire, de ce bruit de gazettes, de . bavards et surtout du verbiage des faux lettrés qui, sous le nom de dilettantes et d'amateurs, infestent de leur jargon et troublent de leur incompétence la discussion impartiale et méthodique à laquelle a droit toute œuvre, môme celle dont la visée véritable les dépasse.
Quoi qu'il en soit, l'événement n'en reste pas moins rare et curieux qu'un poète, par la vertu seule du vers, ait ému l'inattention habituelle d'une époque indifférente à ce qui n'est pas sa représentation directe et authentique, et cela sans se servir du spectacle du monde autrement que comme d'un moyen allégorique.
Il est entendu, certes, que la matière commune de toute œuvre d'art est : la Vie. La condition
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reste inévitable, mais, pour la plupart, l'univers consiste en personnages, sentiments, passions, lieux, mœurs et autres particularités qui ne sont, pour un Stéphane Mallarmé, que des signes à interpréter et n'ont de sens qu'en leurs rapports et leur hiérarchie. L'ensemble, pourcelui qui en prend conscience, constitue la vérité.
Stéphane Mallarmé a publié divers écrits qui autorisent à énoncer ce qui précède. On en pourrait vérifier l'exactitude par l'examen des poèmes en vers ou en prose et des fragments didactiques qui composent l'essai que fit, sur le papier, ce rare esprit, d'exposer les données de sa certitude spéculative et littéraire. Nous gagnerions à ce travail le plaisir de relire un auteur qui veut qu'on le relise et vaut d'être relu, et dont j'admire toujours davantage, en môme temps que le souverain don poétique, la logique hardiesse qui le conduisit à une façon d'écrire dont il s'inventa, par génie, le droit exclusif. Une divination savante le dirigea en cette extraordinaire recherche d'un langage distinctif ; car il ne parvint que par degrés à épurer son style de toute accointance avec ce qu'il nommait « l'état de la parole, brut ou immédiat ».
Son vers juvénile a ses origines chez Banville et chez Baudelaire; à l'un il emprunte d'abord son élasticité lyrique, à l'autre sa concise solennité; il s'apparente à Gérard de Nerval par son accent sibyllin. Plus tard, il atteint dans certains poèmes à une maturité délicieuse. Lisez V Après-midi d'un Faune. Ecoutez l'églogue moduler sur sa flûte un songe d'ivresse et de soleil. Le roseau a encore la fraîcheur de la source natale où il fut cueilli avant que, durci au vent qui le dessèche, il devienne la pointe aiguë qui trace sur les tablettes l'arabesque sonore qui sera comme la ligne musicale de l'idée. Sa prose se transforme aussi. Peu à peu, la phrase se décharné de sa substance colorée pour ne plus conserver dans sa transparence que le relief délicat de sa structure. Des motifs secrets et une intention supérieure voulaient que le poète se façonnât ainsi le parfait instrument évocatoire d'un pouvoir suggestif intense et neuf et vraiment à Impropre. Cette réforme ne fut pas un jeu littéraire, mais un moyen d'exiger des mots, par le vers, un usage nouveau et surprenant que je trouve, par l'ouvrier même, formulé à peu près ainsi : « Le vers, qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, nie, d'un trait souverain, le hasard demeuré aux termes et vous cause cette surprise de n'avoir ouï jamais tel frag-
ment ordinaire d'élocution, en môme temps que la réminiscence de l'objet nommé baigne dans une neuve atmosphère. » Il y aurait lieu d'approfondir Tavantage ou le défaut d'une méthode aussi personnelle et de définir exactement le parti qu'en a tiré Stéphane Mallarmé ; mais je suis ici sans autre but que de faire assister le lecteur au spectacle de cet esprit lucide et audacieux. Libre à quiconque de préférer des poèmes comme C Hérodiade toute scintillante de pierreries verbales à tel sonnet plus rigoureux et d'une si exacte mathématique de pensée. Quelqu'un, je le sais, m'objectera qu'avec Stéphane Mallarmé le choix n'est pas libre, qu'il a souvent caché le sens de ses poèmes au centre d'un lacis musical impénétrable, qu'on se décourage à dérouler les bandelettes de l'énigmatique momie, dût-elle montrer à nu, après l'opération, une chair magique et souvent vivifiée. Qu'il s'abstienne donc. Stéphane Mallarmé a eu trop de commentateurs pour que je m'avise d'en augmenter le nombre. D'ailleurs, peul^on prétendre expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit, surtout des vers? Comme disait malicieusement Stéphane Mallarmé : « Cela tendrait à faire croire qu'ils sont obscurs. »
L'obscurité fut le grief principal dont on poursuivit Stéphane Mallarmé. On fit, à son égard, de la clarté, une condition indispensable à la poésie.
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Étrange exigence. Les Anciens ont admis Lycophron, et les Anglais honorent M. Georges Meredith. Ici on se rebiffa parce qu'un homme, à l'écart, et suivant songénie,s'adonnaitsilencieusementàun jeu mystérieux, que joue, au fond^ tout écrivain. Seulement, pour sa satisfaction particulière et pour son intime contentement, celui-là, partenaire de soi-même, avait modifié les couleurs de Téchiquier et la forme des pièces, selon une fantaisie solitaire et individuelle.
En somme, et pour en finir, qu'est-ce que Tobscurité?
Dante est obscur par l'allusion et le symbole^ par les sens superposés de son poème. Le lecteur choisit à son gré, simplifie à sa mesure. Rabelais est obscur ainsi et, de plus, par sa langue composite, abondante, inextricable en la diversité de ses provenances. On ne le pénètre que par degrés. L'étude du vocabulaire permet la lecture du texte, puis on en démêle l'allégorie pour parvenir au sens humain et général du livre. Tout écrivain, Dante ou Rabelais ou tel autre, est obscur qui n'use point de la réalité directe et recourt à l'emblème ou au symbole. Ceux mêmes qui s'en passent et puisent à même la vie n'y gagnent rien. Le sens des mots est variable, relatif, transitoire; il est, de plus, personnel. Il faut une entente entre le lecteur et
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récrivain. Elle se fait peu à peu. On a chance d'être compris par ses contemporains ; ensuite on ne Test plus que par tradition, et, pour dire vrai, on ne Ta jamais été, après tout, que par soi-même. Certes, Stéphane Mallarmé est un auteur obscur. Il le serait par la nature même de son génie, qui est tout de transposition et de symboles, s'il ne Tétait par le style hautement rationnel qu'il s'est créé en dehors et au-dessus de l'usage ambiant. L'entente avec lui est longue, difficile et délicate. Il y a dans une page ou dans un vers de Stéphane Mallarmé tous les éléments nécessaires à sa clarté; seulement ils s'y trouvent épars, situés au lieu exact de leur utilité pour l'élégance graphique de la phrase. II faut apprendre Stéphane Mallarmé aux dépens de certaines habitudes dont il exige qu'on se départisse en. ers lui. Cette docilité et ce soin sont la loi commune en face detoutaspect dénature et de pensée. Tout être a sa mimique individuelle comme tout esprit ses gestes alphabétiques dont il faut saisir la convention. Tout livre contient une langue à épeler. Qu'on lise Racine ou Shakespeare, il eh est ainsi. Tout obélisque ou toute stèle littéraire porte ses hiéroglyphes particuliers et ses abréviations spéciales. Il n'est rien d'illisible à qui veut lire. Edgar Poë tenait tout cryptogramme pour soluble, disant qu'un homme ne pense rien qu'un autre ne puisse
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repenser, etjecroisque pour comprendre Stéphane Mallarmé on n'aura pas besoin d'avoir été l'étonnant M. Dupin, du Crime de la rue Morgue ou du Mystère de Marie Boget, ni, pour savoir où gît le sens de ses beaux vers, de faire pendre au bout d'un fil un scarabée à travers l'orbite d'une tête de mort, comme cela fut nécessaire pour découvrir le mystérieux trésor de l'illustre capitaine Kid.
La conversation de Stéphane Mallarmé aidait singulièrement à l'intelligence de son œuvre écrite. On entendait sous une forme familière maint propos qu'on retrouvait célèbre sur la page imprimée. Non seulement on tirait de ces heures intimes de précieuses données sur les intentions de tel poème, mais aussi on y apprenait vite le respect pour cet homme charmant et bon, d'une exquise simplicité de cœur et sympathique à toutes les anxiétés de ceux qui venaient consulter en lui un arbitre infaillible et bienveillant de tout débat littéraire, de toute inquiétude juvénile. Nul ne fut plus attentif que lui aux tentatives où il trouvait un souci quelconque de beauté. Personne n'en fut jamais plus indulgent appréciateur et plus amical conseiller. Il avait la
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vue ]a plus nette et la plus claire de tous les efiForts contemporains en leur diversité disparate. Il les jugeait avec une impartialité parfaite, une prescience divinatoire de leur avortement ou de leur réussite. La plus admirable politesse tempérait l'expression de son avis. Rien en lui du chef d'école qui régente, attire, exclut. Son influence fut toute involontaire et il ne provoqua jamais envers lui à la servilité littéraire. Son seul soin fut d'éveiller en chacun ce qui était latent et d'avertir les pensées. S'il indiquait une voie à une hésitation, c'était discrètement et comme du geste. La seule leçon qu'il donna jamais fut l'exemple de sa noble attitude et de sa continuelle activité d'esprit. Nul ne sut, plus minutieusement et plus amplement, soi-même et l'univers.
« Le monde, disait Stéphane Mallarmé, est fait pour aboutir à un beau livre. » Il travaillait certes en secret à cet aboutissement. Depuis de longues années le sublime projet s'amassait sur sa table de travail en notes innombrables. Le poète faisait de fréquentes allusions à cette œuvre où devait se résumer la pensée suprême de sa méditation universelle. La mort l'aura-t-elle interrompue ? Exisle-telle à l'état de fragments ou n'en reste-t-il que l'intention merveilleuse avec, çà et là, quelque indication? Est-elle sortie de ces feuillets épars où s'ins-
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crît à mesure la trouvaille quotidienne et qui forment comme le terreau natal de la fleur définitive, ou aurons-nous à en chercher les indices aux pages déjà connues qui sont le legs partiel de ce grand et profond esprit?
Il sied de s'expliquer ici sur la portée exacte de ce que Stéphane Mallarmé aimait à désigner de ce nom de « pages ». Certes il prétendait que ces brefs morceaux de vers ou de prose fussent considérés d'une certaine façon, que Ton ne regardât pas seulement leur valeur intrinsèque, mais encore et surtout leur valeur relative. Il voulait qu'on leur gardât leur sens vrai de pronostic intellectuel, plutôt que de leur assigner dans sa hiérarchie mentale une place qu'ils n'avaient pas. Aussi prend-il soin, en les réimprimant, de dire, par précaution : « Le sort exagéré fait à des riens m'oblige à ne pas les omettre. » Il faudrait donc considérer ces « riens » comme les jeux occasionnels de quelqu'un qui essaie son instrument, le sent d'accord, et le rejette après y avoir modulé un motif passager, originaire certes du thème fondamental, mais qui n'en est qu'une fioriture, un rappel ou un écho.
Hautaine coquetterie, mais dont je me refuse à admettre tout à fait le paradoxe, préférant voir dans ces fragments d'une sculpture si précieuse ce
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« cloître qui, même brisé, exhalerait, au promeneur, sa doctrine ».
Je ne puis pas entreprendre de présumer ici une œuvre si considérable, je voudrais seulement, en son attente ou à son défaut, indiquer d'un mot cette doctrine éparse en ces « pages », où elle existe. Stéphane Mallarmé y apparaît en sa véritable et juste stature, debout, le pied posé sur le sol imaginaire d'une terre d'art nouvelle dont il entre vit, en lui-même, Téblouissant mirage et d'où il nous rapportait, à sa sandale hardie, une parcelle lumineuse.
Gomme Richard Wagner réalisa l'alliance du Drame et de la Musique, Stéphane Mallarmé poursuivit l'identification de la Musique à la Poésie. C'est pourquoi, chaque dimanche, parmi la foule attentive au programme musical, il allait surprendre, chez elle, la mystérieuse rivale dont il rêvait d'assujettir l'harmonieuse profusion à la loi définitive du Verbe. Il voulut faire du Livre « l'instrument spirituel ».
« Certainement, je ne m'assieds jamais aux gradins des concerts sans percevoir parmi l'obscure sublimité telle ébauche de quelqu'un des poèmes immanents à l'humanité en leur originel état. Je me figure, par un indéracinable sans doute préjugé d'écrivain, que rien ne demeurera sans être profé-
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ré; que nous en sommes là, précisément, à rechercher la transposition, au livre, de la symphonie ou uniment reprendre notre bien, car ce n'est pas de sonorités élémentaires par les cuivres, les cordes, les bois, mais de l'intellectuelle parole à son apogée que doit, avec plénitude et évidence, résulter en tant que l'ensemble des rapports existant dans tout, la Musique. »
Quel que soit le sort de cette haute visée de donner à la poésie des moyens nouveaux d'exprimer l'homme, non plus dans son individualité égoïste, mais dans sa réciprocité avec tout, il restera à Stéphane Mallarmé la gloire d'avoir imaginé cette union de deux arts en un seul pour en créer un délice unique et double. Il faut, pour se proposer une telle entreprise, un singulier héroïsme mental, car l'échec en est presque inévitable, par les limites mêmes de la vie et la défaillance des forces humaines. C'est assumer à soi seul une tâche séculaire. On ne se hasarde point en cette voie sans avoir mesuré l'escarpement du but et sans se résoudre d'avance à ne le point atteindre. L'aurore seule y annonce en le rougissant le glacier inaccessible qu'on y avait prévu. Il suffit à de tels
hommes delà certitude d'une possibilité éventuelle, et d'être pour eux-mêmes « celui qui porte un lot d'une splendeur secrète » ou dont « la scintillation mentale désigne le buste à jamais du diamant d'un ordre solitaire ».
C'est sous ce glorieux aspect qu'apparaissait Stéphane Mallarmé à ceux qui n'ont pas vu seulement de lui l'homme aimable et discret qu'il savait être quand, la porte fermée sur ses songes, il entrait dans la vie de son pas bref et aisé, comme quelqu'un qui vient de loin, avec un sourire, la main tendue pour l'accueil. Ainsi beaucoup Tont-ils aimé et admiré, pour la fidélité scrupuleuse de son amitié et la grâce unique de sa causerie. Il s'amusait lui-même de cette méprise ingénue ou de ce parti pris restrictif et il ne lui déplaisait pas de se laisser croire un passant comme un autre, épris de musique et de vers, sensible à la beauté des femmes, au charme des paysages, des bois et des eaux, car il mettait la gloire non dans l'hommage extérieur qu'elle comporte, mais dans l'assentiment intime qu'elle est, et c'est à cette conscience véridique de soi-même qu'il faisait allusion par cette hautaine et suprême parole : « La gloire! je ne la sus qu'hier et rien ne m'intéressera d'appelé par quelqu'un ainsi I »
SOUVENIR DE VALVINS (l)
Dans la rumeur universelle des bruyantes semaines que nous venons de traverser, je crois bien qu'aucun journal n'a signalé le retour anniversaire de la mort de Stéphane Mallarmé. Ce fut en eflFet Tan dernier, à cette même époque de la mi-septembre, qu'une maladie brusque et imprévue emporta le cher et délicieux poète. Personne n'a rappelé ce triste événement qui, l'autre année, endeuilla cette douce courbe de Seine qui long-CjàValvins, la forêt de Fontainebleau, d'un cortège silencieux et ému d'admirateurs et d'amis.
Je les vois encore réunis dans le petit jardin ensoleillé de la maison rustique où Stéphane Mallarmé, dès le printemps et jusqu'aux premiers frimas, fuyait Paris. Je les vois encore suivant lecercueil chargé de fleurs. Il y avait là des visages empreints de vraie tristesse et j'ai senti ce jour- là que dans la mémoire de chacun des assistants vivrait durable, sûr et pieux, le souvenir de celui qu'ils étaient venus saluer une dernière fois, et que le poète laissait en eux, de lui-même, une image à jamais vivante. Certes je crois qu'aucun des visiteurs de cette heure so-
(i) Ces notes, écrites un an après Ja mort de Stéphane Mallarmé, m*ont semblé propres à ajouter à Télude précédente un peu de ce qui lui manque.
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lennelle n'a manqué d'en ressentir de nouveau, à sa date, le fidèle chagrin. Plus d'un a refait, en pensée au moins, la route de naguère, mais j'aurais aimé qu'au public^ plus distrait et plus oublieux, on rappelât cette tombe récente dont la pierre porte un nom glorieux. ■
Je sais bien que Stéphane Mallarmé chercha plutôt la gloire dans la satisfaction intérieure que dans ses marques humaines et qu'il la plaça davantage dans l'estime de soi que dans la louange des autres. Aussi fut-il dans la mort ce qu'il avait été dans sa vie, discret et hautain. Le respect des sieus lui épargna pieusement les tracas d'outre-tombe qu'on impose trop souvent d'ordinaire aux ombres illustres. Il n'y eut ni publication de correspondances, ni étalage de petits papiers. Tout se passa dignement et simplement. L'œuvre du poète existant aux livres où il l'avait lui-même enfermée, la postérité pourra la feuilleter à son gré ; quant à sa mémoire, elle est un dépôt commun à tous ceux qui l'ont aimé et connu, et qui ont admiré en lui, fen même temps qu'un homme délicat et bon, un des écrivains les plus originaux et les plus inventifs de notre temps, quelqu'un, en un mot» d'exceptionnel.
Il y a beaucoup de portraits de Stéphane Mallarmé. Je crois me souvenir qu'il ne les aimait pas tous, car ce qu'il prisait avant tout était moins la vérité physique que la ressemblance spirituelle. Parmi ces nombreuses effigies, il s'en trouvait deux qu'il chérissait également et dont il se montrait fier. L'une était son portrait à l'huile par Manet, l'autre la lithographie qu'avait tracée de lui
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Whisller, le premier datant de sa jeunesse, le second plus récent ; l'un tourmenté, douloureux presque, où il semble attentif à Tavenir l;'aulre résig-né, presque souriant, où il semble déjà attentif a^ passé. Il aimait ce double chef-d'œuvre, et se plaisait à revivre ainsi deux fois par le pinceau hardi et par le subtil crayon de deux grands artistes qui tous deux furent ses amis. L'amitié fut en effet un des grands plaisirs de sa vie. Personne ne la pratiqua mieux que lui, avec plus de délicatesse et de grâce. Je ne sais s'il ne mettait pas quelque coquetterie à y être parfait et impeccable.
Il y avait en lui une force d'attraction singulière qui tenait peut-être bien à ce qu'il savait donner beaucoup de lui-même sans rien demander en échange. On ne l'approchait guère sans éprouver cette générosité d'esprit et de cœur, et il était de ceux qu'il est très difficile de ne point souhaiter voir tous les jours. Ce don personnel d'attirer à lui et de retenir autour de lui fut une des raisons de sa grande influence'sur les esprits de notre génération. Stéphane Mallarmé était né malgré lui chef d'école, et il le devint involontairement, non seulement pour des motifs^ d'esthétique littéraire, mais pour des causes que je pourrais presque qualifier [de mondaines.
S'il offrait à ses familiers l'exemple respecté d'un art difficile, très haut, mystérieux, il leur donnait en surplus le plaisir d'une conversation charmante et forte, infiniment diverse,mais toujours ramenée, par les détours les plus ingénieux, aux questions les plus nécessaires de la Poésie. Stéphane Mallarmé fut un des maîtres de la parole, non point en orateur qui discourt ou en professeur qui enseigne, mais sous sa forme la plus vivante et la plus animée, celle de l'entretien qui va, s'arrête, repart,
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s'interrompt et mêle ses circaits aux cercles ailés de la fantaisie et aux fumées aériennes des cigarettes .
Stéphane Mallarmé n'aimait guère qu'on fît allusion à ses dons extraordinaires de causeur. 11 ne les considérait que comme ledéchet usuel de son talent d'écrivain et il s'irritait qu'on s'obstinât à apprécier sa pensée sous sa forme courante et orale quand on se refusait trop souvent à la suivre sous sa forme écrite et définitive. Il souffrait de cette différence qu'on faisait trop souvent entre le causeur et l'écrivain, et qui servait à rabaisser l'un aux dépens de l'autre. Il s'interdisait d'user de la grâce aisée et . naturelle de sa parole, qui lui eût facilité les moyens de communiquer directement, si on peut dire, avec le publicordinaire. Il voulait être compris tout entier et avec le purisme minutieux qui est la marque particulière de son style.
Aussi, en des conférences qu'il fit en Angleterre et en Belgique, se garda-t-il de toute concession de celte sorte. Il parla dans une prose magnifique, mais curieusement travaillée. Il préféra peut-être étonner ses auditeurs et conserver son renom d'écrivain obscur, qu'il eût pu changer aisément en celui du causeur le plus clair et le plus simplement éloquent, celui qu'oat connu ceux qui fréquentaient avec délice l'hôte amical du petit salon de la rue de Rome ou de la maison riveraine de Valvins et qui aimaient à l'entendre s'exprimer avec une perfection discrète en phrases légères et, hélas ! fugitives.
J'ai toujours regretté que Stéphane Mallarmé, parmi ses amis, n'ait pas rencontré, comme Gœthe, un Ecker-
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manD. Peut-être nous resterait-il de ces propos un livre où nous en retrouverions, sinon la voix, au moins le sens précieux et exact, mais ces hommes sont négligents et vains !
L'œuvre de Stéphane Mallarmé restera privée du commentaire oral que le poète en faisait, non pas doctoralement,mais en laissant deviner les pensées errantes avant qu'il en sculptât dans Tébène les chimères captives et tordues.
Dans ces conversations amicales, Stéphane Mallarmé parlait souvent de ce qui était le but secret de sa vie et auquel il travaillait en silence depuis de longues années. C'était une Œuvre considérable et grandiose qui devait résumer d*une façon éclatante et complète la doctrine du poète. Elle était le résultat des méditations en tous sens de sa pensée. C'est à ce monument de sa solitude que Stéphane Mallarmé apportait, jour par jour, une pierre ou un grain de poussière. Il en avait rassemblé les matériaux divers et il ne restait plus qu'à les joindre et à les unir, et le poète voyait avec joie venir le jour où, les études préparatoires terminées, il allait pouvoir se mettre à l'ouvrage et tenter la réussite suprême. Il en parlait avec une certitude communicative, et ce fut le sujet de notre dernier entretien.
C'était au printemps de 1898. Stéphane Mallarmé allait partir pour Valvins. Il comptait sur ce tranquille séjour, sur la paix de sa petite maison, sur la douceur du paysage, sur la beauté de la forêt. Il voyait déjà son œuvre achevée et par avance, comme un homme délivré
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d'un labeur redoutable, il se souvenait des long'ues anxiétés de son esprit, des angpoisses et des doutes qui Tavaient assailli, des tâtonnements et des désespoirs, des milliers de notes couvrant des milliers de feuillets d*où il allait faire jaillir l'étincelle définitive.
« Oui, me disait-il^ j'ai livré une des grandes batailles de l'esprit «, et il ajoutait avec son fin sourire : c après la victoire il faudra enterrer mes morts. Vous viendrez à Valvins, nous creuserons un grand trou en plein champ, et nous j enfouirons tout ce passé douloureux. Nous ferons une tombe à tout ce papier qui contient tant de ma vie ! »
Nous sommes allés à Valvins. Il y eut en effet un trou ouvert dans la terre chaude, mais ce fut un cercueil qu'on y descendit. L'œuvre interrompue y disparaissait avec le Poète môme ou du moins avec sa dépouille terrestre, car il subsiste de Stéphane Mallarmé une guirlande de poèmes qui, s'ils ne sont point la gerbe môme des épis mûrs qu'ils apprêtait à moissonner de sa faucille, hélas ! brisée, n*en forment pas moins à son tombeau une couronne de fleurs odorantes, dont plus d'une ne passera pas.
lu^
à M. le Docteur A. Florand.