‹ Figures et caractèresChapitre 6 sur 19 · BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS

Il le faut dire : nous fêlons assez petitement nos ^ands hommes et noire admiration n'est, à leur égard, ni très ingénieuse ni très inventive. J'attendais pourtant beaucoup du centenaire de Balzac. C'était le cas d'imaginer quelque commémoration grandiose. Voilà un écrivain national s'il en fut, puisqu'en son œuvre la France retrouve le tableau mouvant et coloré d'un demi-siècle d'elle-même, avec ses mœurs, ses usages, ses idées, tout le détail de sa vie sociale et individuelle, avec tout le mécanisme de ses forces privées et publiques et la plus clairvoyante conscience de ses principes vitaux.

Certes, l'œuvre de Balzac est maintenant à son rang dans les esprits. Le nom du grand roman^cier de la Comédie humaine remplit, depuis quinze jours, les gazettes ; mais, hors cet unanime hommage de la presse, je ne vois rien s'annoncer qui doive marquer, d'une façon éclatante, l'avènement de Balzac à la gloire séculaire. On parle bien de

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Panthéon; la statue traditionnelle est prête; mais tout cela n'est point ce que j'imaginais. Il y avait là, pourtant, un beau prétexte à nous distraire un instant de nos discordes ; mais Tinterminable roman judiciaire et politique dont nous suivons chaque jour les péripéties nouvelles semble nous détourner de nos devoirs envers le génie et, de même que nous avons peine à nous souvenir qu'il y a cent ans que Balzac est né, nous sommes presque en train d'oublier qu'il y a cent ans que Beaumarchais est mort, car c'est le i8 mai 1799 que l'auteur du Mariage de Figaro disparut de la scène du monde où il tint un si étrange, curieux et brillant personnage.

Ce fut, en effet, un homme singulier que ce Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, et sa mémoire est, de nos jours, d'une toute particulière actualité. Dans une époque comme la nôtre, de polémiques acharnées, il semble assez naturel de penser à ce devancier, qui fut un des plus spirituels et des plus hardis pamphlétaires qui existât jamais, et d'admirer quelqu'un qui^ avec quelques opuscules et quelques brochures, à force d'esprit, de verve et d'audace, créa à son profit un universel

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mouvement d'opinion. Le plus curieux encore est que Beaumarchais, au début, était seul de son parti; personne avec lui, ni correligionnaires puissants, ni alliés d'aucune sorte.

L'injustice même dont il se plaignait lui était toute particulière et conforme aux usages du temps, c'est-à-dire qu'elle provenait d'un élat de choses accepté de tous et dont Beaumarchais lui-même aurait été le premier à s'autoriser envers autrui. Il n'attaquait point un de ces abus dont souffre sourdement une société sans se rendre un compte exact du malaise qu'elle éprouve et qu'une mise en vue subite rend tout à coup odieux à tous. Non. Le point de départ de la plainte de Beaumarchais était tout égoïste. Supposez Goezman ou Baculard à sa place, il se fût moins démené pour eux et n'eût guère pensé à interrompre en leur faveur ses travaux et ses plaisirs pour se faire leur avocat volontaire. La cause lui paraissait excellente, surtout parce que c'était la sienne.

C'est en cela qu'éclate mieux encore son génie de plaideur improvisé. Il est assez facile d'intéresser les hommes chacun à lui-même, mais il est certes moins commode de les passionner pour l'un d'entre eux. Le cas de Beaumarchais était assez spécial pour que chacun imaginât peu de chances de s'y trouver jamais. Il y avait donc là une sorte

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de prodige à opérer. 11 fallait changer l'indifférence en sympathie et la sympathie en engouement.

C'est ce qu'il fit avec un art et une habileté singuliers; d'une affaire personnelle il fit une aff^aire publique. Il amusa, il émut, il passionna, et il accomplit ce tour de force unique avec les seules ressources de l'esprit, avec ce que la plaisanterie a de plus fin, avec ce que la dialectique a de plus persuasif, tellement que Beaumarchais, à être une fois l'homme le plus spirituel de son temps, n'y gagna pas seulement une réputation méritée, mais y dut de sortir heureusement sain et sauf de la plus difficile péripétie de sa vie aventureuse.

Cette vie de Beaumarchais est curieuse et pittoresque. J'euairelu le récit dans l'excellent livreque M. André Ilallays a écrit sur l'auteur du Barbier de Séoille. Nous l'y voyons apprenti horloger dans la boutique paternelle ; dès sa jeunesse, inventif et remuant, il s'insinue et se pousse. Le voici à la Cour. 11 joue de la harpe avec Mesdames, filles du Roi, caril est bonmusicien; il fait des affaires avec Pâris-Duverney, car il songe à sa fortune. 11 réussit assez vile à être riche, aussi le voilà du monde. 11 est secrétahe du Roi et devient gentilhomme. On

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lui confie des missions délicates. Il va en Angleterre traiter de la destruction d'un libelle contre M™* du Barry et arrêter en Allemagne la publication d'un pamphlet contre la Reine. Il est diplomate et policier, auteur dramatique et négociant. 11 fait jouer de gaies comédies et des drames larmoyants. Il fournit des armes aux insurgents d'Amérique et fonde à Parisia Compagnie des Eaux. Il imprime à Kehl les œuvres de Voltaire. Il a de l'argent, aime le faste, se loge et se meuble magnifiquement. Partout et en tout il se montre hardi et actif, et cependant tout change autour de lui et il change avec ce qui l'entoure. L'horloger de Louis XV vend des fusils à la République. Il se prête à toutes les circonstances. En 1756, il achète la noblesse; en 1798, il se fait décerner des certificats de civisme. Le défaut des meilleures biographies est que tout y paraît naturel, aisé, facile. 11 y faut toujours ajouter ce qu'elles ne disent point, et, en celle d'un Beaumarchais, imaginer ce qu'une vie diverse, mouvementée, aventureuse comme la sienne suppose, pour avoireu lieu telle qu'elle nous apparaît, d'adresse secrète, d'habileté journalière, demanœuvres et de calculs. Quelle dépense d'ingéniosité quotidienne, quelle vasle et fine expérience des hommes et des choses, et qu'il serait amusant de la savoir en ses moyens et en ses ressorts!

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D'autant plus qu'elle n'a pas seulement un intérêtromanesque; ellea un sens philosophique. Beaumarchais représente excellemment le type éternel de l'arriviste, de l'homme qui tire tout de lui-même et épuisejusqu'aubout leschancesdesafortune.il n'est pas le parvenu qui se satisfait. 11 y joint de l'ambitieux qui recule son but à mesure qu'il en appro" che .Remarquez de plus qu'il ne s'évertue pas dans une société comme la nôtre, ouverte en principe à tous. Il a à lutter non seulement contre les difficultés communes, mais contre des entraves particulières. La hiérarchie sociale de son temps conserve (les préjugés de caste, de naissanceet de métier, et il se joue à l'aise au milieu d'eux. 11 va, non pas en aventurier vulgaire, ne comptant que sur le hasard, mais en raisonneur et presque en dilettante, mêlant à son flair d'intrigant et d'homme d'aff'aires une clairvoyance de moraliste et de philosophe, et assez au fait de son propre personnage pour en donner, dans Figaro, la figure ironique, ressemblante et à peine déguisée.

Le théâtre de Beaumarchais se compose pour nous de deux pièces qui, à tout prendre, n'en font qu'une. Que ses contemporains aient applaudi ou

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sifilé les autres, cela nous importe assez peu, car elles sont lettres mortes. Seuls le Barbier de Seville et le Mariage de Figaro ont survécu. Il faut croire qu'elles contenaient une vertu particulière. Satiriques et bouffonnes en apparence, elles sont parmi les rares comédies poétiques du dix-huitième siècle. Il y a dans leur espagnolerie romanesque je ne sais quoi de léger et de gracieux qui s'apparente de loin à la fantaisie shakespearienne. Je retrouve dans la Folle Journée et la Précaution inutile comme un peu de Beaucoup de bruit pour rien et de Peines d'amour perdues. Aussi sa comédie s'approprie-t-elle à la musique. La guitare d'Almaviva et le clavecin de Rosine y annoncent déjà Torchestre de Mozart et de Rossini. Si le théâtre de Beaumarchais n'a qu'une pièce, il n'a aussi, à vrai dire, qu'un seul personnage.

Otez Figaro. La gaieté tombe, l'intrigue languit, le dénouement manque. Il est l'âme alerte, ironique, endiablée de toute cette comédie. Il la conduit, la mène, en tient les fils, les débrouille, les joint, les casse et les renoue. Il rit et l'on rit ; il raisonne et l'on pense. Il a beaucoup à faire et beaucoup à dire, car il. est tout à la fois acteur et public, juge et partie, mais jamais il ne perd la tête, car il Ta bonne et voit clair dans les autres comme en lui-même. Le dialogue, encore qu'il l'ait

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net, juste, abondant de traits et de répliques, ne lui suffit pas. Quand il est seul, il s'épanche en longs monologues. Il y est profond ou léger, car il ne juge pas seulement la situation qu'il a créée, mais la vie en général. C'est un philosophe pratique. Il a sur tout des maximes, des axiomes et des sentences. Il en a sur la politique, la religion, l'argent, sur Tamour. Il les lui faut, car, en sa position, il n'est pas en état de se payer de mots. N'ayant rien, il a besoin de savoir l'exacte valeur de tout. N'étant rien, il a trop à devenir pour ne point se préoccuper exactement de ce qu'il veut ôtre. Il est valet, mais en passant, par occasion ; par nature, il est intrigant et il ne sert les autres que pour lui-même. Il excelle à profiter, mais il préfère utiliser les événements que les provoquer. Figaro n'est point méchant homme. Venu au terme de son siècle où il représente l'esprit d'intrigue et d'entregent, si l'on fait une révolution, il ne la fera pas. Il laissera faire. Il n'aiguisera pas son rasoir au couteau de la guillotine. Non, il attendra que le comte Almaviva soit en exil, que la Comtesse ait émigré, que Chérubin soit aux armées, que Bartholo soit au diable, que le château d'Aguas-Frescas soit vendu comme bien national, et, quand il en sera dûment propriétaire, il constatera que ces grands changements n'ont eu

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que peu de résultats et que, si la fortune des hommes, à eu jujer par la sienne, est variable, leur nature reste la même, quelles que soient les lois qui les régissent ; et il verra, en lisant la gazette sous les marronniers delà terrasse où le Comte embrassait Suzanne, que, comme autrefois, en toutes choses, quand c'est un calculateur qu'il faudrait, c'est un danseur qu'on choisit.

i8 mai iBgg.

CHÊNIER

Il a fallu un peu plus cent ans avant que nous eussions enfin les œuvres complètes d'André Chénier, car ce n'est qu'au mois de mai 1898 que furent communiqués au public les précieux portefeuilles légués à la Bibliothèque nationale par feu Mme Gabriel de Chénier, et qui contenaient les derniers inédits du poète, mort le 7 thermidor de l'an IL

M. Abel Ijcfranc, qui a dépouillé avec soin ces liasses, en a publié une partie dans la Revue de Paris. Le reste suivra bientôt. Désormais, nous aurons donc tout ce qu'a écrit l'auteur des Bucoliques françaises, tout ce qu'il a formulé de sa pensée, en vers ou en prose. Rien n'en est indiflFérent,car les hommes comme Chénier, épris de perfection et de beauté, ne confient leurs songes au papier que quand ils ont pris une forme, inachevée peut-être, mais déjà harmonieuse. Ils veulent que la moindre esquisse de leurs idées en rende déjà

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visibles les traits et en ébauchent au moins la figure encore confuse et incertaine.

Pauvre et cher et noble André, je sais peu d'hommes envers qui la mort fut plus fourbe qu'envers lui. Non seulement elle brisa sa vie en pleine fleur et interrompît sa pensée en pleîne sève, mais elle manqua même lui escamoter la gloire véritable et réduire la sienne à la célébrité d'un fait diver s de rhistoire. Il s'en fallut de peu que Chénier n'ait été qu'une victime révolutionnaire. Quand il périt , il était presque inconnu des lettres poétiques de son temps. Il avait tout juste un tout petit commencement de renommée. Il était poète de circonstance, de circonstances tragiques je veux bien. Quoi ! quelques élégies dans quelque almanach du jour I Le Serment du Jeu de Paume ou V Entrée des Suisses de ChafeauvieuXy célébrés en vers plus civiques que vraiment beaux 1

Toute son œuvre véritable restait secrète, manuscrite, livrée aux hasards de toutes sortes, non même point telle qu'il l'aurait voulue, mais à peine comme il l'avait entrevue, faite de fleurs éparses et que ne reliait point entre elles le souple et fort lien delà guirlande, fleurs diverses et charmantes, jetées sans ordre aux pieds de la statue et qui devaient composer une couronne odorante au front rajeuni de la Muse française.

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André Chénier a ceci de louchant et de mélancolique qu'il ne put rien lui-même pour sa propre gloire. Elle appartint à des mains étrangères. Heureusement qu'il s'en trouva de pieuses et de patientes, qui rassemblèrent la gerbe dispersée par l'orage et réunirent ses fleurs en un bouquet, tige par tige, pétale par pétale. L'offrande à la Déesse eut lieu et elle accueillit bien ces narcisses parfumés, ces fragiles anémones, ces safrans et ces jonquilles, toute la flore de l'anthologie, et ce roseau rompu et ces roses plus rouges d'être teintes de sang.

Il semble néanmoins que la Destinée ait voulu réparer envers Chénier l'attentat commis par elle contre lui. Dure au vivant, elle fut douce au mort. Il y a parfois de ces repentirs du sort, de ces pénitences de la fortune. Nulle mémoire, en effet, plus que celle de Chénier, n'est chère à ses admirateurs. Peu de poètes sont lus, si l'on peut dire, plus tendrement. Son œuvre est familière aux âmes sensibles et précieuse aux esprits difficiles. Il est en même temps le dernier des classiques et le premier des modernes sans que ce conflit détruise son harmonieuse unité. Avant tout, il est Chénier, c'est-

à-dire un mélange délicieux de force et de grâce. Celte grâce naturelle lui est aussi héréditaire. Elle vient de loin. A demi Grec par une mère grecque, il Test tout entier par son génie. L'antiquité revit en ses pensées mélodieuses. A un temps qui ne savait plus guère qu'une sèche mythologie, il rapporta les Fables éternelles qui enchantèrent l'Hellade et la Sicile et ravirent Rome et auxquelles il rêvait de rendre leur vrai sens et leur noble figure. C'est cette haute tâche de restituer à son époque l'antiquité rajeunie etvivante qu'avait entreprise en silence ce jeune homme tendre et farouche dont un stupide couperet trancha la tête féconde et sage. Il travaillait lentement et méthodiquement, au gré de l'inspiration, au jour le jour et peu à peu. Son grand dessein ne l'abandonnait jamais. 11 le mêlait à tous les événements de sa vie, à ses chagrins, à ses espoirs, à ses amours, car il était passionné et cherchait aux yeux des femmes le regard des déesses absentes. C'est justement au milieu de son travail que l'indiscrète mort l'a interrompu; les portefeuilles de M™^ Gabriel de Chénier en conservent, réunis, les papiers épars. L'encre en est à peine jaunie, la rature visible encore.

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Les manuscrits publiés par M. Abel Lefranc n'ajouteront rien, à proprement parler, à la gloire poétique de l'auteur des ïambes^ mais ils complètent la physionomie générale de son esprit. Chénier s'y montre fort préoccupé de l'Histoire des Littératures. 11 voulait l'écrire. C'est à cet ouvrage que se rapportent les notes qui viennent de voir le jour. Il y examine les conditions de la décadence et de la perfection , des arts et, sur ce sujet, il voit juste dans le passé et loin dans l'avenir. Ses considérations sont fines et éloquentes. Elles montrent que Chénier ne fut pas seulement un créateur de rythmes, mais aussi une intelligence vive, large et forte. Sa charmante figure de poète prend des traits de critique avisé. Le portrait qui en résulte pour nous s'augmente ainsi d'une expression nouvelle.

Ce n'est pas uniquement une histoire de l'art à laquelle pensait Chénier. Une esthétique s'y indique. Nous y voyons qu'il n'imaginait guère la Beauté sans la Naïveté, et il entendait par naïveté « être vrai avec force et précision». C'était justement ce qui manquait à lapoésie de son temps et ce qu'il

lui apportait dans la sienne, au lieu des formules

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vieillies qu'on ressassait alors. Chénier était un novateur. Il avait de vastes projets, mais qui sait comment il les eût réalisés, si les longs poèmes qu'il méditait et dont il nous reste des fragments, Vffermès, en trois chants, la Susanney en six, eussent échappé au didactisme. Non, le vrai Chénier est dans ses Idylles et ses BucoIiçueSy vers charmants dont rien ne contraint la verve harmonieuse et que ne contrarie aucune des règles auxquelles il eût sans doute voulu plus tard les assujettir et dont les notes dont je parle nous donnent les principes principaux.

Il faut les lire pourtant aux pages où il les expose d'un style libre et sobre, égal et clair, d'un ton de conversation aisée. On croit les entendre, de la voix même du poète, comme il les confiait peut-être à ses amis, aux derniers jours de sa vie heureuse, avant que la Révolution l'emportât dans son tourbillon fatal, comme il les expliquait sans doute à sa belle amie M°^« Le Couteulx, à cette Fanny qu'il a chantée, comme il les répétait aux grands arbres de Louveciennes (Luciennes, ainsi que Ton disait alors pour plus de mollesse) lorsqu'il regardait fuir à l'horizon ce qu'il appelle en ses vers « les méandres de Seine » .

« Si Corneille avait vécu sous mon règne, a dit Napoléon, je l'aurais fait duc. » Je ne sais ce que TEmpire eût fait André Ghénier si le poète avait survécu à la Terreur. Napoléon, il faut le dire, s'accordait assez mal avec les grands écrivains de son temps. L'époque fut rude à ceux que le Corse qualifiait d'idéologues. Ceux qui subirent le joug superbe et se domestiquèrent, comme Fontanes, devinrent fonctionnaires; mais il est peu probable que Chénier, indépendant et républicain comme un Grec de TAttique, eût consenti au servage. 11 eût bien plutôt partagé le sort des Chateaubiand et des Staël. Il eût, comme eux, encouru la disgrâce ou la suspicion impériales. La berline d'exil se fût arrêtée à sa porte et ou lui eût sans doute signifié un de ces décrets qui interdisaient aux suspects le séjour de Paris et les reléguait à vingt-cinq lieues au moins de la capitale. Sans doute il eût vécu aux champs. D'ailleurs, qu'aurait-il fait à Paris passé le Directoire ? Ce temps d'orgie publique eût amusé un instant son âme voluptueuse. Il aurait reconnu dans la tunique légère et la robe transparente de jyjme Tallien le costume des antiques Déesses. Mais Paris cessa vite d'être une autre Corinthe pour devenir une nouvelle Rome. Il eut son Consul puis

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son César. Le règne fut glorieux, dur, briUani et pompeux.

L'héroïsme et Tobéissance furent Tes vertus en honneur. Les héros de Rome dressèrent au bronze des pendules leurs statures stoïques ou guerrières. Les cariatides daces soutinrent le marbre des consoles. Les abeilles d'or quittèrent les lèvres de Platon pour parsemer les tentures impériales. L*ai*t se fit sec, rogue el pauvre. D'ailleurs le bruit du tambour et le son des trompettes eussent étoufiFé léchant des flûtes. André Chénier fit bien de mourir. Sa voix pure n'était point cette voix qui, comme celle de Chateaubriand, domine la rumeur du siècle. L'Empire eût mal goûté le doux André et il n'y aurait pas plus eu de baron Chénier qu'il n'y eut de duc de Chateaubriand.

26 novembre iqoo.

LE BUSTE DE BOULOGNE (i)

On a pu lire dans les journaux qu'on allait bientôt inaugurer à Boulogne-sur-Mer, sa ville natale, le busle dé Sainte-Beuve. Nous en avons déjà un ici, dans les jardins du Luxembourg-, et je ne sais si la mémoire du célèbre écrivain méritait tant que cela ce double hommage, à moins que Tun veuille s^adresser plus spécialement au critique et l'autre au poète. Le buste de Paris figure assez bien le vieux lettré retors et malin à qui nous devons les Lundis. Il faudra donc que le buste de Boulogne tâche de représenter Fauteur des Poésies de Joseph Delorme et de Volupté plutôt que l'historien de Port-Royal^ mais si nous saluons assez volontiers Sainte-Beuve critique, nous nous inclinons moins facilement devant Sainte-Beuve poète.

Vis-à-vis de tout autre mort illustre, on se reprocherait peut-être une chicane posthume, mais

(i) M. Emile Faguel a répondu aimablement et fortement à cet article. Je oe reproduis pas sa réponse : elle pourrait lui donner raison.

I7O FIGUllES ET CAIIACTKUES

il semble qu'on se sente peu de scrupules envers quelqu'un qui employa une grande partie de sa vie à soupeser les gloires humaines. On se trouve assez disposé à lui appliquer un traitement qu'il ne ménageait pas aux autres, et il paraît assez juste qu'il en subisse, pour une fois, le retour, d'autant plus qu'on est à l'aise avec lui, car les belles parties de son esprit sont si évidentes et si i ndéniables qu'il est facile de les mettre à part tout de suite et d'en reconnaître la haute valeur.

Le grand Lundiste fut en effet une intelligence singulièrement sagace, fine, active, variée et admirablement laborieuse. Ses Lundis sont un essai de littérature universelle, l'un des plus amusants et des plus savoureux qu'on ait tentés. Tout ce qui y touche au passé est excellent. On est ravi de la justesse des pensées et de l'agrément du style. Il est le critique; il Jbalance ses antipathies et les maîtrise jusqu'à l'impartialité. Tout de même ne vous y fiez pas. Ce bénédictin de lettres cache sous sa robe la haire et la discipline de Tartufe, et, lorsqu'il s'agira de ses contemporains, de ceux qui dépassent leur temps de la hauteur du génie, vous entendrez siffler les rancunes et les haines assoupies dans cette âme envieuse et délicate, vous verrez qu'il y eut dans cet homme je ne sais quoi d'aigri et de mauvais et vous reconnaîtrez, dans la

couronne de laurier qu'il tresse malgré lui aux gloires ennemies, la feuille de ciguë qu'il y mêle sournoisement.

Ce sont ses vers qu'il faut lire pour bien com prendre Sainte-Beuve. Au milieu de la brillante pléïade romantique, il fait petite figure et y tien t mince état. Sa muse est la parente pauvre de celle , si hautaine et si pure, d'Alfred de Vigny. Elle est bien chétive auprès de la puissante déesse qui anime Hugo. Elle est bien provinciale à côté de la charmante nymphe qui parleà l'oreille d'Alfred de Musset. Sainte-Beuve est, par nature, un poète médiocre. Il dut sentir sa pénurie. Manquant des dons premiers, il se rabattit sur les qualités secondaires ; ne pouvant être lyrique, il chercha à être familier et plaintivement sentimental. Iltâchaainsi de s'attirer la clientèle des esprits timorés, des âmes indécises qui s'effarouchent de toute fougue et s'o ffensent des couleurs trop vives. Certes, il y avait là, dans la poésie romantique, si souvent bariolée et criarde, une place à prendre; Sainte-Beuve le sentit avec sa finesse ordinaire. Mais pour être familier sans être plat, nuancé sans être terne, il faut des dons bien particuliers et qu'il n'eut pas.

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Il est dangereux de s'adresser plutôt à notre ré • flexion qu'à notre enthousiasme; n'est-ce pas solliciter en nous ce qu'il y a de plus difficile à satisfaire? Nous donnons plus aisément notre amour que notre amitié. Le galop sonore de Pégase est entendu de plus loin que le battement furtif des ailes de Psyché. Le cri arrogant du cuivre perce raieuxTair que les modulations modestes du roseau . Quoi qu'il en fût, Sainte-Beuve échoua complètement dans sa tentative de poésie moyenne. Ses vers étaient mauvais; ils le furent, le sont et le seront. Nul doute qu'il s'enaperçut ; delà, l'amertume. Peutêtre qu'on le lui fit sentir; de là, la rancune. A travers les compliments en usage dans les cénacles, il dut démêler le peu de cas qu'on faisait de lui. Il y eut un Gendrillon dans Sainte-Beuve. Il resta assis au foyer tandis que ses compagnons couraient la gloire en carrosse eten beaux habits.

Le roman offre aux esprits habiles et ingénieux comme fut Sainte-Beuve des ressources que la poésie leur refuse. Il s'y essaya. Le seul roman qu'il écrivit est célèbre et peut-être doit -il un peu sa faveur à être resté unique. Une œuvre nombreuse et diverse déconcerte le public. Il a peur d'y choisir

ce qu'il y veut admirer. II aime que chaque auteur soit pour lui Tauleur d'un seul livre. Balzac protestait qu'on ne voulût voir en lui que le père d'Eu' génie Grandet. Flaubert s'irritait qu'on entendît le hovnevkMadame Bovary. Anatole France souffrira un jour de Monsieur Bergeret.

La réputation de Sainte-Beuve romancier vit sur Volupté.

Volupté est un de ces livres, à la fois très connus et un peu délaissés, qu'on se recommande discrètement entre initiés. On en parle, si l'on peut dire, à voix basse, comme si son extrême délicatesse le rendait inaccessible au vulgaire. Il est un des ouvrages que les âmes élégantes aiment à avoir sur un coin de leur table. Il partage ce sort avec la /?ominique de Fromentin et il passe comme elle pour un des bréviaires des amateurs d'analyses sentimentales. Certes, Dominique^ malgré ce qu'il y a de surfait à l'estime qu'on en a, est un livre agréablement triste et assez tendrement mélancolique, tandis que Volupté^ pour le lecteur de bonne foi, est une des plus insupportables autobiographies imaginaires qu'on puisse lire.

Je ne connais rien de plus prétentieusement filandreux que cette interminable et fastidieuse histoire. II en reste dans le souvenir une brume d'ennui compact et durable d'où ne se distingue ni une

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scène, ni un personnage. Là encore l'ambition orgueilleuse de Sainte-Beuve aété cruellementdéçue. II a voulu faire, après Chateaubriand, de son Amaury, un nouveau René. Il y a employé un soin patient et minutieux; il en a dessiné la figure avec un détail inâni, comme si l'application pouvait suppléer au génie, et comme si ses petites vignettes psychologiques pouvaient valoir auprès de l'esquisse hautaine et éternelle.

C'est dans YEssai sur Chateaubriand et sofi groupe littéraire qu'il faut lire la revanche de Sainte-Beuve. Le critique y venge sa double déconvenue de poète et de romancier. La haine chez un Sainte-Beuve a les ressources les plus ingénieuses. Elle ne se montre pas à découvert. Elle se tapit au coin d'une phrase, elle s'embusque au détour d'un paragraphe, elle s'accroupit au bas d'une note. Elle ne frappe pas en lame, elle divise ses pointes en aiguilles cuisantes. Ce qu'il déteste en Chateaubriand, c'est le génie. Il le déteste en Hugo comme en Balzac. Il assista, chef-d'œuvre par chef-d'œuvre^ à la naissance de la Co?nédie humaine, et il signala à peine au passage ce prodigieux événement littéraire. Il s'occupa davantage et plus volon-

FIGURES ET CARACTERES l8l

tiers de M™^ de Krudener ou de M"* Duras que de George Sand.

Il fut hostile à Vigny, dur à Michelet, traître à Hugo. S'il loua la Madame Bovary de Flaubert, ce fut pour y égaler ensuite la Fanny de Feydeau. II écrivit quatre articles sur Salammbô pour la traiter comme s'il se fût agi des Incas de Marmontel, et le pire est qu'il fit tout cela au nom de la mesure, du bon goût, du bon ordre littéraire, ce qui eût été son droit s'il n'y eût mêlé ses rancunes personnelles et ses animosités particulières et pris pour des principes ce qui n'était que des convenances égoïstes.

II eut du talent, certes, mais pas celui qu'il aurait voulu avoir. II suffit de l'entendre parler avec amertume « du poète mort jeune en qui l'homme survit ». L'homme qui survécut en lui, je le trouve peint avec une vérité saisissante dans le Journal à^^ Concourt.

Les silhouettes qu'ils tracent du célèbre critique finissent par composer un portrait dont on sent l'exactitude vivante. Feuilletez ces pages éparses où il apparaît tour à tour patelin, goguenard, hargneux, rancunier et poltron, et je crois que vous aurez là le vrai Sainte-Beuve. Ces Concourt avaient un certain sens cinématographique de leurs contemporains et il me semble voir s'animer la mou-

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vante ressemblance de leurs instantanés derrière le buste officiel qu'on va inaugurer bientôt à Boulogne. Je ne sais s'il sera de marbre ou de bronze, mais je ne poserai pas au pied du socle la palme allégorique qui verdit à la mémoire vénérée des vrais poètes ; je la réserve à ceux que décria si petitement le grand critique.

3o avril 1899.

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