JOURNAL DE BERTHE
5 juillet.
Je n'ai jamais écrit mon journal, j'ai eu tort. II écrit le sien, lui, et je suis résolue h l'imiter. Je lirais plus clairement en moi, si j'avais précisé et fixé, en les notant, mes pensées et mes sentiments, au moins depuis quelques années, surtout depuis un an. Je veux le Caire maintenant, je veux apprendre, en m' écrivant, h. mieux me connaître, à mieux savoir d'où me viennent le plaisir et la peine, ce que j'espère et ce que je crains, ce que je désire. La première condition, pour atteindre le but, c'est de savoir où il est. Depuis longtemps j'agis en impulsive, selon les soubresauts de la passion, me précipitant,
316 L'Ai>ôrnE
comme une démente, en des sens opposés, et n'arrivant à rien qu'à blesser mon cœni'. Quelle blessure il a reçue le IS juin ! tellement profonde qu'il en saignera toujours...
Ah! ce joLir-Hi, j'ai compris ce que je sentais déjà, sans me l'avouer, c'est que mon mariage a été une folie, c'est que j'ai brusquement écarté, dans une secousse de désespoir, la coupe de bonheur qui venait vers mes lèvres... Il m'aime! Il m'aime ! J'éprouve, en y songeant, une joie infinie et une douleur immense. Dire que si j'étais libre, le devoir ne serait pas entre nous et qu'il m'appartiendrait sans réserve et sans remords, qu'il serait mien et que je serais sienne ! Un regard de moi l'a conquis, tellement mon amour était fort. Que n'ai-je connu plus tôt ma puissance, et j'en aurais usé, au lieu de me laisser lier par un mariage imbécile ! Pauvre innocente, qui n'ai pas su, dès l'abord, en vraie fille d'Eve, que l'amour, dans son harmonique grandeur, est capable de triompher de tous les apostolats, de toutes les robes pastorales, de toutes les missions sacrées, et que le ministère chrétien et la flamme huguenote ne sont rien h côté de lui, qu'il emporte les raisons, les principes et les croyances, comme l'ouragan les fétus de paille. Oh ! sotte ! sotte ! de n'avoir
pas deviné que les obstacles, qui se dressaient entre lui et moi, seraient franchis, sans peine, par un élan de nos deux cœurs! lilnfin, ce qui me console un peu, c'est que j'ai répnré, autant (]uc faire se pouvait, ma faute initiale; c'est que j'ai son amour quand même; c'est que j'ai son âme ! Il est ma vie, mon tout ; il me semble que, s'il m'était enlevé, je mourrais. Il dit bien que la distance ne nous séparera pas, et je le dis comme lui, mais ce n'est pas vrai. Je ne suis pas une créature assez élhérce pour me contenter comme lui uniquement du rêve; il me faut la réalité. Il me faut sa présence pour vivre. Aussi, malgré la cabale montée, il ne partira pas. Non ! je m'y opposerai de toutes mes forces, je combattrai pour lui, par tous les moyens, je le défendrai comme une lionne !
7 juillet.
J'ai pris le taureau par les cornes. Je suis allée voir M. Lavoulte. Il fallait absolument le désarmer, car la lutte n'est pas égale entre ce fourbe génial et mon noble mais trop naïf ami. Il m'a reçue parfaitement. J'ai feint de le croire toujours dévoué à son jeune collègue, et il est admirablement entré dans mon jeu, alTirmant qu'il était prêt à dire et ii faire ce qu'il pourrait
en sa faveur. Il m'a même déclaré qu'il n'avait pas attendu jusque-là. Ce qui peut mettre le feu aux poudres, c'est l'ouverture d'une chapelle wesleyeiine. Voilà ce qu'il faut à tout prix éviter. Alors, il sera possible de calmer les esprits. Il a donc écrit à M. Pomier-Smilh pour lui révéler la fâcheuse position dans laquelle est M. Ménard. Il pense que, maintenant, si M. Ménard écrivait à son tour, on n'aurait plus rien à craindre du côté méthodiste, et lui se chargeiait du reste. Il m'a laissé clairement entendre que ma visite aurait une action décisive sur sa conduite à venir. Je l'admets sans peine, car il a grand intérêt à conserver les bonnes grâces de la maison de Cournon et de sa nombreuse clientèle. J'aurais dû prendre ce parti plus tôt, mais je ne savais pas ce que je sais, ni surtout que mon bien-aimé est à moi comme je suis à lui. M. Lavoullc doit tenter une nouvelle démarche auprès de lui, dès qu'il aura reçu la réponse de M. Pomier-Smith J'ai le temps d'agir, et c'est à moi de faire en sorte qu'elle aboutisse. Certes, elle aboutira ! Les bonnes raisons ne me manquent pas. Et puis^ et puis, je sais qu'il ne me résistera pas... M. Lavoultc a trouvé ma démarche très naturelle, et il a tenu à ce que je le sache dès
l'abord, pour me mettre à l'aise. « Quand on a été amené à la vie de l'esprit par un apôtre, m'a-t-il dit, la reconnaissance et le dévouement pour lui sont un devoir sacré. » Ces paroles m'ont remplie de sécurité. Elles me confirment dans mon espoir qu'il y a, aux yeux du monde comme aux yeux de mon ami lui-même, une explication chrétienne de notre intimité. Qu'importe si elle n'est qu'une apparence, pourvu qu'elle serve à masquer, h la méchanceté du premier et à la conscience scrupuleuse du second, la réalité troublante et redoutable. Moi, je ne m'illusionne pas. Mon ciel, ce n'est pas la piété protestante, c'est la vie du cœur ; ce n'est pas l'amour divin dans sa blancheur glacée, c'est l'amour humain dans sa rougeur ardente de fournaise, dans son étreinte passionnée et sa capiteuse ivresse. Si j'étais chassée de ce paradis pour lequel je suis faite, dans lequel je m'épanouis, je vibre et tressaille d'une joie profonde et uniquement délicieuse, je ne chercherais plus de consolations que dans la mort. Oh ! Il est pour moi ce qu'il a cru longtemps, ce qu'il croit encore que le Christ est pour lui. Il est ma raison d'être, mon but, ma fin, ma vie !
L APOTHE
18 juillet.
J'ai complètement oublié de coiUiiiuer mon journal pendant ces derniers jours. Sans doute, c'est une habitude de régularité à prendre, car les faits notables ne me manquaient pas.
Enfin, il s'est décidé h écrire! Je crois que le péril est définitivement conjuré. Mais il est têtu, il ne voulait pas! D'apiès lui, puisque nous avions résolu de combattre M. Lavoulte, nous ne devions pas commence!' par une reculade en cédant sur ce point. Il a compris pourtant qu'il faut chercher une meilleure occasion pour livrer bataille; que, justement, dans le conflit actuel, son adversaire a tout pour lui : les apparences de la raison, de la prudence et de la mesure, le fanatisme de parti, l'approbation générale et que, par conséquent, résister dans de pareilles conditions, ce serait courir de gaieté de cœur à un échec fatal. Apres un louer débat, nous avons rédigé ensemble jine lettre pour M. Pomier-Smith. Seulement, à la suite de cette concession, il prétendait pourfendre M. Lavoulte sans retard, le démasquer. Je lui ai montré que c'était folie. Il importe de choisir le moment où nous pourrons saisir dans le sac la main de ce tartufe, et, pour cela, il est
indispensable d'accepter, d'abord, un semblant de paix avec lui. Le mieux, même, serait de renoncer h la lutte, car mon pauvre ami n'est pas de taille à vaincre un tel homme. Moi, en somme, ce que je veux, ce n'est pas qu'il mette flamberge au vent par don-quichottisme, qu'il serve la justice comme un preux, en bravant tous les dangers, ce n'est pas, malgré ce que je lui en ai dit, qu'il chasse, en puritain, les vendeurs du temple; non, ce que je veux, c'est qu'il me reste, c'est que les événements ne le séparent pas de moi, c'est ([ue ses paroles, ses démarches, sa conduite contribuent à rendre plus sûre, plus abritée contre lamalveillance, plus inébranlable, notre intimité. Et, s'il faut aller pour cela jusqu'à la réconciliation avec M. Lavoulte, tant pis... Notre bor.lieur avant tout |^. .
Au reste, les choses paraissent s'arranger. M. Pomier-Smith a répondu d'une manière satisfaisante, et l'offervescenre dissidente est tombée. Je pense que, de ce côté, il n'y a plus rien à craindre. Par exemple, je dois surveiller avec vigilance, maintenant, les manœuvres de M. Lavoulte, afin de l'obliger, par mon altitude, à tenir sa promesse. Mais je comprends qu'il s'exécutera de bonne grâce, qu'il a renoncé à son pre-
322 l'apôthe
mier projet, qu'il ne songe plus, présentement, à arracher la démission de son jeune collègue. Voilà pour moi l'essentiel.
Pour traverser ce moment critique, M. Ménard a appelé auprès de lui sa mère. C'est une femme supéricuie, qui est restée à peu près étrangère au mouvement d'idées contemporain, ii qui manquent les dehors du monde, les habitudes de la société. On voit qu'elle a vécu dans une retraite rustique. Mais c'est un caractère et une intelligence. Il y a, dans son regard, un rayon de droiture si pénétrant que j'éprouve le besoin de me cuirasser devant lui pour n'en être pas transpercée. Je sens qu'elle ne m'aimerait pas comme je suis et, pour lui plaire, j'ai taché de paraître autre. Ah ! elle est bien sa mère ! C'est d'elle, assurément, qu'il a tiré ce dogmatisme absolu dont je suis si loin, cette fermeté de croyance, cette rigidité de principes, que j'espère faire fléchir en lui, pour que cela ne devienne pas la croix de nos deux cœurs. — Naturellement, l'étude et la réflexion philosophique ont modifié, chez lui, une foule de conceptions enfantines qu'elle a gardées. Elle est théopneuste, comme dit son fils en sa barbare langue théologique ; elle accepte, à la lettre, le contenu entier des Ecritures. J'imagine qu'elle
se représente l'Eden comme un grand parc, clôturé de murailles. Il n'y a pour elle, dans la Bible, niobscurités, nldiiricultos; tout est simple, net, précis. Les plus éuigmatiques passages de l'Apocalypse et des prophètes lui apparaissent clairs comme le jour. Il faut l'entendre : l'Euphrate qui se dessèche, c'est la Turquie ; une <ies coupes, c'est Boulanger ; — nous ne sommes pas césarienne ! — La bête c'est la papauté ; les pieds de la statue de Daniel, c'est le monde moderne. Aussi la petite pierre n'est pas loin, la fin est proche. En vérité, si j'avais connu •cette femme plus tôt, cela m'aurait facilité la iecture de V Anleclirist de Renan. Pour elle, comme pour les premiers chrétiens, Jésus doit bientôt paraître dans la nue. Apres deux mille ans de vigilance vaine, l'espérance messianique n'est pas morte. Je n'en reviens pas, (;'est prodigieux ! Et elle parle avec une conviction si profonde, si tranquille, si sûre d'elle-même, que j'en ai été troublée. Ce qu'elle dit est insensé et, quand elle le dit, Il semble que c'est raisonnable. Le mouvement sioniste l'exalte au dernier point. Les Juifs vont rentrer en Palestine, le temple de Jérusalem va être reconstruit, le règne de mille ans est près. Ah ! je comprends la fièvre ardente qui se dégage d'un pareil-
horizon, et combien nos passions d'un jour sont mesquines à côté de cette altenle extraordinaire... Madame Mcnard est, dans cet ordre de choses, une illuminée, mais, pour tout le reste, c'est une femme de jugement, de tact, de suprême bon sens, en même temps que d'une remarquable vivacité d'esprit et d'une grande froideur de tempérament. Elle a donné a son fils les meilleurs conseils, elle a désapprouvé ses imprudences sur plusieurs points, et s'est trouvée entièrement d'accord avec moi — quoique pour des motifs différents — au sujet de la conduite à tenir. Je suis sûre de lui avoir donné le change sur moi-même. Elle ne se doute pas que nous sommes aux deux pôles de tout, que nous n'avons de commun qu'une seule chose : la virilité du caractère. Elle part demain et je m'en réjouis, car il est bor» que l'épreuve ne se prolonge pas : ce serait dangereux. L'impression nécessaire est produite et ne pourrait que s'altérer J'ai gagné sa confiance et son affection ; elle emportera de moi le portrait que je veux. Il faut, en effet,, absolument, qu'elle ne combatte pas mon influence sur son fils, mais qu'au contraire, par elle, celui-ci soit complètement rassuré, achève de se tromper sur la nature réelle de notre mutuel attachement.
21 juillet
Je cherche dans mon esprit le moyen de le garder près de moi pendant les vacances. C'est difficile, et, pourtant, à force de réfléchir, je crois que j'ai trouvé, au moins pour jusqu'en septembre. M. de Richemun, nouveau marié, a «u le tour de son beau-père, c'est-h-dire ce mois-ci. Je vais persuader à M. Ménard, qui a le mois d'août, de le céder à M. Lavoulte. Il suffira, je pense, pour le décider, de lui rappeler le pardon des offenses et l'obligation chrétienne de ne pas se venger. Car, sans les derniers événements, il aurait certainement, dans la bonté de son cœur, proposé cet échange à son collègue. Il me sera donc facile de lui montrer que l'esprit de l'Evangile veut qu'il agisse encore ainsi maintenant. Il me semble que je m'entends : « Si ton ennemi a faim, donne lui à manger, s'il a soif donne lui h boire ; aimez vos ennemis ; que le soleil ne se couche pas sur votre colère « etc., etc.. Oui, je prêcherai bien ! je le sens, et il sera promptement convaincu. J'y tiens beaucoup, car je ne peux pas me décider à le laisser aller chez lui sitôt. Je redoute cette Timosphère d'austérité et de droiture huguenotes pour sa clairvoyance. Et puis,
326 L'APÔrnE
s'il reste en août, de délicieuses perspectives s'ouvrent pour moi. Ma belle-mère sera aux eaux, mon mari doit se rendre, h cette date, dans sa terre d'Alsace pour des affaires de famille. Moi, j'irai m'installcr à Saint-Gérald, et Saint-Gérald n'est qu'à deux heures de chemin de fer de Brémon ; en prenant l'express de huit heures du matin, on y est h dix heures. Il pourra donc venir me voir chaque semaine, et même séjourner plusieurs jours de suite, quand son service le lui permettra. Quel ravissement d'être enfin seuls, d'errer ensemble dans l'ombre bleue du parc, de couper de silences émus le charme de nos lectures et l'intimité de nos causeries, de bercer le rêve de nos cœurs au chant des feuilles ou au bruit des flots, de baigner notre amour dans la mélancolie des couchants et dans l'allégresse des aurores, de le nourrir du lait des étoiles, de l'embraser de l'ardeur des jours et de la volupté des nuits, afin de le rendre invulnérable h la calomnie, à la douleur et même au devoir, afin de le rendre plus fort que le monde et la vie, plus fort que la destinée, plus fort que la mort !
25 juillet.
C'est décidé, M. Lavoulte prendra ses vacan-
ces au mois d'août. Son égoïsme est enchanté, ce qui contiibucra à la consolidation delà paix. Mon ami a râmc généreuse, il est promptement entré dans mes vues dont il ne devine pas, il est vrai, les lointains obscurs. C'est assurément une très noble nature, qui cherche ardemment h conformer sa vie ii son T^vangile. J'admire cette hauteur de sentiments, et, en môme temps, elle me fait peur. Je le voudrais moins sublime, plus faible, plus accessible ii la tentation ; il me semble qu'il serait plus près de moi. Je redoute, parfois, son fanatisme moral, et que l'àpreté de son puritanisme passe, comme un vent destructeur, sur notre tendresse. Mais non! le soleil de l'amour, après l'aube éblouissante qui s'est déjà levée sur nous, fondra peu h peu l'enveloppe de biblicisme rigide qui enveloppe encore son cœur. La puissance de la passion triomphera des préjugés vulgaires et des rigueurs exagérées de la discipline dogmatique. Oui, il cessera de chercher le bien au prix du bonheur pour chercher le bien dans le bonheur lui-même... Je m'installe demain à Saint-Gérald et Arthur l'a invité a venir m'y voir. J'ai préféré que l'invitation ne se fit pas par moi. Au reste, à sa première visite, nous serons en famille. Ma belle-mère ne partira pas pour les
eaux avant le 10, et mon mari ne s'absentera pas avant le 15. Mais, après, je serai seule, seule avec ses lettres, pourtant, car nous devons nous écrire,.. Et puis, oh ! joie, oh ! radieuses perspectives, source pour moi d'espérances infinies, inefTables, et puis, je serai seule avec lui!
21 juillet.
Saint-Gérald me plaît. Sur la vieille motte du moyen-àge, au bas de la montagne, il dresse son énorme masse où la force féodale et la grâce de la Renaissance enchevêtrent leurs styles. De la haute sa!le-bibliothèque où j'écris, dans la fraîcheur des épaisses murailles, on entend gronder le Rhône ; et, en regardant aux lénêtres, on le voit, majestueux et cependant torrentiel, effleurer, avec des remous et des clapotis, les assises de pierres. On dirait qu'il les anime, que le fleuve, réveillant Técho endormi du passé.
Roule un flot de légende au pied des vieilles tours.
Oui, ce château me plaît. Jadis et maintenant s'y coudoient. La lumière électrique brille là où ont rougeoyé, fumeuses et vacillantes, les
torches de résine ; on passe d'un boudoir à la mode du jour a un salon meublé d'antiquailles ; les mâchicoulis, les créneaux et les barbacanes s'y mêlent aux pavillons, aux larges baies vitrées et aux salles de bains. Cette demeure m'est parliculièrement chère, parce qu'elle est la frappante image de mon bien-aimé. Ne réunitil pas, dans sa personne, le dogmatisme des âges de foi et la sensibilité moderne, les violences <le l'apostolat et les formes les plus affinées du diletlantisme, les étroitesses d'un sectaire et les grandioses visions de la philosophie contemporaine, la poussière des croyances anciennes et le souffle impétueux des aspirations actuelles? Il est, lui aussi, d'autrefois et d'aujourd'hui. Mais, si j'aime tout ce qu'il est, je redoute autrefois, et j'espère en aujourd'hui.
28 juillet.
C'est aujourd'hui dimanche. En ce moment il proche à Brémon. Hélas ! d'ici je n'entendrai pas sa voix, cette voix qui caresse, émeut, secoue, transporte mon âme et la fait chanter d'amour. Il est ma foi, mon culte, ma théologie. C'est en lui que je crois, et c'est lui que j'adore. Ma prétendue ferveur religieuse, n'est qu'une ferveur de tendresse pour lui. Je ne souffre d'être
330 l'apôtrb
privée du prêche que quand il prêche. En réalité^ depuis que j'étudie et réfléchis sous sa direction, et même un peu h côté, mou scepticisme est devenu phis solide et plus complet. L'incrédulité et la foi, il me l'a admirablement montré, ont leur source dans la volonté. Lui, croit parce qu'il veut donner un fondement à sa vie morale; d'autres croient parce qu'ils veulent être consolés. Dans toute croyance, positive ou négative, il y a un motif d'ordre intime qui n'a rien h faire avec la vérité en soi. Je l'expérimente. Si je ne crois pas, c'est pour une raison personnelle, c'est parce que je ne veux pas immoler mon cœur h la doctrine évangélique. Pour moi, la perle de grand prix, c'est mon amour et non pas la vertu. Or, le christianisme est aussi nuisible a mon amour qu'il est utile h la vertu. Je neredoute pasl'athéisme; ses conséquences, désolantes pour tant de mes semblables, ne m'affligent pas. Que m'importe que le ciel soitvide, que les religions soient des rêves et les cultes des mains de prière levées misérablement vers l'immensité noire où bouillonnent les mondes, si mon amour me tient lieu de ciel, de religion et de culte? Que m'importent l'évanouissement de l'immortalité et l'anéantissement de la personne, si je puis goûter l'infini dans le néant de l'heure ? En vérité, s'il en est
ainsi, je suis bienheureuse entre les lemnics, car tout il l'heure j'ai mal raisonné. Il ne faut pas un effort cgal de volonté pour croire et pour nier. Mon ami le prétend, mais il se trompe. Tout, autour de nous, s'oppose à nos élans de foi chrétienne. Les lois incoercibles de la nature brisent les ailes de la prière ; la géologie détruit l'Eden ; la révolution astronomique emporte le ciel ; la sélection naturelle, triomphe de la force dans l'évolution, renverse Dieu, c'est-à-dire la justice, de son trône suprême. Ah ! pour croire encore, malgré de telles évidences, il faut que l'homme en ait bien besoin ; il faut qu'il ait bien besoin de vie morale et de consolations, pour se cramponner, comme il le fait, aux antiques croyances, pour presser convulsivement sur sa poitrine la vieille Bible fatiguée dont les feuillets jaunis se détachent et frissonnent, prêts à s'envoler au vent du soir, pour s'accrocher, avec un fanatisme désespéré, même à l'imbécillité vaticane ou aux folies du paganisme ! Plutôt que de voir sa conscience, ensevelie sous les ruines et sa raison, vaciller dans la nuit, il préfère garder les religions, malgré leurs ombres et leurs puérilités, malgré l'atroce chevalet où leurs contradictions sans nombre l'écartellent ; il préfère crier vers
Dieu, malgré son absence pour cause de néant, et chercher des yeux le ciel sans le trouver jamais. Il préfère se suspendre à tout plutôt que de tomber. Il préfère croire malgré les faits ; il préfère s'abêtir plutôt que d'admettre la vérité probable, h savoir que l'humanité n'est qu'une moisissure a la surface de notre planète, que notre planète n'est qu'un fragment de la nébuleuse solaire, que cette nébuleuse n'est que la sœur d'une foule d'autres engendreuses de mondes, que les mondes de l'univers visible ne sont, eux-mêmes, qu'une parcelle de la vie et que la vie, enfin, consiste en une course fermée, en un devenir circulaire, en un perpétuel passage de la genèse à la dissolution et de la dissolution à la genèse. Il prélèie, à cela, les impossibles dogmes, les enfantins paradis, tous les rêves menteurs, fils de son fiévreuxdésir. Il préfère tout à cela; car, avec cela, la vie n'a plus de sens, le bien et le mal sont des mots, la conscience est une absurdité et la douleur humaine une malheureuse qui ne pourra pas être consolée. Croire ! mais c'est le plus impérieux des besoins pour la plupart des individus ! Ceux qui nient réellement nient malgré eux, sous la contrainte de l'évidence. Presque toujours, il faut les illusions de la croyance pour supporter la vie. Et voilà pour-
quoi je m'appelle la plus heureuse d'entre les femmes, moi pour qui cette illusion non seulement n'est pas indispensable, non seulement n'est pas utile, mais même est conlraiie au bonheur. Car, avec quelques rares privilégiées en ce monde sans doute, ce que je mets audessus de tout c'est mon amour. Or, justement, contre lui se dressent pour l'écraser la religion, le ciel, Dieu et leur gendarme moral, vulgairement appelé le devoir. Certes, mon amour est prêt h les braver ; seulement, il est si haut, si pur, si diCTérenl de l'égoïsme, qu'il m'empêcherait, lui-même, d'oser une telle révolte, s'ils étaient véritables, de peur que mon bien-aimé ne devînt leur victime et que le ciel de mes lèvres ne lui fit perdre le ciel divin. Heureusement, il ne sera pas leur victime, il ne peut pas l'être, puisque ce sont des fantômes sans consistance, de vieilles et pauvres chansons pour bercer et endormir l'angoisse humaine. Oh! quelle joiede penser que l'incrédulité, terrible pour tant d'autres, est, pour moi, une délivrance, une délivrance pleine et entière, sans meurtrissures et sans douleurs ! Oui, il m'est indifférent de me sentir rouler dans le torrent chaotique et absurde de l'être, de ne rien comprendre aux formes changeantes d'un univers
334 i/APÔrnE
sans origine et sans destinée, de voir sombrer, dans le néant des illusions perdues, la vertu, le ciel et Dieu, puisque l'objet de mon amour remplace pour moi toutes ces choses, puisqu'il est, lui, ma raison d'être, mon but et ma fin, ma vie divine et mon ciel, mon Dieu !
29 juillet.
Je l'attendais aujourd'hui, mais il m'écrit qu'il ne peut pas venir à cause d'un ensevelissement, car il est de semaine. La soirée est splendide. Au déclin du jour, le parc paraissait nager dans la pourpre et l'or. On aurait dit une apothéose. Oh ! dans cette flamme, où la flamme de mon cœur s'avivait encore, j'aurais voulu être avec mon bien-aimé ! Il me semble qu'au milieu de cet embrasement magnifique, il aurait mieux senti mon amour et qu'il y aurait plus irrésistiblement répondu. La nature est la grande façonncuse de nos âmes ; c'est de ses bruits, de ses iialcines, de ses parfums, de ses couleurs, de ses ombres et de ses lumières que sont tissés nos rêves, nos tendresses et nos passions...
Il viendra demain, j'espère, h moins que la stupidité des devoirs ecclésiastiques ne le retienne, malgré lui, loin de moi... Quel monde
que le monde religieux, aussi vaste, aussi enchevêtré, aussi inexplicable que celui de la nature, mais combien inférieur en beauté ! Comment a-t-il pu sortir d'elle ? Quel rapport y a-t-il entre les sectes sans nombre, les fanatismes, la floraison monstrueuse et infinie des dogmes, des orthodoxies et des hérésies, des règles, des préceptes, des traditions, des réformes, et les chants, les arômes, les clartés, les contours, les formes de l'univers visible ? Il est vrai que cet univers a aussi ses difformités, ses bruits discordants, ses odeurs nauséabondes, ses tourmentes et ses cataclysmes. Et il est vrai que l'autre a aussi ses extases, ses visions divines, ses grâces et ses splendeurs sacrées. En réalité, la religion n'est qu'un essai de traduction de la nature. Sans la candeur des ailes, des neiges et des rayons, les anges n'existeraient pas. Le paradis est sorti de la profondeur azurée de l'air, du bleu des lacs et des fontaines, des harmonies, des parfums, de la chair succulente des fruits, de la caresse des regards, des souffles et des cœurs, de la majesté pacifique des monts, de la douceur rassurante des vallées, du scintillement des étoiles, de l'éblouissement des soleils. C'est de la nature que la religion a tiré son ciel. Et c'est de
la nature encore, de ses volcans, de ses fumées, de ses éclairs et de ses tonnerres, du mugissement de ses flots, de ses marais, de ses. pestilences, de ses chocs et de ses ruines,, qu'elle a tiré son enfer. Car l'enfer et le ciel ne sont pas h venir, ils sont actuels, ils sont sur la terre. Puisse mon bien-aimé ne passacrifier le ciel qui s'offre à nous au ciel qui n'existe pas !
31 juillet.
Il est venu pour vingt-quatre heures seulement. Il a dû repartir aujourd'hui, rappelé pai* dépêche. Oh ! ce service, qu'il est absorbant, qu'il me crispe ! Et puis, je suis déçue. Il n'y a pas eu entre nous, cette fois, le laisser aller, l'intimité ordinaire. Et, pourtant, cela s'explique : la présence inattendue d'une malencontreuse cousine a achevé d'empêcher le tète à tête que mon mari et ma belle-mère gênaient déjà. J'aurais voulu au moins un regard, une pression particulière de la main, quelques siirnes d'intelliiîence entre nous; mais rien, rien. Au lieu de l'ami ému et confidentiel des visites de Brémon, c'était un étranger correct, grave, froid, mesuré, lointain. Oh 1 comme il est resté pasteur, comme il est empri-
sonné dans la camisole de force du ministère! Hélas! la robe sacerdotale n'a pas vainement flotte sur lui. A plusieurs reprises, j'ai eu un serrement de cœur en songeant que la vieille Bible restait l'obstacle, le mur de séparation, l'inexpugnable rempart entre lui et moi. Il me semble, parfois, que l'amour libérateur n'aura pas la force de briser la chaîne religieuse à laquelle il est rivé. Ce qu'il y a de terrible, c'est que tant qu'il croira h Dieu, au devoir, à l'enfer des damnés et au ciel des élus, notre profane tendresse court le risque de le jeter dans le désespoir, dans une douleur sans fond. Si la foi au monde invisible ne s'éteint pas en lui, il ne trouvera pas, auprès de moi, la joie véritable, il ne trouvera que le chagrin et la terreur. Je serai son bourreau! Cela est-il possible? Moi, qui abandonnerais, pour lui, ma situation dans le monde, ma réputation, mon honneur, moi, qui lui donnerais tout le sang de mes veines, mon âme entière, moi, qui donne rais pour lui ma vie, ce serait moi, moi qui le torturerais! Oh! non, non! plutôt que de faire de la passion qui me brûle son bûcher cruel, plutôt que d'être une cause de chagrin, d'angoisse, de larmes, de remords dans son existence, je préférerais me tuer! Car il n'est pas
338 l'apôthe
pour moi le moyen préféré des plaisirs égoïstes, il est l'idéal, la fin dernière, le but suprême auquel je suis prête à m'immoler avec délices^ avec ivresse, avec le plus frénétique transport. Mais le ciel de Jésus est une chimère! Mais, st je me sacrifie, c'est en réalité lui que je sacrifie, puisque, en compensation de la félicité humaine follement rejetée, il ne trouvera qu'une ombre, que le vide et le néant. Sei'le ment, s'il croit perdre la vie éternelle, c'est comme s'il la perdait ! S'il croit en Dieu et au devoir, c'est comme s'ils existaient ! Il souffrira la même chose ! La religion ! voilà le Cerbère terrible qui garde pour nous l'entrée de l'unique Eden. O mon bien-aimé, mon bicn-aimé ! il n'y a pas d'au delà, le comprendras-tu enfin ! C'est ici-bas que ma tête reposera sur ta poitrine et que nos lèvres goûteront l'extase du baiser d'amour — ici-bas ou jamais !
6 août.
Samedi dernier, je suis allée à Brémon, sous un prétexte quelconque que le hasard m'a fourni. Je voulais l'entendre le lendemain ; j'avais soif non pas d'évangile, de prédications, de prières, de chants, mais de sa vue, de sa voix, de sa présence. Il prêchait au petit culte et, quan J
je suis entrée, il étaîtdéjà surl'eslrade. Immédiatement, nos regards se sont croisés, et il est devenu tout pâle. Même en remplissant sa fonction sacrée, môme au moment d'invoquer Dieu devant les fidèles, mon arrivée le frappait au cœur, serrait sa gorge et mettait des frémissements dans ses nerfs. J'en ai éprouvé une joie immense. La religion n'était donc pas seule h régenter sa vie intérieure, je lui disputais le pouvoir ! Mais ensuite, en l'écoulant prier, j'ai compris qu'il avait peur, qu'il se sentait faible et qu'il s'épouvantait de sa faiblesse , puis, h mesure qu'il méditait la demande de l'oraison dominicale qu il avait prise pour texte : « Ne nous laisse pas tomber en teiita-> lion », j'ai été effrayée de ce qui se passait en lui. La manière dont il nous a décrit, en quelques tableaux saisissants, le danger de la tentation pour nos fragiles âmes, m'a révélé son effroi personnel. Oh ! comme la sienne était tentée! Comme le désir mordait son cœur! Quels cris de véiilé, quels accents de réalité vécue dans les paroles d'alarme qu'il nous adressait ! Ma félicité aurait été sans borne si, d'un autre côté, je ne l'avais pas su encore très soumis au Dieu jaloux, entièrement prisonnier de sa croyance. Son fanatisme religieux reste trop
fort pour que sa passion sorte victorieuse d'une crise prolongée. Ce n'est pas le moment d'enga ger la bataille. Mon ami croit trop et il n'aime pas assez. Oh ! s'il pouvait croire moins et aimer plus ! Là est le salut. Le génie de l'amour m'a heureusement conduite h ce culte. Grâce à lui, j'ai été avertie h temps et j'ai réussi à conjurer le péril, h égarer, dans les douceurs du mensonge idéal, les yeux de mon bien-aimé. L'après-midi, en effet, sur un mot de moi, il est venu me voir. J'ai littéralement joué la comédie. Cela est indigne non seulement de lui mais de moi. N'importe, rien ne me coûte pour le garder, pas même l'hypocrisie. Je l'ai donc reçu avec un air mystique, austère et recueilli. Je l'ai regardé avec un calme d'ange. Je l'ai entretenu du péché, de Dieu, de la mort. J'ai pleuré — non de ces choses, il est vrai — et, pourtant, mes larmes étalent sincères. Je lui ai demandé de prier avec moi, et, peu à peu, un sentiment de tristesse grave, presque religieux, me gagnait, facilitant mon rôle. J'éprouvais, comment dirai-je ? le regret de ne pas être ce que je paraissais être à ses yeux. L'intensité de ce regret n'a fait que grandir depuis, mêlé au remords aigu de l'avoir adroitement et délibérément trompé. Certes, par mon manège j'ai
atteint mon but, je l'ai rassuré de nouveau sur lui-môme et sur moi. Mais j'éprouve un déchirement de toute l'âme en pensant qu'il m'aime comme je parais, et non comme je suis. Ce n'est pas moi qu'il aime, mais ce qui me cache à lui. Il aime mon masque et non pas moi. Oh ! ce masque, j'en suis jalouse ! Je voudrais me montrer ce que je suis ! remplacer les mains jointes, les extases pieuses, les terreurs simulées de l'enfer et les apparentes nostalgies du ciel par les paroles de la tendresse humaine, par les larmes et les cris de la passion, par les baisers, les ivresses, les étreintes de l'amour ! Je voudrais qu'il vît que c'est à lui que je me suis convertie, que c'est h lui que je me suis donnée, que c'est lui que j'adore, que c'est son joug qui me semble doux, qu'il est mon ami suprême, mon maître et seigneur bien-aimé, mon véritable, mon seul Dieu !... Et pourtant, oser cela maintenant, avoir cette iVanchisc intrépide, ce serait probablement le perdre. Et, d'autre part, le mensonge m'est insupportable; comment en soitir ? Oh! si je pouvais devenir ce qu'il me voit ! Si je pouvais croire, comme lui, respecter le devoir, comme lui, attendre le ciel, comme lui! Si je pouvais, comme lui, avec lui, briser mon cœur au pied de la
342 L'APÔTnE
croix! Si je pouvais éprouver avec lui la purification mystérieuse du sang sauveur ! Si nos deux âmes pouvaient monter ensemble, dans le cantique et la prière, vers le Père Céleste, pour s'unir en lui, que je serais heureuse ! Je me consolerais alors de n'être pas sa compagne en la chair, puisque je serais bien mieux que cela, puisque je serais sa Sœur divine, son éternelle Epouse ! Oh ! si je le pouvais p»)urtant ! Si le christianisme était véritable, si Jésus était le fils de Dieu, si la croix était le salut, si le monde invisible, si la vie éternelle n'étaient pas des mensonges !... Ou, du moins, quand même tout cela serait faux, si seulement je parvenais à me persuader que c'est vrai ! Mais c'est audessus de mes forces ! Je sens, je sais, je suis sûre, à n'en pas douter, que le surnaturel chrétien n'est que mirages, fables, rêves. Non ! non ! je ne puis pas m'enchanter de chimères, m'élancer, comme lui, vers de vaines ombres, adorer Dieu dans la fatalité, voir l'immortalité dans la tombe et le paradis dans le néant! Non, je ne puis pas ! J'en souffre, j'en pleure, j'en suis désespérée, mais c'est ainsi : je ne puis pas me façonner à son image, partager ses certitudes de bonheur angélique et ses effrois de la passion charnelle. Je ne puis pas aller à
lui, je ne puis pas ! Il faut que ce soit lui qui vienne h moi ; oh ! il le faut ! ou ma vie est manquée et je n'ai plus qu'à mourir !
18 août.
Les raisonnements, les projets, les calculs, les plans les mieux organisés ne sont rien en amour. Il faut laisser agir l'amour lui-même. Je me préoccupais, je me chagrinais, je me creusais la tète pour essayer de sortir de ce qui me semblait une impasse. Quelquefois je croyais que ma vie était manquée, que j'étais chassée pour jamais de l'Eden, que je n'avais qu'à mourir. Et voilà que les sombres nuages se sont dissipés, que l'avenir m'apparaît clair, riant, joyeux, blanchi de l'aube éternelle. Plus d'obstacles, plus de craintes, plus de soucis. L'amour a tout aplani, tout apaisé. Par lui, l'impossible est réalisé. Hier encore, nous nous promenions dans le parc, les yeux dans les yeux, nos âmes vibraient à l'unisson, nos pas rythmaient notre tendresse. Nous lisions dans le cœur l'un de l'autre, sans trouble et sans remords. Je ne désirais rien, je goûtais la joie parfaite, l'oubli divin dans la contemplation du bien-aimé. Ai-je pu vraiment songer à trahir mon mari ? à souiller la pureté d'une affection
sacrée dans les langes de la chair? Alors, s'il en a élé ainsi, je suis devenue meilleure, plus digne de mon ami, car, maintenant, j'en serais incapable; mon être entier se révolterait contre une pareille ignominie. Mes sentiments, épurés par l'amour rédempteur, m'ont rendu enfin possible la iiuncliise des aveux. Je lui ai raconté mon roman de jeune fille, mon désir de devenir sa femme, les scrupules et les obstacles apparents qui se sont mis entre le bonheur et moi^ puis mon désespoir, la folie de mon mariage, les froissements, les déceptions et les dégoûts de ma vie actuelle. Nos larmes se sont mêlées, nos mains se sont jointes ; je lui ai demande, devant Dieu, d'être l'époux de mon âme, le confident de ma pensée et de mon cœur, de m'aider, de me soutenir dans le chemin du devoir, d'être h moi, dans les limites de l'honneur et de la vertu chrétienne, pour le temps et pour l'éternité. Nous avons prié ensemble Jésus de bénir notre union mystique, et, ô miracle, ô merveilleux événement, mon incrédulité s'est fondue au feu de sa tendresse ; dans le ciel de ses yeux j'ai revu l'autre ciel ! Et maintenant je pense et je sens comme lui, son œuvre sera mon œuvre, son idéal est devenu le mien. Je veux servir et me donner, je veux partager ses
soufTranccs, ses efforts, ses combats, je veux être utile aux pauvres, aux humbles, aux petits, je veux me crucifier avec lui, avec lui je veux mourir au monde... Celle fois, enfin, c'est la nouvelle naissance, c'est la conversion véritable ! Je ne veux plus me parer, pour lui, des élégances de l'esprit et des grâces du corps, de luxe et de beauté : la parure de mon saint amour, ce sera le dévouement de la diaconesse, l'abnégation silencieuse de la sœur de charité.
21 août.
Il faut que je me méfie des ombres parfumées, des retraites attiédies, des fleurs, des arbres et de la chanson des Ilots, quand je suis avec lui. Cela donne de la mollesse à mon cœur. Hier, il se dégageait, des arômes, des couleurs, des harmonies qui nous enveloppaient, une volupté délicieuse qui venait flotter sur mon amour. Une envie me prenait, grandissante, de frôler de la main sa chevelure, d'aller chercher avec mes lèvres le regard de ses yeux, de laisser glisser ma tète sur son épaule et de m'assoupir avec lui dans lendormanle chaleur du jour triomphant.
(Sans date).
Mon Dieu ! mon Dieu ! je crois que je vais mourir de honte. C'est afTrcux ! Tellement affreux que cela ne doit pas être vrai ! Je suis folle, je rêve, j'ai le cauchemar, je vais m'éveiller ! Mon Dieu ! mon Dieu ! cela ne peut pas durer ainsi, cela est impossible ! Je n'ai pas fait cela ! Je ne l'ai pas fait, ce n'est pas moi ! Je n'ai pas les instincts d'une femme perdue !... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que ne suis-je morte avant, il n'aurait pas le droit de me mépriser!... Comment ai-je pu approcher mes lèvres des siennes et l'étreindre et le serrer comme une démente, et lutter contre lui, et me pâmer, et presque m'évanouir ? Il m'a résisté pourtant, il s'est enfui comme un fou, et maintenant il me méprise ! Oh ! il a raison, je suis la dernière des dernières! J'ai eu pour un ange les fureurs d'une bête ! Et c'est irréparable ! irréparable ! Je lui ai écrit pour lui demander pardon, pour lui dire de me sauver encore ; mais c'est en vain, mais je sais bien qu'il ne me répondra pas. Chez un homme comme lui, le mépris tue l'amour. Oh! il n'aura pas pitié; c'est fini ! c'est fini ! Ah ! oui, l'enfer est sur la terre !
(Sans date).
Il n'a pas répondu hier, il n'a pas répondu aujourd'hui. Je suis condamnée dans son cœur. Celte fois, c'est fini, bien fini. Je ne le reverrai plus jamais... plus jamais!... Mon bien-aimé, si j'avais seulement un portrait de toi pour te regarder avant de mourir! Oh ! ne crois pas les apparences, je t'ai uniquement aimé quand même ; j'aurais subi avec toi, pour toi, toutes les épreuves ; sans toi le ciel me semblait un enfer, avec toi l'enfer fût devenu mon ciel. Ne me prends pas pour une courtisane : les courtisanes ne se tuent pas de leur amour ou, alors, elles cessent d'être courtisanes. La vie, la mort, le devoir, l'honneur, tout cela n'existe pas pour moi ; pour moi il n'y a que ton amour et, puisqu'il m'est enlevé, il n'y a plus rien... Le Rhône roule sous les fenêtres... Il m'invite, il m'appelle, lui, si, toi, tu me repousses. Son flot impétueux va bientôt m'emporter. Oh ! s'il ne m'emportait pas loin de toi, ce serait un bonheur, une délivrance, une fuite hors de la plus elFroyable souffrance dont une créature de chair ait été torturée... Je ne te verrai plus jamais, jamais ! Oh ! que j'aurais voulu te revoir encore une fois, encore un instant! J'en ai eu l'envie
348 L'APÔrnE
folle malgré tout, quoi qu'il en advînt. Mais j'aurais vu le mépris dans tes yeux. Oh ! plutôt mourir !...
Je t'envoie cette page de mon journal, la dernière Dis-loi que ces lignes auront précédé, de peu de minutes, la mort de celle dont l'amour, quoique indigne de toi, était cependant le plus grand des amours de la terre... 0 mon bien-aimé, je te prie, sur le bord de ma tombe, pardonne ! pardonne h celle qui vivait de toi, qui meurt sans toi, mais dont la suprême joie eût été de mourir pour toi !...
Sur la petite plage où ils passent leurs derniers jours de vacances, M. et Mme Lavoulte sont assis dans la lumière radieuse du matin. Devant eux, la mer déroule sa grâce azurée et chantante, des voiles flottent au large, points blancs entre le bleu de l'onde et celui du ciel. De petites vagues, (rangeant d'écume leur agonie souriante et douce comme elles, viennent mourir aux pieds du couple. L'air marin frissonne joyeux dans les favoris clairs du président et pénètre, par bouffées légères, sous
le chapeau de soleil de Madame son épouse, dont il ne parvient pas à enfler les joues toujours pendantes comme des ballons dégonflés. La journée va être brûlante, mais l'heure est délicieuse et le panorama splendide. Seulement M. et Mme Lavoulte n'en jouissent pas. Ils sont plongés l'un et l'autre dans le monde vulgaire et mesquin de leur esprit. Madame songe pot-au-feu , ménage , arrangements d'intérieur ; elle déplore que sa dépense de robes dépasse celle de l'an passé, elle appréhende, avec ennui, une demande d'augmentation de gages de la part de sa bonne, elle combine pour voir si elle ne poui'rait pas se contenter de sa cuisinière et d'une femme à tout faire deux heures par jour; puis sa pensée erre dans le salon de sa fille, les rideaux des fenêtres ne vont pas bien, ils ne s'harmonisent pas avec la tapisserie des murs, elle a eu tortd'acheter l'étoffe avant le choix de l'appartement... C'est ainsi que les yeux de Madame Lavoulte se baignent en vain dans l'air resplendissant, ses regards sont uniquement fixés sur le monde de fi'icots,de casseroles et de comptes d'épicier qui est le monde de son âme, le seul où elle ait vraiment la vie, le mouvement et l'être. Quant h M. Lavoulte, ce qui l'absorbe ce sont les alTai-
res ecclésiastiques de sa paroisse. Il songe au moyen de se débarrasser de Ménard, devenu inutile au point de vue matrimonial, et très fatigant par ses velléités d'indépendance et ses emballements saugrenus. L'eiTervescence dissidente était une excellente occasion, si une opulente famille ne s'était pas mise en travers. Maintenant, il convient d'attendre, mais le moment propice n'est peut-être pas très éloigné. On commence à jaser dans Brémon ; le chapelain de la jeune vicomtesse a déjà commis pas mal d'imprudences. Si M. Lavoulte osait, il n'attendrait pas plus longtemps avant d'agir. Il suflTirait d'informer INIénard de ce qui se passe, de lui montrer qu'il compromet la réputation de sa catéchumène, pour le faire partir. Seulement M. Lavoulte a peur de déplaire en haut lieu, de s'aliéner une des premières familles de l'Eglise. Il vaudra mieux avoir recours îx un homme de paille, à Cénac, par exemple, qui sera enchanté de marcher contre sa bête noire. Oui, il faudra creuser cette idée et la mener iv bien... Cependant Madame Lavoulte, (|ui s'est retournée, dit tout h coup :
— Regarde donc, Isidore, le garçon vient en courant, il a quelque chose de bleu aux doigts, c'est peut-être une dépêche pour nous.
M. Lavoulte sort de sa diplomatie, et regarde à son tour, juste au moment où le garçon de l'hôtel arrive, en effet, tout essoufflé, et lui tend une dépêche. Pendant que Madame Lavoulte pousse des exclamations d'inquiétude, M. Lavoulte ouvre le télégramme avec une prompte dextérité, puis il lit a haute voix :
— Venez immédiatement ; urgence. Questions de service. Richemux.
— Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que c'est ? crie Madame Lavoulte, en saisissant le papier bleu. Il y a un malheur, bien sûr ! Qui sait si Pauline n'est pas malade ? Oh ! mon Dieu, ce doit être ça !
— Mais non, dit M. Lavoulte, il y a : Questions de service ; ça concerne la paroisse. Ne t'inquiète pas. Quelques bêtises de M. Ménard, sans doute, tu verras. Enfin, il faut partir. Nous pouvons prendre h X... l'express de onze heures, et nous serons à Brémon à cinq heures, ce soir. Il est neuf heures, le train part h dix. Nous avons le temps ; allons vite faire notre malle. Quel ennui tout de même, nous qui étions si bien ! Heureusement que nos vacances sont h peu près finies.
Il est deux heures de l'après-midi. Dans le compartiment de seconde de l'express qui lesem-
352 l'ai'Ôire
porte, M. et M™* Lavoulte suent à grosses gouttes. Le matin, s'ilsavaientpeu conscience du moutonnementberceurdes vagues et de la brise vivifiante du large, maintenant, par contre, rien ne leur échappe des Inconvénients de leur prison roulante. Ilsétouffentlittéralement, ils s'éventent, ils geignent, et regardent avec lassitude passer, dans une fuite éperdue, le paysage éblouissant comme une fournaise. Les coteaux pierreux, les arbres blancs de poussière, les plaines nues et désertes, tout paraît flotter dans une mer de feu. Enfin la machine siffle, le train ralentit sa marche, des maisons s'éparpillent dans la campagne, puis se resserrent, forment des groupes compacts; voilà des extrémités vagues de faubourgs; des rues s'ébauchent, s'accusent, s'animent, et, bientôt, le train stoppe sous la marquise d'une grande gare. On vend des journaux aux portières. M. Lavoulte en achète plusieurs, ensuite il se fait servir des rafraîchissements. Madame ne veut rien, elle continue h suer dans son coin, monceau de chair affalé. Cependant le train a repris sa marche et M. Lavoulte, ragaillardi par ses libations, se met à lire. Les Dèhals, Le Temps, Le Siècle le retiennent longtemps, puis il passe au Phare de Brémon. Celui-là, c'est pour les nouvelles locales. Son
œil parcourt, distrait, h la troisième page, la colonne des chiens écrasés quand, tout h coup, il tombe sur l'entrefilet suivant :
— Triste accident. Madame la vicomtesse de Cour non s est noyée dans le Rhône. Son corps n'a pas encore pu être retrouvé. M. de Cournon, absent, a été rappelé par dépêche. Nous donnerons de nouueau.v détails sur ce déplorable accident.
M. Lavoulte fait un soubresaut si violent, qu'au coin opposé du wagon, un voyageur assoupi ouvre des yeux étonnés, pendant que Madame Lavoulte demande, surprise, ce qu'il y a.
— Chut! murmure M. Lavoulte h son oreille, lis et parle bas.
Et il lui montre l'entrefilet. Puis ils chuchottent ensemble, échangent leurs impressions, leurs suppositions, leurs appréhensions. Ils sont d'accord sur un point : c'est qu'on leur a télégraphié à cause de cette mort. M. Lavoulte songe encore h beaucoup d'autres choses qu'il n'explique pas. Une foule d'hypothèses germent dans son esprit. Il y en a même qu'il n'ose s'avouer. Et l'impatience le gagne; une fièvre de connaître, d'apprendre, de savoir h quoi s'en tenir, le brûle. L'express lui parait
354 l'apôthe
muser en route ; le paysage se déroule avec une monotonie désespérante, et les heures sont lentes, lentes comme des jours. Le Rhône, de temps h autre, miroite à la portière. C'est dans ses flots torrentueux, qu'est peut-être encore emporté un des plus beaux corps de femme. Madame de Cournon a-t-elle péri sans le vouloir? ou bien a-t-elle voulu mourir? Si elle a voulu mourir, c'est qu'alors... c'est que sans doute... Et M. Lavoulte pense, pense ; les hypothèses, les suppositions recommencent leur sarabande dans sa tète...
Maintenant, la dernière station est franchie. La prochaine gare est Brémon. M. Lavoulte n'y tient plus: il éprouve le besoin physique d'agir, il plie ses journaux, il brosse ses habits, il se lève, il s'étire, il se penche a la portière. Il est temps, temps d'arriver! L'attente, à ce deffré, est une torture véritable... Enfin, voici le tunnel qu'annonce un coup de sifflet prolongé, ensuite le pont du chemin de fer, après lequel la voie s'engage aussitôt entre deux rangées de maisons hautes, puis encore un tournant et, dans le fracas agrandi de la course finissante, le train s'arrête.
Grâce à son corps fluet, M. Lavoulte est déjà sur le trottoir et travaille énergiquement à dcga-
ger son énorme moitié des étreintes de la portière. Le bras vigoureux du gendre se joint au sien. On s'embrasse, et Madame Lavoulte demande :
— Enfin, Gaston, qu'est-ce que c'est? Racontez-nous...
Mais Gaston fait un geste circulaire. Il y a trop de monde. Il faut arriver à la maison. Et c'est la sortie, la reconnaissance des bagages, l'entassement dans l'omnibus urbain, le cahotement des rues. Pendant ce temps, Richemun parle h mots couverts. Il annonce, en outre, que Madame Garil les attend au logis. Elle a des choses très graves h dire.
Enfin les voilà arrivés. Madame Garil est là. Elle en dira long, ses yeux le promettent. A peine le temps des salutations d'usage et M. Lavoulte s'écrie :
— Parlez, Madame Garil, parlez, nous vous écoutons.
— L'autre jour, dit Madame Garil, M. Ménard est rentré de Saint-Gérald dans un état épouvantable. Je me trouvais justement chez lui, à ce moment, pour mettre en ordre certaines choses. Il avait les yeux cernés comme après huit jours de fièvre, ses joues étaient creuses, il élait pâle comme la mort, et il a pu
35G l'apôtre
à peine me saluer. Il s'est immédiatement enfermé dans sa chambre. Très inquiète, vous le comprenez, Monsieur Lavoultc, j'ai appliqué mon oreille contre la porte et je l'ai entendu sangloter d'une manière terrible. J'ai eu peur, j'ai voulu savoir. Alors j'ai tapé, j'ai appelé. Il ne m'a jamais répondu, seulement, pendant ce temps, il retenait un peu ses sanglots. Voyant qu'il n'y avait rien ii faire et craignant d'être une indiscrète, je suis sortie en me proposant de revenir dans la soirée. A mon retour, j'ai frappé de nouveau h la porte de sa chambre. Point de réponse. Il ne pleurait plus, on n'entendait rien. Je ne savais pas seulement s'il y était. Alors j'ai essayé d'ouvrir, ce n'était pas fermé. Je suis entrée et je l'ai trouvé sur son lit, étendu roide. Je l'ai cru mort. Vite, j'ai envoyé le concierge chez le médecin. Heureusement, M. Cadoret a pu accourir tout de suite. M. Ménard n'était qu'évanoui, et il l'a fait revenir. Le docteur a dit qu'il n'avait rien de caractérisé, sinon un épuisement nerveux extraordinaire. Il a prescrit un fortifiant et du bouillon, puis il m'a priée de le veiller pendant la nuit. La nuit, ^I. Ménard a eu le délire ;^ mais il a reposé un peu vers le matin et il m'a paru mieux. Seulement, voilà que vers sept
heures et demie, comme il venait de rouvrir les yeux, on apporte le courrier. Il y avait des journaux et une lettre. Quand il a eu lu cette lettre, il s'est mis h trembler comme une feuille ; puis, malgré ma présence, et sans me prévenir, il a sauté hors du lit pour s'habiller. Alors, naturellement, je suis vite sortie, mais voilà qu'en rien de temps, il est venu me rejoindre dans ses vêtements de ville, et il m'a dit qu'il était obligé de partir pour Saint-Gérald. Il avait l'air d'un fou. Il a descendu les escaliers comme une bombe et, par la fenêtre, je l'ai vu filer dans la direction de la gare. Il voulait évidemment prendre le train de huit heures. Je rentre dans sa chambre et je vois sur la cheminée la lettre qui l'avait mis dans cet état. Vous comprenez, MonsieurLavoulte,c'étaittrop grave; j'ai cru devoir regarder ce qu'il y avait dedans. Devant Dieu, Monsieur Lavoulte, j'ai pensé que c'était mon devoir.
— Oui, dit M. Lavoulte, vous avez bien fait.
— Eh bien ! Monsieur, c'était une lettre de Madame Arthur de Cournon. Elle le suppliait de lui pardonner, de la sauver encore, elle l'appelait son bien-aimé, elle lui disait que sans lui elle mourrait.
— Vous avez cette lettre ? dit M. La-
358 L'APÔTnE
voulte, en tendant la main comme pour la saisir.
— Non, Monsieur, écoutez, ce n'est pas fini. Je venais h peine de la lire, quand j'entends son pas dans l'escalier ; il entre précipitamment et court vers moi en criant : « Cette lettre ! j'ai oublié cette lettre. Madame Garil ! cette lettre que j'ai reçue tantôt ! » J'ai fait l'innocente et il l'a retrouvée sur la cheminée où je l'avais remise. Il la prend et repart comme un fou. Maintenant je comprenais un peu pourquoi. Je regarde la pendule, et je vois qu'il est huit heures; il ne pouvait plus arriver pour le train. En effet, assez longtemps après il est rentré, il l'avait manqué. Mais l'effort qu'il avait dû accomplir l'avait épuisé. Il s'est évanoui une seconde fois. J'ai envoyé chercher le médecin et celui-ci, aidé du concierge, l'a mis au lit. A la suite de cette secousse, il a eu une fièvre terrible qui a duré ce jour-là et le lendemain. Il n'avait pas sa raison, il disait des choses, des choses... enfin ! Je restais le plus possible seule dans sa chambre. Hier soir arrive une lettre pour lui. C'était encore l'écriture de Madame Arthur. Monsieur Lavoulte, je ne pouvais pas la lui donner dans l'état où il était ; il délirait ; d'autre part, c'était très grave. Monsieur La-
voulte, Dieu me punira si j'ai mal fait; mais j'ai cru bien faire : je l'ai ouverte.
— Vous avez bien fait, dit M. Lavoulte.
Et Madame Garil tend à M. Lavoulte une enveloppe, dans laquelle se trouve la dernière pajTc du journal de Berlhc. Celui-ci, après l'avoir lue, la passe à sa femme et, d'une voix qui tremble un peu, demande :
Le Phare a annoncé la mort ce matin. Ça s'est donc su hier soir ?
— Oui, on a télégraphié h M. Chaleuil qui est parti tout de suite, puis on s'est livré il des recherches, qui n'ont pas abouti jusqu'à maintenant. Voilà comment ça s'est ébruité. On croit qu'elle est tombée en se penchant à l'une des fenêtres de la bibliothèque du château. Le rebord, paraît-il, n'est pas très élevé.
— A quelle heure cela s'est-il produit?
Le valet de chambre de M. Chaleuil a raconté qu'à onze heures du matin, elle avait sonné pour envoyer une lettre à la poste, cette lettre sans doute. A midi elle avait disparu, une des fenêtres était ouverte. Elle n'était sûrement pas sortie. C'est entre onze heures et midi qu'elle doit s'être précipitée.
— Et tout le monde croit à un accident ?
— Oui, Monsieur.
— Bien. Que rien, dans les paroles d'aucun de nous, ne dévoile le secret. Vous n'avez rien dit, Madame Garil ?
— Non, Monsieur, je vousjure.
— Bien ; pas un mot non plus h l'avenir ; ayons tous la bouche fermée. C'est très grave. Et, maintenant, revenons à M. Ménard. Il n'a pas vu cette lettre ?
— Non, Monsieur ; dans l'état de faiblesse où il est, je n'ai pas osé la lui donner. Et puis, je l'avais ouverte. Il ne sait pas non plus l'accident, j'ai cru devoir le lui cacher.
— Vous avez bien fait. Il est toujours dans le délire ?
— Non, Monsieur, quand je l'ai quitté il était beaucoup plus calme, il s'assoupissait; mais il est d'une faiblesse extraordinaire. Il faut même que je retourne auprès de lui sans tarder.
— Je vous accompagne.
— Mais, Isidore, tu es fatigué, il te faudrait... — - Assez. Ma canne et mon chapeau.
Pendant le trajet, M. Lavoulte médite.
Il a besoin de toute son habileté pour réussir dans ce qu'il se propose d'entreprendre. Mais aussi, s'il réussit, quel résultat magnifique 1 11 sauvera l'honneur d'une famille importante qui lui en gardera une reconnaissance précieuse; il
évitera le scandale qui pourrait rejaillir sur le corps pastoral ; il aura tout le temps de donner à Ménard, démissionnaire sans qu'on le sache, un successeur à sa fantaisie, moins casse-cou, plus malléable. C'est là, certes, un résultat excellent, et, pour l'obtenir, que faut-il ? Faire sitrncr à Ménard sa démission en blanc, communiquer cette démission, seulement quand la maladie prolongée du jeune homme la justifiera, répandre le bruit, par Madame Garil, que Ménaj'd est, en réalité, fort soufifrant depuis plusieurs semaines et que c'est sa vaillance seule qui lui a permis de s'acquitter de son service, enfin, garder absolument secrète la correspondance entre les deux amants et alTirmer avec énergie, dans les journaux, la mort accidentelle : Voilà.
Et M. Lavoulte pénètre dans la chambre où son collègue repose, épuisé. Pour secouer la torpeur du jeune homme, il s'approche et dit à haute voix :
Monsieur Ménard, j'ai une communication importante à vous faire.
Ces mots ont un effet magique. Le malade se soulève avec une énergie dont il semble incapable, et, dans ses yeux, monte l'angoisse d'une intorrorration terrible.
— La jeune vicomtesse de Cournon et vous, poursuit M. Lavoulte, vous êtes compromis aux yeux du public. Il faut que vous me signiez votre démission en blanc, je n'en userai qu'au moment opportun. Votre maladie servira à expliquer bien des choses et h masquer la réalité.
Un immense soulagement apparaît sur les traits du malade, il semble que l'on vient de lui annoncer une bonne nouvelle, tant il en redoutait une plus afTrcuse. Et il signe sans résistance, môme avec une bonne volonté visible. Puis il relomI)e sur ses coussins. Alors, avec un sourire de triomphe aux lèvres, avec une allégresse de haine dans le cœur et avec un désir brutal de se venger enfin du collègue impossible qui lui a suscité tant de tracas, du gendre manqué qui lui a fait dépenser en vain ses efforts, son amabilité, sa patience ; — alors M. Lavoulte se penche vers le malheureux et murmure une dernière phrase, perçante comme un coup de poignard :
— L'intérêt de la paroisse, la réputation de toute une famille et votre propre dignité personnelle, veulent que vous soyez longtemps et très gravement malade ; c'est pourquoi je n'hésite pas à vous annoncer c^u'Elle est morte...
La Montagnarde gravit lentement, sous l'effort réuni des chevaux qui la tirent, la rude montée. Les essieux crient, les vitres tremblent. La bâche, gonflée de malles, de valises, de cages à poules, de tonneaux et de bidons aux liquides divers, de sacs, de paquets de toutes formes et de toutes dimensions , apparaît comme une vessie énorme et fantastique, sur le point de crever. Sous elle, la solide et lourde charpente de la voiture à deux corps, semble souffrir du poids formidable qui l'écrase et, plus encore, des cahotements sur le sol inégal, de la raideur des tournants, des subits coups de colliers, des infinies difficultés d'une route pénible qui s'accroche aux flancs supérieurs de la montagne, renonce h la sinuosité des enlacements, se dresse, comme une échelle, pour atteindre le sommet, qu'elle redescendra ensuite avant de remonter de nouveau, et en multipliant, sans cesse, les aspérités de ses rocs, les ornières de ses sables, ses crochets à angle droit, ses pointes au bord des précipices, la prudence de ses contours et l'audace de ses assauts.
364 L'APÔrnE
Dans le coupé, deux personnes : Mcnard, soutenu par des coussins, et sa mère.
Madame Ménard penche, sur son fils, un vIsAge énergique et plein d'une tendresse ferme et vaillante. Sa main, de temps h autre, effleure, d'un mouchoir, le front et les tempes moites du jeune homme anéanti. Elle ne sait rien du drame intérieur. Ménard a les lèvres closes par l'honneur et le devoir. Les terribles paroles du président ont failli le tuer. Pendant des semaines, il a été entre la vie et la mort. Mais, pas plus dans les cauchemars du délire que dans les éclairs de lucidité terrible où lui a été révélée la sombre tragédie d'amour, il n'a parlé... Et, maintenant, dans la prostration (l'une convalescence h peine ébauchée, les bruits du dehors pénétrent en lui h flots tumultueux et irrésistibles, dominent sa pensée et retentissent plus fort que le sentiment de sa souffrance intime. Il écoute la vieille patache cahotante lui redire, encore une fois, la chanson du passé. C'était au même son de ferrailles, au même bruit monotone de caisse roulante et mal jointe, qu'aux jours radieux de son adolescence, il accourait du lycée vers la ferme paternelle. Comme aujourd'hui, tintaient les fifrelots des chevaux, claquait, en serpentant, le
LA LUTTB
fouet du conducteur et s'ouvraient devant lui les paysages nus ou boisés, sévères ou gracieux, reposants ou sublimes des montagnes dont il est l'enfant. Comme aujourd'hui, les torrents bondissaient en cascades, les pins s'accrochaient aux pentes, et, là-haut, dans l'herbe rare et parfumée des cimes, les troupeaux broutaient. Comme aujourd'hui, l'air pur entrait par les fentes nombreuses des planches déjetées, caresse vivifiante de tout cela... L'hallucination se précise et s'Impose. Il oublie, il perd la mémoire des choses récentes. Il se croit écolier en vacances. C'est Noël. Le vaste foyer familial, où s'embrase le cœur des chênes, va pétiller de joie h son retour. .. Mais non, c'est Pâques, sans doute, et, dans la sonnerie des cloches et les ivresses du printemps revenu, il célébrera bientôt avec les siens la résurrection du Sauveur... Au bruit évocateur des jours anciens, semblent refleurir les espoirs et les illusions du matin joyeux. Oh! si cela pouvait durer! Il ne faut pas qu'il remue, qu'il bouge le moins du monde, de peur que tout ne s'évanouisse. Il le sent et laisse pénétrer passivement, docilement, les images extérieures dans ses yeux, et les souvenirs lointains dans son esprit, enfin baigné par eux de douce somnolence. 11 se laisse violenter, il se
366 l'apôtue
laisse maîtriser, dans sa faiblesse présente, par le passé de nouveau triomphant. Les sources fraîches et jaillissantes du premier jîge retrouvé humectent ses lèvres en feu et coulent, calmantes pour de brèves heures, sur la plaie affreuse dont son cœur épuisé va peut-être mourir...
Mais, malgré l'immobilité, le bloltissement éperdu dans l'oubli et le songe, le bruit de ferrailles devient peu h peu plus actuel, plus dur ; les cahotements fatiguent davantage sa chair endolorie, les secousses la meurtrissent de plus en plus. Le ciel n'a pas la limpidité palpitante d'avril, ni la pâleur glacée de décembre. Les arbres n'ont pas l'allégresse du renouveau ni la rigidité cadavérique, sous le givre ou la neige, de la froide saison. Ce n'est ni l'hiver ni le printemps. Ce n'est ni Pâques ni Noël. C'est octobre et le dernier adieu des beaux jours qui s'enfuient. Hélas ! l'innocent écolier, dans la joie des vacances, n'est pas là, lui non plus. Ardeurs juvéniles, bouillonnement et flamme généreuse du sang, pur miroir des yeux, candeur de l'imagination, paix de la conscience, tout cela a disparu sans retour... Ménard, prostré sur les coussins, sent croître la lassitude et l'usure de son corps, et le drame de la passion reprend plus cruel
après renlracle, et l'agonie de son ànie recommence...
Il revit la minute troublante et folle où des lèvres chéries ont si passionnément cherché les siennes, où l'amour a entouré son cou du plus éblouissant des colliers, où, dans la lumière mourante du Regard, unique entre tous les regards, il a pu lire le don complet de la femme adorée... Puis, c'est le brusque flamboiement du divin glaive à la porte de l'Eden ; la vision, solennelle dans un éclair, de la chaire où il prêche et où il ne pourra plus remonter jamais, la terreur devant le précipice, le vertige de l'abîme et son efTroi... Puis, la fuite éperdue, instinctive, inconsciente, presque involontaire, de l'honnête homme aux abois, du disciple de Jésus essayant <le se dérober machinalement à la tentation suprême. Puis, la lutte affreuse entre le devoir et la passion, d'un côté le regret d'être parti, d'avoir résisté a la grisante étreinte, une fureur démente de la revoir, de se noyer dans le ciel de ses yeux, de brûler, d'anéantir sa foi au feu de ses baisers, d'oublier tout : honneur, vertu, charge pastorale, Bible, temple. Evangile, christianisme, religion, dans les bras, les caresses, les enlacements berceurs, les enivrements de sirène de la bien-aimée ; et, d'un
368 L'APÔTnE
autre côté, comme des vagues correspondantes, les cris désespérés de la conscience, l'atroce remords des faiblesses passées, l'appréhension grandissante du crime possible, l'angoisse de la trahison prochaine, de la déchéance irrémédiable, de l'épouvantable chute au fond de l'enfer d'iniquité, dans les lambeaux déchirés de la robe sainte... Puis, c'est la lettre terrifiante, la dernière prière, le suprême appel d'un cœur à l'agonie et le sursaut de volonté, la résolution ferme et définitive de courir de nouveau,malgré le danger, vers celle qui l'implore. Puis, ce sont les impossibilités matérielles, le train parti, la faiblesse physique, la prostration croissante, et l'horrible, la déchirante crainte d'une catastrophe... Puis, l'écrasante, la mortelle nouvelle de la mort... Oh ! oui, il a bien cru qu'elle serait mortelle cette nouvelle qui a été, pour lui, comme un coup de massue formidable, qui a provoqué en lui, pendant de longs jours, une torpeur, une inconscience, un anéantissement absolus... Comment a-t-il résisté? Comment vit-il encore ?... Et, soudain, le bruit d'une cascade, au milieu des rochers, lui rap pelle le tragique grondement du fleuve dont les flots ont emporté la créature angélique et charmante qu'il ne peut oublier... On n'a pas
retrouvé son corps, on ne le retrouvera jamais, sans doute... Et, d'ailleurs, qu'importe? puisque c'est fini, quand m<>me, irrémédiablement. Oh ! cette voix qu'il n'entendra plus, ces yeux qu'il ne verra plus, où est-elle ? où sont-ils ? Eteints, <lisparus pour toujours ! Elle est morte celle qui l'a initié à l'inefTable vie d'amour ! Elle est morte, désespérée par lui ! par lui ([u'clle a tant aimé !... Et il la voit, dans les affres d'une douleur indicible, s'élancer vers le flot sinistre qui clapote et l'engloutit. Oh ! pauvre petite brebis innocente et candide, perdue par le mauvais berger, par le pasteur indigne en qui elle s'était confiée pour aller h Jésus... Il a été son bourreau, il a été son assassin et il vit ! Est-ce croyable? Est-ce réel?... Oui ! il vit encore ! et môme il avait, il y a un instant, des illusions d'enfance, il écoutait chanter le passé dans son âme !... Oui, il vit ! Cela est-il possible ? Cela peut-il durer ?. ..Non, heureusement, oh ! non ! les forces l'abandonnent... La grande nuit du néant baigne son cerveau épuisé, déferle et bruit h ses tempes lasses, envahit ses yeux... Sou coeur brisé cesse peu à peu de battre... Cette fois, cette fois pourtant, c'est le repos, c'est l'oubli, c'est la fin...
370 l'apôtrb
Quand l'hiver arriva, enveloppant le& Cévennes de son linceul blanc, un autre suaire, celui du tombeau, semblait aussi sur le point d'envelopper Ménard. La maladie, plus violente et plus tenace que jamais, faisait de lui un moribond. Les médecins pensaient que son brusque retour de Brémon lui serait probablement funeste. En décembre, il se remit un peu et, en janvier, il eut une rechute terrible que, cette fois, on jugea définitive, mortelle. Pourtant il retrouva quelques forces, puis déclina encore,, retomba... Tandis que son corps, jeune et robuste, luttait avec énergie contre les puissan- «;es de destruction, son âme, afTreusement blessée, voulait mourir. Elle ne pouvait pas renoncer h l'égoïsme de son regret. A chaque victoire matérielle, h chaque élan de la chair vers la vie, elle se réveillait, elle reprenait conscience d'elle-même et du délicieux et déchirant passé. Alors, la douleur de la félicité humaine évanouie se rallumait en elle, la brûlait de sa flamme dévorante, la consumait, la jetait dans d'effrayantes agonies, dont les secousses torturantes, les spasmes atroces, les
fureurs insensées, épuisaient de nouveau le corps, le brisaient, l'anéantissaient.
Cependant, h mesure que les crises se renouvelaient, le remords prenait le pas sur tout le reste. Au début, la passion inassouvie et la conscience indignée le faisaient souffrir ensemble. II pleurait sans pouvoir nettement démêler si c'était du regret de n'avoir pas été jusqu'au bout de la faute, ou si c'était du regret d'avoir été, avec une complaisance coupable, si près du crime. Mais, peu h peu, la passion égoïste faiblit, pendant que croissait proportionnellement le sentiment de la déchéance morale, de la responsabilité, de la culpabilité, du péché. S'il n'avait pas eu de pensées mauvaises, s'il n'avait pas convoité cette femme dans son cœur, il aurait, peut-être, pu exercer sur elle une salutaire influence. Elle l'avait aimé comme il méritait d'être aimé et, après tout, comme il l'aimait lui-même ! S'il l'eût aimée d'un plus noble amour, elle, aussi, l'aurait plus noblement aimé. Elle était devenue ce qu'il l'avait faite ; c'était lui qui l'avait perdue, c'était lui, le grand criminel ! Alors une rage d'expier, de subir les tourments les plus terribles s'empara de lui. Il aurait volontiers déchiré sa chair avec ses ongles et ses dents, broyé sa tête contre une
372 l'apôthe
pierre, arraché sa vie d'une main violente. Mais cela n'était rien. Le chevalet, la roue, le bûcher môme étaient de trop doux supplices. Les pires tortures lui paraissaient insignifiantes en comparaison de son infamie. Il désira les ténèbres du dehors, l'enfer, le feu éternel. Finalement, son désespoir atteignit les dernières limites humaines et il tomba, de nouveau, dans une prostration voisine de la mort.
Cette fois, quand le corps recommença à prendre des forces, l'âme ne se réveilla pas immédiatement, elle resta encore engourdie, encore baignée d'une torpeur profonde, elle demeura ensevelie dans l'existence végétative. Ce fut ce qui le sauva. Le physique eut le temps de se refaire suffisamment pour résister ensuite, avec plus de succès, aux assauts de la douleur morale. On put le lever, l'asseoir à la fenêtre sur un fauteuil. Un vent printanier balayait le ciel, des vols d'oiseaux passaient, des bourgeons verts pointaient aux arbres. Certains jours, le soleil avait des éblouissements d'été ; des soufTles chauds entraient dans la chambre, pleins de parfums mélangés. On entendait des sons de clochettes, des bêlements et des piétinements de brebis, des gloussements de poules et de dindons et le perpétuel
va et vient des valets de ferme ; des portes se fermaient, des charrettes chargées faisaient crier leurs essieux au milieu des commandements, des coups de fouet, des pas sourds et lents des bœufs ou des pas plus forts et plus précipités des chevaux de trait. Igiior;inte des drames compliques de la passion sentimentale, la vie agreste continuait. Peu a peu, les forces du malade augmentèrent. Il put sortir, s'asseoir, par les belles journées, sous les frondaisons renaissantes, dont les formes grêles et dentelées étaient toutes criblées d'azur. Il y avait aux feuilles comme un frisson d'espérance ; de petits nuages blancs s'éparpillaient, se confondaient avec les profondeurs bleues de l'air. Là-haut, sous le rocher, dans le timbre de la fontaine, là-bas, au fond du val, dans le bruissement du ruisseau, résonnait l'écho des Jours adolescents.
Cet écho, d'ailleurs, il l'entendait partout. Au culte de famille, le soir, dans la grande cuisine, devant les domestiques réunis, le père, encore vigoureux malgré son âffe, ouvrait la vénérable Bible du désert et lisait un chapitre de l'Ancien ou du Nouveau Testament. !Mén;ird, en l'écoutant, retrouvait les impressions de piété fervente et candide d'autrefois. C'était la.
374 l'apôtrb
vérité, en dépit de toutes les clameurs des hommes, et de toutes leurs vaines déclamations C'était ce Livre qui avait fait les ancêtres et qui, seul, pouvait les refaire dans leurs enfants.
Au temple, le vieil ordre liturgique conservé, les psaumes, la parole simple et familière du bon pasteur, le ramenaient en pleine enfance. Il lui semblait qu'il était redevenu petit. Sur le même banc de bois dur où il s'était assis, bambin à peine échappé des robes, il s'asseyait de nouveau maintenant, comme alors, près de son père, dont la voix toujours grave, convaincue, un peu chevrotante, et, comme jadis, prompte à se joindre h celle des fidèles, résonnait à son oreille, dans le chant des cantiques, avec la force et la foi des premiers ans. De sa place, il voyait les diacres, les anciens aux visages divers, austères, énergiques, vénérables : faces honnêtes et bonnes, les unes encadrées de colliers, d'autres ensevelies sous des barbes, ou luisantes et bien rasées, toutes massives mais cependant avec quelque chose d'idéalisé. Ils étaient répandus au hasard, sans décor, démocratiquement, dans lapartie, voisine de la chaire, de l'auditoire masculin. Celui-ci, nettement séparé de l'assistance féminine par la grande allée du milieu, remplissait, presque sans vides, une moitié du
temple, tandis que l'autre était occupée par les femmes, aux rangs plus pressés encore, absolument compacts. De ce côté là, les coilTes, très nombreuses, s'enlevaient sur les couleurs plus sombres avec des blancheurs d'ailes. A la troisième travée, vis-h-vis de lui, il voyait sa mère suivre, sur une Bible, la lecture sainte ou écouter la prédication, les yeux brillants de zèle ; puis, toutes proches, sa belle-sœur, immobile dans le recueillement, et sa gentille nièce, lutin un instantassagi. Devant lui, autour de l'harmonium, se tenaient les deux unions chrétiennes de jeunes filles et de jeunes gens, comprenant les trois quarts de la jeunesse de l'endroit. Et il regardait, avec un plaisir étrange mêlé de regret, ces figures candides, joyeuses et fermes, où survivait la ferveur ancestrale, où la piété protestante s'unissait, gonflée d'une nouvelle sève, aux grâces et aux énergies du printemps. Ah ! ceux-là, malgré le siècle ergoteur et sceptique, n'avaient pas cédé l'héritage des pères, le patrimoine huguenot ! L'édifice, transformé par les illusions d'autrefois, s'amplifiait, haussait ses voûtes, élargissait ses couloirs, prcdongeait la file de ses bancs, noirs d'auditeurs. La chaire, inconsciemment revue avec les yeux de l'enfance, revêtait une majesté
376 l'apôthe
imposante et vraiment sacrée; et la Bible, làhaut, sur le pupitre, prenait des proportions colossales, pendant que le pasteur en tournait, avec une lenteur silencieuse, les pages noblement jaunies. La Parole divine retrouvait sa puissance ancienne, elle se dégageait de l'élolilste et du jéhoviste, des subtilités de la théologie, des argumentations de l'apologétique, des prosopopées de l'éloquence. De nouveau, c'étaient Moïse et les prophètes, c'étaient le Christ et les apôtres, c'était Dieu qui parlait ; il parlait, et sa parole s'imposait derechef à l'esprit et au cœur du jeune homme, sans discussion, avec une autorité souveraine, absolue. Puis, le culte fini, le rêve envolé, l'hallucination disparue, il retombait dans la torpeur première, faite de l'écrasement de son être, et brusquement traversée par des éclairs de douleur fulgurante... Mais, chaque dimanche, sa jeunesse pieuse évanouie remontait du fond du passé pour l'enchanter encore, pour l'enivrer quelques instants de sa lumière d'aurore, de ses parfums délicieux, de ses extases naïves devant le miroir pur et limpide des jours, de ses harmonies caressantes et douces où vibrait le timbre d'or des célestes vertus.
Une réunion de prières précédait le cultô
public. D'abord, il ne s'y rendit pas, craignant que son silence ne fût mal interprété, car une rude main, celle de la révolte sourde, fermait toujours ses lèvres et son cœur. Le désir de s'y rendre, pourtant, le tourmentait tellement qu'il finit par céder au besoin de trouver là un autre lambeau de l'enfance chérie. Quand il entra dans la modeste salle, les chrétiens zélés de la par(»isse étaient déjà réunis, nombreux. Le grand Bertrand, de ses doigts calleux de laboureur, tenant le chétif recueil à couverture verte des ChanLs de Réveil^ entonnait le cantique bien connu de Ménard:
Mon cœur joyeux, plein d'espérance,
et toute la salle le suivit avec entrain. Les larmes envahirent les yeux du jeune homme. Hélas! où s'en était allée la joie de son cœur ? Après le chant, Bouiilane, le savetier, se leva pour prier. Il s'exprimait sans emphase, simplement, avec une familiarité touchante. On sentait que Dieu était tout près de lui et qu'il lui repondait. Le pauvre homme, déjà courbé par la vieillesse, demandait du courage pour le travail de lasemaine, implorait le pardon pour les fautes des jours passés, remcicialt des faveurs, des grâces reçues, appelait la bénédiclion divine sur le
culte public. On aurait cru, en l'ccoulant, si sa voix n'avait pas été cassée, qu'un enfant parlait à son père. Quand il eut fini, on chanta de nouveau, ensuite un autre chrétien demanda l'accroissement de la fraternité entre les membres de la paroisse; puis il pria pour une sœur malade. Les chants et les oraisons alternés durèrent ainsi trois quarts d'heure. Il y eutdes redites, mais elles furent sincères, des phrases obscures et inachevées, mais Dieu vit les désirs des cœurs. Les femmes, généralement, restaient muettes. Cependant, cette fois, une mère pria, d'une voix tremblante, pour son enfant, soldat aux colonies. Elle supplia le Seigneur, avec une insistance passionnée, de lui donner la force d'En-Haut, la force de résister aux séductions du monde afin que, si son corps devait périr làbâs, au moins son âme fût sauvée. INIénard fut bouleversé par ces cris de tendresse, arrachés à la sollicitude maternelle dans un élan de foi chrétienne. 11 lui sembla qu'on priait pour lui. Ce jour-là, il n'assista pas au culte public, il s'enferma dans sa chambre et, abîmé au pied de son lit, il pleura des larmes d'angoisse et de désespoir, il sanglota sans fin, en proie à toutes les affres du regret stérile et de la déchéance, jugée irrémédiable. Il était comme un ange
hK LUTTE 379
réprouvé qui, du fond de renier, aurait entrevu encore, dans une vision poignante et brève, la splendeur des cieux perdus.
Son corps, cependant, se fortiKait de jour en jour. Il put bientôt accompagner le pasteur dans ses visites. Ils s'en allaient, tous deux, le long des sentiers fleuris, entraient dans les maisons isolées, serraient la main aux travailleurs rustiques. Le vent leur apportait, par bouffées, le son des clochettes et la senteur fine des sommets herbeux. Les arbres, plus touffus, étaient pleins de frissons d'aile, de chansons d'amour; mais le bon M. Roustin se trouvait, lui, loin de son printemps et même de son été. Ses soixante-dix ans commençaient h lui peser ; les longues courses le fatiguaient. Un jour, il vint trouver Ménard et lui dit :
— Rendez-moi un service. Une jeune fille se meurt, là-haut, dans la montagne. C'est Céline Clément, au Clos-Rond, vous savez ? Vous l'avez certainement connue autrefois. J'apprends qu'elle est h toute extrémité. J'aurais aimé la revoir avant qu'elle parte ; seulement, c'est loin et il faut s'y rendre à pied ; or, je suis un peu souffrant. Au reste, je sais qu'elle est prête, la chère enfant, mûre pour devenir un ange. Vous irez lui faire mes adieux, n'est-ce pas ? Dites-
380 L'APÔTnE
lui que si je ne la revois plus sur la terre, je la reverrai ailleurs, et bientôt sans cloute, car je suis vieux,
Ménard se chargea volontiers du message et partit. Il y avait trois bonnes heures de marche, mais la journée était magnifique, une journée de juin, toute ruisselante de lumière. Aux endroits abrites, la chaleur déjà était accablante. Et, à plusieurs reprises, Ménard aurait voulu s'arrêter pour dormir d'un sommeil sans rêves, pour sentir se désagréger son moi douloureux, pour s'absorber dans l'heure flamboyante,
I c cœur sept fois trempe dans le néant divin.
Quand il arriva dans la maison forestière du Clos-Rond, il trouva la famille réunie autour de la malade agonisante. Celle-ci, après une terrible quinte de toux, avait la tête renversée sur les coussins ; elle reposait immobile, pâle comme une morte. Ses grands yeux bleus semblaient fixés sur l'infini. Comme elle ne voyait pas Ménard, sa mère, en larmes, s'approcha d'elle et lui dit :
— M. Rouslin t'envoie ses adieux par M. Ménard. Il n'a pas pu venir, il est souffrant. ■ La malade tourna légèrement la tête vers le
•jeune homme, mais elle ne le recjuinut pas. Il y avait dans ses prunelles une lumière mystérieuse, une lueur surnaturelle, quelque chose •d'une sérénité suave, comme un rayon du ciel. Bientôt elle tomba en extase, un sourire elTleura ses lèvres décolorées, sa respiration devint plus calme. Enfin elle murmura, avec un accent de douce allégresse :
— Je vois le Seigneur Jésus... Il me regarde. Oh î que son regard est bon ; les anges l'entourent... Il y a aussi ma petite sœur Jeanne. ...Elle me fait signe avec sa main... Elle m'appelle, je l'entends... Oui, Seigneur Jésus, je vais y aller... je vais y aller... j'y vais... Et elle expira.
Ménard, en regagnant sa demeure, repassait dans son esprit les péripéties de cette mort triomphante. Et, plus il songeait à ce départ ■heureux d'une jeune fille de dix-huit ans, h cet essor radieux d'un ange, plus la tristesse, une tristesse amère, intolérable, l'enveloppait, le pénétrait, l'accablait, l'écrasait ; ses jambes vacillaient, fléchissaient sous le poids d'un fardeau trop lourd. Finalement, il se laissa choir sous un pin, au milieu des bois, l'âme navrée, déchirée, littéralement suppliciée par la douleur. Oh ! si Elle était partie comme ça ! Si elle
s'était envolée vers le ciel comme Cécile Clément ! Il aurait, lui, pu renaître à la vie de ce monde, y faire son devoir de pasteur et de chrétien. Mais le pouvait-il avec cette idée torturante, atroce, qu'elle était morte comme une possédée, comme une démente de l'amour coupable, qu'elle avait abrégé ses jours, qu'elle s'était jetée, volontairement, dans les tourments éternels, qu'elle était damnée !... Oh! la flamme céleste eût été deux fois divine si elle eût éclairé ses grands yeux noirs ; mais c'était celle de la passion exaspérée et du désespoir qui les avait envahis et consumes ! Il se tordit les mains et l'appela. Il cria comme un fou :
— Ma brebis perdue ! o ma brebis perdue ! Et l'écho répéta :
— Ma brebis perdue !
Cette réponse ironique le ramena au sentiment de la réalité. Alors, avec une vitesse vertigineuse, il reprit sa route. Il aspirait à rentrer dans la somnolence, h oublier encore, h ne vivre que physiquement ; le sang bourdonnait à ses oreilles, la sueur ruisselait de son corps, le soleil, au déclin, l'aveuglait, les cailloux roulaient avec bruit sous ses pieds, la violence de la course l'étourdissait et, peu à peu, la
LA LUTTB 383
torpeur revenait... rabrutissement désiré, la délivrance dans l'inconscient...
L'existence monotone et dormante, berceuse bienfaisante de son malheureux cœur, reprit son cours. Son corps allait, ses yeux s'ouvraient,^ sa bouche parlait. Mais son corps était sans àme^ ses yeux sans regards, sa parole sans pensée ; il végétait sans vivre, il paraissait sans être ; derrière une façade qui semblait animée, il n'y avait qu'un tombeau.
Enfin, un jour qu'il errait, automate solitaire, sous les châtaigniers du vallon, il passa près de l'arbre où, à l'heure solennelle et décisive de sa vocation, il avait vu le Seigneur. Il en éprouva une secousse très vive. Là, il avait été appelé par le Maître, là, il avait promis d'être un soldat du Christ, et, maintenant, il revenait au même endroit après avoir fui lâchement la bataille, après avoir renié et honteusement abandonné son chef, après l'avoir trahi. Il était là comme un déserteur ! Alors il eut peur de revoir Jésus, peur d'entendre de sa bouche la condamnation qu'il méritait. Il regarda autour de lui avec un sentiment d'épouvante. Mais non, rien, rien. Celui qu'il ne confessait plus devant les hommes était absent, absent du paisible vallon comme de son cœur orageux. Absent^
384 i/apôtiie
vraiment absent, évanoui lui aussi, disparu. Serait-ce pour toujours ? Et, par un brusque revirement, il désira le voir ; il l'appela, il le supplia, il demanda grâce ; des larmes d'humiliation et de repentir mouillèrent ses joues. Il sentit le poids accablant de son péché et pensa à la croix. Dans une vision rapide, il vil les bras étendus du Sauveur, ses yeux mourants, pleins d'un amour sublime et il se souvint de la céleste prière : «Père, pardonne-leur car ils ne savent ce qu'ils font. » Il tomba à genoux et cria dans un désespoir sans borne :
— Seigneur Jésus, pardonne-moi !
Mais, tout à coup, entre la croix et lui se dressa le sombre drame. Et, de nouveau, il le revécut. Le souvenir de l'infortunée, qu'il aimait toujours avec un force suprême, fit évanouir le gibet rédempteur. Toutefois, il sentait que quelque chose était changé dans sa tendresse, qu'il n'aimait plus pour lui-même, que ce qui le faisait souffrir c'était la destinée tragique de celle qui l'avait quitté. Il sentit qu'il aurait <lonné sa vie pour la sauver de la mort et que, maintenant, il consentirait encore, avec une joie, avec un bonheur intenses, à être damné par Dieu, pour que, par lui, elle fût élue, à descendre en enfer, pour qu'elle pût monter au
ciel. II n'avnit jamais mieux compris le dévouement de saint Paul et la profondeur de l'expression : êtreanathème pour ses frères. Oh ! lui aussi, pour sa sœur chérie, il était prêt à affronter le ver qui ne meurt pas et le feu qui ne s'éteint point. Il méditait, avec une sollicitude attendrie, sur le sort de celle dont l'obsédante image demeurait en lui. Il se livra à des raisonnements abstraits, il argumenta. — Tant que le pécheur n'était pas entièrement endurci dans le mal, on admettait à tort sa condamnation. Kt, certes, elle n'était point un démon ! Sa sortie violente de la vie ne lui ayant pas permis d'jdler jusqu'au bout de l'épreuve morale, cette épreuve pouvait se continuer encore, sans doute. Beaucoup de théologiens le croyaient. Bien plus, tandis qu'aucun texte décisif de l'Ecriture ne contestait ce point, la conscience, le sentiment de la justice, l'allirmaient impérieusement. Ensuite, il songea h l'amour de Dieu. Puisque Dieu avait aimé le monde jusqu'à donner son Fils uni([ue au monde, c'esl (|u'il voulait sauver l'homme h tout prix, c'est (ju'Il était résolu à employer tous les moyens compatibles avec la liberté pour ramener h lui les coupables. La perle de la créature ne devait être certaine qu'au moment de la détermination absolue dans
386 L'APÔrnE
le mal. Or, elle était bien loin de cette déchéance totale :... Les pires criminels ne devenaient-ils pas sur la terre des enfants de Dieu? Elle aussi, peut-être, deviendrait son enfant au-delà du tombeau ! Et qui savait si elle ne l'était pas déjà ? Qui savait si, a« moment où son âme et son corps s'étaient dissociés, il n'y avait pas eu, en elle, comme quelquefois chez les mourants, un de ces revirements, une de ces transformations intérieures qui ne sont rien moins que des conversions véritables ? Et, derechef, il se jeta h genoux.
— O Seigneur Jésus, supplia-t-il, fais-moi connaître si elle est ou sera sauvée ; dis-moi si ta croix sera aussi pour elle une puissance de salut ; dis-moi si elle sera tienne, Seigneur, ta brebis, un jour ! 0 pardonne-lui, pardonnenous !
Puis il ajouta, dans un élan d'imploration épervlue : |
— 0 Seigneur Jésus, sauve-moi du désespoir en me donnant un signe de ton pardon pour elle !...
Perplexe, il attendit. Mais tout demeurait calme, souriant autour de lui. Soudain, une idée traversa son esprit. Alors il courut vers la maison, monta dans sa chambre, saisit sa Bible
tl'une main fébrile, l'ouvrit au hasard, et ses regards tombèrent sur ce passage : « Lorsque j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi. » Son émotion fut si forte qu'il défaillit, et, pendant deux jours, redevint très faible. Mais, dans son épuisement même, il goûtait une paix divine. Il possédait maintenant la conviction qu'elle serait sauvée, qu'il la reverrait dans la maison du Père. Des larmes de joie, pour la première fois depuis longtemps, inondèrent ses yeux, et un sentiment de reconnaissance, d'amour pieux et d'adoration remplit son cœur.
Cependant Madame Ménard, inquiète devoir que, même en pleine convalescence matérielle, son fils restait plongé dans une incurable mélancolie, soupçonna en lui une souffrance cachée d'ordre moral, et, à plusieurs reprises, elle essaya de l'interroger. Il répondit évasivement, avec une figure ennuyée et impatiente. Elle ne put rien savoir de précis sur son étal intérieur. Elle finit par redouter une crise de la foi et écrivit à son cousin par alliance. M, le pasteur Bussière, le noble apôtre des Cévennes, celui dont la haute parole avait décidé *le la vocation de Ménard.
M, Bussière, riche, bien né, brillamment
doué, était entré clans le ministère évangélique contre le gré des siens. Tout le désignait, dès l'abord, pour occuper les postes les plus en vue. 11 choisit, néanmoins, une pauvre bourgade insignifiante, Portel, au pied des Cévcnnes. Celte bicoque, quand il arriva, logeait un ramassis d'incrédules et de buveurs. Le temple était vide et les cabarets pleins. Mais, au bout de quelques années de travail, le nouveau pasteur avait vidé les cabarets et rempli le temple. Les incrédules disparurent presque tous^ les buveurs devinrent h peu près un mythe. M. Bussière n'eut plus pour ennemis que les cabaretiers ; seulement les cabaretiers euxmêmes, dans la disette des clients, fermèrent boutique. Il ne resta qu'une auberge. Son beau talent oratoire était très goûté dans les grandes villes ; son pastorat campagnard était l'objet de l'admiration générale. On l'appelait successivement à Marseille, hBordeaux, à Lyon, à Paris. Il refusait toujours, il voulait rester dans l'humble village qu'il avait régénéré. Mais, de là, il rayonnait sur toutes les Cévenncs, évangélisant lesparoisses délaissées, réveillantlcs paroisses endormies, ne se lassant pas de répandre dans les âmes les ferments de la vie chrétienne et de la ferveur protestante. Sa haute taille, sa
graiule barbe soyeuse, sa voix sympathique, i'inallérable bonté de ses yeux, lui gagnaient tous les cœurs. Quand il passait au trot de son vheval dans les villages, les gens le saluaient avec respect, et les gamins couraient derrière lui en criant :
— Bonjour, Monsieur Bussière !
Il avait fondé un journal. Le Camisard, qui était la complète antithèse de celui de Brémon. Ce journal, heureusement beaucoup plus répandu que son confrère citadin, faisait un bien incalculable aux foyers huguenots de la montagne par l'édification qu'il y portait, et servait de lien fraternel à une foule d'églises.
C'est à cet homme éminent, vraiment consacré à Dieu, que Madame Ménard songea, quand elle conçut des craintes sur l'état moral de son enfant. Elle lui exprima franchement, avec une confiance entière, ses appréhensions et son désir. M. Bussière répondit :
— Ma chère cousine, je serais très heureux de recevoir la visite de Louis. Il sait toute l'affection que j'ai pour lui, combien j'ai été peiné de sa maladie et combien je me réjouis de sa convalescence. S'il veut me faire un réel plaisir, il viendra achever cette convalescence chez moi.
Cette lettre arriva après la commotion dernière, c'est-h-dire à un moment très favorable. Aussi Ménard accepta volontiers l'invitation de M. Biissière et se rendit à Portel. Là il y eut, entre lui et M. Bussière, de longues causeries où celui-ci usa de toute sa science des âmes et de tout son amour chrétien pour relever le courage abattu du jeune homme. Sa voix chaude et caressante, ses conseils d'ami, ses paroles d'espérance sereine, invitaient h la douceur des aveux. Cependant Ménard lui cacha les peines de son cœur, mais, par contre, il s'étendit longuement sur les déceptions de son ministère. Il raconta, avec prolixité et complaisance, les difficultés, les traverses, les déboires sans nombre qu'il avait trouvés h Brémon. Il finit une de ses diatribes en déclarant que cette paroisse était, pour ses ex-collègues, une ferme d'un certain rendement, rien de plus.
— Ton appréciation est probablement exacte en ce qui concerne M. Lavoulte, réponditM. Bussière. J'ai la presque certitude moi-même, hélas! que c'est un comédien d'église. Cet homme a fait un mal incalculable h notre protestantisme par ses intrigues, par ses vues basses et égoïstes, par le nihilisme religieux de toute sa conduite réelle, et par l'apparence menteuse, mais presti-
dlçrieuseinent habile, dont il a su la revêtir. Dieu le jugera. Seulement M. Dubois ne doit pas lui être comparé. Assurément, c'est un esprit médiocre avec un tantinet de jalousie, laquelle vient précisément du sentiment douloureux de son infériorité. M. Lavoulte l'a dominé et guidé déplorablement. La preuve, c'est que, dans son nouveau poste, il se conduit en pasteur laborieux et nullement indigne du ministère. Quant à M. de Richemun, il est vraiment zélé et s'entend parfaitement avec ton successeur, M. Joncel qui, lui, est un pasteur remarquable par l'intelligence et le dévouement. 11 te continue là-bas, avec plus de tact, de mesure et de succès. Tu accuses trop les autres, mon ami, crois-tu que tu n'as pas commis de fautes, que tu es impeccable ?
— Oh ! non, certes ! dans mes rapports avec les wesleyens, par exemple, j'avoue que j'ai mal
agi-
— Non, là, tu n'as été qu'imprudent. L'alliance évangélique sur le terrain pratique est une chose possible, utile, nécessaire même dans certains cas. Si tu restes quelque temps, je te donnerai, sur ce point, une leçon de choses. En somme, il y a moins de rivalité entre les différentes sectes protestantes qu'entre les difrércnts
ordres catholiques. Le prolcstanlismc, malgré le mensonge des apparences, est plus fondanientalement uni que le catholicisme. Il y a, crois-moi, un plus large fossé entre raméricanisme et le jésuitisme, entre certains couvents mystiques et la phalange des abbés démocrates, qu'entre les réformés, les luthériens et les épiscopaux. Or, l'alliance évangélique est une airumalion éclatante de ce fait. Voilà pourquoi je ne te reproche pas les tentatives de l'an dernier, quoique tu t'y sois mal pris et que tu aies mal choisi les circonstances. Ce que je te reproche, c'est ton orgueil, oui, ton orgueil, ne proteste pas ! J'ai encore la lettre que tu m'écrivais à propos du synode de Brémon. Elle m'a fait de la peine. Tu y parlais des pasteurs avec une désinvolture diiïlcilemcnt qualifiable et un pessimisme exagéré, ridicule. Tu appelais les rapports qu'on avait lus sur les sociétés d'activité chrétienne de la vaine rhétorique. INIais, mon ami, voyons! ce jugement était injuste au premier chef. Est-ce que les ligues contre l'alcoolisme, contre la prostitution ne se multiplient pas au sein de notre protestantisme ? Est-ce que celui-ci ne produit pas, proportionnellement, dix fois plus de bonnes œuvres que le catholicisme? Est-ce qu'il ne donne pas dix fois plus pour les
missions étrangères et intérieures, pour les cercles populaires, pour les œuvres de moralité et de tempérance, etc., etc. ? Je te le prouverai quand tu voudras, cliilTres en main. Te croirais-tu seul actif, seul désintéressé, seul <lévoué, par hasard ? Regarde ce Joncel, docteur en théologie, éminent de toute manière, cl qu'il a fallu presque traîner de force au poste il'honneur, dont il sait faire mieux que toi un poste de renoncement. Regarde M. Lombard <|ui abandonne une des situations les plus enviées de l'Eglise réformée de France pour Madagascar. Regarde toute cette jeunesse ardente qui, sortant de nos Facultés, se détourne des chemins faciles, dédaigne les places de parfait repos et s'en va dans les champs de conquête, en pleine nuit romaine, faire un travail autrement audacieux, pénible et fécond, que tes chétifs elTorts parmi les Brémontais. Regarde, mon ami, regarde autour de toi, avec des yeux sincères, et tu verras que nombreux parmi nous sont ceux qui aiment et qui se donnent, qui ne vivent plus pour eux-mêmes, qui sacrifient, sans marchander, leur situation et leur personne à l'Evangile. Regarde : on a beau mourir au Zambèze ou au Sénégal ; quand des missionnaires tombent sur ces champs de
bataille, d'autres se lèvent pour les remplacer, et il y a toujours des mères pour les laisser partir et des épouses pour les suivre. Ton pessimisme, mon pauvre Louis, ton découragement, est une forme de l'égoïsme, je t'en préviens. Ceux qui se dévouent ne dissertent pas tant. Saint Paul, dans ses luttes avec l'étroitesse des Judéo-Clirétiens , dans ses démêlés avec les brebis galeuses des églises qu'il avait fondées, saint Paul, mille fois victime des jalousies, des préjugés, des trahisons, du fanatisme, entouré d'ennemis déclarés et de faux frères plus dangereux encore, saint Paul a combattu avec vigueur jusqu'au bout, parce qu'il ne combattait pas par lui-même ni pour lui-même, mais par le Christ et pour le Christ. Aussi, je te le déclare franchement, rien dans les événements extérieurs de ton ministère ne m'explique ton abattement actuel, ta sèche et misérable misanthropie. As-tu songé combien sont médiocres et insignifiantes les agitations de ta vie, h côté des effroyables tourmentes qui ont vainement assailli les grands serviteurs de Dieu ? La vérité, c'est que tu m'as l'air d'avoir traversé une crise intérieure très grave, et dont la nature m'échappe.
Ménard fit un mouvement et pâlit. M. Bussière s'en aperçut et continua :
— Je ne te demande pas de confidences et je ne soupçonne rien. Mais rappelle-toi la grave déclaration de celui dont tu as juré d'être le disciple : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n'est point propre au royaume de Dieu. »
Ménard écoutait ces fortes paroles qui lui révélaient, pour la première fois, avec une netteté terrible, le mal qu'avaient fait à son ministère les récents orages de son cœur. C'est pendant la crise sentimentale qu'il venait de traverser que son ardente compassion des âmes et son besoin vigoureux de justice sociale avaient disparu. C'est pendant cette crise désastreuse qu'il avait cessé de croire à la puissance salutaire de l'Evangile, au concours dévoué d'une foule de serviteurs de Dieu, à reflTicacité de la prédication et de l'exemple. Oui ! parce qu'il avait tourné le dos à l'idéal chrétien, parce qu'il avait regarde en arrière vers l'égoïsme, vers les satisfactions personnelles, la charrue, qu'il conduisait jusque-là d'une main vaillante, avait cessé de tracer dans son champ de travail un sillon ferme et sûr pour érafler le sol misérablement. Les jeunes gens de son union chrétienne s'étaient détournés de lui parce qu'il s'était détourné d'eux; le peuple était devenu
396 l'apôthe
indifrérent parce qu'il ne lui donnait plus toute sa tendresse ; ses discours avaient eu de moins en moins d'écho parce que son cœur, asphyxié par les fumées de l'amour terrestre, n'y luisait plus rayonner les flammes de l'amour divin. Ah ! oui ! s'il avait été faible et lâche dans le combat du monde, c'est parce qu'au plus profond de lui-môme le monde, déjà, l'avait vaincu. Le rêve affolant lui donnait le dégoût du réel. Le synode l'ennuyait, les visites lui étaient h charge, les œuvres mêmes qu'il avait fondées lui paraissaient fastidieuses, parce qu'un désir égoïste l'entraînait ailleurs. Il avait été le complice de sa propre défaite ; il avait cherché, avec une mauvaise foi stupéfiante, des excuses extérieures aux coupables dispositions de son âme. Les motifs de pessimisme, d'abandon, de retraite, lui avaient été doux parce qu'il aspirait à fuir hors du devoir. Voilà pourquoi il s'était complu alors dans les visions désolantes, dans le spectacle des maux, des laideurs, des imperfections, des échecs du protestantisme, beaucoup plus que dans celui de ses vertus, de ses beautés, de sa force émancipatrice et de ses triomphes. Assurément, Brémon était un des points faibles du calvinisme français, un de ceux qui laissaient le plus h désirer. N'importe, lui.
LA LUTTB 397
restait sans excuse, car son aveuglement avait été trop systématique, car son daltonisme pour le bien provenait, c'était l'évidence, d'un erTondrcmcnt moral. Avec quelle facilité M. Lavoulle lui avait l'ait oublier M. Bussière et le journal de l'un, le journal de l'autre ! Avec quelle facilité ses tribulations au sujet des wesleyens luiavaientfaitperdrede vuele fraternel accord des diverses sectes évangéliqucs pour la propagation du christianisme en pays noir ! Le marasme de quelques paroisses avait suffi pour lui masquer le réveil réjouissant d'un plus grand nombre, comme l'ambition mesquine de certains pasteurs, le dévouement héroïque de beaucoup d'autres et la fidélité, silencieuse et non moins admirable dans son abnégation cachée, de presque tous. Ah ! oui, oui ! mille fois oui! la cause unique de sa chute profonde était en lui; et c'était elle qui l'avait empêché de partager, jusqu'au bout, l'enthousiasme généreux de tant de -es condisciples, maintenant h l'œuvre, avec une ardeur sans borne, au Nord, a l'Ouest, au Centre de la France, dressant de nouvelles églises, ainsi qu'aux jours de la Réforme, recommençant la marche en avant du protestantisme libérateur, interrompue par les persécutions des siècles passés et la réorganisation indispen-
sable du dix-neuvième siècle. Oh ! non, non! ce n'étaient pas les infidélités de ses coreligionnaires qui l'avaient découragé, c'était sa passion ; c'était elle qui avait noirci h ses yeux la vieille église huguenote, qui en avait déformé la phvsionomie en la réfléchissant. Il n'avait été qu'un déserteur et, comme tous les déserteurs, il avait souhaité la déroute. Afin de faciliter et d'excuser sa désertion, il avait voulu penser : Nous sommes trahis ! pour pouvoir crier : Sauve qui peut !
Des larmes brûlantes coulaient sur ses joues et un mouvement de repentir éperdu joignit ses mains, plia ses genoux, le prosterna tout entier, dans une suprême demande de pardon, au pied du Sauveur. Alors, une voix solennelle s'éleva des profondeurs de sa conscience, comme une réponse du Christ, comme une réponse de Dieu :
— Tu avais profané ton premier amour, tu avais renié ton Ami et ton Maître, tu m'avais repris ton cœur !... Mais, maintenant que tu jiie l'as rendu, viens, mon enfant, je te pardonne !
Pendant un mois, Ménard accompagna M. Bussière dans ses tournées ; il entendit le chant des psaumes sous la ramure des grands arbres; il assista h des réunions d'appel et de prière ; il yit des mères garder la divine espérance,
même en fermant pour jamais les yeux terrestres de leurs petits enfants ; il vil des époux, des frères, des amis se donner rendez-vous dans le ciel avec une sérénité tranquille ; il vit des pécheurs se frapper la poitrine et demander pardon, des buveurs renoncer h la boisson, des débauchés à la débauche, des jeunes {Çens, des jeunes filles se consacrer au Christ dans leur grâce et leur vigueur, et des vieillards, le corps lassé, usé sur les mauvais chemins d'icibas, venir à Dieu, au soir de leur journée perdue. Et, en présence de ces choses surprenantes, il admirait la puissance mystérieuse de l'Evangile. Ah ! lui seul, en efTct, était capable de tirer les hommes de leur dégradation, de refondre leur âme, de produire en eux de pareilles renaissances morales, et, puisque la régénération personnelle était indispensable à la solution, par la justice, de la question sociale, puisque la modification des cœurs devait être mise à la base de toutes les transformations civiles et politiques, les chrétiens individualistes avaient donc raison d'insister sur la conversion individuelle, comme les chrétiens sociaux sur les conséquences altruistes de cette conversion. L'Evangile, en somme, restait le suprême moyen de salut pour ce monde et pour
l'autre.. Il songeait encore h la ressource précieuse qu'était pour l'humanité la force protestante. Le protestantisme, en clTcl, avait gardé la foi évangélique, l'esprit vivifiant du christianisme. Il pouvait, infiniment mieux que le catholicisme, hiératique et vermoulu, consoler les âmes et les régénérer, préserver la civilisation moderne du triomphe matérialiste qui ne serait rien moins que le naufrage de la moralité et, par conséquent, l'anéantissement de la civilisation elle-même. Et, d'autre part, le protestantisme n'avait rien de théocralique, rien de dangereux pour l'indépendance des peuples, pour l'exercice delà raison, pour le développement de la science, pour le progrès de l'espèce. Lui seul était capable de maintenir et de concilier le& deux choses indispensables à la vie noble du genre humain : le devoir et la liberté. Il était certainement la religion de l'avenir.
L'été passa sur les Cévenncs avec la troupe bruissante de ses jours dorés. Aubes blanches, et roses, midis éblouissants, calme douceur des crépuscules, houles des blés d'or, chansons des moissonneurs, troupeaux sur les cimes, ombres des bois, fraîcheur des nuits, tout enveloppait Ménard d'un sourire indulgent. Les yeux mutins de sa petite nièce avaient, en se posant sur lui^
des candeurs caressantes de berceau ; dans les paroles de sa mère, la vieille foi austère et grave vibrait toujours, et, dans les regards paternels, inainlenant fixés sur le tombeau, subsistait intacte, inébranlable, la sérénité de l'espoir chrétien.
Lentement, peu à peu, il renaissait à la vie ; il s'intéressait de nouveau et de plus eu plus aux choses protestantes, malgré les conflits déplorables, les complications, les surprises déplaiîiautes, les mille et un incidents de la politique ecclésiastique ; malgré les rivalités de clochers et de personnes, le choc des convictions opposées, la résistance et la neutralisation sourdes des courants et des tendances contraires. Les premières communautés chrétiennes n'avaient-clles pas connu, elles aussi, avant de conquérir le monde, cette efTcrvescence intérieure ? N'avaient-elles pas eu, elles aussi, leurs messianistes, leurs chrétiens sociaux et individuels, leurs variations de doctrines, de formules et de méthodes, leurs conservateurs et leurs radicaux, leurs querelles et leurs excommunications ? Cela ne les avait pas empêchées d'envelopper de leurs réseaux la société antique, et cela n'empochait pas le prolcslantlsme de gagner tous les jours de nouvelles victoires sur
la théocratie, d'émanciper les peuple^, de sauvegarder le progrès de l'espèce. Et cela n'einpèchait pas non plus Ménard de voir ce qu'il y avait d'ardeur, de vie, de dévouement, de grandeur d'âme, de piété fervente, de foi, dans le présent des églises réformées de France. Jamais les hautes doctrines évangéliques n'y avaient été mieux défendues contre les attaques de l'Incrédulité et de la superstition, avec plus de science, de force, de maîtrise et d'ii-propos. M. Brian, son ex professeur, tout en renouvelant complètement la méthode et même l'esprit de l'ancienne apologétique, tout en la mettant, avec une précision remarquable, au point des idées modernes, i-eslait prolondément conservateur de croyances, enveloppait de boulevards protecteurs l'Evangile intégral ; un autre teintait, de la poésie philosophique allemande,. le déterminisme de Genève, et séduisait ainsi les ofens d'une certaine culture ; un troisième préparait h Calvin une apothéose historique sans précédent. D'autres, moins préoccupés des dogmes et des événements du passé que de l'action immédiate, se jetaient h corps perdu dans les œuvres pratiques. On trouvait un Oberlin, Comte, de Saint-Etienne, jusque dans le parti libéi-ai enfin moins ergoteur et moins dilettante. Une
phalange de jeunes abordait avec intrépidité les questions sociales. La lutte contre l'alcoolisme, contre l'immoralité, prenait une extension et une intensité réjouissantes. Des cercles ouvriers, des salles populaires, des ouvroirs, des bibliothèques moralisantes, se fondaient partout. Les attaques mêmes du cléricalisme contre les huguenots étaient une preuve de leur vitalité, de leurs succès, et contribuaient à les fortifier en les obligeant à serrer les rangs pour faire front contre l'ennemi commun. La mission intérieure, l'esprit de conquête, gagnaient tous les jours en force ; le budget Grandissant de la Société centrale d'évanjrélisation en était une preuve mathématique. Des mouvements locaux vers la Réforme se produisaient dans certains départements. Fesquet écrivait que les résultats, dans son champ de travail, étaient considérables, et que, pourtant, son espoir les dépassait de beaucoup. Le nombre des étudiants en théologie augmentait sans cesse et celui des postes vacants diminuait. Les missions étrangères prenaient un essor inouï et le nombre des paroissiens, qui contribuaient de leurs dons à les soutenir, se multipliait.
Ainsi une petite aile, bien meurtrie mais