PREMIÈRE PARTIE
Le train stoppa et les voyageurs descendirent. L'un d'eux, grand, mince, très jeune de tournure et la figure imbeibe, courut, plutôt (ju'il ne marcha, vers la porte de sortie. 11 avait un chapeau de haute l'orme, une longue redingote noire, mal ajustée et il tenait a la main une valise assez volumineuse qui ne paraissait pas cependant lui peser beaucoup.
Il arriva le premier dans la cour de la gare. Trois omnibus y étaient rangés h la file et trois hommes crièrent h la lois en le vovant :
— Hôtel de la Mule Noire !
— Hôtel du Grand Soleil !
— Hôtel de Provence !
Il alla droit h l'un de ces hommes, lui remit sa valise et un bulletin de bagages, en accompagnant le tout de quelques mots très brefs. Et, avant qu'aucun autre voyageur eût fait son apparition, il descendait déjà, d'un pas nerveux et rapide, une avenue aux larges trottoirs bordée, d'un côté, par des maisons neuves, et, de l'autie, par des terrains vagues.
Il battait l'air de ses grands bras et, à la manière précipitée dont il longeait le Boule-
vard (c'était le nom propre de l'avenue), on aurait pu penser qu'une maison brûlait quelque part et qu'il courait au feu. Mais ses yeux, fixés vaguement devant lui, certainement ne voyaient rien, rien, du moins, de tangible, de matériel, rien de la ville et de ses habitants.
Tout à coup, il déboucha sur le Cagnard et sortit de son rêve intérieur. Le Cagnard est une vaste place sablée, propre, environnée de maisons de trois côtés et, vers le couchant, bordée d'un haut parapet de pierres, près duquel un chevalier du moyen âge est dressé en bronze sur un haut piédestal. De l'endroit où se trouvait le jeune homme, la tète noire du vieux guerrier semblait plus élevée que les montagnes bleues h 1 horizon. Il regarda un instant cette figure titanique qui paraissait planer sur les monts cévenols ; mais il était trop loin du parapet pour voir, au fond de la vallée, le Rhône tourbillonner et courir, comme un torrent formidable, entre ses larges berges. Au lieu de s'en approcher, il s'engagea vivement dans la rue Calade, large, claire, bien pavée et sonna a la porte d'une maison de médiocre apparence, la maison de M. Lavoultc, président du consistoire et chevalier de la Légion d'honneur.
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On rintroduisit aussitôt clans un vaste cabinet de travail tout tapissé de livres. M. Lavoulte, plongé au fond d'un fauteuil, lisait \a Rei'iœ des Deux Mondes. Il se leva.
De sa figure maigre et expressive, au nez fin, aux lèvres pâles, à la bouche spirituelle, aux favoris clairs, de son cou fluet, de son buste flexible, de ses jambes frêles et sautillantes se dégageait quelque chose de distingué et de gracieux, quelque chose d'aflable et d'intelligent. Sa voix, qui fut d'une rondeur amicale en accueillant Ménard, devenait parfois chantante et mouillée. Il tâchait de suppléer ainsi à l'onction pastorale qui lui manquait. Son esprit pratique, procédurier, sans réelle élévation, se devinait à son goût pour l'administration consistoriale, pour les paperasseries de la comptabilité et les détails matériels de lu vie d'église ; à son goût aussi pour le commérage, pour les petites intrigues, pour les habiletés de salon et d'antichambre, pour les ruses de sacristie. Il ne disait jamais une parole qui ne fût calculée et, sur un théâtre digne de lui, il eut fait un diplomate de premier ordre. En réalité, il n'était pas pasteur, il n'avait aucun souci des intérêts moraux et religieux de la paroisse, il ne se préoccupait que des intérêts
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matériels. Certes, il ne manquait pas de chaleur et (l'éloquence dans ses discours ; il savait secouer et émouvoir son auditoire, mais c'esl parce qu'il était comédien dans l'àme. Ses yeux francs et droits, même pour un observateur pénétrant ne gardaient rien d'artificieux et de trompeur au fond de leurs prunelles claires. Ses pensées, presque toujours basses et cupides, lestaient pi ii(.lemment blotties sous la candeur luisante de son crâne ; ou, si elles s'aventuraient au dehors, c'était par des phrases préparées et sagement munies d'un double sens. Il eût été impossible de soupçonner, au premier abord, que le cœur manquait sous cette enveloppe avenante, qu'une nature foncièrement égoïste s'était fait un nid commode, secret, presque impénétrable, dans l'apparent idéalisme de ce corps sans chair.
— Eli ! bonjour. Monsieur Ménard, dit-il au jeune visiteur en lui tendant la main. Vous êtes arrivé par le train de quatre heures ? Vous avez bien fait. Dix heures du soir, c'est trop tard quand on doit prêcher le lendemain. Asseyezvous et que je vous mette au courant, en deux mots, de la situation. Vous avez de fortes chances d'être nommé, si votre prédication plaît. J'ai sur vous de très bons renseigne-
ments. Lo doyen m'a écrit que vous étiez le meilleur étudiant de la Faculté. Ah ! vous comprenez, une croûte ne ferait pas notre affaire ! C'est une grande paroisse, il y a ici dix mille protestants ! Depuis que mon pauvre collègue Verniol a eu son attaque, Dubois et moi sommes sur les dents. Les enterrements, les baptêmes, les mariages prennent tout notre temps et, néanmoins, il faut préparer les prédications et faire les visites. Ce pauvre Verniol croyait toujours se remettre. Il ne voulait pas de sufTragant. Nous avons eu beaucoup de peine h le décider.
Il y eut un silence, puis M. Lavoulte reprit :
— A propos, vous serez consacré dans le courant de juillet, n'est-ce pas ? Il est indispensable que vous commenciez votre service le premier août. .Te prends alors mes vacances et Dubois, seul, ne pourrait pas suffire h la tache, bien que, pendant les mois d'août et de septembre, le travail soit moins considérable.
— .le soutiendrai ma thèse vers le 15 juillet, dit Ménard, et ma consécration pourrait avoir lieu, ici même, en août.
— Non ! il faut que vous soyez consacré quand vous viendrez, dit M Lavoulte ; il faut ([uc vous puissiez remplir, dès le premier jour.
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toutes les charges pastorales. Le doyen m'écrit que quelques semaines de repos vous seraient nécessaires après vos examens. Je le comprends ; mais, vous le voyez, c'est impossible. Il faut absolument que vous soyez lii, quand je partirai, ot je ne vous cache pas que votre nomination doit être précédée d'un engagement formel sur ce point.
— Cet engagement, je le prends très volontiers, dit Ménard avec élan. Il me tarde d'entrer dans le ministère actif. Mon plus vif désir est d'annoncer l'Evangile, de consacrer tout ce que Dieu m'a donné d'intelligence, de jeunesse et de force au service pratique de Jésus-Christ !
Une flamme s'était allumée au fond de ses yeux et une rougeur fugitive passa sur son visage pale.
M. Lavoulte dissimula admirablement un fiisson d ironie qui tremblait sur ses lèvres et qui glissa comme un souffle sur ses favoris clairs. Il saisit dans ses mains les mains du jeune homme et, d'une voix vibrante d'émotion, il le félicita de son zèle.
Eh bien. Monsieur Mé?iard, vous devez avoir faim ? disait M. Lavoulte, une heure après, au jeune candidat qu'il avait retenu à dîner.
Il venait de fixer une serviette h son gilet et, par dessus ses épaules graciles, son visage ouvert souriait.
En face de lui, Madame Lavoulte servait le potage, dans des assiettes ii fleurs. Elle avait une très forte corpulence, le teint blafard et les joues flasques comme des ballons dégonflés. Un air de vulgarité, de platitude ; quelque chose de mesquin, de borné et de sec se dégageait de toute sa personne. Elle parlait en nasillant, d'une voix monotone, fixant sur ses interlocuteurs de gros-yeux inexpressifs.
— C'est du bouillon de viande, Monsieur Ménard, vous l'aimez ?
— Certainement, Madame.
— Je ne sais pas s'il sera bon. Le bœuf de ce pays-ci n'est pas de première qualité. Et pourtant on nous le vend très cher. Imagine-toi, Isidore, qu'on l'a mis à 24 sous la livre. Combien le vend-on chez vous, Monsieur Ménard ?
— Que veux-tu qu'il en sache ? fit M. Lavoulte brusquement.
— Ah ! oui, vous autres hommes vous ne vous préoccupez pas de ces choses-là ! Elles ont cependant leur importance. Et c'est très ennuyeux, une ville comme la nôtre où tout est si coûteux. Le jardinage est hors de prix et le
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vin lui-même n'est pas à bon marché, quoique le département soit couvert de vignes.
— Sonne, dit M. Lavonlte i» sa fille, car le babillage de sa femme paraissait l'agacer.
Mademoiselle Lavoulte, qui faisait vis-h-vis à Ménard, sonna. Elle était maigre et osseuse, €t Ménard se demandait comment un être aussi rond, aussi épanoui que Madame Lavoulte, avait pu mettre au monde quelque chose d'aussi anguleux et d'aussi pointu. Il remaïqua qu'elle avait les lèvres minces comme des feuilles de papier et qu'elle les effleurait, de temps à autre, d'un petit coup de langue rapide.
Puis Madame Lavoulte l'accapara de nouveau.
— Vous savez, vous ne venez pas dans un pays de cocagne. Non seulement tout est cher, mais les paroissiens ne sont pas aimables. Ils ne font presque jamais de cadeaux h leurs pasteurs.
— Pourtant les Dubois ont meublé leur salon avec les cadeaux qu'on leur a faits, objecta Mademoiselle Lavoulte.
— Parce que Madame Dubois est une quémandeuse et une intrigante, riposta sa mère d'un ton sec. Et puis, les Dubois faisaient pitié lorsqu'ils sont venus ; ils étaient sur la paille. Je soutiens, quand même, que nos paroissiens
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sont tics avares qui ne font pas pour leurs pasteurs ce qu'ils devraient. Ainsi, ils ne les invitent jamais à dîner
— Il n'y a pas quinze jours que nous dînions chez les Mertal, dit M. Lavoulte.
— C'est vrai que ceux-là invitent quelquefois, mais je te ferai justement remarquer qu'ils ne sont pas du pays. Enfin, tenez. Monsieur Ménard, vous avez entendu parler de M. Ramhure, le grand prédicateur de Paris? Eh bien, il a débuté ici. Or, le croiriez-vous ? il est venu tine fois visiter ses anciens paroissiens : personne ne l'a reçu ! Il a été obligé de descendre il l'hôtel. Et tu soutiendras, toi, que ce sont des paroissiens aimables, Isidore ? continua-t-elle en se tournant vers son mari. Et avec ça, ils sont exigeants ! Ils trouvent toujours qu'on manque de zèle, qu'on ne les visite pas assez.
— .le crois qu'il est bon, dit Ménard, que le pasteur ne soit pas trop l'obligé de ses paroissiens.
— Etes-vous riche, jeune homme PditMadame Lavoulte d'un air renfrogné.
— Non, Madame; heureusement ce n'est pas l'or que le pasteur est appelé h répandre, c'est l'Evangile.
— Je suis de votre avis, dit M. Lavoulte.
Toutefois le pasteur ne peut pas faire abstraction des misères matérielles. Il faut (ju'il puisse donner une pièce blanche au besoin.
— Grâce à Dieu, dit Madame Lavoulte, nous avons toujours pu le faire. Et, en ce qui me concerne, je n'aurais pas voulu épouser un pasteur si je n'avais pas eu une dot sulllsanlo pour lui permettre d'être l'égal des plus gros bonnets de sa paroisse et le bienfaiteur des misérables; Tout cela ne nous empêche pas do vivre simplement et modestement. Nous pourrions, comme tant d'autres, nous payer chevaux et voitures et nous ne le faisons pas. Je suis môme certaine de n'user qu'un chapeau pendant que Madame Dubois en use trois.
. M. Lavoulte but le vin qui restait dans son verre, essuva ses lèvres, recula légèrement sa chaise et dit :
— Il est évident que la fortune, à notre époque, peut être utile h toutes choses et môme au ministère chrétien. En effet, les gens aisés veulent un évangile cossu et bien mis en la personne de ceux qui le prêchent, et les pauvres gens veulent un évangile qui soit non seulement une bonne nouvelle, mais une bonne aflaire, un évangile quisatisfasseau moins autant les besoins du corps queceuxde l'âme. Ne médisons donc pas
de la fortune et, si nous l'avons, profitons-en pour ac(juérir, par son prestige, une plus grande iuilorité pastorale sur la bourgeoisie et pour gagner, par l'aumône et les divers services charitables qu'elle nous permet de rendre, le cœur et la bonne volonté du peuple.
— Venez donc au temple, ma chère.
— Pour entendre M. Dubois, merci ! il est rasant. J'aime encore mieux aller h la messe.
— Mais non ! ce n'e^t pas M. Dubois qui prêche, c'est un candidat à la suQVagance de M. Verniol, un jeune étudiant.
— S'il doit être le suffragant de M. Verniol, j'ai bien le temps de l'entendre.
— On voit que vous n'êtes pas au courant de nos usages, ma chère. II se présente, mais rien ne prouve qu'il sera nommé et cela dépendra justement de la prédication qu'il va donner aujourd'hui. Venez donc! ce sera peut-être très drôle, surtout s'il s'embrouille ou reste court comme beaucoup de débutants. Allons, venez, nous rirons.
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Et Lucie Delaiine, la jeune femme du grand marchand de fer de la rue Coral, secouait le bras de son amie comme pour la décider plus vite.
Grande, brune, avec des yeux d'un noir profond sous les grands cils, Berthe Chaleuil, la fille du président du tribunal, l'écoutait en souriant. Son ferme et blanc visage, penché vers, la petite poupée blonde qui lui tirait la main,, avait quelque chose de doux et de volontaire, de moqueur et de sérieux, d'incertain et de décidé, quel(|uc chose d'énigmatique et de contradictoire qui charmait et qui déconcertait h la fois, mais qui captivait tout de suite. Née et élevée dans la religion catholique, elle était cependant sans fanatisme d'aucune sorte. La messe l'ennuyait, et les sermons insipides aussi. Bien souvent elle préférait rester chez elle, à l'heure des offices, pour se réfugier, loin des cantilènes latines ou des gestes de prédicateurs^ dans la mysticité troublante et haute de son rêve. Cependantelle allaitvolontiers au temple, lorsqu'il s'y passait quelque chose de nouveau,, et elle céda encore, cette fois, aux sollicitations de son amie.
Quand, après une marche hùtive dans les rues ensoleillées, elles eurent gravi le monumental escalier de pierre et qu'elles furent entrées dans
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le grand temple de la ville de Brémon, il leur lalliit un motnent pour distinguer les objets ; carie temple, bâti par l'architecte diocésain, avait un peu l'aspect d'une église. Des voûtes, des piliers apparaissaient noyés dans l'ombre et, sur les hauts vitraux mystiques, des rosaces, empourprées par le jour, figuraient la rose éternelle. A mesure que leurs yeux échappaient à l'éblouissement du dehors, l'intérieur de l'édifice devenait moins obscur et, lorsqu'elles eurent pris place sur le banc de famille des Delaune, Berthe vit très distinctement les murailles nues, les vastes tribunes qui les entouraient de trois côtés, le parquet élevé do deux marches, la chaire petite, étroite, qui lui faisait toujours l'cfTct d'une méchante boîte accrochée au mur, dont une main invisible soulèverait le couvercle. Et elle se rappela une certaine réception de catéchumènes où M. Dubois prêcha si longtemps et avec une telle monotonie, une telle absence d'idées et de sentiments, qu'elle aurait voulu voir le couvercle se rabattre sur la boîte pour cacher ce prédicateur fâcheux et étouffer sa voix.
L'auditoire n'était pas encore formé. Mais les bancs, presque vides, h eux seuls remplissaient tout. Ils se pressaient dans l'immense
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vaisseau ; ils débordaient derrière les piliers, ils s'étageaient en gradins dans les tribunes, ils envahissaient le parquet, sauf au premier rang, autour de la table de communion. Là, c'étaient des fauteuils en bois de cliône sculpté qui tendaient leurs bias vides aux conseillers encore absenls. Et Berthe Chaleuil icmarquait, une fois de plus, qu'il n'y avait point d'espace libre, excepté les trois allées parallèles, pt)int de recoins inoccupés, point de places prises par les statues, les confessionnaux, les chapelles et que tout était pour la seule chose iiuportante de céans : pour le Siège de l'audiltHir.
— Nous sommes en avance, murmura Lucie Delaune, il n'y a encore personne.
Cependant la petite porte, près de la chaire, s'était ouverte et refermée. M. Lavoulte, solennel et grave, s'avançait vers son fauteuil. Il resta un instant debout, dans l'attitude du recueillement, tenant, de ses mains gantées, son chapeau devant sa figure ; puis il s'assit, avec une lenteur présidentielle. La porte s'ouvrit de nouveau et M. Mertal, l'ancien receveur des finances, grand, maigre, avec des manières hésitantes et douces, prit place à côté de lui. Ils se serrèrent la main et parlèrent bas.
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L'auditoire se formait, d'abord lenlcmeut, puis de plusen plus vite. Des femiîies arrivaient, une il une, deux l\ deux, quelquefois par groupes. De petites bourgeoises, des servantes, des ouvrières, des paysannes, des dames appartenant au monde de la finance, du commerce, de l'industrie.
Quand la vicomtesse de Cournon entra, le concierge, si droit d'ordinaire, la reconduisit, plié en deux, jusqu'il son banc, en lui frayant un passage ii travers la foule déjà considérable. Il fit de même pour Madame de Courtézon, la femme du grand filateur, pour Mademoiselle Raissac, la fille du Préfet, pour iMadame Brunel, la mère du conseiller d'Etat et pour quelques autres hautes dames de l'endroit.
Les pensions arrivèrent, puis le lycée de filles ; et toujours des femmes, par les trois portes ouvertes, h. flots pressés, murmurants et rapides: vieilles cassées et menues, jeunes alertes et gaies, matrones imposantes, ouvrières fatiffuées, robes de soie et tabliers de serofe, humbles coiffes et pimpants chapeaux, toutes les classes de la société, toutes les divisions de la politique, tous les groupements de l'intérêt. ]\Lidame X., la femme du banquier, et ^I'"" Y., la sœur du marchand de drap ; la réactionnaire
L APOTHE
Madame D., et ropporluniste Madame A. ; Madame N. ; l'opulente rentière, et la fille d'un fermier. Des personnes qui ne se saluaient pas, qui s'ignoraient, qui se méprisaient, séparées par les traditions, les préjugés, la culture, toutes les vanités locales, se coudoyaient, se pressaient les unes contre les autres, allaient confesser la même foi et écouter la lecture de la même Bible.
L'auditoire était maintenant presque formé. Les derniers conseillers presbytérauxentraient, M. Merlot, le marchand de charbon, un fils de paysan, paysan lui-même malgré ses habits bourgeois, gros, trapu, sans manières, avec quelque chose de patient, de madré et de bonasse ; M. Cénac, le juge de paix, la barbe blanche, taillée en pointe, le teint bilieux, l'air dégoûté, triste et bète ; ^L Rinval, l'inspecteur d'académie, grand, digne, le geste rare, figure intelligente et froide. A ce moment ou entendit un piétinement sourd et précipité dans les tribunes. C'étaient les élèves du lycée de garçons qui arrivaient, conduits par des pions ennuyés. Ils s'entassèrent sur les bancs en gradins vis-hvis de la chaire.
L'auditoire, maintenant, était au complet et deux choses frappaient les regards observateurs
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de Berthe Chaleuil. D'abord, le petit nombre <rhoniines. Si l'on exceptait ceux du monde officiel et de la haute bourgeoisie, placés dans le parquet, il n'y en avait certainement pas plus d'une cinquantaine, égrenés dans les tribunes, loin les uns des autres, assis honteusement dans les coins, dissimulés derrière les piliers ; et, parmi eux, presque pas de jeunes, pas beaucoup d'hommes faits, mais surtout des vieillards. Berthe remarquait aussi que, dans la partie féminine de l'assistance, les fdies de service, les femmes d'ouvriers, les paysannes, l'élément populaire ne formait pas la majorité.
Les orgues commencèrent h jouer. Aussitôt tous les regards se fixèrent curieusement vers la petite porte placée, comme une applique au mur, entre l'abat-voix et la chaire. C'était par là que le candidat devait entrer.
Berthe Chaleuil ressentit un vague malaise, provoqué par la curiosité qui s'échappait des yeux de tous.
— Voilà un pauvre garçon, songeait-elle, qui vient se faire voir, se laire entendre, comme ils disent, se montrer à ces huit cents personnes réunies ici pour détailler sa figure, pour épier ses gestes, pour juger le timbre de sa voix et les périodes de son dis-
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cours. Il doit bien souffrir, s'il est quelqu'un. El elle se rappela le sonnet des Montreurs.
Cependant la petite porte ne s'ouvrait toujours pas. Les conseillers s'agitaient sur leur& sièges, chuchotaient. L'attente prolongée étonnait l'auditoire et commençait h l'énerver. Sou& la grande voix des orgues un frémissement courait dans les rangs pressés des femmes.
Depuis un moment, jM. Lavoulte tirait sa montre, la remettait dans son gousset, échangeait ses impressions avec M. Mertal. Evidemment, il ne comprenait rien à ce retard. Tout à coup, oubliant son entrée solennelle, il sortit en coup de vent.
Lorsque le jeune Ménard, après avoir dîné chez ]NL Lavoulte, le samedi soir, s'était retrouvé dans sa chambre d'hôtel, une phrase du président lui était revenue h la mémoire : Si votre prédication plaît. Et, pour la première fois, il avait vu que le but de la prédication, qu'il allait donner le lendemain dans le temple de Brémon,ce n'étaitpasd'évangéliser, d'édifier, d'instruire, mais de plaire. Il se sentit mal à l'aise et inquiet. En vain il essaya de chasser les réflexions importunes. La phrase revenait toujours : Si votre prédication plaît.
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— Eh bien, quoi? il n'y a pas de mal li ce qu'une prédication plaise, songea-t-il. Cela est légitime.
Est-ce qu'à la Faculté, les étudiants ne prêchaient pas devant un jury de professeurs ? Lui, le lendemain, allait être examiné et jugé par un vrai pul)lic. Au fond, c'était la même chose! La même chose? Non, ce n'était pas la même chose ! Les sermons de Faculté ne sont que des exercices, et tout le monde les tient pour tels, tandis que la prédication du lendemain ce serait, en apparence, une prédication sincère de l'Evangile et, en réalité, i:n moyen de se faire nommer.
Mais, pourtant, on ne pouvait pas le nommer sans l'entendre. II était juste que les conseillers presbytéraux et les membres zélés de la paroisse se rendissent compte de la force et de la fidélité avec laquelle il prêchait. Et, lui-même, en prêchant de son mienx pour plaire, ne ferait rien de mal puisqu'il lui fallait plaire pour être nommé, et qu'il ne voulait être nommé que pour servir Jésus-Christ. — Pour servir Jésus- Christ ? Etait-ce bien sûr ? N'y avait-il pas en lui la secrète ambition d'être pasteur d'une grande ville ? Il se recueillit et chercha à voir clair dans sa conscience. Qui lui avait proposé
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de venir à Brémon ? Le doyen. Et, lui, avait-il accepté avec empressement, avec bonheur, cette proposition? Non, avec hésitation et crainte, après les plus vives instances de ses professeurs qui lui en faisaient un devoir. Et maintenant le désirait-il ce poste important, pour l'obtention <luquel il (allait que sa prédication plût? Et il revit, dans l'évocation fuyante de ses rêves, un petit presbytère au milieu de la verdure et de la paix des champs. C'avait été, c'était encore là son secret désir. Il le sentit et fut comme soulagé d'un grand poids.
Mais la phrase du président revint plus obsédante que jamais : Si votre prédication plaît. Pourquoi votre et non pas vos prédications? Pourquoi le juger sur un seul sermon ? Et puis, du moment qu'il devait aider les deux pasteurs pendant trois semaines, est-ce qu'on n'aurait pas pu l'apprécier sans avoir recours à cette cérémonie solennelle du lendemain ? sans îe faire prêcher avec l'espoir précis et précisé de plaire ? sans dire à tous les paroissiens :
— Venez examiner un candidat?
Ne pouvait-on Tentcndre sans lui faire poser ouvertement sa candidature, quitte à le nommer ensuite ou h ne pas le nommer, selon le sentiment public ? Si votre prédication plaît ! Le
malheur était justement que cette condition lût connue, et des autres et de lui. Quand il lirait la Bible, on dirait : 11 lit bien, ou il lit mal. On ne songerait pas i\ ce qu'il aurait lu. On examinerait la ferveur, l'onction de sa prière, naais à cette prière on ne s'associerait pas. Quand il parlerait, on n'écouterait pas Dieu parler par sa bouche, on l'écouterait lui-même parler de Dieu. Son rôle serait celui de l'avocat dont la cause h défendre n'est rien et la manière dont il la défend, tout. Si votre prédication plait, c'est-à-dire si, à l'occasion de votre discours, qui n'est qu'un misérable prétexte, vous manifestez des talents oratoires, des qualités de style et une certaine richesse de pensée, en un mot, si, en prêchant Jésus-Christ, vous vous faites valoir vous-même.
Un trouble immense l'envahit et, dans son angoisse, tantôt il se jetait sur son lit, tantôt il parcourait la chambre d'un pas saccadé. Enfin il ouvrit la fenêtre pour rafraîchir ses tempes en feu. Les étoiles brillaient tranquilles dans l'infini silencieux, versant leur clarté incertaine et douce sur la place solitaire et sur la façade de l'hôtel endormi. Dans la nuit sereine tout se taisait. Seul, le Rhône, au loin, grondait comme son cœur. Il joignit ses mains fiévreuses et
pria longtemps. Mais il ne retrouva pas le calme intérieur. Il se coucha et ne put sommeiller. Il entendit sonner toutes les heures, il vit l'aube pâle blanchir les toits gris, il assista au réveil bruyant de la ville ; et, quand le soleil éclaira d'un rayon matinal le bord de sa fenêtre, la terrible phrase martelait toujours son cerveau, et il se disait avec épouvante :
— C'est aujourd'hui !
Il était onze heures moins vingt lorsque, en compagnie de M. Lavoulte, il arriva au temple, toujours tourmenté. Ils entrèrent par la porte de service. A droite, se trouvait la loge du concierge ; à gauche, la salle du catéchuménat. C'est de cette dernière salle qu'on passait directement dans le parquet. M. Lavoulte fit visiter ces deux pièces au pauvre candidat que le tumulte de ses pensées empêchait de rien voir.
— Vous ne connaissiez pas cette partie du temple? dit M. Lavoulte.
• — Non, dit Ménard, je ne la connaissais pas.
Ils montèrent ensuite, par un escalier de pierre, à la sacristie située au premier étage. Chemin faisant, M. Lavoulte lui indiqua le couloir obscur par lequel, h mi-hauteur de l'escalier, on avait accès h la chaire.
La sacristie était grande, confortnblc, éclairée par deux fenêtres. Il y avait des fauteuils, une bibliothèque, une cheminée sur laquelle une pendule en bronze marquait onze heures moins le quart. Au milieu de la pièce, une table ronde avec un tapis vert. C'est là que se réunissaient le conseil presbytéral et le consistoii'e.
M. Lavoulte tira d'un placard une robe et un rabat. Il en revêtit Ménard et lui fit les dernières recommandations.
— Quand onze heures sonneront ii la pendule, vous monterez en chaire, c'est-à-dire que vous V descendrez comme je vous ai fait voir. N'oubliez pas le corridor à gauche, à mi-hauteur de l'escalier. Voilà l'ordre liturgique ; ne vous embrouillez pas. Si vous avez besoin de quelque chose, la sonnette est là.
Il sortit. Ménard, debout devant la cheminée, regardait la pendule sans la voir, comme il avait écouté M. Lavoulte sans l'entendre. Son cœur sautait dans sa poitrine, ses tempes battaient avec la violence des jours de fièvre. Il fut pris duii tremblement nerveux et, sentant ses jambes fléchir, il dut s'asseoir. Une sueur froide perlait sur son front, comme dans les agonies véritables. 11 pressa ses mains l'une contre
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l'autre et voulut prier. Il ne le put pas. Sa bouche était aussi sèche qu'un four chaufTé. Ses oreilles tintaient. Il ferma les yeux, les rouvrit^ et il lui sembla que le tapis vert le regardait avec une pitié ironique et méprisante. Puis il perdit le sentiment du réel. Il se demanda ce qu'il faisait là, pourquoi il se trouvait dans cette chambre solennelle avec une robe et un rabat. Il rêvait sans doute. Il avait le cauchemar. Une sorte d'engourdissement et de torpeur l'envahissait peu à peu, après sa nuit tourmentée et sans sommeil. Soudain, le premier coup de onze heures sonna à la pendule, aigu et prolongé. Il sursauta, repris de fièvre et d'épouvante. Le moment terrible était arrivé. Il sortit avec précipitation de la sacristie et se mit à descendre l'escalier si rapidement qu'il s'embarrassa dans sa robe et faillit la déchirer. Il la souleva d'une main maladroite et continua h descendre, sans savoir ce qu'il faisait. Enfin, il se trouva en bas, devant la loge du concierge. II entra, il n'vavait personne. Il ouvrit la porte qui était en face : c'était la salle du catéchuménat. Alors il se rappela le petit corridor, h mi-hauteur, que lui avait fait voir M. Lavoultc. Il remonta très vite et s'y engagea. Il était déjà devant la porte de la chaire, il allait ouvrir. Tout à coup il pensa à
LA XOMIXATION
la feuille de papier sur laquelle était l'ordre liturgique. Il l'avait laissée datis la sacristie. Aiïblé il V levint en courant. Elle n'était pas sur la table, clic n'était pas sur la cheminée. Il fouilla dans la poche de la robe. Il n'y avait que ses notes.
A ce moment, M. Lavoulte entra comme un furet,
— Mais qu'est-ce que vous faites ? dit-il d'une voix étonnée. On vous attend.
— C'est que je ne trouve pas la feuille sur laquelle vous avez mis l'ordre liturgique, balbutia le malheureux.
— Et, mais, tenez, c'est sans doute ce morceau de papier h côté de la table. Vous l'avez laissé tomber. Allons, venez ; je crains que votre retard ne fasse pas une bonne impression.
Conduit par M. Lavoulte, il redescendit l'escalier, puis il enfila le petit couloir, ouvrit la porte de la chaire et entra. Sa robe l'embarrassa de nouveau. Il trébucha maladroitement et faillit tomber. Cela fit du bruit et acheva de le mettre en déroute. Il s'assit machinalement et mit la main devant sa figure pour se recueillir, mais ce fut un geste inconscient. Deux lambeaux de phrase ballottaient dans sa tète : Une bonne impression... Si votre prédication plaît.
32 l'apôtue
Tout h coup il lui sembla que quelque chose s'arrêtait. II y eut un grand silence ; les orgues ne jouaient plus. Frappé de stupeur, il restait ■cloué sur sa chaise. Enfin il se ressaisit un peu et se leva comme mîi par un ressort. 11 prononça d'un voix étranglée par l'émotion :
— Mes IVères, invoquons le nom de Dieu.
Le bruit d'une foule qui se lève arriva jusqu'il lui. Il balbutia l'invocation et, pendant que l'auditoire se rasseyait, il chercha à se dominer. Il n'y parvint pas. Ce fut un désastre.
Il ânonnait en lisant, il parlait trop bas, des sons rauques sortaient de sa gorge. Pendant la confession des péchés, il se perdit, il dut recommencer deux fois la môme phrase. La prière d'abondance fut hachée, hésitante, sans suite et sans onction. Pendant le chant du dernier cantique, il consulta ses notes. Ses mains tremblaient. Lin des feuillets s'envola, descendit vers la table de communion, puis un souffle le rejetta aux pieds de M. Cénac qui le regarda <lc son air dégoûté. Il y eut des rires étouffés, •des chuchotements.
Le sermon, trè" remarquable pour le fond et 1res distingué de forme, fut mal dit, sans chaleur, sans nuances, sans naturel. On sentait la récitation. Cependant, comme il était orateur.
LA NOMIXATION 33
il eut, vers le milieu, un élan qui surprit, mais ce fut court. Presque aussitôt, la phrase terrible : Si votre prédication plaît, lui revint ii l'esprit et le glaça de nouveau.
La fin fut lamentable. Sa mémoire, si sûre d'ordinaire, le servait mal. Deux fois il fut obliiré de s'arrêter pour consulter ses notes. Enfin il dit amen, et s'efTondra.
— C'est ce qu'on appelle se couler, ma chère, murmura Lucie Delaune à Berthe Chaleuil.
Mais Berthe Chaleuil ne répondit pas.
Dans le silence de son cabinet, ]\I. Lavoultc médite, enfoui au fond d'un fauteuil, les yeux mi-clos.
— Quel être impressionnable que ce Ménard, songe-t-il, et quel idéaliste ! Se troubler à ce point et pour si peu de chose ! Car c'est sa candidature qui lui a fait perdre la tête. Cependant il faut le nommer.
M. Lavoulte a plusieurs raisons pour cela. D'abord c'est son ancien collègue, M. Clairan, actuellement doyen de la Faculté de théologie,
L Al'OTRE
et dont il connaît la sûreté de jugement, qui recommande Ménard comme un garçon pieux et brillamment doué. M. Lavoultc passerait pour avoir manqué de pénétration, de perspicacité, s'il n'empêchait pas l'échec d'un tel candidat. Ou bien, peut-être, supposerait-on, alors, qu'il s'est laissé guider par la crainte de voir un jeune homme de grand avenir mettre en péril, dans la paroisse de Brémon, sa vieille popularité. Or, cette crainte, M. Lavoulte pense qu'il ne doit pas l'avoir. Il a attentivement écouté la prédication de la veille et, tout en admirant en secret, malgré les saccades et la monotonie de la diction, les phrases artistement construites et ciselées, il a deviné, sous leur belle venue littéraire, un souffle démocratique sincère et généreux. Non pas que Ménard ait touché aux questions sociales, mais, avec une finesse et une intuition merveilleuses, M. Lavoulte infère de quelques mots caractéristiques et sûrement révélateurs de la pensée intime, que ce jour-lh viendra bientôt si une main habile ne retient pas le jeune Cévenol. Et cela tranquillise tout à fait notre homme, car il sait qu'à partir de ce moment, les bourgeois bouderont le nouveau venu, qui cessera, par là môme, d'être un collègue redoutable. En outre, M. Ménard est pieux.
d'une piété, h ce qu'il semble, sincère et profonde. C'est une garantie qu'il ne jouera pas de ces vilains tours qu'on se joue parfois de pasteur h pasteur; et c'est aussi la perspective de pouvoir lutter contre lui, le cas échéant, avec des armes supérieures aux siennes, avec tontes les armes inavouables dont lui-même ne se servira pas. Enfin, et voilà la raison principale, le candidat qui réussira probablement, si Méiiard échoue, est marié. Or le fait que Ménard ne l'est pas plaît infiniment ii M. Lavoulte. Sa fille a déjà vingt et un ans ; elle est sans grâce, sans beauté, sans fraîcheur et, malgré les miroitements ingénieux d'une jolie dot, elle n'a pas encore trouvé épouseur qui vaille. Ménard vient à point. D'autant plus que le rêve de M. Lavoulte a toujours été de faire d'un des pasteurs de la ville de Brémon son gendre, si •c'était possible, car, alors, son omnipotence dans la paroisse durerait autant que lui. Pour toutes ces raisons, il est fermement décidé à faire nommer Ménard.
Il ne regrette pas, cependant, l'échec de la veille, car cela lui permettra de ne le faire nommer, d'abord, que pour un an, et de garder, par là même, une porte de sortie, au cas où ses désirs et ses prévisions ne se réaliseraient pas.
Frais et dispos dans ses habits corrects, cravaté de blanc et ganté, décoré et coqueltcment décoratif, tel enfin que les Brémontais, depuis longtemps aiment a le voir passer dans leursrues, M. Lavoulte est sorti maintenant de son cabinet et s'en va chez M. Mertal. Par cette belle et chaude journée de printemps, celui-ci est au fond du jardin, somnolant sous sa tonnelle, dans la béatitude de son cerveau vide. M. Lavoulte prend place h côté de lui et la conversation s'en gaffe.
— Eh bien, vous faisiez la grimace hier, dit M. Lavoulte. Je crains que dans la paroisse l'impression ne soit mauvaise.
— Je le crains aussi, dit M. Mertal d'un ton affable et doux. Je le crains aussi.
— C'est d'autant plus regrettable, poursuit M. LaA'oulte, que ce garçon ne me parait pas s'être laissé gagner par les idées subversives de la théologie h la mode.
— Ah! dit M. Mertal d'une voix approbative; car, s'il n'entend rien h la théologie, il n'aime pas ce qui est subversif; il est conservateur en toutes choses.
M. Lavoulte sourit et continue :
— C'est aussi un synodal, mon cher Monsieur, et comme il n'y en a pas beaucoup ; je
m'en suis rendu compte en causant avec lui. En général, les jeunes, aujourd'hui, sont assez tlcdes pour le synode, mais celui-là fait exception. Il est aussi fervent que vous, et ce n'est pas peu dire.
— Vraiment, dit M. Mertal avec un intérêt «ncorc plus marqué ; car il est en effet grand partisan des synodes officieux, surtout depuis qu'on l'a nommé membre de la commission permanente de ces synodes.
— Comment a-t-il pu se troubler ainsi? C'est pourtant un garçon d'avenir, ajoute M. Lavoulte. Nous avons sur lui, comme vous le savez, les meilleurs renseignements.
— Mais, peut-être, tout n'est-il pas perdu, murmure M. Mertal, d'un air h la fois timide et apitoyé.
— Eh ! dit M. Lavoulte, la masse des fidèles <'st de premier mouvement. Elle n'est pas caj)able, comme vous ou moi, de revenir facilement de ses impressions vives.
— Ne pourrait-on pas, cependant, essayer de la faire revenir, si c'est pour un bien réel? suorgcre le craintif ex-receveur.
— C'est que ce n'est pas commode, déclare M. Lavoulte d'un geste découragé.
Un silence. Puis M. Lavoulte dit:
— Il faut que j'aille voir ce que pense mon collècrue M. Dubois.
— Il n'était pas hier au temple, remarque M. Mertal.
— Non, il a été obligé d'aller assez loin dans la campagne pour un enterrement. Mais il doit savoir déjà ce qui s'est passé.
Un moment après, M. Lavoultc s'épongeait le Tront, malgré son tempérament sec, et s'éventait dans le fauteuil que son collègue Dubois venait de lui offrir.
— 11 fait vraiment chaud, dit M. Lavoulte^ quoique nous ne soyons qu'en mai.
— Je m'en suis aperçu hier à cet ensevelissement, je vous assure, dit M. Dubois.
— Je pensais que vous auriez le temps d'arriver pour entendre la prédication du jeune Ménard, dit M. Lavoulte.
— Je me suis dépêché tant que j'ai pu, seulement les gens étaient en retard et mes efforts ont été Inutiles. Mais j'ai appris, par plusieurs personnes, que cette prédication n'avait pas été bien satisfaisante.
— Voilà ce que c'est que les recommandations ! s'exclama M. Lavoulle. I^e doyen aurait du être plus franc. Ce garçon est sûr au point de vue de la doctrine, soit ! mais, encore, ne
fallail-il pas nous le donner comme un aigle.
— Ainsi, il n'est pas fort ? interrogea M. Dubois, avec une joie secrète qui diminua la maussaderie ordinaire de sa voix.
Il était bon, mais il avait le caractère un peu jaloux. Il souffrait des succès oratoires de M. Lavoulte, et il redoutait un autre prédicateur brillant. M. Lavoulte haussa les épaules.
— Pas fort, tant que vous voudrez, encore n'est-il pas permis de se couler comme ça ! C'est un four, mon cher, un four noir.
— Cependant, il n'est pas possible qu'il soit toujours aussi piètre.
— Je l'espère pour lui, mais allez le faire entendre aux gens î
— Pourtant il a de sérieuses qualités, insista M. Dubois. Il est pieux, il est évangélique, il a du zèle, d'après ce qu'on nous écrit.
— Si tout cela est aussi sérieux que ce qu'on nous a raconté sur son talent oratoire, riposta M. Lavoulte, nous pouvons biffer.
— Après tout, sa nomination ne serait pas irrévocable comme celle d'un titulaire, insinua M. Dubois.
— Pas irrévocable ! on dit ça, puis, quand le titulaire meurt, on ne veut pas rompre avec les usages, et on nomme le suffragant.
40 l'apôthe
— Enfin, que comptez-vous faire ? demanda M. Dubois.
— Moi ? je m'en vais laisser réfléchir les gens encore deux jours et puis, jeudi prochain, je convoquerai le conseil. Cette date vous convient-elle ?
Son collègue répondit que oui, et M. Lavoulte continua sa tournée.
Comme il sortait de chez M. Cénac, où il avait usé de sa diplomatie ordinaire, et touché les cordes sensibles du personnage avec le doigté qu'il fallait pour favoriser ses desseins, il rencontra son cousin, M. Bréquet, ancien maître de pension et membre, lui aussi, du conseil presbytéral. M. Bréquet était un homme sans Age. Sa figure rappelait assez ces figures taillées à coups de hache par les sauvages, dans les troncs d'arbres. Il avait des yeux ronds, sous des sourcils en broussailles, et une moustache tellement rognée aux deux bouts et si fortement pressée contre ses lèvres, qu'elle semblait sortir de sa bouche.
Quand on le voyait, on éprouvait l'impression que si un bouledogue avait pris la forme humaine, il aurait été fait comme ça. D'un bouledogue, d'ailleurs, il avait l'âme, avec quelque chose de grotesque en plus. Il était de ces
gens qui sont nés pour dire non, pour s'opposer, pour contrecarrer, pour se mettre en travers, et cela sans raison et sans but, par un besoin de nature. Incapable de soutenir une discussion sérieuse, il hurlait et écumait tout de suite et ses gestes et sa mimique étaient d'une telle outrance, qu'ils surprenaient môme dans le Midi.
— Bonjour ! fit M. Lavoulte.
— Bonjour ! fit l'autre d'un ton rogne.
— Il fait chaud.
— Pas tant que ça : j'ai encore mes habits d'hiver.
— Oui, je sais, vous les enlevez h une date fixe. II peut brûler avantcette date-là, n'importe, vous préférez suer que de donner tort au calendrier.
— Ah ! mais pardon ! je ne sue pas, je n'ai pas chaud, j'ai plutôt froid.
— Alors pourquoi souteniez-vous, l'hiver dernier, que Brémon a la même température qu'Alger ?
— Oh ! pardon, la même température l'hiver, oui, mais pas au printemps ni en été.
— Allons, allons, calmez-vous ! Je ne veux pas vous contrarier. Nous allons nous mettre d'accord sur le dos de ce pauvre M. Ménard. Il aété nul.
42 l'apôtke
— Comment, il a été nul ! Il a été très fort, au contraire ! Seulement les imbéciles n'ont pas compris. Tout le monde dit que c'est un échec, et moi je dis que c'est un triomphe.
— Mais si tout le monde disait que c'est un triomphe, vous, vous diriez que c'est un échec.
— Non certes pas ! seulement je pense par moi-même, et je ne suis pas aveuglé par la jalousie, comme vous.
— Pourquoi voulez-vous que je sois jaloux de quelqu'un qui a été aussi lamentable ?
— Comment, lamentable ! Vous savez bien que ce n'est pas vrai ; voilà pourquoi vous ôles jaloux. Il ne parle pas pour les badauds, ce jeune homme, c'est tout son tort.
— Prétendriez-vous que moi je parle pour eux ?
— Il est certain qu'ils aiment à vous entendre.
— Allons, Bréquet, ne vous hérissez pas ; je ne veux rien faire contre le candidat de votre choix. Je ne veux pas que vous puissiez me reprocher d'agir par jalousie. Sans ça, je me demande si je ne devrais pas combattre sa nomination.
— Oh ! mais pardon, vous n'êtes pas tout le conseil, et, quand même vous (criez de l'opposi-
tion, il n'est pas sûr f^ue vous réussiriez. Et puis, je viens de vous mettre hors de combat, dit M. Bréquet d'un air vainqueur, en tamponnant avec son mouchoir les bouts rognés de ses moustaches.
Après avoir quitte son cousin, M. Lavoulte passa chez M. Rinval, l'inspecteur d'académie, mais seulement pour la forme. Ces deux hommes ne s'aimaient pas, l'un étant foncièrement droit et l'autre complètement fourbe. M. Rinval était trop intelligent pour qu'on pût le faire manœuvrer, comme un pantin, en tirant des ficelles. M. Lavoulte ne l'essaya même pas. Ils échangèrent quelques banalités, parlèrent du jour où le conseil se réunirait et se séparèrent froidement, sans avoir rien dit de la chose essentielle. Mais M. Lavoulte, qui connaissait les goûts littéraires de M. Rinval, avait bon espoir que la candidature de Ménard ne trouverait pas chez lui une opposition irréductible.
Il s'en fut, ensuite, chez M. Merlot, le marchand de charbon. M. Merlot était un enrichi de la veille, et c'est h cause de sa grande fortune que M. Lavoulte l'avait fait entrer au conseil. Toutefois sa femme n'était pas reçue dans les salons de la bourgeoisie moyenne. Comme elle était simple d'esprit et humble de cœur,
gardant encore sous les chapeaux la nostalgie des coiffes, elle n'en souffrait pas, mais son mari était furieusement dépité. Il affichait des opinions de radical-socialiste et prenait des allures révolutionnaires pour se venger.
— Non, non ! ça ne peut pas aller, dit-il au premier mot de M. Lavoulte.
— Pourtant c'est un garçon de valeur et presque tout le monde se trouble une fois ou l'autre, insista M. Lavoulte. Je vais plus loin : il n'y a que les imbéciles qui ne se troublent jamais.
— Ecoutez, fit M. Merlot, il a é:é si piètre ! — - C'est l'impression générale, soupira M.
Lavoulte. Cependant, je le répète, je suis convaincu de sa haute valeur et je n'hésiterais pas h le défendre à fond, si je n'avais une inquiétude. Il est démocrate jusqu'aux moelles; cela pourrait finir par déplaire à nos grands bourgeois et amener des troubles au sein de l'église.
— Rien, dans son sermon, n'indiquait cela.
— Ce n'est pas par un sermon qu'on peut connaître un homme. Si je vous le dis, c'est que je le sais.
— Et c'est un garçon doué ? interrogea M. Merlot.
Le plus brillant élève de la Faculté, mon
cher Monsieur, rien que ça !
LA KO.MIXATION 45
— Alors il faut voir, reprit le bonhomme songeur. A mon avis, un ministre de l'Evangile doit être démocrate.
— Oui, je connais vos opinions avancées, dit M. Lavoulle, sans quoi je ne vous aurais pas parlé de son libéralisme, par crainte de nuire à sa nomination. Il ne faut pas qu'on le sache.
— Soyez tranquille, dit M. Merlot, en donnant une cordiale poignée de main au président roublard qui le quittait.
Le lendemain, M. Lavoulte acheva sa tournée de visites chez les conseillers. Il vit aussi quelques dames particulièrement occupées des choses de l'église. Partout il dit les mots qu'il fallait dire, se servant des qualités, des défauts, des passions, des espoirs et des craintes, des préjugés de chacun, pour arriver à ses fins ; préparant le terrain avec une science admirable de sa nature constitutive et y jetant, d'une main infatigable et légère, les germes favorables h l'éclosion de ses projets.
La dernière, mais non la moins importante de ses visites, fut pour Madame Garil.
Madame Garil était une petite femme de cinquante-cinq ou soixante ans, menue et trottinante, d'une prodigieuse activité qu'elle mettait toutentière au serviccde la paroisse. M. Rambure,.
L A POT a E
lorsqu'il était pasteur à Brénion, l'appelait une mère en Israël. Elle avait de grandes qualités et quelques défauts. Veuve, sans enfants, elle passait son temps auprès des malades, dans les mansardes des pauvres, dan s les réunion s de cou turc, dans les ventes de charité. Elle était de tous les comités, et y prenait bien vite la place prépondérante, derrière les présidentes d'apparat qui ne faisaient rien, ne s'occupaient de rien. Elle, elle s'occupait de tout, faisait tout, connaissait tout. On l'appelait l'indispensable Madame Garil. Qui pouvait donner des renseignements précis sur telle famille ? Madame Garil. Qui veillerait au chevet de ce mourant ? Madame Garil. Qui distribuerait des vêtements d'hiver aux enfants pauvres? Qui iraitde maison en maison recueillirle sou missionnaire ? Qui placerait les billets de loterie ? Qui signaleraitau pasteurles protestantshonteuxqui se cachent ? Madame Garil. Qui ferait une enquête, une commission, une démarche ? Qui, pour la paroisse, irait n'importe où faire n'importe quoi? Madame Garil encore. Madame Garil toujours. Ces dames avaient besoin de son concours en tout. Mais Madame Garil, qui se savait absolument nécessaire, se dédommageait ii son tour. Comme on ne pouvait rien faire sans elle, elle s'arrangeait pour ne faire rien que ce qu'elle
voulait. D'humble naissance, elle éprouvait un vif plaisir à régenter ces bourgeoises cossues et hautaines, à s'asseoir dans leurs salons et à vivre de plain pied avec elles. Elle avait la passion du oouvernement, toutes les ardeurs d'un commis zélé et toutes les prétentions d'un ministre. Femme précieuse pour la paroisse, mais redoutable aussi. Malheur h celui qui avait l'air de la négliger, de la mettre de côté, car cette mère en Israël devenait alors une louve avec des ruses de renard. Comme elle pénétrait partout, entendait tout, voyait tout, il n'y avait pas possibilité de lutter contre elle. On était battu d'avance. Le jour où M. Dubois se l'était aliénée en combattant maladroitement sa dictature de charité ■et de dévouement, elle avait soulevé contre lui la paroisse presque tout entière. Ce que n'avait pu faire le manque de talent et de tact du pauvre homme, celte petite femme, h elle seule, le fit. Il fut délaissé, méprisé, raillé. Pendant deux ans, il n'eut pas un enfant de la bourgeoisie à son cours d'instruction religieuse, et, pour se relever un peu, il dut aller jusqu'à l'amende honorable.
M. Lavoulte n'aimait pas Madame Garil, mais il la cajolait avec un art infini et savait se servir d'elle sans qu'elle s'en doutât.
— levons ai gardée pour la bonne bouche, (lit-il en entrant. Je viens de voir ces datnes, elles sont encore fort excitées contre M. Ménard. Evidemment, il n'a pas été heureux dans la prédication qu'il nous a donnée dimanche. Il est intelligent cependant. Mais voilà ! il est si naïf! La moindre chose le trouble et il ne connaît rien Ix la pratique de la vie. Si nous le nommons, ce qui n'est pas absolument sûr malgré son réel mérite, je puis compter sur vous, n'est-ce pas, ma chère Madame Garil, pour le conseiller et le diriger ? Il aura bien besoin de votre expérience.
— Oh ! Monsieur Lavoulte, mon expérience n'est pas grande, dit Madame Garil d'une voix ravie.
— Allons, chère Madame, ne soyez pas si modeste. Votre expérience égale votre dévouement, il y a longtemps que je le sais. Mais ce n'est pas pour vous faire ce compliment banal que je suis venu; c'est pour vous recommander ce pauvre jeune homme. Sans vous, comment pourrait-il éviter les écueils et apaiser la tempôle que sesmalencontreux débuts ont soulevée?
— Je ne sais pas s'il voudra profiter des avis d'une vieille femme, objecta la veuve d'une voix suave.
— Voyons ! Madame Garîl, vous pensez bien que si je vous parle de la sorte, c'est parce que M. Ménard est encore un novice. Il se laissera mener aussi docilement que vous voudrez. Et ce sera tant mieu.\ pour lui comme pour la paroisse.
Et ^I. Lavoulte s'en alla, après avoir vu passer, dans les petits yeux gris de Madame Garil, un reflet du grand contentement qui était en elle.
Le conseil se réunit au jour fixé, dans la salle même où Ménard avait passé un si mauvais quart d'heure, le dimanche précédent. M. Lavoulte présidait, ayant à sa gauche M. Cénac ■comme secrétaire. M. Cénac ouvrit le registre des délibérations et lut, d'une voix bredouillante et chagrine, le procès-verbal de la séance précédente.
— Personne n'a de rectification îi faire ? demanda M. Lavoulte.
Il attendit trois secondes et ajouta :
— Le procès-verbal est adopté.
Il y eut un silence. Tous les yeux étaient fixés sur le président. M. Lavoulte toussa, se moucha, elTleura, du bout de ses doigts, l'extrémité de SOS favoris clairs, en regardant les
conseillers assis en demi-cercle, vis-h-vis de lui, devant la table. M. Bréquet avait un air de bataille et d'opposilion ; M. Mertal un air timide et conciliant ; M. Merlot faisait des cfTorts inutiles pour donner à sa figure bonasse un aspect farouche; M. Rinval gardait son attitude ordinaire, correcte et froide ; M. Dubois paraissait morne, découragé et las. Les autres avaient des physionomies soumises, moutonnières, insignifiantes. Ils ne comptaient pas.
M. Bréquet songeait :
— Il n'osera pas s'engager à fond contre M. Ménard après notre entretien. Ce serait par trop manifester sa jalousie.
MM. Mertal et Merlot pensaient, mais pour des raisons différentes :
— Il n'osera pas le soutenir à fond.
Le premier croyait que ce serait par crainte de l'opinion publique et le second par crainte des idées trop démocratiques du candidat.
— Est-il pour ou contre ? Où voit il son intérêt ? se demandait M. Rinval.
Et M. Dubois faisait le raisonnement suivant :
— Lavoultc ne doit pas être fâché que Ménard soit sans talent oratoire, ça lui permettra de continuer à briller seul. Il y aura, peut-être, un
moyen d'arracher la nomination aux conseillers.
— Messieurs, dit M. Lavoulte avec sa voix des grands jours, de ces jours fameux où il savait si bien fondre ensemble riiomme de parade et l'homme de diplomatie, Messieurs, je vous ai communiqué déjà, dans une précédente séance, le dossier de M. Ménard. Dimanche dernier vous avez entendu prêcher ce jeune homme. Vous pouvez maintenant prendre une décision en toute connaissance de cause.
— Lp dossier est excellent, dit M. Dubois. Je n'ai pas pu assister à la prédication de tlimanchc, mais je ne pense pas qu'elle ait été à ce point désastreuse qu'on ne doive plus tenir compte des excellents renseignements qui nous sont parvenus.
— Comment désastreuse ! ciia M. Bréquet en se trémoussant sur sa chaise. On voit bien en efTet que vous étiez absent. Elle a été triomphale celte prédication, d'une allure splendide, d'une éloquence entraînante, d'une...
— Allons donc ! interrompit M. Merlot, elle a été plus que médiocre. Mais on peut mal prêcher une fois et bien prêcher une autre. Je ne condamne pas M. Ménard pour cela et je pense, comme M. Dubois, qu'il faut tenir compte du dossier.
— Je me mocuie du dossier ! HurlaM. Bréquet.
— C'est pointant grâce au dossier que nous pourrons peut-être passer sur la prédication, dit doucement le receveur.
— Comment! sur la prédication? vociféra M. Bréquet, écumant de rage, c'est la prédication qui est passée au-dessus de vous, Monsieur, je le vois bien ! Elle était sublime. Je n'ai jamais entendu parler avec une telle puissance (iratoire !
— Vous exagérez tellement que vous compromettez les intérêts que vous croyez délendre, mon clier ami, dit M. Lavoulte.
— Ah ! oui, c'est moi qui les compromets ! Vous osez me déclarer cela en face ? Eli bien ! vous saurez que je ne suis pas dupe de votre jeu et que je devine votre sourde opposition, (^est elle qui compromet les intérêts dont vous parlez.
— Quelle est, au juste, l'impression de l'église ? demanda M. Rinval.
— L'église, évidemment, a été déçue, dit M. Lavoulle.
— Le sermon du candidat avait de réelles qualités de Coud etde (orme, reprit M. Rinval. C'estla diction surtout qui a laissé à désirer. On voyait cjue le prédicateur n'était pas maître de lui.
LV XO.MIXATION 53
Avant de prendre une décision on pourrait peutêtre l'entendre une seconde fois.
— Je n'hésiterais pas à appuyer la proposition de M. Rinval, dit M. Lavoulte, si je n'avais la certitude que M. Ménard n'acceptera pas de prêcher un second sermon de candidature.
— Et il aura raison ! claironna M. Bréquet. Si Bossuet était venu se présenter à Brénion, je vois bien qu'on l'aurait refusé.
— Messieurs, dit M. Ijavoulte, nous avons une grande responsabilité. Si nous nommons quelqu'un d'insuffisant, on nous blâmera et si, d'autre part, nous repoussons quelqu'un de qualifié, ce sera regrettable. Com;ne je causais avec M. Dubois, lundi, il a émis une idée qu'à la réflexion je trouve prudente et pratique. Nous pourrions nommer M. Ménard d'une manière provisoire, pour un an, par exemple, et ensuite, s'il réussissait, nous le nommerions définitivement.
— Acceptera-t-il cette nomination restrictive et mortifiante ? demanda M. Rinval.
— Je crois pouvoir m'engager, Messieurs, à la lui faire accepter, répondit M. Lavoulte.
— Alors, dit M. Rinval, ce sera probablement la meilleure solution.
On passa an vote et Ménard fut nommé suf-
fragant de M. Verniol à l'unanimité, moins une voix, celle de M. Bréquet. Celui-ci vota contre, parce qu'on ne nomme pas Bossuet pour un an, et, surtout, parce que, quand on est M. Bréquet, on ne permet pas qu'il y ait la complète unanimité dans le conseil presbytéral dont on fait partie.
Né dans les Cévennes, au milieu des souvenirs de notre passé glorieux, Ménard eut, dès l'enfance, l'âme d'un huguenot.
Son père était resté l'homme des Psaumes et de la Bible. Chaque soir il ouvrait le gros livre, et, devant la famille assemblée et recueillie, il lisait, d'une voix grave, datis l'Ancien et le Nouveau Testament. Et l'enfant écoutait, tour à tour, les récits de guerres et de conquêtes, les effusions du lyrisme pieux et de l'adoration éperdue, les imprécations violentes des prophètes et leurs revendications passionnées de justice, la divine tendresse de l'Evangile et ses appels si doux.
Pendant les jours d'hiver, quand la neige
couvrait la campagne d'un manteau blanc et qu'il ne pouvait plus gambader et courir au dehors, sa mère le prenait sur ses genoux et, devant la grande cheminée où s'embrasait le cœur des chênes, elle lui contait les histoires des vieux huguenots, histoires héroïques et dolentes de réformateurs et de martyrs, de combats et de massacres, d'exils et de prisons. L'accent ému et vibrant de Madame Ménard convenait i» de tels souvenirs. Lectrice passionnée des ouvrages de Puaux, de Meile d'Aubigné, de Daniel Benoît, de tous les historiens de la Réforme française, elle était inépuisable dans ses récits, promenant l'enfant de la Genève triomphante de Calvin à la sombre tour d'Aigues-Mortes où vieillit Marie Durand, évocant dans son imagination surexcitée et frémissante, les figures sinistres et criminelles des Charles IX et des Henri III, ou les visages touchants, gracieux et si purs des Marguerite de Navarre et des Jeanne d'Albret; les chants populaires du Prè-aiix-Clers et les cadavres sanglants de la Saint-Barthélémy; les bûchers auréolant de leur flamme homicide le front des confesseurs, et les bois épais ou les gorges sauvages abritant la foule prosternée. L'aspect désolé de la nature s'harmonisait, pour l'enfant. Avec les sanglots de l'histoire. Il lui semblait
56 L'APÔxnE
que c'était h cause du douloureux passé que^ sous le vent âpre et froid de la montagne, les arbres tordaient leurs branches nues et se montraient en des attitudes de désespoir et d'épouvante, avec des grondements furieux, des plaintes de suppliciés et des râles d'agonisants.
Et, l'été, quand il s'en allait courir après les papillons et dénicher les nids, tout encore lui parlait des anciens jours tragiques. Là, sous les châtaigniers, dans l'étroit vallon solitaire, les prédicateurs du désert avaient souvent exhorté la foule attentive, pendant que, des rochers voisins, les sentinelles vigilantes surveillaient l'horizon. On gardait encore, h la maison, la petite chaire portative et rustique dans laquelle ils étaient tant de fois montés. Et c'est de la vieille Bible familiale, soigneusement conservée et chaque soir ouverte et lue, qu'alors ils s'étaient servis. Dans la vaste cuisine paternelle on voyait aussi, relique précieuse et vénérable, le pétrin où Paul Rabaut, en grand péril d'être pris, un jour s'était caché. Enfin plusieurs endroits, dans les environs, rappelaient les exploits de Roland et de Cavalier et les combats des Camisards. Souvent Ménard oubliait sa chasse aux papillons et a»ix nids pour songer à ces choses. Et, quand, dans l'immense assemblée
en plein air, qui se réunissait tous les ans sous les châtaigniers du vallon, la voix puissante des montagnards entonnait la Cévenole, une flamme d'héroïsme et de dévouement exaltait son cerveau et brillait son cœur.
Il vécut ainsi ses premières années loin de l'agitation énervante de la vie moderne, loin de ses curiosités malsaines et de ses souffles impurs, dans la grande ferme paternelle, au milieu des travailleurs rustiques et de la sincérité des champs; enveloppé, imprégné, pénétré par les souvenirs bibliques du passé lointain et par les souvenirs plus récents du passé huguenot.
Il était le dernier-né d'une nombreuse famille. L'un de ses frères était officier, deux autres colonisaient au loin, un autre dirigeait avec le père les travaux de la ferme. Mais lui que feraitil ? L'agriculture ne l'intéressait pas et pas davantage la dorure des galons et l'éclat des panaches. Il ne paraissait pas, non plus, avoir le goût du négoce. Que ferait-il ? A quatorze ans, ses parents et lui ne le savaient pas encore.
Un pasteur éloquent et pieux vint, h ce momeat-là, donner dans la vieille paroisse huguenote une conférence sur Paul Rabaut. Il enthousiasma l'auditoire en retraçant, avec art et puissance, le ministère admirable du pasteur
L APOTHE
du désert. Il acheva son discours par un appel vibrant h la jeunesse, qui se terminait ainsi:
— On m'a dit que plusieurs d'entre vous avaient donné leur cœur h Dieu. Si vous êtes à Dieu vous n'êtes plus h vous-mêmes, vous ne vous appartenez plus et, dans quelque carrière que vous entriez, vous devez vous consacrer à lui. Cependant il en est une où cette consécration pourrait être plus directe et plus entière, moins combattue et moins traversée par les préoccupations du monde, par le souci des intérêts temporels, c'est celle du ministère chrétien. Jeunes gens qui m'écoutez, il n'est pas de carrière plus belle pour ceux qui ont encore aujourd'hui la foi des pères et leur ardeur intrépide, pour ceux qui veulent servir Jésus- Christ sur la terre avant de régner avec lui dans les cieux, pour ceux dont le cœur, brisé au pied de la croix, a senti naître, avec la joie personnelle de la grâce, une immense pitié pour la souffrance humaine et le désir généreux d'apaiser cette souffrance en annonçant l'Evangile du pardon. Ah! ne s'en trouvera-t-il pas un parmi vous, ce soir, pour entendre une voix irrésistible lui dire : Sois pasteur comme Paul Rabaut ?
L'enfant sortit dans un état de trouble inex-
primable. Il s'en alla seul, sous les châtaigniers, à la clarté palpitante des étoiles d'avril. Et là, tout h coup, il lui sembla qu'enveloppé d'une robe flottante et la tète nimbée de lumière, comme sur les images et les estampes de la vieille Bible, le Christ passait, dans l'ombre tiède et douce, en le regardant avec une tendresse infinie. Ce fut une vision éblouissante et brève. Il revint à la maison, le cœur inondé d'une joie incfTable et ses parents tressaillirent quand il leur dit, avec un accent qu'ils ne lui connaissaient pas :
— Maintenant je suis décidé. Oui ! je veux être pasteur comme Paul Rabaut.
Il avait une bonne instruction primaire. On le mit au lycée. Le changement fut brusque et pénible. Il regretta la chaleur du foyer paternel. Il eut la nostalgie de la libre montagne, de ses bois, de ses ravins, de ses bruyères, de l'air pur, parfumé, dans ses pins. Mais le petit huguenot se roidit et résista. Pour exercer leur saint ministère est-ce que les pasteurs du désert n'avaient pas supporté d'être pourchassés comme des bêtes fauves, exilés, emprisonnés, tourmentés de mille manières ? Il le savait et voulut être stoïque comme eux ; comme eux il voulut souflVir pour le service de Jésus-Christ. C'est
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pourquoi il supporta sans se plaindre les cours étroites et closes, les sombres et laides salles d'étude, les dortoirs étoufTants et malsains, les promenades h travers la campagne plate et terne, dans la file des écoliers, entre des pions fastidieux et chicaneurs, les leçons de maîtres durs et positifs, la compagnie de camarades aux préoccupations vulgaires, aux allures sottes, aux propos libertins. Il supporta toutes ces choses avec une inébranlable fermeté. Il appliqua, avec une ardeur infatigable, sa jeune et vigoureuse intelligence aux études classiques. II devint un élève d'élite et, h vingt ans, lorsqu'il passa son baccalauréat, il fut chaudement félicité par le jury d'examen.
INIais la Faculté lui réservait de plus pénibles épreuves. Il croyait, sans arrière-pensée, à l'inspiration littérale de la Bible. Ses convictions, qui dataient de l'enfance, n'avaient pas été ébranlées dans la classe de philosophie du Ivcéc où un professeur, ;i moitié aveugle, enseignait un cousinisme anodin, fade et verbeux. A la Faculté do théologie, les choses changèrent. Deux cours lurent pour lui terribles : le cours de critique de l'Ancien et du nouveau Testament et le cours de sciences.
Ce Vieux Testament, que Ménard croyait
écrit par quelques hommes spécialement inspirés de Dieu pour cela, Moïse, David, les prophètes, deux ou trois historiens sacrés, il apprenait, tout à coup, avec stupeur, connue une chose admise et incontestable, qu'il avait des oi'igines toutes difTorentes ; que Moïse n'était pas l'auteur ni même le compilaleurdes premiers livres, mais que cet auteur était un jéhoviste inconnu du nord de la Palestine, à ce qu'on supposait, et un élohiste non moins inconnu, habitant à Jérusalem, semblait-il. Et ces genslà, on allait jusqu'à les faire vivre après le schisme des dix tribus, c'est-à-dire à une immense distance des événements qu'ils racontaient. Ils puisaient leur savoir, selon le professeur, dans la tradition orale et dans de vieux recueils, après eux perdus, et dont quelques-uns étaient encore mentionnés dans la Bible : le livre des Guerres de Jéhovah, par exemple. Il apprit que le jéhoviste n'était pas seul, qu'il avait un compagnon et que l'cloliiste était aussi bien partagé. Il se trouva que le professeur, cette annéelà, en comparant le texte, crut même découvrir une nouvelle source, élohiste ou jéhoviste, je ne sais. Ensuite, il déclara s'être trompé. Puis il lui sembla, derechef, en distinguer les vestiges. Eudn, il reconnut définitivement sonerreur.
Mais onvoyaitqu'il vivait dansTespérancc secrète d'arriver un jour h une découverte aussi magnifique. Songez quelle gloire pour lui ! Etre plus grand que Renan au point de vue critique! Car Renan n'a point découvert de jéhoviste ni d'élohiste, il n'a fait qu'adopter ceux des autres. Il apprit également que la plupart des psaumes n'étaient pas de David. Il était môme fort douteux, selon certains exégètes, qu'il y en eût de lui, sauf la complainte sur Saûl et son fils. Il apprit que le livre du prophète Esaïe n'était pas tout entier d'un contemporain d'Ezéchias, mais que la partie la plus belle appartenait à un grand anonyme qui vivait bien longtemps après. Il apprit que le livre des Juges et ceux de Samuel contenaient, h côté de passages très anciens, des passages plus modernes qu'on y avait interpolés. Il apprit que l'auteur des livres des Rois était un abréviateur mesquin d'annales beaucoup plus riches. Et, dans cet Ancien Testament, si différent par ses origines de ce qu'en sa foi candide il avait cru d'abord, il apprit qu'il n'y avait pas unité d'inspiration et d'ordonnance, mais hasard, chaos et contradictions. Il apprit que des fragments des livres des Rois étaient en désaccord avec d'autres fragments des livres des Chroniques, que des psaumes étaient
à peu près textuellement reproduits deux fois, qu'il y avait deux récits de la genèse de l'univers, qu'il n'était pointparlé de l'iminorlalitéde l'âme dans l'Ancien Testament, mais seulement d'une survivance obscure au schéolou séjour des morts.
Plus le professeur avançait dans sa critique, plus Ménard sentait ses croyances chanceler. Il avait, cependant, une ferme espérance, c'est que le Nouveau Testament resterait debout. Hélas ! son attente fut déçue. En écoutant le maître qui, du reste, exposait ses vues sans passion, avec un grand effort d'impartialité et un vif désir d'arriver au vrai, il fut tenté plus d'une fois de pousser le cri de Rousseau : Que d'hommes entre Dieu et moi !
— Certes, songeait-il, le Christ est venu, il a agi et il a parlé. Ceux qui nient son existence et son action historiques sont des insensés. Le christianisme est inexplicable sans lui. Des hommes l'ont vu et l'ont entendu. J'en suis sûr. Mais, justement, ce sont ces hommes, c'est-à-dire des hommes, qui en ont rendu témoignage à d'autres hommes, lesquels ont transmis ce témoignage à d'autres qui l'ont transmis euxmêmes h d'autres. Et ce témoignage, qui s'est ainsi transmis de siècle en siècle, de bouche en
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bouche, n'a-t-il pas été altéré, dériguré , transformé ? Le Christ a-t-il dit ce qu'on lui a fait dire ? Sa parole vivante n'a-t-elle pas subi bien des métamorphoses en passant par des individus de tempérament, d'intelligence, de moralité si variables, en traversant des événements, des préoccupations, des milieux si divers ? Quelle part est de Dieu, quelle part est de l'homme dans les récits traditionnels ? Je sais bien que la Réforme a pris la tradition pour ainsi dire à son début en revenant aux évangiles. Cependant, le christianisme a existé avant le Nouveau Testament. Il a subsisté, un temps, sans livres canoniques, sans écrits sacrés. Les premiers chrétiens n'ont pas fixé tout de suite sur le parchemin les merveilleux événements auxquels ils avaient assisté. Pendant plusieurs générations on estima beaucoup plus la transmission orale que la transmission écrite, la mémoiie que le papier. Ensèbe le dit formellement et des passages de saint Paul l'impliquent. Aucun des évangiles n'appartient à la période de (|uinze ans, qui va de l'an 30 a l'an 45, et les épitres de saint Paul même sont postél'ieures. Et puis, la formation du canon du Nouveau Testament a été pleine d'obscurité, diuccrlitude et de trouble. 11 n'y a pas unani-
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mité d'opinion chez les Pères. L'antiquité rejette (les livres que nous approuvons, approuve des livres que nous rejetons. Il n'y a rien d'absolu, rien de sûr, tout est contestable, tout est douteux.
Et il s'en allait, le long des couloirs sombres da la Faculté, la fièvre au cœur, l'àme pleine d'épouvante dans la déroute toujours plus grande de sa foi, souffrant, sans trop s'en rendre compte, une véritable agonie de l'agonie de ses croyances.
Or, tandis qu'il aurait eu besoin de se reprendre, de se calmer, de ne pas être poussé d'un extrême h l'autre, de comprendre qu'il y a un juste nîilieu entre la confiance aveugle et la négation forcenée, voilà que son professeur de sciences, homme pieux mais évolutionniste convaincu, mettait le comble h son désarroi mental, en racontant les origines de la terre, (ille du soleil, et ses transformations successives h travers des millions et des millions d'nnnées. Les théories de Darwin semblaient heurter de front celles de la Genèse, celles du moins que le malheureux s'élait faites en lisant les beaux chapitres du début et il songeait, avec la poignante amertume qui vient des chères illusions perdues, îi cet anthropoïde sauvage, singe en-
CG l'apôtrk
core avec un frisson dhuinanité, si différent, hélas, de TAdam lumineux.
Un soir qu'il s'était oublié h travailler très tard dans sa chambre, h la clarté douce d'une lampe a huile, il s'aperçut que la flamme vacillait sur la mèche noircie. Tantôt elle tremblottait, bleuâtre et rapetissée, tantôt clic retrouvait un peu de (orce et d'éclat. Puis, de nouveau, elle reprenait l'aspect fumeux des flammes qui vont mourir. Tout à coup, elle s'éteignit. Et, immédiatement, il lui sembla que quelque chose, qui depuis son enfance brillait en lui et faisait rayonner son âme, pâlissait maintenant et allait s'éteindre comme la flamme de la lampe. Et il comprit que cette chose radieuse, c'était sa foi, sa belle foi candide et sereine des jours lointains, sa foi en l'Eden antique et au ciel futur, sa foi au Dieu paternel et au Dieu Sauveur, sa foi en la liberté et en la vertu, sa foi au bien. Un sanglot désespéré monta de sa poitrine, et son cœur se brisa. Il tordit ses mains, en proie à une douleur tellement atroce qu'il désira la mort.
— O mon Dieu ! gémit-il, lu n'existerais pas? Seigneur Jésus ! qui m'apparus sous les châtaigniers cévenols pour mettre en moi une douceur suprême, lu ne serais qu'un fantôme ? 0 vieille
Bible, OÙ mes parents ont puisé leur force et leur dévouement, vieille Bible où j'ai appris à vivre et il aimer, ô Bible des réformateurs et des martyrs, tu ne serais qu'un mensonge ? Un mensonge ! mais alors c'est pour un mensonge (|ue nos pères auraient supporté les privations de l'exil, les tortures de la prison et les tourments effroyables du bûcher ? Oh ! non ! c'est trop affreux ! Oh ! non ! Oh ! non ! les croyances chrétiennes ne sont pas un mensonge, mais la vérité ! Oh ! je veux croire ! je veux croire ! Mon Dieu ! mon Dieu ! arrache l'incrédulité qui est en moi ! Je veux croire ! fais-moi croire !
Ménard sortit abîmé de cette nuit terrible et il aurait sombré bientôt dans la tourmente de son doute, si un jeune professeur de philosophie, disciple remarquable de l'éminent philosophe Renouvier, nommé, sur ces entrefaites, maître de conférences h la Faculté, ne l'eut sauvé du naufrage religieux et moral qui le menaçait.
Le jeune professeur remarqua vite cet étudiant à la figure intelligente et triste, qui paraissait toujours plongé dans une méditation douloureuse. M. Brian l'attira chez lui et gagna sa confiance et son affection. En de lonerues
«auseries amicales et presque tout de suite
intimes, il lui fit voir les choses sous un nouveau jour. Ménard s'aperçut promptemcnt de l'exagération de ses craintes. Qu'il y eût plusieurs jéhovistes dans la Bible, que quelques erreurs et quelques contradictions s'y trouvassent, que quelques livres même fussent interpolés ou douteux, il n'y avait pas là de quoi s'effrayer outre mesure. Après tout, cela ne le forçait pas h autre chose qu'à abandonner les vieilles doctrines de l'inspiration littérale et il voyait bien que le mal ne serait pas grand. La Bible, sous son nouvel aspect, n'en demeurait pas moins, pour une âme croyante, le document précieux de la Révélation, avec quelque chose de plus proche et de plus touchant que la Bible théopneustique, parce qu'on y sentait battre et palpiter le pauvre cœur humain sous la divine action de Dieu.
Grâce à M. Brian, il se rendit compte aussi des nombreux défauts de la critique moderne. Il comprit que, si elle est consciencieuse et animée d'un grand désir de vérité, elle se laisse trop souvent conduire, cependant, par un esprit d'hostilité à l'égard du christianisme. Et cela,, sans quelle s'en doute, car les effluves de cet esprit mauvais sont partout épars dans l'air du jour. Une fois sur la piste, il était assez fin
pour découvrir que, dans la critique moderne •comme dans la confection des chapeaux et des pantalons, il y avait une part de mode et qu'à ce moment, de même que la mode était aux chapeaux melon et aux pantalons larges, elle était aux négations hardies. C'est parce qu'on voulait la suivre qu'on était heureux de rabaisser l'antiquité d'un livre, n'eût-on pour cela aucun argument solide ; de contester l'authenticité d'un autre, manquât-on de preuves suffisantes ; de mettre fortement en doute l'intégrité d'un troisième, bien que cette intégrité fût presque d'une évidence absolue.
— Voyez, lui disait le jeune maître, où peut mener la manie, l'ardeur, la rage de la négation. N'ont-ils pas nié l'existence du Christ malgré le christianisme? N'ont-ils pas nié l'existence de Shakespeare malgré ses drames immortels ? Et, certes, ils méritent bien la sanglante ironie de la brochure fameuse Comme quoi Napoléon n^a jamais existé I
Ménard entrevit une chose plus grave encore, c'est que les savants se servaient de leurs opinions philosophiques pour orienter et déterminer leur critique. Or, il le savait maintenant, le critique, comme critique, n'a pas h prendre parti pour ou contre les opinions métaphysi-
ques, et c'était cependant ce qui se produisait presque toujours.
— Pas plus que je n'avais le droit, songeait-il^ de rejeter les résultats certains de la critique moderne au nom de mes théories théopneustiques, pas plus le savant n'a le droit de mettre en doute l'historicité de tel passage biblique, qui implique formellement le surnaturel, parce qu'il ne croit pas, lui-même, au surnaturel. Oi» bien, alors, il faut qu'il dise que c'est de la philosophie qu'il fait et non pas de la critique.
Il lisait les ouvrages de Renouvier et se pénétrait de cette pensée profonde. Avec lesprogrès de la réflexion il comprenait que ce qui l'avait troublé dans le cours de sciences n'avait pourtant rien de dangereux pour l'essentiel de sa foi ; que, d'ailleurs, la méthode et les limites des sciences expérimentales ne leur permettent pas d'aller au fond de rien.
— En somme, pcnsait-il, elles n'ont pas un mot à dire dans la solution des problèmes philosophiques d'ordre général ou dans celui des croyances religieuses élevées.
Sous la forte discipline néo-critîciste, et guidé par M. Brian, il s'efTorçait d'arrêter la déroule de celle foi bien aimée, indispensable à sa vie morale. Une analyse mentale, péné-
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trantc et subtile, lui montrait la possibilité du surnaturel, la possibilité de croire à des choses au-dessus de l'expérience et des certitudes de la raison, pourvu que ces choses ne fussent pas contraires à la raison. Toutefois il n'était rassuré qu'il demi.
— Il n'y a pas d'impossibilité logique à ce que mes croyances soient vraies, mais si la raison ne peut pas les nier, elle ne peut non plus, et en aucune manière et i» aucun degré, établir qu'elles ne sont point illusoires, se disait-il. Ne le s(»nt-elles point en elT'et?
Question poignante et insoluble qu'il se posait sans cesse.
— Voilà, songeait-il, j'ai eu peur que la raison contestât, d'une manière absolue, la possibilité de mes croyances. Elle ne l'a pas fait, elle est restée muette, et j'ai béni son silence, parce que j'avais peur d'elle. Mais maintenant, rassuré sur la possibilité de croire, iiombien je voudrais savoir si mes croyances sont réellement fondées dans leur objet !
— Il fit part h M. Brian de son désir angoissé.
— Mon jeune ami, lui répondit le maître de conférences, votre désir ne sera point satisfait. La raison ne répondra pas h votre interrogation anxieuse : elle n'a pas nié, elle n'aiïirmera
pas. Les incrédules et les croyants peuvent trouver de solides raisons de douter ou de croire, et il faut toujours faire la part de la volonté dans la croyance. On veut croire ou on ne veut pas croire. Et c'est parce qu'on veut croire qu'on est croyant, et c'est parce qu'on ne veut pas croire qu'on est incrédule.
— Mais, demanda Ménard, puisqu'on ne peut tirer de la raison et de la science aucun molif suffisant et de croire et de nier, où trouver les motifs qu'il faut, cependant, pour justifier la volonté de croire ?
— Où les trouver ? dans votre cœur. Aimezvous la justice? Etes-vous attaché au bien? Aspirez-vous à l'idéal ? Sentez-vous que la perte de la foi chrétienne vous ferait perdre aussi la foi au devoir et à la vertu, amènerait en vous la destruction de la vie supérieure, l'anéantissement de votre conscience, la déroute de votre moralité ? Alors, s'il en est ainsi, malgré le silence de la science et de la raison, ce sont là, me semble-t-il, des motifs suffisants de vouloir croire.
Et Ménard se rappela son affreuse nuit de doute intellectuel et d'agonie morale. Ses cris désespérés : je veux croire ! je veux croire ! Il voulait croire, dans ce moment terrible, parce
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que son Ame avait besoin d'amour, de sainteté et de bonheur pour vivre, et parce qu'en perdant sa foi, il sentait qu'il perdait ces aliments sacrés. Et, s'il avait éprouvé une souffrance aussi épouvantable, c'est parce que, tandis qu'il voulait croire de toute la force de son être, il lui semblait que la raison lui rendait impossible la foi. C'était là une erreur, aujourd'hui il en avait la certitude. Il pouvait croire ! la raison ne s'y opposait pas. Oui, il pouvait croire encore ! croire comme autrefois et mieux qu'autrefois ! croire en comprenant dans quelles conditions il croyait et pour quels motifs. Il pouvait croire... s'il le voulait !
Mais, chose singulière, sa volonté de croire était moindre que par le passé. Elle n'avait plus cette force désespérée de la nuit inoubliable. Il était sans énergie et sans courage comme après les grandes crises.
Pour se distraire, il lisait. Nietzsche le révolta. Ces hymnes triomphants d'un égoïste de génie à l'égoïsme le froissèrent jusque dans ses fibres profondes. Il n'était pas de cette race-là. Tolstoï, au contraire, l'exalta, le secoua, l'arracha à sa torpeur.
— Oui, le don de soi, songeait-il, le don de soi ! voilà le but suprême, voilà la vraie vie, voilà
l'idéal, voilà le bonheur... s'oublier soi-même, servir, se sacrifier, mourir...
Quelquefois sa pensée, lasse des fièvres présentes, s'en allait vers la maison paternelle et les châtaigniers du vallon cévenol. Un jour, comme il revenait de ce voyage de songe avec un reflet des douces joies passées au fond des yeux, il eut une vision nouvelle. Le Christ lui apparut encore, mais saignant, cette fois, sous la couronne d'épines et cloué à la croix. Et les regards divins semblaient lui dire :
— Je meurs pour toi, je meurs à cause de ton égoïsme, de ta bassesse morale, de ta dégradalion. Je meurs, moi juste, pour toi pécheur, afin que tu aimes la justice qui est en moi, qui te sauve, et que tu haïsses le péché qui est en toi et qui te perd. Je meurs pour t'arracher au mal, je meurs pour que tu vives, car c'est être mort que d'être mauvais.
— 0 Seigneur ! s'écria-t-il, oui! oui! ta mort me fait vivre ! oui, je me donne h toi qui t'es donné. Prends-moi tout entier et pour toujours!
Et ce fut fini. Ses angoisses cessèrent, son doute s'évanouit. La tragique lutte était terminée. La paix d'autrefois entra dans son âme avec l'immense bonheur de croire encore et de s'être enfin donné.
LA NOMINATION /t)
A partir de ce moment-là, tout en se remettant, plein d'une ardeur nouvelle, aux travaux de la pensée, il éprouva, avec une force, avec une intensité jusqu'alorsinconnues, le désir d'entrer bientôt, d'entrer, dès que le temps de la préparation serait terminé, au service actif, pratique de Jésus-Christ.
Certes l'étude a ses joies, et il savait les apprécier. Il avait goûté infiniment la douceur des perspectives nouvelles et le charme des horizons ouverts. Mais combien il pressentait plus fortes et plus profondes, meilleures enlLn que toutes les joies de la pensée pure, les joies de l'action ot du sacrifice ! Diminuer, par le ministère chrétien, la misère et la haine chez le pauvre, l'égoïsme et l'orgueil chez le riche, façonner pour Dieu l'àme de l'enfant, enflammer pour lui celle du jeune homme, soutenir par lui celle du vieillard, montrer le ciel à ceux qui ne voient que la terre, et la vie h ceux qu'attend la mort, appeler auprès du céleste Pasteur les foules errantes et sans berger, s'oublier soi-même pour pleurer avec ceux qui pleurent et pour se réjouir avec ceux qui sont dans l'allégresse, sentir palpiterlesautres cœurs dans son cœur, en être l'écho fraternel, communier avec eux, d'abord dans la douleur humaine,
L AI'OTKK
puis dans l'amour et le pardon divins : voilà les joies qu'en son zèle apostolique il désirait pour lui.
C'étaient IfisjoiesdeTaction féconde. Il voulait agir, le jeune huguenot, car il avait hérité des vieux lutteurs, ses ancêtres, des trésors d'énergie jusqu'ici latente qu'il lui tardait de pouvoir dépenser, de pouvoir répandre. Certainement le labeur intellectuel a ses combats âpres et cruels, il en savait quelque chose. Mais il voulait des combats d'une autre sorte,. les rudes et utilescombats delaviemilitante, qui ne se livrent pas dans le cerveau, au milieu du silence de la chambre d'étudiant, mais parmi la foule, au milieu des clameurs vaines ou démentes, dans l'air poudreux et agité du siècle ; ces combats qui ont pour but de faire triompher non pas des idées abstraites et froides, de nuageuses spéculations métaphysiques, de pointilleuses opinions d'exégète, des théories subtiles sur la révélation et la christologle, mais de réveiller les consciences endormies dans le péché et d'attirer h Dieu les cœurs palpitants et chauds.
— Que d'autres, songeait-il, passent leur vie à écrire des dissertations savantes sur le Christ, pour moi je veux le confesser devant les hommes, je veux travailler, non h soutenir des théo-
ries mortes, mais h sauver des âmes vivantes.
C'est poiirrjuoi il refusa la bourse d'Allemagne et écarta, sans hésitation, la perspective future du professorat que ses maîtres faisaient miroiter devant lui.
— Vous voulez agir, lui dit un jour le doyen, eh bien ! vous agirez. La grande paroisse de Brémon demande un sufTragant : c'est le poste qu'il vous faut pour dépenser votre jeune ardeur. Et voilà comment il était venu h Brémon.
Après l'échec de son sermon de candidature, il avait procédé à un minutieux examen de conscience et reconnu, avec regret, qu'il était encore sensible aux blessures de vanité, qu'il ne souffrait pas seulement d'avoir mal prêché l'Evangile, mais d'avoir été pitoyable devant un nombreux auditoire. Aussi quand M. Lavoulte vint lui faire connaître les conditions de sa nomination, conditions qui soulignaient son échec, il s'en rendit parfaitement compte malgré les habiles précautions de langage du fin diplomate. Cependant il se fit un devoir d'accepter cette nomination mortifiante, afin de demeurer fidèle à ses résolutions les plus sérieuses qui étaient, non pas de rechercher les honneurs et le triomphe, mais de servir humblement Jésus- Christ.