LE SOMMEIL DE M. DE CHATEAUBRIAND
Une dame qui l'avait connu et qu'on interrogeait sur l'impression que lui avait faite le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur à Londres, à Berlin et à Rome, l'un des restaurateurs du Trône et delà Religion, l'un des plus grands écrivains du siècle, dont la renommée avait porté le nom en tout pays, lu en toutes les langues et jusque dans le sérail du Sultan, répondit très sincèrement : « M. de Chateaubriand... oui, il s'endormait après dîner pour qu'on fît attention à lui. »
Je crois que ce mot, s'il eût touché l'illustre vicomte dans son orgueil et sa vanité, l'eût satisfait en sa philosophie. Il y aurait constaté une fois de plus le néant de toute gloire humaine. Il en eût renforcé le mépris où il tenait chrétiennement les biens de ce monde et en particulier ce qui dépend de l'opinion des hommes. Nul ne proclama mieux que lui et plus éloquemment de sévères et dures vérités. La beauté, l'amour et la gloire se confon-
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dent à ses yeux en une même cendre, qu'emporte ef disperse aux quatre horizons de la mort le vent de l'éternité.
Mais ce qu'il y eut de piquant en ce grand caractère, fut qu'un si vigoureux sentiment de la vanité des choses né l'empêcha pas d'en accepter l'usage. Il fut ambitieux avec le dédain de ce qu'il ambitionnait ; il rechercha ce qu'il savait vain en son essence même; il agit pour de l'inutile. Situation d'esprit singulière, qui n'est point unique, mais qu'il illustra d'un exemple éclatant où le peu d'état qu'il faisait de tout rend plus surprenante encore la passion qu'il mit à tout. 11 voulut le bonheur, comme pour bien se prouver qu'il n'existait pas et qu'on n'en saisissait jamais que le fantôme éphémère, et la gloire, comme pour s'attester qu'elle n'est rien. Il voulut dominer son temps pour que le souvenir passât à la postérité du peu de joie qu'il y a d'être sûr d'elle, et il mit à ce morne désir une persévérance et une énergie admirables.
Ce désespéré travaillait quatorze heures de suite ; ce gentilhomme recommençait, raturait la page ; il pratiquait Tart d'écrire dans son détail le plus
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patient et sa minutie la plus scrupuleuse, soupesant les mots, cadençant la phrase, ajustant les images, organisant la beauté d'un style dont la solidité et rharmonie ne laissent pas de doute sur la laborieuse ténacité qui l'amenait à sa magnifique perfection. C'est ainsi qu il a fixé, en termes sonores, ses pensées sur la nature, la religion et l'histoire.
M. de Chateaubriand sentait qu'il faisait partie de celle de son temps et il n'était pas indifférent à la figure qu'il y ferait ; aussi mit-il tous ses soins à imposer l'opinion qu'on aurait à avoir de lui. Il y consacra une longue autobiographie, dans le but que son jugement sur lui-même fît autorité. Non content de raconter pour l'avenir les extraordinaires circonstances de sa vie, il en dispose les faits avec un sens merveilleux du décor et de la perspective, et, non seulement il en donne le drame public, mais il en dévoile les péripéties secrètes. Il initie chacun à lui-même et, afin qu'on i^ache mieux quel homme il a été, il peint les autres hommes et les événements qui leur furent communs, à eux et à lui, et les y rapetisse de toute sa hauteur.
Il n'est pas, d'ailleurs, à proprement parler, un écrivain de Mémoires. II ne raconte pas son temps qui, sans lui, ne serait rien à ses yeux, car il se subordonne tout. Rien en lui d'un Saint-Simon
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qui n'apparaît que par intervalle dans les interstices de son œuvre, furtivement. Chateaubriand a du romancier. Il est le romancier d un seul personnage, le sien. 11 est l'envers d'un Balzac qui crée un monde et n'y figure guère et se répand dans les mille fantômes de son imagination, vivant en tous par la parcelle de génie dont il les anime, content d'être Tâme universelle de ce monde imaginaire.
Je connais d'autres romanciers moins discrets qui donnent leur ressemblance à tel ou tel de leurs héros. Les exemples de cette coutume ne manquent guère. Qui doutera que le Sperelli ou le TuUio Hermil de VEnfant de volupté et de V Intrus ne soient plus qu'un peu M. Gabriel d'Annunzio luimême ; qu'il n'y ait quelque chose du scepticisme délicieux de M. Anatole France aux lèvres éloquentes et judicieuses du M. Bergeret du Mannequin d'osier; que les Frères Zemganno ne soient une mélancolique et brillante allégorie du talent double des deux Concourt.
Chateaubriand s'est servi aussi de ce moyen, de se dire. Jeune, il a mis beaucoup de lui-même dans René. Il lui a prêté son paysage natal, sa passion mélancolique; il en a fait une image immortelle de sa tristesse et de ses désirs.
Il s'est confondu avec lui au point qu'on croit assez communément que François-Auguste de
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Chateaubriand s'appela René, comme son héros. Mais cette presque identification ne lui a pas suffi, et puisqu'il était entré en cette voie de confidence sur lui-même, puisqu'il s*était rendu public par une fiction, il a voulu survivre dans sa vérité et apparaître à jamais debout, pour l'avenir, dans la stature même de sa vie.
Il va bientôl^y' avoir cinquante ans qu'a pris fin cette grande destinée. L'anniversaire est proche et les fêtes en auront lieu à Saint-Malo. Il y est né. A Paris, j'irai revoir la maison où il mourut le !\ juillet i838. Certes, la ville malouine et les chambres du château de Combourg contiennent plus de son souvenir que la façade de l'hôtel de la rue du Bac, mais il y a ici une autre maison qui est liée à sa mémoire. C'est l'Abbaye-au-Bois. Le lieu n'a pas dû beaucoup changer. Cette vieille demeure est restée la même qu'autrefois. Il a traversé jadis de son pas fatigué la large cour pavée qu'on voit de la rue, à travers la grille. C'est là qu'habitait M^^ Récamier.
On trouve dans la première livraison du tome II de la Bévue du midij de i834, un curieux article de M. Léonce de Lavergne, qui raconte les lectures
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que Chateaubriand fit, chez son amie, des Mémoires d* Outre-tombe. M. de Lavergne, jeune provincial, y assistait et s'en excuse presque sur son obscurité qui ne méritait point pareille faveur. Aussi, heureux d'être là, fut-il attentif à tout. Il nous donne un croquis du salon célèbre. Il a vu au mur le tableau de Corinne, par Gérard, « la cheminée avec une glace, des girandoles et des fleurs, sur la table le dessin d'un bas-relief d'Eudore et de Cymodocée, dans un des coins, la porte qui s'entr'ouvre, et dans l'autre, une harpe qui attend ». Il a vu entrer le dieu. « Il portait à la main, comme un pèlerin ou un soldat, un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. » Ce paquet, c'étaient les Mémoires ! Cette lecture ne fut pas la seule indiscrétion que M. de Chateaubriand commit envers lui-même. Il donna des fragments aux journaux, devançant ainsi la grande confidence posthume dont quelques années après on connut toute l'étendue et dont on admira la beauté. C'est là, en effet, qu'il faut lire Chateaubriand. Le Génie du Christianisme et les Martyrs sont, certes, des livres de bibliothèque, et ils n'en sortent guère. Atala et René ont mieux duré. Les Mémoires d'outre-tombe sont à part. Chateaubriand avait un certain goût pompeux et affecté qui gâte en maint endroit ses nobles ouvrages. Je ne veux pas dire que les Mémoires
soient exempts de ce défaut. Chateaubriand n'est pas un bonhomme. C'est un homme grave ; il a le ton haut et garde dans la familiarité une dignité singulière.
II reste toujours « superbe», comme on disait au dix-septième siècle. Il a un vif sentiment de sa grandeur et s'y voit vivre, mais il n'a pas la vanité bavarde et plate ; il a l'orgueil éloquent et amer. D'ailleurs il est véridiqueet se raconte exactement; seulement il soigne l'attitude, amplifie le geste, renforce la voix, impose à tout je ne sais quoi de définitif et d'absolu. S'il est un grand peintre de nature, il a, en plus, le sens du portrait et aucun ne l'intéresse plus que le sien.
A tout instant, il se sent vu par lui-même. La circonstance lui importe assez peu pourvu qu'il s'y trouve toujours noble et historique, si l'on peut dire. Il parlera aussi aisément de son taudis d'émigré à Londres que de son palais d'ambassadeur à Rome.
Il ne craint pas les contrastes. Sa vie, de sa naissance à sa mort, fut tissée de fils inattendus. II a vu vraiment bien des choses. Que de changements, d'aventures ! Que de lieux et que de gens ! Son en-
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fance même fui extraordinaire et romanesque.
Combourg renfermait des êtres singuliers dont le plus singulier fut encore lui-même. Sa jeunesse fut étrange et solitaire, mondaine et vagabonde. Il monta dans les carrosses du Roi et descendit dans la barque de Chactas. Il chassa le cerf à Saint-Germain et le buffle dans la prairie. Il voyagea, parcourut des terres lointaines et visita des lieux vénérables. Il vit les Muscogulges sacrifier au Grand Esprit et les pèlerins baiser la pierre du Sépulcre. Il but au Meschacebé et au Jourdain. Entre temps, il avait manqué mourir de faim, fait la guerre. Washington le reçut. Napoléon lui parla. Des femmes charmantes et tristes Taimèrent ; il sentit mourir en ses bras la délicieuse, la tendre Beaumont, et s'il ne souleva jamais la robe de M"*® Récamier, il dénoua le turban de M°*e de Staël.
Pour lui les destins se contredirent. Il fut ambassadeur où il avait erré proscrit. Le portefeuille qui avait contenu le manuscrit des Natchez s'enfla des pièces du Congrès de Vérone. Ministre des aff'aires étrangères, il ne fit jamais les siennes et mourut pauvre. Il ne posséda jamais ce Combourg où il est né. Son seul bien fut la Vallée-aux-Loups, petite maison et petit jardin, un arpent d'indépen lance et de solitude. Mêlé aux choses les plus
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passionnantes delà vie et deFâme,!! se montra égal à toutes. Tout travailla à faire de lui unefigure unique. Les destinées Vj aidèrent à plaisir avec une complaisance respectueuse. Il les seconda et laissa en lui la médaille d'une des plus hautes effigies humaines qui aient jamais existé.
Si on regarde un portrait peint ou gravé de M. de Chateaubriand, on l'y voit de taille moyenne, avec un visage long et osseux, les yeux beaux, la chevelure abondante et bouclée. Les épaules hautes semblent porter le poids d'une lourde fatigue. Un air d'ennui assombrit la physionomie. Rien n'a pu distraire M. de Chateaubriand de ce malaise originel. Ni l'amitié, ni l'amour, ni la gloire n'ont eu raison en lui de ce mal du siècle dont il a tracé un si éloquent tableau et laissé un si illustre exemple. La contagion en dure encore. On cherche toujours des remèdes. Quelques-uns croient en avoir trouvé un dans l'action et on nous propose la vie pour nous guérir d'elle.
Vraiment le remède n'est pas neuf. Chateaubriand l'a tenté. Quelle existence fut plus diversement active que la sienne ! Il a rempli de grandes places, touché à de grandes choses. Si son action
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fut petite sur les événements, elle fut considérable sur les pensées. Il put en voir les effets et en suivre les conséquences. Il pouvait se satisfaire doublement, puisqu'il connut le plaisir d'agir et la conscience d'avoir agi. Et pourtant il s'ennuya. Il « bâilla sa vie » et quelle vie 1 qui eût comblé le plus exigeant par sa durée, ses circonstances. Il s'ennuya.
Et s'il s'endormait après dîner, c'était moins peutêtre pour qu'on prît garde à lui que pour oublier, dans un rêve plus glorieux encore, la prodigieuse réalité qui n'avait point su satisfaire son âme orgueilleuse, repue et insatiable.
28 juin 1898.