DEUXIÈME PARTIE
A Brémon le niveau intellectuel était très bas. Quelques Camilles recevaient par genre des revues de Paris, mais la plupart n'en lisaient rien, sauf peut-être le feuilleton qu'elles trou- -vaient bien moins intéressant que celui du Petit Journal. On croyait avoir un goût littéraire raffiné en se nourrissant de Ponson du Terrail et du vieux Dumas. Ohnet était très h la mode, mais Ibsen et Tolstoï restaient d'illustres inconnus. Quant à leurs idées, on n'enavaitpas môme l'ombre d'un lointain soupçon. Au reste Ja littérature est une chose inférieure. Les deux grandes choses, c'est l'administration et l'armée. Un sous-préfet, voilà quelqu'un ! Et un capitaine chamarré, traînant son sabre dans la rue, est incomparablement plus digne d'admiration qu'un gratte-papier de Paris ou de Pétersbourg, fût-il célèbre. A quoi bon, d'ailleurs, se procurer les ouvrages de TourguénefT, quand ■on entend tous les dimanches l'hymne russe, <ît pratiquer le style d'AnatoleFrance, quand on peut serrer la main, tant qu'on veut, au rédacteur en chef du Phare, qui le vaut bien et qui €st infiniment plus célèbre... à Brémon. Et
comment voulez-vous que les vrais poètes soient appréciés dans un milieu où le poncif passe pour du génie et où la déclamation patriotique donne le délire ?
Aussi bien ce sont là des bagatelles. Le prix des cocons et des vins, la manille, le soir^ aux cafés de la Comédie et du Commerce, ou quelques jeux plus sélects dans les cercles mondains, le commérage, les médisances et les intrigues de salon, les parlottes politiques où l'on discute si M. A., opportuniste, obtiendra plus de bureaux de tabac que M. Y., réactionnaire ou M. Z. , radical : voilà ce qui enflamme^ voilà ce qui passionne, voilà ce qui remplit la pensée de ces bourgeois dont les coffres sont plus ou moins garnis, mais dont la tête, sauf exception bien rare, est incroyablement vide.
Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que le cœur est, en même temps, d'une sécberesse extrême. Certes, on peut vivre sans connaître Maeterlinck ou d'Annunzio. C'est une question même de savoir si, parfois, on ne peut pas mieux vivre en les ignorant. Mais i! est dangereux de vivre, surtout pour la société dans laquelle on vit, sans un peu de générosité et de dévouement, enfermé dans son égoïsme comme le rat de la fable dans son fromage de IIol-
lande, sans pitié des petits et des pauvres.
Or la bourgeoisie de Brémon, lorsque Ménard vint exercer le ministère dans cette ville, pouvait se partager en deux groupes. Le groupe de ceux qui avaient pour devise : gagner ; et celui de ceux qui avaient pour devise : paraître.
Les premiers travaillaient ferme, étaient toujours tendus dans un infatigable effort pour amasser. Têtus et enragés, ils ne voulaient rien savoir en dehors de leurs profits et pertes. Ils rapportaient tout au gain fiévreusement poursuivi : la politique et le jeu, l'art et la science, la charité et la religion, le monde et la vie. Ils haïssaient ou aimaient les choses suivant qu'elles contribuaient à aplatir ou h gonfler leur bourse.
Les autres, les hommes d'apparence et de mode, n'avaient qu'une loi : le bon ton. Il est de bon ton d'aller à l'église ou au temple, allons-y ; il est de bon ton de faire l'aumône, faisons-la ; il est de bon ton d'avoir un domestique en livrée, un jour de réception, un picdh-terre î\ la campagne, ayons-les. Suivons, dans des habits bien coupés et avec les gants de la teinte voulue, l'avenue Gourtéjon ; ne manquons pas d'ôlre h la Chaussée à l'heure où le tout Brémon y figure. La vie est une attitude : que la nôtre soit éléîjante et noble. Dansons sur le
tremplin, sans nous lasser jamais, pour que les badauds nous remarquent et que les imbéciles nous admirent.
Et l'idéal, absent de chez les bourgeois, se serait trouvé difficilement dans le cœur du peuple. Les ouvriers profitaient des heures de loisir pour empoisonner leur esprit dans les guinguettes par la lecture des mauvais journaux, ces courtisans flatteurs de la démocratie, plus courbés devant elle que les plus souples et les plus vils courtisans de Louis XIV ne le furent jamais devant la royale idole, aux jours triomphants de Versailles. Crédules, ils apprenaient là à connaître leurs vertus imaginaires et leur grandeur chimérique. N'avaient-ils pas la plus haute valeur morale et tous les droits contre la bourgeoisie usurpatrice et pourrie jusqu'aux moelles ? Oui, le prolétaire était un saint et un martyr. C'est lui qui sauverait la France en faisant asseoir ses enfants laborieux dans les fauteuils des patrons, des capitalistes et des rentiers. Qu'on nommât seulement député l'avocat B., ou le marchand de vin X., (le nom dépendait du journal) et la révolution serait tout de suite un fait accompli... Puis, après s'être grisés un moment d'espérances infinies, ayant vidé leur verre, ils s'en allaient vers la
mine ou la fabrique, pleins d'envie, de haine et de dégoût, tendre leurs pauvres mains au travail journalier, pendant que leurs petits couraient les rues, en polissons précoces, et que leurs femmes et leurs giandes filles rêvaient de bals et de toilettes, dans le silence triste des mansardes ou dans la rumeur libertine des ateliers. Et dans la campagne environnante, le paysan grattait sa terre avec une ardeur farouche, et mettait h l'arrondir, à la féconder, h en préparer les récoltes, h en recueillir les fruits, toute sa force et tout son cœur, n'ayant de souci que pour elle et pour les biens qu'il en tirait.
C'est ainsi qu'à Brémon, comme ailleurs et même, hélas ! plus qu'ailleurs, la classe populaire, les travailleurs étaient h peu près uniquement tourmentés par le besoin de s'enrichir, de singer le luxe des bourgeois, de faire ripaille, de débrider leur corps, de s'amuser tout leur soûl. Ils n'avaient presque plus aucun désir sérieux d'amélioration et de liberté morale, ils restaient sans enthousiasme généreux, sans élan hors de l'égoïsme, sans idéal de bonté et de justice. Négateurs et supersliteux à la fois, pervertis par les mensonges des politiciens et les fausses déclamations des rhéteurs, ils deve-
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naient de plus en plus myopes pour tlislingucr le bien du mal... Il fallait les plaindre cependant dans leur misère, dans leur rude et fatigant labeur, dans les vulgarités de leur pauvre vie, dans leur ignorance naïve, enfin, qui en faisait des dupes et des victimes de tous les mauvais sophistes, de tous les exploiteurs sinistres, de tous les charlatans effrontés, de tous les pitres sans vergogne qui voulaient capter leurs suffrages.
A la faveur de ce matérialisme de la bourgeoisie et du peuple, deux choses progressaient h Brémon d'une manière inquiétante : l'immoralité et l'alcoolisme. Beaucoup d'enfants, pour se prémunir contre les mauvais conseils et les exemples séducteurs, contre les images libertines et les propos graveleux, contre les corruptions de l'atelier et de la rue, n'avaient que l'a, b, c, stupide de l'école, quelques règles d'arithmétique et de grammaire, quelques nomenclatures d'histoire et de géographie, rien enfin qui pût leur permettre de faire la moindre résistance aux appels du vice. C'est pourquoi la fillette était délurée et savante h quinze ans, c'est pourquoi le garçon fumait et trinquait h douze, courait le cotillon à quatorze et, h vingt, étiolé et sans force, la voix rauque, la poitrine
étriquée, le teint blafard, se trouvait complètement incapable, souvent, de faire un soldat.
Au feu rougeoyant des tavernes, le soir, les ouvriers de tout âge et de tout métier, en foule pressée et disputeuse, buvaient l'absinthe et l'eau-de-vie à plein gosier. Inutilement, la vigne, plus prospère que jamais depuis son triomphe sur le phylloxéra, enveloppait la ville ot prolongeait jusqu'à l'horizon ses houles de feuillajre au souille du mistral, il fallait à leur bouche blasée quelque chose de plus violent que son vin généreux ; il fallait l'alcool sous ses noms divers et ses formes multiples, l'alcool frelaté qui brûle et empoisonne, l'alcool qui donne les trépidations d» la folie et les ivresses du néant, l'alcool qui brise tout dans les mansardes et met l'anarchie dans l'Etat, l'alcool qui vide les berceaux et qui remplit les cabanons, l'alcool, pourvoyeur effrayant du crime et de la mort.
Pour combattre ces excès terribles et grandissants, qui sont non seulement une cause de faiblesse présente, mais qui compromettent, dans leur principe, les énergies de l'avenir, un seul effort sérieux était fait à Brémon : celui du cléricalisme dont le triomphe serait pire que le mal. Des salles d'asile, dirigées par des sœurs,.
venaient d'être créées pour prendre le petit garçon et la petite fille au sortir des langes et leur apprendre les premières prières et les premiers rudiments de la religion. Ensuite de& écoles catholiques étaient là pour les recevoir. Il y en avait déjà sept avec plus de neuf cents^ enfants. Officines de fanatisme et de superstition, mais préoccupées de morale, ces écoles commençaient à faire une concurrence sérieuse aux écoles laïques. Quant au lycée de garçons il était battu à plate couture par le collège des jésuites. Il ne pouvait plus rivaliser avec celuici, ni pour le nombre des élèves, ni pour l'habileté de l'enseignement, ni pour les succès d'examens, ni pour le prestige et les faveurs de la mode. Lorsque, h travers les rues de la ville, les jeunes gens qui recevaient l'éducation des bons- Pères passaient en longues files, chaque division ponctuée par des soutanes noires, on comprenait que le cléricalisme avait marché depuis le milieu du siècle, et qu'en faussant, par des légendes h la manière du fameux Loriquet, par des réquisitoires fielleux contre la Révolution, par le panégyrique des Ibrces violentes du passé, par la haine de la tolérance moderne, des cerveaux malléables il volonté dont le nombre allait multipliant, on préparait, par là même,
pour l'avenir, une réaction formidable, non pas seulement contre le matérialisme grossier, mais contre les libertés nécessaires. Et cette croisade catholique n'était pas uniquement scolaire. Elle prenait toutes les formes, elle usait de tous les moyens, elle se poursuivait dans tous les milieux avec une persévérante ardeur. On vendait l'édition locale de la Croix aux portes des églises, on attirait la foule par des conférenciers en renom, on fondait des cercles ouvriers et des cercles bourgeois pour la jeunesse dorée et les enfants des travailleurs. On donnait un élan nouveau aux pèlerinages, aux cérémonies pompeuses du culte, on se servait des hospices, des ouvroirs, des orphelinats qu'on avaitfondés pour rendre plus fortes dans le peuple l'influence et l'action romaines ; on faisait des alliances secrètes avec les membres véreux du parti socialiste, on cherchait partout des protecteurs occultes et puissants, et l'on en trouvait jusque dans les rangs des républicains soi-disant les plus sincères. Quelques années avant l'arrivée de Mcnard, M. le pasteur Verniol, homme de cabinet, peu fait pour le ministère pratique, mais d'une grande piété et d'un grand zèle, essaya d'organiser un cercle de la jeunesse protestante. Comme il ne
disposait que de très faibles ressources, il fit des démarches pour ne pas payer l'impôt dont les cercles sont frappés. La municipalité était radicale, l'administration du département l'était aussi. C'est pourquoi on lui donna toutes sortes de bonnes paroles, on lui exprima toute la confiance qu'on avait dans ses sentiments républicains, on fit toutes sortes de vœux pour le succès de son entreprise, mais on lui déclara qu'il était absolument impossible d'accorder l'exonération qu'il demandait. Or, quelque temps après, M. Vernîol eut la preuve qu'un cercle de la ville, fondé par M. de Mun, ne payait pas d'impôt. L'action catholique, zélée et multiple, s'exerçait donc h Brémon avec une grande efficacité, combattant la débauche et l'alcoolisme, mais aussi, hélas ! obscurcissant les esprits et brisant le ressort des volontés, faisant un peu de bien et beaucoup de mal.
Jamais une influence nettement évangélique, maintenant la morale par la religion sans opprimer par elle les libertés légitimes de la démocratie, non, jamais, une pareille influence n'avait été plus nécessaire a Brémon. Mais la paroisse protestante, d'où cette influence aurait pu venir, était plongée dans un égoïste et doux repos dont rien ne paraissait devoir l'arracher.
Les timides tentatives du pasteur Verniol pour sortir de l'ornière stérile et de la routine mortelle n'avaient point réussi, parce qu'il n'avait pas été soutenu, parce que ses collègues mêmes s'étaient déclarés contre lui, et qu'enfin, homme d'étude, il manquait des qualités nécessaires au succès des entreprises pratiques. Quant à M. Lavoulte, ce fonctionnaire de premier ordre, ce diplomate et cet intrigant sans pareil, il avait tous les dons, sauf le don de se donner. Il désirait rester, sous la fausse apparence du masque, l'antithèse vivante du vrai pasteur. Il voulait se servir des autres et non pas les servir. EtDubois, meilleur que lui, certes, mais médiocre imitateur, le copiait de son mieux. Or les pauvres n'étant pas utiles à grand chose, c'étaient les riches qu'il fallait courtiser, c'étaient eux qu'on faisait entrer dans les conseils, c'étaient leurs femmes et leurs filles qu'on faisait parader dans les comités de bienfaisance, les ventes et les concerts pieux. C'était pour les ménager qu'on ne prêchait pas, du haut de la chaire, l'Evangile intégral, mais un évangile revu et expurgé, un évangile courtois et flagorneur, un évangile de madrigal et d'eau sucrée. C'était cet évangile que M. Lavoulte expliquait avec des phrases sonores et des mouve-
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ments d'éloquence et M. Dubois avec des développements filandreux et mornes. En revenant du sermon, les gros bourgeois et les belles dames étaient loin de penser que leurs valets étaient leurs frères et qu'un même et pauvre cœur battait dans la poitrine des mendiants en loques et dans celle des rentiers bien mis.
Aussi le peuple désertait le temple. Il n'était plus représenté dans les cultes ordinaires que par quelques paysannes, quelques ouvrières et quelques servantes. Il sentait instinctivement que tous les discours qu'on y débitait n'étaient pas pour lui, mais pour les bourgeois, et son instinct devinait juste. Il est vrai qu'on avait ouvert une salle h son intention, en plein centre minier, dans le faubourg de la Roquille. Les mineurs s'y étaient d'abord rendus en masse et beaucoup d'autres ouvriers avec eux. Mais, après deux ou trois séances, on ne les avait plus revus et cela n'avait rien d'étonnant. Comment les hommes en habit noir et en cravate blanche qui y parlaient tous les mercredis soir, en tcrmesconvenuset ressassés, desalutet de sanctification, qui débitaient, en patois de Canaan, des exhortations doucereuses et compassées, qui s'apitoyaient vaguement sur les péchés du genre humain et semblaient appeler au bon-
heur des gens qui n'exist.Tient pas, comment ces Iiomines-lh auraient-ils pu intéresser les travailleurs ? Ils avaient l'air, ces parleurs gourmés, de leur être complètement étrangers ; ils paraissaient les ignorer tout à l'ait. Ils n'étaient pas allés s'asseoir dans leurs mansardes ; ils n'avaient pas fraternisé avec eux par l'élreintc des mains noires et l'abandon confiant des enlietiens intimes ; ils ne s'étaient pas penchés sur les humbles berceaux de leurs petits enfants ; ils n'avaient pas regardé, h la chute du jour, lorsque la tâche est terminée, au fond de leurs veux las. Ils ne savaient rien de la rude et sombre vie de ceux qui gagnent vraiment leur pain h la sueur de leur front, rien de leurs chétifs espoirs et de leurs douleurs poignantes, lien des tentations qui les assaillaient et des combats qu'ils avaient i» livrer. Ils ne les avaient pas vus pleurer, ils ne les avaient pas vus sourire, ils ne les connaissaient pas, ils ne pouvaient pas les aimer effondre et dissiper, au feu de leur amour, la glace et le brouillard des froides et grises paroles. Ce n'était pas à eux, les misérables, les souiïVeteux, les vaincus d'icibas, qu'ils s'adressaient, ces hommes calmes et iiididérents, mais à un auditoire fictif, à un auditoire comme il n'y en a jamais eu dans la
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réalité, h un auditoire chimérique de pantins pieux et de marionnettes saintes. L'Evangile, si bien fait pour toucher le cœur du peuple, perdait, dans leur phraséologie insipide et fade jusqu'à la nausée, toute sa force vivifiante et toute sa vertu consolatrice. Voilà pourquoi les orateurs de la salle de la Roquille n'avaient plus, depuis longtemps, pour auditoire que quelques dévotes insignifiantes qui venaient y fermer leurs vieilles paupières et dodeliner de la tête dans les douceurs d'un bon sommeil.
Et tout le reste était à l'avenant. Un journal, soi-disant d'édification et d'évangélisation, fort répandu dans les paroisses rurales d'alentour et même dans les villes voisines, n'était, aux mains habiles de M. Lavoulte, qu'un moyen d'intrigues savantes, de flatteries et d'ostracisme. Les arrivistes bien en cour en usaient comme d'un tremplin et les vanités sottes s'en servaient comme d'une trompette bruyante. Quant au directeur, il avait là un excellent instrument de règne qu'il employait supérieurement.
Les écoles du dimanche et du jeudi ne marchaient pas trop mal en apparence. Un assez grand nombre d'enfants de la classe populaire y venaient encore. Mais ensuite, il n'y avait pas
d'union de jeunes gens et de jeunes filles pour les recevoir et les bribesd'instruction chrétienne qu'ils avaient retenues, ils les oubliaient très vite au contact du grossier matérialisme qui les enveloppait. Au reste, cette instruction était quelque chose de si superficiel, de si mesquin, de si proche de l'ignorance absolue qu'en vérité ce n'était pas beaucoup plus que rien. La plupart des monitrices, presque toutes prises dans la bourgeoisie aisée, étaient de petites mondaines dont le développement religieux dépassait peu celui de leurs élèves. Elles se trouvaient parfaitement incapables, par conséquent, de leur apprendre quoi que ce soit de sérieux. Et la vague homélie du pasteur, h la fin de l'école, pendant que les enfants pressés les uns contre les autres riaient et se taquinaient h la dérobée, n'avait pas, ne pouvait pas avoir de résultats appréciables.
Restaient les cours du catéchuménat. Ils étaient faits avec soin pour les catéchumènes fortunés, pour ceux dont les parents étaient de la (( Société », pour ceux qui devaient offrir un beau cadeau au moment de leur première communion. Mais ce qu'on appelait le cours public, le cours populaire en réalité, où venaient s'asseoir nombre de jeunes chenapans, de gamins
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déjà vicieux, était redouté des pasteurs qui le bâclaient bien vite.
Ainsi, visiter les riches, prêcher pour eux, leur rendre tous les honneurs, mettre entre leurs mains toutes les fonctions importantes de la paroisse, ne se préoccuper que de leurs opinions et de leur volonté, ne compter qu'avec eux, ne songer qu'à eux : telle était la manière réfléchie et arrêtée dont M. Lavoulte pratiquait le pastorat. Et M. Dubois l'imitait avec soin. On peut dire que lorsque Ménr.rd arriva, les pasteurs de Brémon ne donnaient au peuple, de leur ministère évangélique, que ce qu'il en fallait pour les baptêmes, les mariages et les enterrements.
Ce soir-là, Berthe Chaleuil était assise, seule et triste, dans sa chambre. Elle tenait les mains croisées sur les genoux avec une attitude d'abandon lassé et de complet découragement. Les apparentes contradictions de sa personne, reflets des réelles contradictions de sa nature, se fondaient dans une prostration de tout l'être.
LES DEnUTS
La caressante ironie de ses lèvres avait disparu. Un pli barrait son front, non pas le pli horizontal et éraillé des ans, la ride qui vient, de son trait implacable et vite redoublé, rayer la jeunesse et refTacer du visage, mais le pli vertical et précis des chagrins intimes et des pensées douloureuses. Elle faisait de vaines tentatives pour se dominer, pour reprendre possession d'elle-même. Son cœur palpitait dans sa poitrine comme un oiseau blessé qui soudVc et veut se plaindre. Des larmes brûlantes s'amassaient au fond de ses yeux, des larmes qui, malgré ses eflorts, montaient pour se répandre. Bientôt elles germèrent une à une sous ses longs cils et descendirent, en gouttes pressées et chaudes, le long de ses joues. Enfin un grand frisson la secoua tout entière, et, sanglotante, éperdue, la pauvre enfant se jeta sur son lit en proie au plus violent désespoir.
Il y avait déjà plus de deux ans que Mciiard était à Brémon. On venait de le nommer titulaire à la place de M. Vcrniol décédé, et c'est lui qui faisait pleurer Bertlie Chalcuil, parce qu'elle l'aimait. Elle l'aimait ? Etait-ce bien possible ? Elle ! la plus riche, la plus élégante, la plus jolie fille de la bourgeoisie brémontaise, elle aimait ce grand garçon pâle, absorbé et mal
mis, qui fuyait les salons et n'avait aucun des goûts de l'homme du monde? Elle, la catholique de naissance, de sentiment et d'art, mais la libre penseuse de raison, elle aimait ce huguenot farouche, ce missionnaire passionné, surgi un jour, on ne savait comment, de la cendre morte et refroidie des vieux Cévenols, avec des ardeurs d'apôtre ? Elle l'aimait ? Et pourquoi l'aimaitelle ? et depuis quand ?
Le commencement de son amour, longtemps ignoré d'elle-même, datait peut-être de la première fois que Ménard avait prêché ii Brémon. En voyant, ce jour-lh, les regards de l'assistance se fixer sur la chaire avec des lueurs de curiosité malicieuse et sotte, elle avait éprouvé un peu de pitié pour l'étudiant ingénu qui allait donner un premier sermon de candidature. Puis, quand elle l'avaitvu apparaître blême et troublé, trébuchant, la voix rauque, le regard afifolé, elle avait compris ce qui se passait en lui. Elle avait deviné l'épouvante et le dégoût d'une noble conscience qui a l'appréhension de déchoir en montant sur les planches pour parader et concourir. Elle avait deviné les scrupules paralysants d'une pieté sincère, incapable de jouer avec maîtrise, sous des airs sacrés, une comédie très profane. Elle s'était tout de suite sentie en com-
munion de cœur avec Ménard sur un point : la haine de l'hypocrisie et du charlatanisme. Celte vulgaire et arrogante foule qui, sous prétexte de venir écouter la parole divine, venait juger et discuter la parole humaine, la révoltait. Elle était indignée des chuchotements, des rires discrets, des coups d'oeil narquois provoqués par les bévues sans nombre du malheureux prédicateur ; et quand, enfin, il s'abîma dans sa défaite, elle avait presque autant souffert que lui. • Ce visage angoissé et fiévreux, ces mains tremblantes, ces gestes inconscients qu'il eut ■dans la déroute, cette voix étranglée d'orateur aux abois, la poursuivirent jusqu'au milieu de «es rêves de la nuit, et elle se demanda le lendemain, au réveil, si tout cela en effet n'était pas un rêve. Non, c'était bien la réalité.
— On ne le nommera pas, pensa-t-elle.
Et elle ne sut pourquoi cette pensée lui était |>énible.
On le nomma, cependant, et la mauvaise im- |)ressioa du début fut vite effacée par les prédications qu'il donna ensuite. Alors, au lieu d'un sentiment de pitié, ce fut un sentiment d'admiration que Berthe éprouva pour lui, car elle allait au temple, maintenant, chaque fois qu'il prêchait.
^lénard, trompé par le luxe extérieur des bourgeois qui venaient l'écouter le dimanche, s'imagina qu'il avait affaire h des auditeurs aussi raflfînés d'esprit que de vêtements. Et comme il croyait, avec juste raison, que, si l'Evangile est toujours le même, il y a une manière spéciale de le prêcher suivant le milieu, il recherchait les grâces de style, les ciselures élégantes, les tournures ingénieuses, les mots spirituels ou profonds ; il se complaisait dan» les analyses délicates du cœur et dans le clairobscur de ses replis cachés. Il s'efforçait de montrer que la foi et la culture intellectuelle et sentimentale ne sont pas incompatibles. Il ne voyait pas, le malheureux, que ses auditeurs brémontais étaient de vrais Béotiens et qu'il jetait sottement les perles devant les pourceaux. Ces périodes harmonieuses et cadencées où tremblaient les finesses de l'àme, on trouvait ça joli, musical et berceur, mais, visiblement, on ne comprenait pas. Cinq ou six personnes tout au plus étaient capables de le goûter réellement et parmi elles, au premier rang, Bertiie Chaleuil.
Ayant beaucoup feuilleté les littérateurs contemporains, elle s'était complu dans leur dilettantisme et jusquedansleurs mièvreries. Elleétait infiniment sensible aux chatoiements de style
d'un Jules Lemaître ou h la grâce ailée et sereine d'un Anatole France; elle s'était longtemps amusée aux complications sentimentales des marivaudeurs d'âmes. Elle éprouvait de l'intérêt pour les symbolistes eux-mêmes et, s'il l'avait iallu, elle aurait pu réciter, aux Brémontais iihuris, le fameux sonnet de Rimbaud :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, 0 bleu, voyelles,
dont elle riait gentiment ; ou Les mains justes et belles de IL de Régnier qui l'enchanlaicnt :
O moins, vous cueillerez, au bord des fleuves calmes, Les grands lis de la rive et les roseaux du bord, El sur le mont voisin vous choisirez encor La paix des oliviers et la gloire des palmes...
Aussi éprouvait-elle un ravissement délicieux h entendre, dans les discours de Ménard, comme un écho religieux et très pur de ses auteurs aimés, h s'égarer avec lui dans les labyrinthes du cœur, à en noter les frissons légers et les vibrations secrètes, à en éclairer les profondeurs obscures d'un mystique rayon.
Et ce qui ajoutait h son plaisir, ce qui provovoquait en elle une émotion étrange et infininiment douce, c'est que, visiblement, pour Ménard, tout ce raffinement littéraire et psycholo-
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glque n'était qu'un moyen, c'est que l'art dans ses prédications n'était pas de l'art pour l'art, mais de l'art pour l'Evangile. Il parlait ainsi parce qu'il voulait prêcher d'une manière actuelle, appropriée, semblait-il croire, au public qui l'écoutait et sans rien enlever aux doctrines chrétiennes de leur force vive et de leur grandeur souveraine. Oui, cela l'émerveillait et l'exaltait de voir que, tout en ayant respiré les languides effluves de la littérature contemporaine, tout en connaissant le charme ensorceleur des phrases fuyantes et nuancées, le cliquetis doré et imprécis de la casuistique des confesseurs laïques, la fantasmagorie ondoyante et fascinatrice des sensations et des pensées contradictoires, il n'avait pas été entraîné néanmoins au scepticisme et à l'ironie désenchantée, il avait gardé intactes toutes les énergies et tou tes les intransigeances farouches de sa foi.
Cependant Ménard se rendait compte, peu à peu, de la méprise colossale qu'il faisait. Ces bourgeois bien mis n'étaient pas des lettrés. Ils n'avaient rien des ralTinements d'esprit et de cœur qu'il leur avait d'abord supposés. Leur afflucnce au temple n'était qu'une obligation de la mode, qu'une contrainte de bon ton. Ils étaient au fond, pour la plupart, remplis d'hos-
tilité contre les choses religieuses, incrédules et matérialistes. On voyait que le positivisme avait passé par là. Alors il se jeta clans l'apologétique, exposant et réfutant les objections, mettant h profit sa culture philosophique pour aborder de haut les problèmes et donner une force et une portée magistrales h son argumentation. Seulement là encore il se trompait. Beaucoup de ces bourgeois pouvaient être des athées, mais des athées brutaux et ignorants, des athées aussi dép»)urvus de réflexion que les frondeurs vineux du cabaret, des négateurs sans savoir pourquoi, absolument étrangers aux angoisses et aux complications de la pensée moderne. Quantau prétendu positivisme de certains d'entre eux, il était au positivisme scientifique ce que les images d'Epinal sont à la peinture d'art.
Ils ne le comprirent donc pas. Mais pour Berthe Chaieuil ce fut une révélation nouvelle. Ainsi la foi de Ménard ce n'était pas la foi simple et belle des innocents, la foi sotte et superstitieuse des imbéciles, l'aveugle foi du charbonnier. Sa foi était la foi intelligente de l'homme qui raisonne et ne va pas contre la logique, de l'homme qui ne veut, à aucun prix, fonder ses croyances sur l'absurde, qui aimerait
mieux les perdre que de recourir à cette extrémité. La jeune fille voyait s'ouvrir devant elle, en l'écoutant, un monde ignoré d'analyses profondes, de discussions subtiles, d'ingénieux points de vue, toute la merveilleuse floraison des hypothèses métaphysiques aux perspectives infinies de pensées et de rêves, des cieux enfin plus vastes, plus éblouissants, plus sublimes que les cieux étoiles du terrestre univers. Et la reconnaissance germait et grandissait en elle pour celui qui l'arrachait ainsi aux horizons étroits des esprits médiocres et du troupeau vulgaire.
Une chose en même temps l'émotionnail beaucoup, c'était de sentir que lui-même avait douté, que cette foi si forte, si absolue, qui était la sienne maintenant, il ne l'avait pas toujours possédée. Elle le comprenait, rien qu'à la manière dont il parlait encore. Oui ! il n'avait pas toujours été dans la certitude ; il décrivait trop bien le doute pour ne pas l'avoir connu. Il avait douté ! Et il semblait h Berthe Chaleuil que ce doute sérieux, qu'elle soupçonnait dans le passé de Ménard, était coftime un encouragement et une garantie pour son scepticisme h elle, si superficiel et si léger jns(|uc-là, sans raison raisonnée.
Oui, il avait doulé, mais il ne s'était pas complu comme elle dans le cloute, il en avait souffert. Cela aussi elle le devinait à certains accents de l'orateur où il y avait comme un écho frémissant de l'angoisse ancienne. Son jîme d'apôtre ne lui avait pas permis de s'habituer au dou\ oreiller de Montaigne.
— Après avoir douté, songeait-elle, il a voulu croire pour pouvoir agir.
Et clic l'en admirait davantage.
Cependant les grâces du style, les finesses de la psychologie, les raisonnements subtils d'une savante apologétique, ne constituaient pas le fond de la prédication de Ménard. Les trois choses essentielles de cette prédication, comme de toute prédication évangélique, c'étaient le péché, la conversion et le salut. Seulement, chez M. Lavoultc ou M. Dubois, les mots de péché, de conversion et de salut avaient quelque chose de fade, de banal, d'usé. Misérables pécheurs, se donner à Dieu, la vie éternelle, le sang de la croix, tout cela était, dans leurs discours, comme le tic-tac dans un moulin : on ne l'entendait plus. Ménard, lui, au contraire, savait rendre au péché sa réalité tragique. Il savait en peindre les manifestations diverses au sein de la société et de l'âme avec une extraordinaire
puissance de vérité et de légitime horreur. On voyait que, pour lui, la conversion c'était la fuite hors de cet enfer de la conscience qui s'appelle le sentiment de la présence dégradante du mal. On voyait que, pour lui, le ciel c'était la vie dans l'incorruptibilité divine, loin de la terrestre corruption.
Et Berthe sentait tous les élans de sa pureté virginale aller vers ce jeune homme si chaste et si pur, vers ce jeune homme, qui, n l'iige des passions égoïstes et basses, h ITige où les jeunes gens courent après les voluptés avilissantes, après les plaisirs grossiers de la chair, n'avait, lui, qu'une passion, celle de la vertu idéale, de la moralité souveraine, de la parfaite sainteté.
Un jour qu'elle était chez Lucie Dclaune, on parla de lui. Il avait vivement impressionné son auditoire, le dimanche précédent, et les frivoles cervelles féminines ne l'avaient pas encore oublié.
— Qu'il prêche bien ! disait une jeune dame, en agitant son éventail dans la chaleur du salon et en remuant sa petite tète de linotte pour mieux faire valoir son cou flexible. Il a quelquefois des accents si doux qu'on a envie de pleurer, et quehpiefois il a une telle fougue dans la voix et dans le geste qu'on voudrait se lever
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et combattre. C'est délicieux de l'entendre.
— Et puis il est court, dit une grosse dame.
— Oh! moi, c'est ce qui m'ennuie, dit la jeune dame remuante, j'ai toujours peur qu'il finisse. Je voudrais bien qu'il lût aussi long que M, Dubois.
— Et M. Dubois aussi court que lui, dit Berlhe Chaleuil.
— Toi, tu ne peux pas souffrir JNI. Dubois, dit Lucie Delaune, qu'est-ce qu'il t'a fait?
— Il m'a fait qu'il est assommant quand il prêche.
— Tu ne vas jamais Tentendre.
— Je l'ai entendu deux fois et je me liens pour édifiée.
— Par contre. Mademoiselle, il me semble que vous ne manquez jamais une prédication de M. Ménard, dit la grosse dame.
Berlhe sentit qu'elle rougissait légèrement. Mais elle répondit d'un ton railleur :
— Je crois que je vais me convertir.
— Eh bien, si M. Ménard était là, il aurait le droit d'clre fier, dit Lucie Delaune.
— Ma chère, il ignore jusqu'à mon existence; car je ne fais pas partie du petit troupeau. Il n'y a que les brebis qui reçoivent la visite du berger.
108 L'APÔrnE
— Vrai, vous ne Tavcz jamais rencontré? demanda la jeune dame remuante, en faisant de nouveau voltiger sa tète sur son cou de cygne.
— Avec ça qu'il se prodigue ! dit la grosse dame, en prenant tout à coup la forme d'une dinde en colère. S'il ne visite pas plus souvent les autres qu'il ne me visite moi-même, il est, en effet, presque impossible. Mademoiselle, que vous l'ayez rencoutré quelque part. En deux ans, il est venu me voir une fois, et encore il m'a dérangée, car ce n'était pas mon jour.
La conversation d'élogieuse devint aussitôt médisante, comme c'est l'habitude dans les réunions de femmes, h Brémon et ailleurs. On attendait l'heure du thé. Or, mordre un peu le prochain, cela dispose merveilleusement à grignoter ensuite les petits gâteaux.
— Le fait est, dit Lucie Delaune, que tout le monde se plaint de la rareté de ses visites.
Ace moment, Madame Garil entra. Elle apportait un renseignement confidentiel à Lucie Delaune, présidente de parade d'un comité quelconque. On la retint pour le thé.
— Nous étions en train de dire que M. Ménard néglige ses paroissiens, déclara la jeune dame remuante. Vous devriez. Madame Garil, vous qui le voyez souvent, lui faire comprendre qu'il a tort.
— Croyez, Madame Borel, que j'ai essayé plus d'une fois, répondit la veuve d'une voix apitoyée. Seulement M. Ménard a tant de travail que je n'ose pas trop insister.
— Mais, puisqu'il ne visite pas ses paroissiens, quel travail important a-t-il donc? dit la grosse dame. Il ne passe pourtant pas tout son temps à composer des sermons.
— Tout son temps à composer des sermons î Ah! non, Madame Merlal, ne le pensez pas. Il doit les écrire la nuit, ses sermons, car le jour il est continuellement dehors.
— Il se promène? interrogea Madame Borel d'un ton moqueur.
— Non, Madame, il va voir les ouvriers, les paysans, le menu peuple.
— Tiens ! tiens ! il préfère ces gens-là h nous, sans doute, dit Madame Mertal.
— Je ne pense pas, Madame. Mais il m'a dcclai'é un jour que, puisqu'il y a deux pasteurs pour les riches, il faut bien qu'il y en ait un pour les pauvres.
— Il n'a pas si tort que ça, dit Berlhe Clialeuil. J'ai toujours soupçonné ses collègues de se prélasser trop souvent et trop longtemps sur vos canapés, pour s'asseoir souvent et longtemps sur les chaises étroites de leurs parois-
UO l'apôtre
siens moins fortunés. Et je trouve que M. Mcnard fait très bien de ne pas les imiter.
— Vous êtes socialiste, Mademoiselle? demanda Madame Borel en se trémoussant et en la menaçant du doigt.
— Moi, je ne suis rien, dit Bcrthe Chaleuil. Mais l'Evangile est certainement socialiste, si l'on entend par là la fraternité avec les humbles elles petits; et M. Ménard, en les visitant, ne fait, h mon avis, que se conformer à ses préceptes.
— Tu peux n'être pas socialiste, dit Lucie Delaune, mais pour ménardiste tu l'es, et en plein. Quel avocat !
Berthe rit comme les autres de la boutade de son amie, mais elle se promit intérieurement d'écouter désormais et de se taire.
— De quoi peut-il bien les entretenir, ces gens-là? reprit Madame Borel, en faisant avec sa bouche rose une jolie moue méprisante. Ça sent mauvais chez eux, tout y est gluant, tout y est sale. Je comprends qu'on aille les voir pour leur faire la charité, comme Madame Garil, mais pour leur pai-ler, pour causer avec eux, h quoi bon ! Ils sont pareils h des brutes, ils ne comprennent rien de ce qu'on leur dit. Mon père, qui était médecin, répétait toujours : « C'est
incroyable comme le bas peuple est stupide ! » Madame Borel était lancée et elle aiiiail l'ait sautiller encore longtemps sa langue cdiléc dans sa petite bouche, mais la grosse Madame alertai l'interrompit au moment où elle reprenait haleine.
— Oui ! quelle utilité trouve-t-il h passer son temps chez ces gens-Ih et h se priver ainsi du plaisir de nous voir? interrogea-t-elle. Pourtant nos appartements sont plus agréables que les leurs, ce me semble, et, sans nous vanter, nous sommes mieux h môme de le comprendre qu'eux.
— Qui sait, dit Madame Borel, dont la langue, subitement immobilisée, ne demandait qu'à rentrer dans le mouvement, qui sait si, après tout, il ne les préfère pas à nous ? Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en société il est mal à l'aise et ennuyé. 11 ne dit presque rien, il répond par monosyllabes, il est distrait. Quand il entre, on devine qu'il ne songe qu'à ressortir. Certes, il est orateur, mais pas le moins du monde homme de salon. Il a l'air beaucoup moins intelligent dans un fauteuil qu'en chaire.
- — On m'a assuré que c'est le fds de gros paysansdesCévcnnes, dit Madame Mertal. Alors cela explique son étrange prédilection, car le
112 L'AP(Vri;E
proverbe est toujours vrai : qui se ressemble s'assemble. Peiil-ôtre qu'il ne vient pas nous voir parce qu'il manque d'usage et que nous l'intimidons. Il a, sans doute, peur d'être ridicule en s'asseyant, en se levant, en saluant. Tandis qu'avec les gens du peuple il est certainement plus h l'aise.
Berlhc Chaleuil l'ut obligée de faire un grand effort sur elle-même en entendant ces dernières réflexions, car l'idée que la grosse Madaine Mertal, avec son air vulgaire, son accent marseillais très prononcé et sa légendaire médiocrité d'esprit, pouvait imposer h Ménard, ou même à n'importe qui, était d'une drôlerie extrême, d'un burlesque achevé.
— M. Lavoulte connaît très bien sa famille, dit Madame Garil, et il m'a assuré que ses parents étaient de bons bourgeois cévenols.
— Vous savez, moi, j'ai mon idée, dit Madame Mertal. Je crois que M. Lavoulte lui donnerait volontiers sa fdle.
• — Elle sera riche, dit Lucie Delaune.
— Elle en a besoin pour se faire pardonner sa figure, ajouta la sémillante Madame Borel.
— Il est certain, dit Madame Garil, que ]\L Lavoulte invite très souvent h dîner M. Ménard et que Madame Lavoulte, qui aime bien à dénigrer
LES DliDUTS
les gens, fait cependant de lui les plus grands «loges.
— Oui ! oui ! Madame Garil a raison, déclara Madame Merlal de sa voix de grenadier. Si M. Lavoulte n'avait pas le désir de faire de M. Ménard son gendre, il ne le protégerait pas autant. Savcz-vous qu'on ne l'aurait pas nommé après son premier sermon, sans M. Lavoultc ? Tous les membres du conseil, sauf M. Bréquet, étaient contre lui. Je vois encore mon mari h son retour <lu temple, il était l'iirieux. « Nous ne pouvons pas voter pour lui, disait-il, non, non ! c'est impossible; toute l'église nous blâmerait ». Mais, le lendemain, M. Lavoultc vint le voir et sut le faire chanîïer d'avis. Il a du retourner de la môme manière les autre membres du conseil.
— Vous croyez que, déjà h ce momcnt-lh, M. Lavoultc songeait a faire de M. Ménard son ffendre? demanda Lucie Delaune d'un ton incrédulc.
— Ce n'est pas impossible, dit Madame Garil. Il m'a parlé très favorablement de lui dès le début, et, depuis, il l'a toujours approuvé et défendu. Ainsi quand M. Ménard a créé un cercle ■déjeunes gens, M. Lavoultc ne lui a pas fait de l'opposition, comme il en avait fait, avant, à M. Verniol. Quand Madame de Courtézon s'est
] 14 l'ai'Ôthe
mise en colère, parce que sa fille suivait chez M. Ménard le même cours d'instruction religieuse que des filles d'ouvriers, c'est M. Lavoulte qui a arrangé les choses. Quand INI. Cénac voulait casser les vitres, parce que M. Ménard avait enrôlé son fils dans une ligue antialcoolique qu'il venait de fonder, c'est grâce h M. Lavoulte qu'il a fini par entendre raison. Plusieurs fois,, aux enterrements, on a été très froissé de ce que M. Ménard ne faisait pas l'éloge du défunt. Heureusement, M. Lavoulte a été là pour apaiser, adoucir, plaider en faveur de son collègue. Dans beaucoup de familles on se plaint, comme vous tout h l'heure. Mesdames, de la rareté des visites de M. Ménard, mais on s'en plaindrait bien davantage si M. Lavoulte n'usait pas de toute son influence pour calmer les esprits. Ah! sans lui, M. Ménard ne pourrait pas faire tout ce qu'il fait. Il y a longtemps qu'il aurait la paroisse à dos.
— Même, lorsqu'il s'est agi de sa nomination au titulariat, M. Lavoulte lui a donné un bon coup de main, je vous assure, dit Madame Mertal. M. Dubois patronnait sourdement un autre candidat très bien apparenté dans Brémon. Je ne sais pas si, sans M. Lavoulte, l'intrigue n'aurait pas réussi.
— C'est, sans cloute, par reconnaissance que M. Ménard est si souvent fourré chez lui, dit Madame Borel.
— Est-ce que cette reconnaissance ira jusqu'à épouser la fille ? demanda Lucie Delaune.
— L'argent fait passer sur Lien des choses, ma chère, même quand on est pasteur, répondit Madame Mertal.
— Et, après ça, il ira nous prêcher le désintéressement ! dit Madame Borel, en pinçant les lèvres.
— Moi je ne puis pas croire qu'il épouse cette aiguille, dit Lucie Delaune.
Bcrthe eut envie de crier qu'elle, non plus, ne le croyait pas. Un sentiment de prudence l'en empêcha. Depuis un moment, il lui semblait que l'atmosphère du salon lui donnait du malaise et, bientôt, sous un vain prétexte, elle se leva pour sortir sans attendre le thé.
C'était un clair après-midi de septembre. Les rayons du soleil glissaient comme des flèches d'or h travers les platanes et criblaient de leurs pointes brillantes le sable fin de la Chaussée. Les choses avaient une teinte bleutée et douce, un aspect de repos et de paix que le Rhône grondeur, au fond de la vallée, ne troublait môme pas par le tumulte de ses flots. A
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rOccitlent, de plus en plus lumineux et vermeil, les Cévennes dressaient leur masse violette et profilaient fièrement dans la pourpre du jour leurs cimes dentelées. Une légère brume, vaporeuse et dormante, semblait ouater la nature assoupie et pleine de recueillement... Et Berthe s'en allait toute seule le long du chemin ombreux, maintenant déserté et tranquille, mais qu'aux heures consacrées de fasliion et de parade le beau monde de Brémon emplissait de son bruit niais et vaniteux. Ayant habité l'Angleterre, elle avait adopté la liberté d'allure des jeunes anglaises et, à la grande frayeur des bourgeoises timorées, elle ne s'embarrassait pas d'une bonne pour se promener h quelques centaines de mètres de la maison de son père. Elle allait, pensive et lente. Elle emplissait ses yeux de la sérénité de la terre et du ciel. Elle cherchait h apaiser son trouble intérieur dans les premières caresses de l'automne. Elle enviait l'inconsistance de la fumée bleue, impalpable et subtile, qui flottait dans l'espace. Elle aurait voulu participer h l'extase des feuilles immobiles au-dessus de sa tète, sans frisson et sans voix, et s'endormir de leur sommeil calmé... Elle aurait voulu abolir sa pensée, perdre la mémoire du passé et jusqu'à la
conscience du présent. Elle aiiiail voulu prendre son vol de colombe blessée vers la lifrne violette qui barrait l'horizon; fuir, par delà les hauts sommets, son foyer, sa ville et son cœur. Il lui semblait que là-bas, derrière eux, elle trouverait, pour s'y plonger enfin, le fleuve où voudrait se plonger toute soufiTrancc humaine : le divin fleuve de l'oubli. Et la prière de l'angoisse métaphysique devenait aussi celle de son an c en proie au mal d'aimer :
Montagne, ouvre ton sein plein d'aromc et de paix.
Mais, hélas ! si on peut éviter les autres on ne peut pas se dérober ii soi-même, et cette journée de septembre enveloppait en vain Berthe de ses vapeurs de songe et de ses éblouissements de soleil, de la richesse de ses teintes, de la mollesse de ses contours, de la douceur de ses parfums, de ses caresses de lumière et d'ombre, de son silence berceur. Un mécontentement était en elle que la sereine joie du jour ne parvenait pas h dissiper. Ce mécontentement quand Tavait-elle senti et pourquoi ? Elle se rappelait qu'elle ne l'éprouvait pas encore lorsqu'elle était allée chez Lucie Delaune. Cela était venu lentement, comme un malaise imprécis
qu'elle avait attribue à l'atmosphère étoulTéc du salon. Mais elle se trompait. I^e grand air ne l'avait pas soulagée. Au contraire son malaise, depuis, n'avait fait que s'accroître. Et il n'v avait rien de physique dans ce qui la faisait soufTiir. En somme elle était malheureuse. Pourquoi ? Pourquoi son cœur était-il endolori comme si une main brutale l'avait frappé ? Pourquoi était-elle envahie par une tristesse indicible, par une inexprimable et vagae angoisse, d'autant plus pénible pour elle qu'elle ne pouvait l'expliquer ?
Elle revit les formes menues et les manières éteintes de Madame Garil, son apparence prudemment elTacée de souris grise ; elle revit la figure de commère et les attitudes de gendarme de Madame Mertal, les minauderies, les poses cherchées, le papillonnement voulu de Madame Borel ; et, aussi, l'air candide et les mines insififnifiantes de la petite brebis frisée qui était son amie. Elle tâcha de se persuader que son énervement venait de ce qu'elle était restée trop longtemps en pareille compagnie. Mais le moyen de le croire raisonnablement, puisque le charme et la sérénité de l'heure ne faisaient qu'aggraver son mal. Et elle comprit qu'elle se mentait a elle-même, en cherchant h se complaire dans cette illusion.
LES DÉnUTS 119
Alors, elle rappela à son souvenir les propos tenus : les éloffcs niais du commencement et les critiques injustes de la fin. Mais les éloges n'avaient pds duré longtemps et les critiques ne lui avaient pas été désagréables, car elles étaient en réalité des éloges. El, un moment, oubliant «e qu'elle cherchait, elle suivit Ménard en pensée le long des rues tortueuses, elle gravit avec lui les escaliers croulants, elle entra, sur ses pas, dans les chambres de misère, prit place auprès des grabats, sourit aux enfants en guenilles, vécut quelques minutes, par l'imagination, son ministère de miséricorde et d'amour. Puis elle songea avec plaisir à son ennui dans les salons prétentieux et babillards des bourgeoises brémontaises, à son air ahuri devant leurs poses de mijaurées vulgaires, à son désir d'égalité chrétienne, à la belle audace qu'il avait montrée en faisant assister la fille de Madame de Courtézon au même cours d'instruction religieuse que les petites ouvrières. Elle pensa à ses ligues antialcooliques, à ses cercles de jeunes gens, h son zèle de réformateur, h ses ardeurs d'apôtre. Ah ! comme elle était satisfaite de voir que les phrases chaudes et vibrantes de ses sermons n'avaient rien de la comédie, n'étaient pas dues à l'habile usage d'une trompeuse rhé-
torique, mais à la flamme puissante et généreuse qui rayonnait dans son cœur et l'entraînait lui-même aux œuvres de charité et de sacrifice.
Seulement, alors, d'où venait sa tristesse, d'où venait son trouble intérieur, d'où venait la meurtrissure intime qu'elle sentait en elle ? Or voilà que, tout à coup, comme pour répondre à son interrogation renouvelée, la voix métallique et tranchante de Madame Mettal retentit dans sa mémoire.
— Vous savez, moi, j'ai mon idée : je crois que M. Lavoulte lui donnerait volontiers sa (ille.
Et cela fut pour Berthe Chaleuillabrusque et éblouissante révélation des profondeurs ignorées de son âme. Tel le voyageur, perdu aux chemins escarpés, voit, tout ii coup, h la lueur d'un éclair fulgurant, les profondeurs creuses de l'abîme. Comme lui, elle ferma les yeux, prise de vertige. Seulement, quand elle les rouvrit, la nuit n'éliiit pas revenue, le voile n'était pas retombé. Une partie d'elle-même, presque insoupçonnée jusque-là, parce qu'elle plongeait dans les brumes de l'inconscient, s'était inexorablement dégagée de l'ombre et apparaissait, nette et précise, dans le champ de l'œil intérieur. Maintenant elle comprenait, elle sentait, elle savait... elle
s'expliquait les choses. Elle lisait, h livre ouvert, le roman d'amour écrit dans son cœur.
Roman austère et grave, qui n'était pas éclos au milieu de la futilité des salons, ou à l'ombre des feuillages, dans l'or somptueux des automnes ou dans l'ivresse des beaux printemps^ mais au pied de la chaire chrétienne, entre les murs sévères et froids d'un temple huguenot. Amour sacré qu'avaient fait naître et grandir, non pas les flirts et la comédie du monde, mais les sermons du jeune prédicateur. Parce qu'elle l'avait toujours vu dépouillé de la vie vulgaire, debout dans la robe sacerdotale, le front blanchi d'une aube surnaturelle, elle l'avait aimé. Apre et doux, ardent et contemplatif, raisonneur et croyant, apôtre et poète, faisant vibrer à la fois sa double nature d'idéaliste et de sensuelle, de dilettante et de passionnée, la captivant par l'énergie de son caractère et les nuances de sa pensée, il l'avait conquise, peu à peu, sans qu'elle s'en doutât. Cela était clair pour elle h présent; elledémêlaittoutlepasséavecune dextérité parfaite. Oui, elle l'aimait et cl!e savait pourquoi elle l'aimait. Elle voyait très bien comment il s'était insinué en elle. Tantôt sa voix l'avait enveloppée comme une caresse voluptueuse et tendre ; tantôt elle l'avait pénétrée
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comme un souffle furtif, remuant, avec des résonnances délicieuses, les fibres les plus ténues de son âme; tantôt elle lui avait ouvert les perspectives sereines et brillantes de l'idée ; tantôt elle l'avait bercée dans les extases changeantes du songe; tantôt, éloquente et fougueuse, elle l'avait fait frémir et palpiter, elle l'avait enfiévrée d'une ardeur de bataille. Aux lèvres harmonieuses du jeune homme son cœur s'était suspendu et était demeuré. Elle l'aimait pour les élans qu'il avait mis en elle et pour les larmes qu'il lui avait arrachées ; elle l'aimait parce qu'illavait prise sur les ailes d'or du rêve, parce qu'il lui avaitcommuniqué les griseries du cerveau et les émotions saintes de la grandeur morale et de la divine Pitié. Elle l'aimait pour ses appels, pour ses prières, pour ses menaces mêmes. En l'entendant, elle ne s'était pas donnée à Dieu, elle s'était donnée à lui, à lui tout entière ! Oh! elle le sentait maintenant î... Et, pendant qu'elle songeait à ces choses, ses yeux étaient tournés vers l'Occident en flammes. Le soleil, au déclin, incendiait les Cévennes devenues couleur de braise ardente. On eût dit le bûcher prodigieux d'un nouveau et gigantesque Attila. Dans son cœur aussi un feu brûlait, avec une force telle que rien ne paraissait ca-
pable de rételiulic. Et, longtemps, elle contempla la fin radieuse du jour. Puis son regard se porta vers l'Orient pâle et terni, en deuil de l'aube claire et du matin d'argent. Alors elle se demanda :
— Mais pourquoi suis-je triste, ou plutôt pourquoi l'étais-je ? car il me semble que ma tristesse est passée. Ah! je comprends! c'est parce que j'étais jalouse de Mademoiselle Lavoulte. Quelle rivale dangereuse, en effet !
Et elle partit d'un éclat de rire, gai comme un chant d'oiseau.
La route tourna h gauche et le cimetière apparut au flanc de la colline, avec ses pierres blanches et ses cyprès noirs, immobile et muet comme le lieu du vrai repos. Là les pieds fatigués de courir et les cœurs fatigués de battre s'étaient enfin arrêtés. Là, sous les paupières closes, l'âme des morts ne vivait plus pour les remplir de lueurs changeantes ou les mouiller de vaines larmes. Et Berlhe revit la lointaine plage où sa mère dormait le suprême sommeil d'ici-bas, au bruit monotone et dur de la vague, sous le ciel brumeux du Nord. Déjà sa joie n'était plus. La tristesse l'envahissait de nouveau et la crainte de l'avenir. La douce et charmante imase de l'Irlandaise dont elle était
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l'enlant passa devant ses yeux. Elle songea îiux chansons du berceau, aux sourires, aux regards, aux caresses à jamais envolés du matin joyeux; puis h la solennelle et froide maison de son père, à la prétentieuse insignifiance de celui-ci, à sa roideur poseuse, à sa sottise môme, qui, malgré sa fortune, son ambition et l'induence de sa famille, ne lui permettait pas de s'élever plus haut.
Absorbée dans ses pensées, elle n'entendit pas, tout de suite, le bruit sourd d'une foule en marche. Soudain elle leva la tète, étonnée. C'était un enterrement protestant. Des ouvriers s'avançaient tenant étendu un drap noir. Derrière eux, un conducteur, mal boutonné et graisseux, conduisait les deux chevaux efflanqués et poussifs du corbillard des pauvres, aussi lamentable qu'eux. Aux quatre coins de celui-ci des couronnes étaient suspendues, chétives et déjà flétries, vraies couronnes de vaincu.
Tout à coup elle aperçut Ménard. Le sang aussitôt reflua vers ses joues, puis elle devint toute pâle. Il suivait le char h côté d'un vieil homme, le père, sans doute, du mort. Il avait les souliers couverts de poussière, la redingote trop ample et un tube démodé. Son visage blanc et fin se détachait sur les teints sombres
LES DKIJCTS
et les traits rudes d'alentour. Il disparut bientôt dans le nuage gris qui montait de la route, et le défilé continua. C'étaient des mineurs. Selon la mode du pays ils avaient gardé leurs vêtements de travail, et leur aspect sordide semblait digne du sac et de la cendre antiques. Ils marchaient par groupes plus ou moins compactes, les uns trop vite, les autres avec trop de lenteur, se pressant, se dépassant, con fondant leurs rangs, brisant leurs lignes, s'égrcnant h droite et à gauche, débandés, rompus comme dans les déroutes. Et Berthe regardait ce désordre, celte confusion indicible, cette cohue lamentable. On aurait dit qu'ils voulaient représenter, en un tableau vivant, le désarroi de leur vie. Il y en avait de vieux, las et cassés, les yeux éteints et creusés comme des trous, tremblants, résignés, finis. Ccux-lii iraient bientôt au cimetière pour la dernière fois. Il y en avait d'âge miir, debout dans leur force, avec quelque chose de fauve et de révolté au visage. Les regards haineux et violents de quelques-uns eurent un éclair d'envie et de colère en se posant sur Berthe. Il y en avait de jeunes qu'enveloppaient encore les grâces et les espoirs du printemps. Plusieurs lui sourirent. Il y en avait ([ui étaient rouges et congestionnés par
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l'alcool, d'autres avaient l'air épuisés ; était-ce de travail ou de débauche, de privations ou d'excès ? on ne pouvait savoir ; pour certains peut-être c'était tout cela réuni. Mais leurs figures de brutes, ou de braves gens, ridées ou candides, énergiques ou craintives, farouches ou résignées, intelligentes ou stupides, avaient presque toutes pourtant quelque chose de triste, de profondément douloureux, car ils portaient le commun collier de misère et sentaient confusément que par la soulTrance et les larmes ils allaient h la mort.
— Que leur dira-t-il ? se demanda-t-elle. Il ne leur fera certainement pas une de ces homélies protestantes, larmoyantes et vagues, aussi dépourvues de signification pour le peuple que nos chants latins. J'aimerais bien pouvoir l'entendre.
Et, immédiatement, elle pensa que de la route, en s'avançant encore un peu, elle le pourrait facilement. Elle fit quelques pas de plus dans cette intention. Et, en elTet, au bout d'un moment, la voix claire de INIénard arriva distinctement jusqu'à son oreille. Elle s'arrêta aussitôt et voici ce qu'elle entendit :
— ... Ce n'est pas la mort qui vous fait le plus soulTrir, je le sais : c'est la vie, la vie
LES DÉnUTS 127
malheureuse que vous menez. Vous acceptez la mort comme inévitable, mais votre vie vous la voudriez dilFérente. Les iniquités sociales dont vous ôtcs victimes vous remplissent d'indignation et de révolte. Eh bien ! cette indignation et cette révolte, je tiens à vous dire aujourd'hui que je les éprouve aussi. Les classes aisées ne se conduisent pas à votre égard comme elles le devraient et je pense que mon devoir, h moi, sera peut-être de le leur dire en face, dans la ville où nous sommes. Oui, votre indigence h côté de leur superflu est une injustice, et votre sort est si triste que mon cœur saigne en y songeant. Il y en a parmi vous qui travaillent seize heures par jour, il y en a qui sont obligés de faire du jour la nuit et de la nuit le jour. Vous avez été créés pour regarder le ciel, et la misère vous courbe vers la terre. Elle vous a mutilés, elle a empêché votre développement normal, elle a étiolé votre intelligence et atrophié en vous le sens de la beauté. Elle a jeté ses haillons entre vous et les magnificences de la nature. Elle voile h vos yeux la grâce des lignes, la douceur des bois et le sourire des saisons. Elle abaisse votre dignité d'homme, elle vous enveloppe de toutes les vulgarités, elle vous rend grossiers comme elle. Pour manger, elle
128 l'ai'Ôtre
vous obliffe h subir les avanies et les arroî;ances, les mépris et les afTronts. Malgré le sufTrage universel dont on vous leurre et les harangues démocratiques dont on vous éblouit, vous n'avez pas le droit d'avoir une politique à vous, une opinion à vous, une volonté h vous. La misère vous tient sous sa verge de fer. Elle vous fait parler comme vous ne pensez pas et agir comme vous ne voulez pas. A cause d'elle, beaucoup de vos foyers deviennent un enfer, car, lorsque les enfants vont pieds nus, lorsque le permet la mcre s'épuisent au travail toute la journée et rentrent, le soir, accablés de fatigue, lintimité première se perd, la volonté s'exaspère et les nerfs se crispent. Voilii pourquoi j'ai tant de fois entendu dans vos demeures des paroles violentes et des reproches amers, et voilà d'où viennent les coups qu'on y reçoit et qu'on y donne. Oui, c'est la misère presque toujours, j'en suis convaincu, qui fait flamboyer vos yeux, qui tord vos bouches et serre de fureur vos poings ; c'est elle qui vous transporte de haine contre les riches et les puissants de ce monde. C'est la rage au cœur, je l'ai vu eu vous visitant, que, dans vos mansardes, vous sonacz aux riches sous les lambris et qu'en posant le pied sur le sol raboteux de vos
masures, vous maudissez les pieds plus délicats qui s'en vont dans la caresse des tapis moelleux. Oui, je sais que la patience vous échappe, que la colère vous secoue et que vous appelez, de tous vos désirs, les révolutions vengeresses et le sac des châteaux.
« Mais, mes pauvres amis, une révolution de justice ne peut être faite que par des hommes vraiment épris de justice. Et vous ne l'êtes pas. Je vous affirme que vous ne l'êtes pas, car il y a deux ans que je vais vous voir et je suis sûr de bien vous connaître. Non, vous ne voulez pas la justice ! Vous voulez la jouissance, vous voulez votre portion du gâteau social, et une meilleure répartition de ce gâteau vous est indifl'érentc, pourvu que vous obteniez, vous, votre part. Rappelez-vous Jacques Ainard, qui, l'an dernier, a gagné le gros lot. Avant, c'était votre camarade, il peinait, il souffrait avec vous, il était dans la misère comme vous et il se montrait des plus ardents h déclamer contre les iniquités dont le prolétariat est victime ; il criait plus fort que vous tous dans les réunions publiques, en faveur de l'ouvrier. Mais, dès que les deux cent mille francs du gros lot lui sont tombés dans la main, il vous a tourné le dos, il vous a méprisés, reniés, il a fait le bourgeois.
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Or, j'ose vous le dire, moi, car je ne suis pas un politicien qui quémande vos votes, un flatteur qui veut gagner vos sufTrages, je suis un ami véritable et qui vous doit la vérité. Eh bien ! ce que Jacques Ainard a fait, vous aussi, le cas échéant, vous le feriez ! Vous le feriez, parce que vous n'êtes pas bons, parce que vous êtes plus mauvais peut-être que beaucoup de riches, car la misère est déplorable conseillère. Ah ! je sais trop que vous n'êtes pas responsables, autant qu'on croit, de votre infériorité morale et que ce sont les circonstances qui l'ont faite en partie. Beaucoup d'entre vous sont devenus extrêmement durs, parce que, souvent, l'indigence rétrécit le cœur, parce qu'à force de souffrir on n'a plus pitié que de sa souffrance. Beaucoup d'entre vous sont des ivrognes et des alcooliques, parce que, fatigués de leur labeur écrasant, dégoûtés de leur intérieur sordide, ils vont chercher dans les tavernes et les assommoirs un moment d'oubli, qu'ils payent ensuite par l'empoisonnement de leur corps, par le crime ou la folie. L'immoralité est considérable aussi parmi vous, parce que vous vivez dans une promiscuité terrible, parce que la misère vous entasse en trop grand nombre dans l'étroitésse de vos bouges et que
les cœurs corrompus y ont beau jeu pour souiller les cœurs purs. Voire probité non plus n'est pas ce qu'elle devrait être. Souvent vous n'êtes pas assez scrupuleux, et nombre de vos camarades sont des voleurs, vous le savez aussi bien que moi. Hélas! c'est la misère, maintes fois, qui est la cause du larcin. La pièce d'or est bien tentante pour la main usée par le travail, à qui il faut toutes les heures d'un jour pour gagner une petite pièce d'argent, et l'éclat des devantures de magasins pour les yeux misérables qui ont longtemps erré dans le dénuement des mansardes. Tenez, laissez-moi vous le dire, il faut une force de caractère vraiment admirable à certaines de vos femmes et <le vos filles pour rester honnêtes et leur honnêteté vaut vingt fois celle des femmes du monde. Elles sont jeunes et jolies, et leur beauté se perd dans des travaux sans trêve, et la vieillesse et la froide mort vont les prendre, avant qu'elles aient goûté aucune des vraies joies de la vie. Cependant le vice les appelle et leur promet toutes les douceurs qu'elles ne goûteront pas au sentier du devoir, toutes les élégances, tout le luxe qui s'étale h leurs yeux ■et pour lequel peut être elles travaillent. II leur promet, à elles aussi, comme aux grandes-
clames, les boudoirs parfumés, les toilettes de soie, le reflet des glaces de Venise et la caresse des tapis d'Aubusson. Mirage trompeur presque toujours, mais mirage éclatant et quelquefois l'calité. Quoi d'étonnant, alors, que la trop grande misère en pousse beaucoup à l'infamie. Ne vous pousse-t-elle pas, vous, au blasphème^ à l'incrédulité, h l'athéisme ? Car, souvent, ce sont les amertumes de votre existence qui vous font lever le poing contre le ciel et nier Dleu^ c'est-à-dire le bien même, au nom duquel seul vous avez le droit de vous plaindre.
« La misère est donc pour beaucoup dans vosvices. Elle a aggravé chez vous les tendances mauvaises de l'homme naturel. Et voilà pourquoi je dis que tels que vous êtes, vous n'êtes pas assez purs pour donner un coup de balai à la pourriture bourgeoise. Des égoïstes, des envieux, des alcooliques, des voleurs et des prostituées ne peuvent, en restant ce qu'ils sont, combattre d'une manière efficace les iniquités du monde. Les privilégiés le savent et ils se rassurent. Pour que les travailleurs obtiennent la justice sociale, il faut qu'ils aient, vivant en eux, l'amour de la justice. Oui, il faut qu'une transformation se produise dans votre personne et votre conduite individuelle, si vous, qui pour
moins soufTrir avez besoin de la justice sociale, vous voulez vraîiiieiit la faire triompher.
« Votre orgueil, peut-être, vous empoche de me croire et vous vous persuadez qu'à une amélioration matérielle, si vous pouviez l'obtenir, correspondrait pour vous une amélioration molale. Eh bien ! non, cela n'est pas vr&i, et j'en appelle encore au souvenir de Jacques Ainard. iVon, cela n'est pas vrai, car vous vous êtes liabitués à vos vices et vous les chérissez. J'ose <lirc plus, les circonstances mauvaises n'ont pas eu de peine h vous faire ce que vous êtes, vous ne vous êtes pas courageusement défendus contre elles, vous êtes devenus volontiers leurs complices dans l'œuvre néfaste de votre déchéance. Et la preuve c'est que vos ancêtres du moyen âge, c'est que le serf et le vilain, taillables et corvéables à merci, plus malheureux enfin que vous ne Têtes, sont cependant restés meilleurs que vous. Et pourquoi donc? Je m'en vais vous l'apprendre si vous l'ignorez, c'est parce que vous, tout en vous berçant de l'espoir que vous ferez par une révolution triompher la justice dans le monde, vous ne croyez plus en Dieu, c'est-h-dire à la justice souveraine de l'univers. Or, c'est parce que vous n'y croyez plus, c'est parce que vous ne savez pas, par conséquent.
si le bien sera vainqueur de l'iniquité, c'est parce que vous cloutez de la punition certaine des méchants et de la victoire finale de la justice, qu'aflfolés de misère et pour tâcher d'oublier un instant la souffrance insupportable de vos jours, vous vous vautrez sans crainte et sans remords dans la boue, vous vous gorgcz de lubricité et d'alcool, et vous rendez voire vie individuelle digne, par son ignominie, de l'ignominie sociale... »
A ce moment des clameurs s'élevèrent et une voix cria :
— Calotin, jésuite, sale cafard ! tu insultes les enfants du peuple, tu es un traître, un vendu, une canaille d'aristo !...
Puis le tumulte devint tel que les paroles cessèrent d'être distinctes et Berlhe, épouvantée, s'enfuit.
Le soir, on apprit h Brémon qu'une bagarre s'était produite au cimetière, parce que le pasteur Ménard avait prononcé un discours violent contre les ouvriers. On affirmait même que «;crtains mineurs l'auraient écharpé, tant ils étaient furieux, si d'autres n'avaient pris sa défense.
Le lendemain, les journaux politiques parlèrent de l'aventure. Rlénard fut malmené par les feuilles radicales et socialistes et défendu
LES DÉBUTS IfîS
par les feuilles modérées et conservatrices.
— C'est le inoiule renversé, pensait Berlhe Chaleuil, en se rappelant les tirades du jeune homme, et les gens sont fous.
Mais, la veille, comme elle était seule à réfléchir dans sa chambre, elle avait compris qu'elle n'épouserait jamais Ménard. C'était impossible. 11 ne pouvait pas faire d'elle sa femme. Non, il ne pouvait pas. Elle aurait dû le voir du premier coup. Tout s'opposait h cela et, d'abord, les aspirations intimes du jeune homme. Comment, sans se renier lui-môme, consentirait-il, lui le farouche démocrate, l'ami passionné des pauvres, le pasteur socialiste, à épouser une héritière comme elle, une jeune fille qui lui apporterait en dot huit cent mille francs ? Au 4'este, môme s'il n'avait pas été l'ardent apôtre qu'il était, même s'il n'avait été qu'un correct 4'onctionnaire comme ses collègues, un tel mariage ne lui aurait pas été possible. En cfTct elle était catholique, et sa conversion éclatante au protestantisme, en se produisant, n'empêcherait pas la paroisse de Brémon de se soulever tout entière d'indignation à l'annonce d'une pareille alliance.
Et elle non plus ne pouvait pas l'épouser. Elle ce le pouvait pas, parce qu'elle ne partageait pas
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sa foi, parce qu'elle claît faible et incertaine dans ses opinions, flollante ii tout vent de doctrine. Non, elle ne le pouvait pas, car l'épouse du croyant ne doit pas douter, autrement elle Affaiblirait la conviction de celui-ci par son scepticisme, elle troublerait la fermeté de sa pensée par l'inconsistance de son rêve, ou bien encore elle exaspérerait son intransigeance par son dilettantisme frivole. Non, elle ne pouvait pas, elle dont l'esprit rejetait toutes les règles «t fuyait tous les credo, elle ne pouvait pas devenir une compagne utile pour un homme dont l'esprit avait abdiqué devant le dogme, avait reçu le joug et accepté la loi. — Elle ne le pouvait pas non plus, parce qu'elle n'admirait son énergie grandiose, ses enthousiasmes d'illuminé, son désir infini de sacrifice, sa compassion émue pour la misère humaine, qu'en artiste seulement et sans les partager autrement que par boutade et entraînement irréfléchi, que par caprice d'imagination et fantaisie de poète, que par goût passager de la volupté des larmes et de l'ivresse des grands efforts. Ce qui était sincérité chez lui n'étaitsouvent que virtuosité chez elle. Certes, elle était ardente et passionnée comme lui, mais pour elle-même. Il y avait plus de sensualité que de
■charilc dans son fait. Elle s'était gardée et, pour pouvoir se donner h lui saintement et dignement, il aurait fallu se donner aux autres. Oui, elle le sentait confusément : il aurait fallu renoncer h l'égoïsmc de l'intelligence comme h celui du cœur, il aurait fallu croire et se sacrifier.
Elle l'aurait fait, peut-être, car un amour puissant la soulevait tout entière au-dessus d'elle-même. Oui, elle aurait, peut-être, h cette heure solennelle de sa vie, unifié sa nature dans le bien, renoncé h son inconstance de pensée, à ses rallinements d'artiste et de mondaine, à ses goûts d'élégance et de luxe, à son antipathie pour la laideur et la saleté du pauvre, à son instinct de bourgeoise et à ses préventions de fille bien née. Elle aurait supporté, peut-être, jusqu'aux déclamations furibondes et de mauvais ton auxquelles le jeune pasteur ne tarderait pas h se livrer, si l'on en jugeait par le discours inattendu et déplacé du cimetière. Oui, elle l'aimait assez pour renoncer à elle, pour se donner enfin, s'il avait pu la recevoir, la prendre comme la sœur tle son Ame et la compagne de sa destinée. Mais il ne le pouvait pas, elle le sentait bien. Et c'est alors qu'elle pleura en proie h toute 4'amcrtume de son premier, de son unique
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amour qu'impitoyablement la froide, l'inexorable, la torturante réalité rejetait pour toujours dans le rôve. Elle pleura l'élu qui ne serait point l'époux. Elle pleura comme on pleure ce qu'on aime le plus au monde, lorsqu'on l'a perdu sans l'avoir possédé.
Puis, quand les heures de la plus grande angoisse furent passées et qu'à l'abattement physique et à la torpeur morale eurent succédé une nouvelle activité de l'esprit et un peu de fermeté intérieure, elle songea que Ménard cependant lui était nécessaire, qu'elle ne pouvait pas vivre sans lui. Alors une idée subite lui rendit l'espoir : elle se ferait protestante en épousant le vicomte de Cournon qui demandait sa main et Ménard serait son pasteur.
Debout comme un écran étroit devant la cheminée de son cabinet, le dos appuyé sur le marbre, M. Lavoulte discourait. Ses lèvres minces, dans le mouvement et le bruit des paroles, prenaient tour à tour des airs épanouis et des formes pincées, laissaient voir des frissons
d'ironie qui se blottissaient dans leurs commissures et des frémissements de rire qui s'étendaient jusqu'aux favoris clairs. Elles avaient successivement les élans batailleurs du blâme, et la sérénité douce des approbations, ou, parfois, quand la voix passait plus chantante et plus mouillée, des tremblotements de tendresse et des humidités d'onction.
Ménard, assis, écoutait, tantôt calme et attentif, tantôt ennuyé et las, ou à demi -dressé, mordant nerveusement sa lèvre inférieure et frottant, d'une main fébrile, le velours du. fauteuil. Ses yeux, cerclés de noir, brillaient à certains mots d'un feu sombre, puis s'éteignaient, devenaient vagues, semblaient regarder très loin, ou bien encore, agrandis d'étonnement et d'interrogation, fixaient l'orateur disert, souple, insinuant, dont la bouche verbeuse phrasait toujours.
— C'est ça ! disait M. Lavoulte, vous vous êtes cru suiïlsamment populaire pour leur parler avec sincérité. Vous leur aviez tant serré la main^ vous vous étiez si cordialement assis au milieu de leurs casseroles, de leurs épluchures et de leurs marmots graisseux, vous aviez fait montre à leur égard de tant de générosité, que vous vous imaginiez avoir gagné leur confiance.
Je vous vois d'ici. Vous pensiez : Maintenant ils me connaissent, allons-y ! Et vous avez fait votre petit César, et vous avez franchi le Rubicon. Vous ne vous attendiez pas à le repasser si vite, hein ? Des secours matériels et de la sympathie pardessus le marché, très bien ; mais des paroles raisonnables ah ! non, par exemple ! ou, alors, on n'est plus qu'un jésuite ou un réactionnaire. Je les connais, mon cher enfant, je les connais mieux que vous.
Ce sont de vaniteuses brutes ; pour réussir auprès d'eux il fautles flatter et, par conséquent, leur nuire. Voilà le malheur. Vous me demanderez pourquoi je ne vous ai pas dit plus tôt mon sentiment. C'est que vous ne m'auriez pas cru ! Vous vous seriez persuadé que je calomniais pour justifier ma conduite. La jeunesse est si prompte aux jugements téméraires ! Et puis je ne voulais pas diminuer votre ardeur. Vous avez un tempérament d'apôtre. Il fallait vous laisser marcher de l'avant et entrer en contact. Oui, j'ai tout de suite compris que vous vouliez aller au peuple, que vous vouliez faire jaillir de son cœur la divine étincelle qui, hélas ! ne s'y trouve point, que vous vouliez l'arracher h sa vie fangeuse, à son ignorance et à son néant. Vous répétiez, sous toutes les formes et sur
tous les tons, que rEvaugile est, îivant tout, la religion des humbles. On voyait que vous pensiez continuellement aux pécheurs de Galilée, aux artisans de saint Paul, aux églises rustiques de Phrygie et aux esclaves chrétiens de la tourbe romaine. Nous vous faisions l'efTet, nous autres, de nous enfermer orgueilleusement dans nos gants, dans nos redingotes, dans nos relations mondaines, comme dans une forteresse à la fois cossue et rébarbative, pour mieux tenir à distance l'innombrable troupeau des travailleurs vulgaires. Nous étions des pharisiens pour vous. Souvent j'ai lu dans vos yeux le blâme timide et peut-être inconscient de ma routine pastorale. Vous trouviez, sans doute, que je ne faisais pas mon devoir vis-à-vis des pauvres, de ceux qui livrent tous les jours l'àpre combat du pain. INIoi, j'attendais, je me disais : Il est intelligent, il apprendra à les connaître en les fréquentant. Les généreuses illusions d'un Quinet et d'un Michelet le (juitteroiit bien vite. Et, certes, je ne me suis pas trompé, puisque vous venez de les iraitcr de fiipons, de voleurs et d'ivrognes. Voilà ce (|ue sont en elTct, aujourd'hui, les fameux enfants du peuple auxquels nos politiciens font la cour. Mais vous, vous n'êtes pas un politi-
cien — et M. Lavoulte eut un sourire inexpri-' mable — vous ne faites pas plus de révérences devant la blouse que devant l'habit. Voilà pourquoi vous avez osé leur dire, à ces maîtres du suffrage universel que tout le monde maintenant redoute, ce que, nous, nous n'avons pas osé leur dire jamais : la vérité en face. Il fallait qu'il en fût ainsi. Je le prévoyais. L'éclat de l'autre jour ne m'étonne nullement.
— Vous ne croyez donc pas à la toute puissance de l'Evangile, dit Ménard, d'une voix lente et grave, puisque vous pensez que le relèvement du peuple est irréalisable ?
— Ah ! pardon, mon cher enfant, pas de grands mots, je vous prie. Et, tout d'abord, si vous, vous êtes tellemement convaincu de sa puissance, vous auriez dû le prêcher davantage, dans votre harangue de l'autre jour. Voyezvous, traiter les gens de canailles et de voleurs ce n'est pas les évangéliser, et parler de progrès social et de justice immanente, comme vous le faites si souvent dans vos sermons, c'est parler le langage du siècle beaucoup plus que celui de Jésus-Christ. Ah ! TEvangile ! il faut que ce soit une pilule bien amère pour que vous éprouviez le besoin de Tenvelopper de tant de choses qui n'ont rien à faire avec lui et au
milieu desquelles il passe inaperçu. Au début de votre ministère ici, avez-vous assez mêlé à vos appels chrétiens la littérature profane, avezvous assez minaudé selon les goûts livresques du jour, vous ètes-vous assez servi des artifices de la sagesse humaine pour masquer la folie divine ! Autant aurait valu chanter la messe, d ailleurs, soit dit sans vous ofTenscr, car les cervelles brémontaiscs n'étaient pas de force h saisir la moindre parcelle de vos élégances et de vos subtilités ; vous commencez, je vois, h vous en douter. Si l'Evangile vaut tellement par lui-même, pourquoi l'habillez-vous ? Pour- (juol l'apprètez-vous ? Pourquoi le fardez-vous ? Pourquoi, voulant régénérer le peuple par son moyen, remplacez-vous la prédication des vieilles doctrines par la discussion brûlante des questions sociales? Pourquoi tous les jeunes pasteurs qui vont aux foules font-ils comme vous ? Pourquoi préfèrent-ils aux beaux mots de fraternité et de dévouement ceux de solidarité et d'altruisme ? Pourquoi transforment-ils les unions chrétiennes en des cercles et des associations où la prière, qui jadis était tout, ne vient qu'après le foot-ball ? Pourquoi proche utils la morale plus que le dogme , l'amélioration de la société plus que la conversion de l'indi-
L APOTHE
vidu et le triomphe du bien sur la terre plus que le jugement dernier et le bonheur du ciel ? Ce n'est pas ainsi que faisait saint Paul. Dans les cantons perdus de l'Asie-Mineure comme dans l'orgueilleuse Jérusalem, la brillante Athènes ou la molle Corinthe, il n'a prêché qu'une chose : Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié. C'est la croix quia régénéré l'ancien monde et, si vous croyez ce miracle possible une seconde fois dans notre Occident moderne, pourquoi ne la tenez-vous pas plus haute ?
Il y eut un silence et M. Lavoulte, prévenu, sortit pour recevoir une visite qui l'attendait au salon.
Ménard, absorbé dans ses réflexions, ne bougea pas. Il essayait en vain de faire le triage, de séparer l'ivraie du bon grain, dans les paroles si abondamment semées par la bouche présidentielle. Une sorte de brume cérébrale et de malaise général l'envahissait. Il renonça bientôt à se débattre au milieu de l'inconsistance fuyante des mots, et du tremblotement vague des idées. Doucement montèrent dans ses yeux les mineurs noirs du cimetière. Le vieux visage du père en deuil, que les ongles impitoyables de la vie avaient labouré de rides profondes et innombrables.
LES DÉBUTS i^[
apparaissait au premier plan. Il était là, sans larmes, sans pensées ni ombre de sentiments, «omme une brute pétrifiée. Aucune parole ne l'avait ému, il n'avait manifesté ni attendrissement ni colère. Sourd, il n'avait pas entendu, ou, slupide, il n'avait pas compris. Et les autres lion plus n'avaient pas compris. Il revit leurs pauvres figures ravagées par la souffrance et le vice et, sou s. la misère de leurs vêtements, il •devina mieux la lassitude de leurs corps. Dans leurs regards farouches et pleins de nuit flottait une angoisse muette et infiniment triste <jui le blessa comme un remords. Il aurait dû leur parler autrement, sans doute, mais de <juelque façon qu'on s'y prît, était-il possible (le faire de ces hommes-là des chrétiens ? Pourtant, ils n'étaient pas plus ignorants, plus dépravés, plus excédés par la misère que les Juifs et les Syriens du Port de RoniCy nations nées pour la servitude, comme dit ('icéron, que les portefaix, les foulons, les cordonniers, les marchands d'allumettes, les xilTranchis et les esclaves de l'impériale cité. Or, en allant les trouver, ces méprisés de l'ancien monde, au milieu des chalands des bords du Tibre, dans les quartiers abjects voisins du Transtévère, parmi les tanneries, les boyau-
L APOTHE
clei'îes, les pourrissoirs, est-ce que les disciples (lu Christ n'en avaient pas fait des chrétiens ? Il est vrai que ce n'était pas en flétrissant devant eux le patriciat dégénéré, en soulevant leurs flols populaires contre le trône des Césars, en ravivant les passions mal éteintes des Gracques et de Spartacus, en appelant les esclaves à la liberté et les misérables au bien-être ; et il est vrai que ce n'était pas no» plus en leur dénonçant, avec la violence des proplictes de l'antiquelsraël, les turpitudes de la plèbe romaine dont ils étaient la lie. Non, dans les discours improvisés aux carrefours des chemins, au fond des échoppes obscures, sous les voûtes des catacombes, il n'était pas question des inégalités de rang et de fortune, des injustices de classes. Ceux h qui s'adressaient les premiers apôtres n'étaient à leurs yeux ni Grecs ni Juifs, ni barbares, ni Scythes, ni esclaves ni libres, mais uniquement de pauvres créatures humaines auxquelles ils ne parlaient pas des iniquités du monde, mais de leurs propres iniquités, dont ils ne tournaient pas les regards vers les sommets inaccessibles, mais dont iLs pliaient les genoux au pied de l'humble croix. Ils ne les invitaient pas à la révolution sociale, mais à la conversion du cœur, h l'émancipatioD
civile ou politique, mais h la liberté morale. Ils ne les appelaient pas à commander, mais h servir ; h recevoir, mais \i donner; h posséder la terre, mais h y vivre en voyageurs et en étrangers.
— Je vous demande pardon, dit M. Lavoulte, en revenant dans son cabinet, mais Madame la vicomtesse de Cournon est de celles qu'il serait imprudent de faire attendre. Vous la connaissez d'ailleurs...
— Je l'ai vue une ou deux fois, dit Ménard distrait.
— Eh bien! je vais vous annoncer une nouvelle. Devinez avec qui elle marie sou fils ? Avec la plus jolie fille de Brémon et la mieux dotée. Il épouse Mademoiselle Chaleuil, la fille du président du tribunal. Hein? ça ne vous dit rien ?
Ménard fit signe que non.
— Ah ! par exemple, voilà qui est fort! Mais c'est une de vos admiratrices ! Elle vient au temple, presque chaque fois que vous prêchez.
— Est-ce que ^I. Chaleuil n'est pas catholique ? Comment se fait-il que sa fille soit protestante ?
— Elle ne l'est pas, seulement elle le deviendra sans doute, grâce à vos sermons que j'avais,
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par conséquent, bien tort de blaguer tout h l'heure.
— Pourquoi voulez-vous que ce soit grâce à mes sermons? C'est, probablement, plutôt grâce au mari titré qu'elle va prendre.
— Allons donc ! vous n'y entendez rien. Les Cournon seraient de force à nous fausser compagnie ; quant h nous amener du monde, quant à faire du prosélytisme, jamais de la vie ! Je les connais ; ils font partie de cette noblesse protestante qui est comme en exil chez nous, qui s'y trouve gênée dans ses admirations pour le dévot faubourg, dans ses engouements de bon ton pour le grand pape Léon XIII et pour la littérature néo-jésuitique des Brunclière et des Vogiié. Il faut à ces aristocrates, dont les yeux aiment ii être caressés d'élégance et de luxe, des cérémonies plus pompeuses que les nôtres, des églises plus décoratives que nos temples, des prêtres plus crosses que nous. Ce sont des huguenots qui se repentent. L'esprit protestant les choque parce qu'il est trop libre, la morale protestante les ennuie parce qu'elle est trop sévère, l'autorité protestante ne leur suffit pas parce qu'elle est trop faible ; notre protestantisme, enfin, les rebute parce qu'il est, au fond, opposé a leur haine de la démocratie, h leurs
préjugés de caste, à leur amour du pouvoir et des privilèges. Rien d'étonnant, alors, qu'ils reviennent tout doucement, par les voies honteuses et détournées, au romanisme pour lequel ils sont faits. 11 est, en somme, très naturel que l'accord religieux se rétablisse entre des gens unis déjà si fortement par les mêmes élégances mondaines, par les mêmes passions politiques et par les mêmes intérêts sociaux. Aussi le pauvre Bersier a eu beau inventer des liturgies de génuflexions, pour retenir tous ces nostalgiques du catholicisme, leur exode continue et ne s'arrêtera pas. Depuis longtemps déjà les Cournon sont prêts à faire le saut de Henri IV, h suivre l'exemple récent des Martigny et des Lacroix-Saint-Pierre. Or, pour cela, rien de mieux qu'un mariage. On abjure dans ses enfants. En voyant Arthur de Cournon et «a mère tourner autour de Mademoiselle Clialeuil, je dois avouer que je m'attendais h ce coup-là. Si je me suis heureusement trompé dans mes prévisions, je répète que c'est grâce à vous.
— Mais, enfin, comment le savez-vous ? Madame de Cournon vous l'a dit ?
— Oh ! que non pas ! Seulement j'ai l'habitude de lire entre les lignes et de comprendre entre les phrases. La bonne vieille tâchait de
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se faire un mérite de ce qui arrive : a Nous avons dû beaucoup lutter, mon fds et moi; il a fallu vaincre la résistance de M. Chaleuil qui est très attaché h sa religion «, et palati et patata.. .
— C'est peut-être la vérité !
— Mais, encore une fois, je vous dis que je connais les Cournon ; pour eux Mademoiselle Chaleuil vaut bien des messes. Or, déjà, elle n'était pas si enflammée. Elle leur tenait depuis assez longtemps le bec dans l'eau. Ils se seraient joliment gardés d'aller la refroidir encore par du rigorisme protestant, eux qui n'en ont pas pour deux sous. Et puis, écoutez, j'ai la preuve décisive, sans cela je ne vous aurais parlé de rien. Il y a vingt ans que je suis le pasteur de la famille de Cournon. La future est catholique, elle ne devrait pas avoir plus de préférence pour l'un de nous que pour l'autre. Or c'est vous qui les marierez ! Qu'est-ce que vous dites de ça? Etes vous convaincu maintenant? La vieille est venue m'annoncer la chose, avec toutes sortes de précautions, pour ne pas me blesser. « Nous sommes trop heureux qu'elle entre dans le protestantisme en épousant mon fds et nous n'avons pas voulu la contrarier en rien quand elle nous a manifesté le désir que son
mariage fût béni par votre jeune collègue, dont les sermons lui ont beaucoup plu, etc. etc. »
Bref, voulez-vous que je vous raconte moi, en quatre mots, la véritable histoire? Depuis au moins trois ans les Cournon guignent leur héritière. Ils ont fait sonder le terrain à plusieurs reprises. M. Chaleuil est un parfait clérical, mais ils le sont autant que lui, voilà donc un avantage. Le chiendent c'est que noire homme est aussi un parfait imbécile que sa fille mène par le bout du nez. Or ce n'est pas très commode de capter le cœur d'une intelligente et fine mouche, quand on est soi-môme un grand blondin fadasse, aussi myope d'esprit que de corps. Il y a du tirage, les préliminaires n'en finissent pas. Enfin, on se décide h tenter l'assaut. Demande formelle. Le père est avec les demandeurs, il cajole, il supplie pour obtenir le consentement désiré. Malgré cela, hésitations, atermoiements, froideur de plus en plus marquée. Et, tout à coup, au moment où l'on croit que ça ne se fera pas, boum ! ça se fait. Pourquoi ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Je ne suis pas dans le secret. Sans doule, h la longue, le titre de vicomtesse a fasciné nos beaux yeux. Nous avons pensé qu'au château de Saint-Gérald nous jouerions à ravir le rôle de châtelaine et, ne vovant
pas venir le chevalier de nos rêves, nous avons pris celui de la réalité. Sûrement, en tout cas^ c'est nous qui avons exigé le mariage hérétique, m;ilgré la plus vive opposition de notre père et les plus lâches complaisances de notre fiancé. Nous l'avons voulu, parce que nous goûtons le protestantisme du pasteur Ménard ; c'est lui qui nous unira h l'époux et qui exercera son ministère h notre nouveau foyer.
« Voilà comment un socialiste enragé devient chapelain de château. Il est mûr pour cela, du reste, puisqu'il commence à insulter les prolétaires. Quant au bon papa Lavoultc, loin d'ètrejaloux qu'on lui ravisse ses ouailles, il s'en réjouit parce qu'il aime le ravisseur comme si c'était son enfant. »
Semblable à la grande Rachel, M. Lavoulte pouvait pleurer en s'écoutant et, dans l'attendrissement des dernières paroles, une buée voila ses yeux et une contraction involontaire le serra à la gorge. L'hypocrite qui a les dons de l'artiste peut devenir un instant sincère dans son hypocrisie. L'artiste vit la vie de ses créations. M. Lavoulte vivait au besoin la vie supposée de ses masques. Ce qui a permis à Racine de créer, pour la beauté, ses admirables princesses lui permettait de créer, pour la fourberie, des rôles d'une vé-
rité étonnante. Le comcdien s'était donc, pendant une minute, parfaitement identifié avec son personnage, et le simulacre avait toutes les apparences, toute la force de la réalité. Les plus prudents, les plus expérimentés, les plus rusés s'y seraient laissé prendre. Comment le naïf jeune homme, sans fraude et sans malice, qui assistait h cette représentation magistrale, n'en aurait-il pas été ému, touché ? Ce n'était pas la première fois, du reste, que ce charmeur incomparable avait suie séduire, lui donner l'illusion de la spontanéité de la nature dans une scène de comédie. Souvent, en présence de cet homme, il perdait tous ses moyens, il était sans force de résistance, en proie h une fascination, à un vertige qui l'amenait, bon gré mal gré, aux épanchenients, aux confessions intimes. D'autant plus qu'il l'aimait. M. Lavoulte lui avait ouvert sa maison. M. Lavoulte l'avait soutenu aux heures difficiles. M. Lavoulte, tout en essayant de calmer sa fougue et tout en approuvant peu sa méthode pastorale, lui avait aplani les obstacles et facilité bien des choses. Ménard le considérait comme un bourgeois invétéré, gâté parles salons, engourdi par la routine, hostile h l'évangélisation pratique des masses, mais remarquablement intelligent, éclairé, averti, et, parfois, doué d'une intuition
surprenante ; en un mol très disposé h accueillir un instant, pour les caresser, les idées les plus nouvelles et parfaitement aple à comprendre les tribulations, les embarras, les incertitudes d'un jeune collègue, dont les espérances comme les craintes n'avaient cependant rien de commun avec les siennes. Une fois encore il fut entraîné et laissa déborder son cœur.
— Je songe toujours h celte lamentable algarade du cimetière, et je ne veux pas que vous vous mépreniez au sujet de mes véritables sentiments. Certes, je me suis trompé sur le peuple au début. Je voyais trop en lui une victime ; ses maux me cachaient ses méfaits. Mais, comme vous le constatiez tout h l'heure, je suis revenu de cette erreur. La classe ouvrière, hélas ! n'a pas que des vertus. Et c'est seulement dans les berquinades que l'innocence est toujours sous le chaume. A mesure que j'ai mieux connu les misérables, j'ai mieux sondé la profondeur de leur déchéance morale. Les voleurs et les ivrognes pullulent parmi eux. Quant à l'immoralité, elle y est telle que la plupart des mères n'ont pas la force de gronder leurs filles lorsqu'elles se sont laissé mettre h mal. J'ai vu des vieillards agoniser dans un coin sans même obtenir un regard et une parole afTectueuse de leurs proches j j'ai
Vil des femmes foulées aux pieds, frappées jusqu'au sang, à moitié assommées par leurs maris légaux ou libres. J'ai vu des petits de quinze ans, chassés brutalement et pour jamais du taudis paternel; j'ai vu des parents exploiter, pour la débauche, la beauté de leurs enfants ou, pour la mendicité, leurs diflTormités physiques. Souvent on dirait que la dure callosité de leurs mains recouvre aussi leur cœur. Par exemple, tenez , le jour de ce fameux enterrement, quand j'arrivai à la maison mortuaire ou s'y gobergeait avec bruit. Ils étaient là une quinzaine buvant îi grands verres, les yeux allumés d'alcool, la bouche pleine de viande, comme dans un repas de noce ou une ripaille de carnaval. J'étais encore sous cette pénible impression lorsque je fis ma sortie violente du cimetière. 0h ! que je le regrette maintenant! J'en suis navré.
Ses yeux étaient pleins de larmes, sa voix tremblait.
— S'ils savaient comme je les aime, comme je voudrais leur bien ! Il y avait, croyez-le, dans mes paroles, infiniment plus de pitié que de colère. Ils ne se seraient pas indignés, s'ils avaient mieu.x compris, et les bourgeois m'approuveraient moins s'ils m'avaient entendu. Ce
156 L'APÔTnE
n'est pas que je veuille me justifier. Non ! j'ai eu tort! je le reconnais.
Sa voix tremblait toujours, il était blôme.
— J'ai été un lâche, un lâche !
Il répéta ces mots plusieurs fois. Son agitation devenait extrême. Il paraissait hors de lui.
— Voyons, mon cher enfant, interrompit M. Lavoulte, calm...
Il ne put continuer. L'autre reprit avec emportement.
— J'ai été un lâche ! j'en avais le sentiment vague en sortant du cimetière, et ce sentiment n'a fait qu'augmenter depuis. Oui, j'ai été un lâche ; notre entretien actuel achève de m'en convaincre. Ils m'ont hué, ils m'ont insulté et ils ont eu raison, car ma couardise ne méritait pas autre chose !
— Mais enfin, mon cher enfant, dire la vérité...
— Je vous en supplie, ne m'interrompez pas. Laissez-moi finir et vous verrez pourquoi je me tourmente.
« Ma lâcheté est évidente, elle saute aux yeux. J'ai ménagé les riches, j'ai voulu, comme vous le disiez très bien, les amadouer avec des phrases de livres ; j'ai été, selon vos avis, modéré, conciliant, j'ai enveloppé mes idées de formes qui
les voilaient, j'ai mis une sourdine aux cris de ma conscience. Et l'audace de parler sans apprêts, sans ambages, sans précautions oratoires, avec la franchise brutale de la vérité, ne m'est venue que pour les pauvres, comme s'ils étaient les seuls coupables, comme si on ne buvait pas, on ne volait pas, on n'empoisonnait pas dans les hautes classes, comme si l'adultère el toutes les mœurs libertines n'y florissaient pas magnifiquement. C'est une lâcheté abominable ! Ma seule excuse vient de ce que je n'ai pas agi de propos délibéré. Mais le pasteur qui, à dessein, de sang froid, méprise le vice en haillons et le respecte en habit noir, qui excommunie le mal des mansardes et salue celui des salons, qui ne veut pas voir l'ivrognerie derrière la fortune et l'impudicité dans le boudoir à la mode, mérite d'être dépouillé de la robe pastorale et chassé du temple, mérite, comme jadis le chevalier félon, d'être dégradé publiquement! La misère n'est pas un professeur de vertu, l'ignorance n'est pas une école de justice. Si quelque chose peut servir de manteau au vice, c'est la pauvreté ; si quelque chose peut l'excuser, c'est le manque de lumières. La richesse et le savoir ne font, eux, que le rendre plus haïssable et plus criminel. Ce n'est pas drapé, brodé.
158 l'apôtub
doré, qu'il implore l'indulgence, c'est déchiré, grelottant, pitoyable. Voila pourquoi je suis coupable d'avoir adressé les plus sévères remontrances qui sont sorties de ma bouche à des gens du bas peuple, à des ouvriers mineurs. Voilà pourquoi le remords me tourmente, voilà pourquoi j'éprouve un si amer chagrin. Oh ! je me repens de ce que j'ai fait ! Je m'en humilie devant Dieu et je le prie de me pardonner !
Il ne put maîtriser son émotion. Les pleurs jaillirent de ses yeux et sa poitrine, oppressée, sanglota.
Tout en murmurant les paroles de bienveillance banale et de vagues consolations usitées d'ordinaire auprès des gens qui soulTront, M. Lavoulte réfléchissait. Comment mettre la bride à ce cheval fougueux ? Comment le ramener h la prudence des routes sages? Il avait toujours cru son nouveau collègue exalté, chimérique, violent, mais pas à ce point-là. Maintenant il était efifrayé des obstacles qui s'opposaient à la réalisation de ses plans matrimoniaux. Certes, il tenait dans ses mains adroites les ficelles qui, tirées, conduiraient sûrement Ménard au pied de l'autel. Il l'aurait pour gendre quand il le voudrait. Mais la grande difficulté c'était de l'avoir tel qu'il le voulait j c'était de changer
l'or pur en un plomb vil, de transmuer don Quichotte en Sancho Pança; c'était de faire d'un idéologue enthousiaste un utilitaire mesquin, d'un emballé de l'apostolat un correct et froid fonctionnaire. Tâche ardue et peut-être impossible. Heureusement il avait de l'influence sur le jeune Cévenol, beaucoup d'influence. Il avait pu l'empêcher, jusqu'ici, de débiter du haut de la chaire, contre les gens fortunés de la paroisse, les diatribes furieuses qui bouillonnaient dans son cœur; il avait pu l'empêcher d'entreprendre, tout de suite, l'évangélisation des catholiques, d'ouvrir des conférences contradictoires pour les libres penseurs et de s'aflîcher sur les estrades où péroraient les tribuns du peuple. Il était parvenu à lui faire garder l'extérieur bourgeois du pasteur de ville et les rudiments indispensables de l'urbanité mondaine. Le temps est un terrible museleur et l'habitude une seconde nature. Il comptait sur ces deux auxiliaires pour mener h bien son entreprise. Le provisoire, en se prolongeant, revêt des formes définitives et la pratique, en désaccord avec l'idéal, finit par le supprimer. L'imagination de plus d'un poète s'est éteinte dans le prosaïsme de l'homme d'affaires, et l'àmc de plus d'un apôtre est morte dans les enveloppements oppresseurs du milieu
160 l'apôtue
et des circonstances. M. Lavoultc savait ces choses, c'est pourquoi, sans être certain du succès, il redoubla d'efTort, de ruse et de souplesse.
— Voyons ! voyons ! dit-il, lorsque Ménard fut un peu calmé, vous exagérez vos torts et cela fait plus d'honneur h la délicatesse de votre conscience qu'à la lucidité de votre jugement. — Admettons que vous ayez parlé trop rudement au peuple, ce qui n'est pas sûr ; même alors, puisque c'est sans le vouloir, vous n'êtes pas responsable. La faute n'est que dans l'intention, une erreur n'est pas un crime, une maladresse un péché. Seulement, je vous en supplie, qu'une première imprudence, certainement très légère et peut-être illusoire, ne vous entraîne pas dans une autre qui serait, elle, d'une gravité irréparable. Ce qui vous tourmente c'est d'avoir gardé votre plus farouche harangue pour les prolétaires. Mais permettezmoi de vous assurer qu'il le fallait ainsi. On ne s'exprime pas avec les gens qui ont de l'éducation et de la politesse comme avec les charretiers, les mineurs et la foule des rustres. Cela serait aussi ridicule et aussi déplacé que l'était votre jargon littéraire en présence de notre provincialisme encroûté. Pour convaincre, pour persuader,
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on doit s'y prendre de façon difTcrente, selon qu'on a affaire h la finesse et h l'aménitc des gens du monde ou à la grossièreté et h la rudesse des ouvriers et des paysans. Si vous parlez aux premiers, avec les formes polies et les ménagements dont ils ont l'habitude, cela ne les empêchera pas de saisir vos reproches. Si vous parlez aux seconds, sans la franchise brutale qui est de mise dans leur milieu, ils ne vous comprendront pas. Le blâme ainsi présenté leur sera une caresse et une flatterie. Le même langage sera sévère pour les uns et doux pour les autres. Et c'est ce qu'on pouvait vous reprocher jusqu'à vos invectives récentes. Vous aviez les mêmes égards de parole quand vous vous adressiez en haut et quand vous vous adressiez en bas; c'est pourquoi le populaire vous adorait tandis que ce qu'on appelle la société commençait à vous battre froid. Votre harangue n'a fait, au plus, que rétablir l'équilibre. N'ayez donc ni regrets ni remords et renoncez à la folle pensée de malmener les riches pour racheter votre courageuse sincérité avec les pauvres. Contentez-vous de vous expliquer avec ceux-ci. Ils vous comprendront sans peine, ils sentent bien que vous êtes leur ami. Dans la bagarre les plus sérieux, les meilleurs ont pris votre défense.
L APOTHE
Vous savez, il suffit quelquefois de deux ou trois écervelés pour rendre une assemblée tumultueuse. Tout s'arrangera donc si vous êtes prudent et sage, si vous suivez mes avis.
« Que dis-je ? non seulement cela ne vous sera pas nuisible, mais cela vous sera avantageux, réellement profitable. Vous connaîtrez désormais la dose de vérité que peuvent supporter les travailleurs, et l'impossibilité de prendre des mouches avec du vinaigre. Cela vous servira aussi près des gens huppés. Vous ne voudrez pas recommencer avec eux la gafie du cimetière. Vous persisterez, en l'accentuant, dans votre modération prudente, vous n'aurez recours qu'aux termes pondérés, vous éviterez de traduire, autrement qu'amoindris et domptés, la violence et les emportements de votre âme fougueuse. Plus d'une fois, en entendant gronder sous la joliesse de vos mots la lave ardente des idées, sous le murmure cadencé de vos phrases le souflle orageux des revendications sociales, j'ai tremblé. Heureusement vous savez, h cette heure, ce qu'il en coûte de dépasser la mesure et vous vous en souviendrez.
« Un autre avantage de ces huées qui vous ont si cruellement fait souffrir, c'est de vous
LES DÉDUTS 163
regagner la confiance et la sympathie des bourgeois, que vous étiez en train de perdre. »
Ménard fit un mouvement.
— Oui, je sais que vous ne vous en souciez pas. Volontiers vous leur tourneriez le dos, et, plus volontiers encore, vous leur déclareriez la guerre. Vous vous imaginez qu'ils sont une cause de faiblesse, de marasme, d'immobilité. Et moi je vous dis que, sans eux, le piotestantisme français ne subsisterait pas, que la bourgeoisie est notre force vitale. Elle forme nos auditoires dont le peuple est absent. Seule, moins ignorante et moins abrutie que la niasse du troupeau, elle reçoit vraiment et garde l'éducation huguenote. Elle soutient le pastorat par des bourses, par des suppléments de traitement, les entreprises charitab'es par des dons généreux. Sans elle, que deviendraient nos maisons de santé, nos orphelinats, nos ouvroirs, nos écoles? Et pour l'extension de l'église, pour la prédication de l'Evangile, c'est elle aussi qui fait presque tout, qui rend possibles nos missions intérieures et nos missions étrangères. Supprimez-la et le nombre des postes vacants se multipliera et les temples tomberont en ruines. C'est elle qui aide la jeunesse pastorale dans ses tentatives de propagande et de
relèvement démocratique ; c'est son argent qui permet la création des cercles, des solidaiités^ des salles de conférences ; c'est son argent qui fait vivre les œuvres sociales de Rouen, de Lilleet de Roubaix. Ce qu'il y a de réalisable dansvos projets, dans vos espérances, dans vos plusnobles désirs ne peut être réalisé qu'avec sou appui. Sans cet appui, malgré votre intelligence, votre zèle et votre dévouement, vous n'aboutirez qu'aux plus lamentables échecs. Ménagez-la donc et tenez à plus haut prix soa alliance, puisque cette alliance est pour vous la condition absolue du succès.
« Si, au premier siècle de l'église, les apôtres du Christ ont gagné le peuple sans l'appui des classes dirigeantes, c'est qu'alors ils possédaient des moyens de vaincre que nous iicr possédons plus et qu'ils ne se heurtaient pas iv des obstacles aussi grands que les nôtres.
« Les disciples immédiats n'étaient pas sortis comme nous des facultés de théologie, l'esprit énervé d'exégèse et de critique historique. Songez-y : ces hommes qui parlaient du Maître aux foules entraînées avaient suivi ses pieds,, fatigués des chemins, au seuil de Marthe et de Marie; ils étaient entrés avec lui au jardin de l'angoisse et de la trahison; ils avaient vrai-
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ment vu sa couronne d'épines et son gibet <lrcssé sur la colline hante; leurs yeux gardaient un peu de réblouissenient du Thabor et de la rayonnante ascension dans les nuées du ciel. Ils étaient, dans toute la force du terme, ce que, malgré voire entière consécration, vous n'êtes pas, vous ne pouvez pas être à ce degré : des témoins. Ils s'étaient trouvés là, ils avaient regardé, ils avaient entendu, ils avaient touché; et c'est à cause de cela que leurs affirmations <levenaient si extraordinairement persuasives, à ce point môme que les néophytes de la première heure, irrésistiblement conquis par leur conviction communicative, purent rendre un témoignage digne du leur et les suppléer avec un succès pareil. Mais vous, vous, venu après une longue séi'ie de générations ergoteuses ou dogmatiques, vous qui n'attendez plus, comme ils le lirent, la venue imminente de Jésus dans la nue, vous, pris et enserré dans les réseaux du siècle, vous avez beau avoir été baptisé de feu, je vous dis, moi, que ce n'est pas le feu des anciens jours !
« Et puis, autre différence. La bonne nouvelle que vous annoncez n'est pas nouvelle, comme au temps de Claude et de Néron. Elle a perdu sa fraîcheur h force de traîner dans
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les catéchismes et dans les cérémonies cultuelles; elle a usé les mots et fatigué les oreilles. Quand on se borne à la répéter fidèlement, comme Dubois ou moi, alors la prédication nVst plus qu'un rabâchage fastidieux ou de l'éloquence anodine et banale. Voilà une des raisons <[m vous obligent, vous et ceux de votre école, h «ifUer h l'Evangile les questions du jour, à parler d'autre chose que de Jésus-Christ et de Jésus-Christ crucifié.
<( Enfin, et M. Lavoulte prit un ton plus solennel et plus sentencieux encore, enfin, suprême et presque insurmontable obstacle, la plèbe aujourd'hui n'a pas la crédulité d'autrefois. Les hommes de l'esclavage et de la tourbe romaine ont ignoré Lucien, tandis que, par le journal à un sou. Voltaire, Auguste Comte et Renan, arrivent jusqu'au dernier des portefaix et des cireurs de bottes. Vous n'êtes pas appelé h convertir des misérables affolés de merveilleux et assoiffés de mystères, mais de stupides et vulgaires négateurs ; les miracles évangéliques et tout le surnaturel chrélien embarrassent fort auprès d'eux. Cependant, si on abandonne la folie de la croix pour se rallier à la grossière et vaniteuse sagesse de l'heure présente, la défaite <ist sûre : nos frères libéraux nous l'ont mon-
tré. Et c'est au milieu de pareilles (lirfieullcs que vous rompriez avec la bourgeoisie ! que vous renonceriez h son concours 1 Elle a le pouvoir de la fortune et le sceptre de la mode. Grâce h ce double prestige, le peuple la singe et la suit toujours ; il dépend d'elle, malgré tout. Si elle vous tournaille dos, vous seriez perdu. Réjouissez-vous donc de ce qui vous rapproche d'elle et sachez remplir, comme il faudra, dans l'intérêt même des petits et des humbles, le rôle inattendu de chapelain d'une vicomtesse.
— C'est un farceur, je vous dis, un farceur! criait M. Bréquet dans les rues de Brémon.
Sa moustache était plus rognée que jamais et, au milieu de sa face de bouledogue., sa bouche avait l'air d'aboyer. M. Merlot l'accompagnait, fort ennuyé de ses grands gestes et de ses éclats de voix, car les gens se retournaient.
— Ne parlez pas si haut, on nous écoute.
— Je m'en moque! La vérité n'a pas peur.
— Allons donc, taisez-vous : c'est la colère qui vous entraîne.
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— La colère? Qu'est-ce que vous me cliantezlà ? Comment? Quoi?
— Eh! oui, vous êtes mortifié, parce que M. Ménarcl marie le vicomte au lieu et place de M. Lavou'.te, votre parent.
— Moi, mortifié? Oh! pardon! c'est tout le contraire, et M. Lavoulte remonte dans mon estime, puisqu'il n'est pas assez chien couchant pour rester le pasteur des Cournon.
— En voilà-une ! Comme s'il ne pouvait pas exercer aussi dignement son ministère là qu'aille u
rs :
Depuis que M. Mcrlot faisait partie du principal cercle bourgeois de la ville, il avait renoncé h ses poses démocratiques.
— Alors vous défendez M. Ménard? Vous avez du toupet ! Un gaillard qui passait son temps chez les mineurs du faubourg et qui, au premier sourire d'un hobereau, les insulte pour se faire bien venir de lui, vous ne trouvez pas ça dégoûtant, vous?
Et M. Bréquet cracha comme s'il avait mal au cœur.
— On l'a insulté au cimetière, et c'est tant mieux. Seulement il s'en fiche. N'ayant rien h gratter chez les pauvres, il court s'engraisser chez les riches. Bon apôtre, va! La première
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fois que je l'ai vu, j'ai deviné ce qu'il valait.
— Enfin, voyons. Monsieur Bréquet, il faut que vous ayez la mémoire singulièrement courte pour que vous osiez dire ça. Quand je pense que vous l'avez défendu comme un enragé dans la salle des délibérations !
— Moi! moi! hurla M. Bréquet, moi je l'ai défendu ?
Les deux conseillers se trouvaient à ce moment sur la place du marché, et M. Bréquet, en reculant au milieu de ses protestations furibondes, mit le pied dans une corbeille de salades.
— Faites attention ! cria la marchande.
M. Merlot hâta le pas, laissant le tumultueux Bréquet se disputer avec la bonne femme et provoquer un attroupement. Mais il n'avait ]^-» encore tourné l'angle de la rue Pérole que l'autre le rejoignait.
— Ah ça! vous êtes poli, vous, vous ne pouviez pas m'attendre ! grogna-t-il tout essoufflé.
— C'est que, répondit M. Merlot d'une voix conciliante, nous devons nous hâter si nous voulons arriver h temps pour la cérémonie.
— Oh ! pardon, pardon ! mauvaise excuse. Les gens qui se marient font toujours attendre, surtout quand ils sont à grand fia fla comme
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ceux-ci ; vous le savez bien. N'empêche que vous êtes un fameux blagueur!
— Un fameux blagueur, et pourquoi ça?
parce que j'ai dit que vous aviez été extrêmement favorable h M. Ménard dans la séance du conseil où il a été nommé sulFragant? C'est une blague peut-être?
— Oui, Monsieur, c'est une blague!
— Sacrebleu! et vous l'avez comparé à Bossuet ! et vous avez affirmé mordicus que son sermon de candidature était la plus belle prédication que vous ayez jamais entendue ! Je m'en souviens comme si c'était hier. Quant h vous, vous avez juste la mémoire d'un enfant qui tête,
— Ah! mais, pardon! vous me racontez des histoires que vous inventez h plaisir. Seulement il y a les faits, Monsieur, il y a les faits qui prouvent que vous êtes un blagueur! Vous avez voté pour lui, tout le conseil a voté pour lui; mais moi, moi! j'ai voté contre! Il ne s'agit pas de Bossuet ni du sermon de candidature; il s'agit du procès-verbal! Nous le consulterons quand vous voudrez.
— Mais
— 11 n'y a pas de mais ; venez voir le procèsverbal.
— Enfin, écoutez, vous savez bien
— Venez voir le procès-verbal! venez voir le procès-verbal ! clama M. Bréquet, avec une telle violence que M. Merlot renonça h la discussion et se tut, laissant son compagnon récriminer et bougonner librement le reste du chemin.
Cependant, d'un autre point de la ville, Madame Mertal et Madame Garil se dirigeaient, elles aussi, vers le temple.
Madame Mertal avait fait demander à Madame Garil de la prendre en passant, parce qu'elle désirait se renseigner au sujet de certaines particularités du mariage Chaleuil-Cournon qu'elle ne s'expliquait pas. C'est pourquoi les deux papoteuses commères , tout en marchant côte à côte, remuaient leurs langues encore plus vite que leurs jambes. Madame Mertal ne se lassait pas de questionner, car elle était curieuse, et Madame Garil de répondre, car elle voulait ôtre complaisante et savait bien des choses.
Ménard, garçon, logeait en garni et mangeait h l'hôtel. Au début cela n'avait pas été sans de graves inconvénients. Les bonnes femmes qui le servaient, mal surveillées, ne faisaient rien qui vaille. On lui volait son linge, on négligeait de raccommoder ses bas, on n'essuyait pas ses meubles, on ne frottait pas ses carreaux de vitre. Et il avait beau changer de domestique,
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cela clochait toujours d'un côté ou de l'autre. M. Lavoulte lui conseilla alors, pour éviter ces misères, d'abandonner à Madame Garil la haute sur\feillance de son logis. A partir de ce moment, en efTct, tout alla mieux. Sous le petit œil gris de l'active matrone, les servantes ne bronchaient pas. Plus de linge volé, plus de bas troués, plus de poussière ni de désordre. Pas un pli, pas un faux coup de fer aux plastrons de ses chemises ; ses vêtements étaient brossés avec un soin extrême, son cabinet était balayé et ses livres époussetés chaque matin ; son appartement était tenu avec une correction parfaite. Madame Garil avait pour Ménard une sollicitude infatigable et discrète à la fois. Grâce à elle, l'hiver, quand il rentrait tard, il trouvait un feu brillant et un bol de lait chaud; l'été, des pièces prudemment closes h la chaleur du jour, aérées dans la douceur du soir, fraîches, sans moustiques. Elle lui faisait prendre, à point, les habits de la saison, veillait h ce qu'il fût suffisamment couvert au lit. Elle soignait ses rhumes et ses névralgies. Elle était pour lui, dans l'ordre matériel, la Providence. Maintenant ^ladame Garil se dédommaceait h sa façon de ses peines. Mais Ménard ne s'en doutait pas. Elle furetait dans ses papieis, elle lisait sa cor-
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rcspondance et des bribes de ses manuscrits. Quand venaient des visiteurs, elle écoutait aux portes les conversations qui l'intéressaient. Elle lui tirait les vers du nez ; elle lâchait de le faire agir dans le sens de ses préjugés et de ses vues étroites et elle y réussissait souvent, car, envolé tlans le rôve, il tenait d'une main très faible le gouvernail de la vie ordinaire, il subissait facilement l'influence de ses petites idées, de ses petits sentimcnls, de ses petites manies, des iuesquineries utilitaires de sa cuisine d'église. Ferme sur les principes, rigide comme le fer dans les actes sérieux, il était presque toujours, sous les doigts de ^ladame Garil, malléable comme de la cire pour les choses superficielles, insignifiantes. Et c'étaient ces choses-là qui la touchaient. Les autres, elle ne les comprenait généralement pas. Au reste, elle l'aimait et elle l'admirait. Elle l'aimait, parce qu'il se laissait mener dans le monde étroit et terre-h-terre qui était pour elle l'univers. Et elle l'admirait parce qu'il était dévoué, dévoué d'une manière souvent étrange qui l'étonnait ou la dépassait, mais dévoué enfin. Et Madame Garil savait ce que c'était que le dévouement. Elle l'avait appris auprès des malades et dans ses multiples charges de diaconesse de la paroisse. Or, il n'y a rien comme de
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savoir pour apprécier. Cette afTection admirativc avait préservé Ménard de plus d'un coup de langue. Certes, dans la mesure où le lui permettait la prudence, car elle était prudente, elle b,ivardait volontiers et les faits et gestes de Ménard étaient plus connus des commères qu'il ne le pensait. Toutefois, elle disait, de préférence, ce qu'elle croyait à son avantage. Elle ne voulait pas lui nuire. Si elle jasait sur lui, c'était avec une bienveillance vraiment maternelle.
— Voyons, ma chère, disait Madame Mertal, comment se fait-il que M. Ménard bénisse ce mariage ? Cela revenait de droit à M. Lavoulle. M. Lavoulte est plus âgé, il est le pasteur de la famille, il est président du consistoire. Il se trouvait tout naturellement désigné. Et voilà qu'un blanc-bec lui dame le pion ! C'est inouï, c'est incroyable ; qu'est-ce qu'il y a eu ?
— Mademoiselle Chaleuil le veut ainsi. Elle apprécie beaucoup M. Ménard comme prédicateur. Vous savez qu'elle vient au temple, chaque fois qu'il prêche.
— Ah ! oui c'est vrai ; et je me rappelle maintenant son ardeur h le défendre chez Madame Delaune, il y a deux mois. Mais M. Lavoulte doit être furieux.
— C'est ce qui vous trompe, il est très satisfait.
— Alors M. MéiKud va devenir son gendre, c'est certain ; autrement il ne le prendrait pas comme ça, allez En attendant, ce jeune homme est sans doute enchante de ce qui lui arrive ?
— Eh bien ! non, il se serait passé, je vous assure, de l'honneur qu'on lui fait.
— Et pourquoi donc, ma chère ?
— Oh ! voyez-vous. Madame Mertal, ]M. Ménard, on ne le connaît pas ! C'est un garçon à part, si singulier. Il ne songe qu'aux indigents, <[u'aux ouvriers. Il se dépouille pour eux, à la lettre, je vous certifie. Tout ce qui le détourne d'eux le trouble, le dérange. Il est sauvage, ce garçon ; on dirait qu'il a peur des gens comme il faut !
— Je croyais que les manants du cimetière l'avaient guéri.
— Pas le moins du monde ; pour leur venir en aide il se prive; il porte des habits usés jusqu'à la corde et mal faits, que c'est une pitié ! Il les commande toujours aux petits tailleurs parce <[ue leurs façons sont moins chères et qu'ils ont davantage besoin de travailler. Il a tort, c'est sûr, un pasteur doit être bien mis. Seulement, voilà, c'est par bonté qu'il se trompe. Encore,
17G l'apôtre
d'ordinaire, il m'écoute un peu, je lui fais faire l'indispensable ; mais pour cette noce il n'y a pas eu moyen. Tenez, il lui aurait fallu un vêtement neuf; celui qu'il a est ridicule, absolument inconvenant. Je l'ai prié, je l'ai supplié, je me suis fâchée ; avec lui ça réussit souvent : celte fois je n'ai rien obtenu. Il m'a dit en riant : « Madame Garil, c'est un méchant habit, je vous l'accorde ; cependant, puisqu'il a été assez bon pour marier les gens du commun, il le sera aussi pour marier les autres. D'ailleurs la robe cache tout. » Je lui ai fait remarquer qu'on l'inviterait au repas, que c'était l'usage ; et que là il n'aurait pas de robe. Savez-vous ce qu'il m'a répondu : « Je n'irai pas ».
— Oh ! alors, il les fâchera !
— Oui, il les fâchera, c'est ce que je me suis tuée à lui faire comprendre. Et comme j'insistais de nouveau pour qu'il commandât un habit convenable, il m'a déclaré que ce n'était pas h cause de l'habit qu'il ne voulait pas y aller.
— Et h cause de quoi donc?
— A cause des p^auvres, toujours. Quelques-uns l'ont invité aussi, lorsqu'ils se mariaient; il a refusé, parce qu'il redoutait la grossièreté do leurs ripailles.
— C'était prudent.
— Oui; et inainlenant il veut leur montrer <ju'il ne fait pas de dilTérencc, qu'il agit de la même façon avec les riches.
Les deux commères arrivaient au temple et, comme .à ce moment les équipages venaient, un à un, se ranger devant l'escalier de la grande porte, elles se turent pour regarder.
Ménard, dans la salle du consistoire, mettait la robe et le rabat. Il se sentait mal h l'aise, agité. Les mariages qu'il avait bénis jusque-lii étaient des mariages de petites gens, des mariages de troisième classe. Celui-ci, au contraire, était un mariage de première classe, avec tapis, fauteuils, musique. Il trouvait cela contraire à l'égalité huguenote, à la fraternité évangélicjue, à l'esprit de Jésus. Il aurait voulu que la paroisse de Brémon imitât la plupart des autres paroisses réformées, qu'elle interdît toute diflerence d'apparat entre le riche et le pauvre, dans les cérémonies nuptiales ou funèbres. Mais la question d'argent l'avait empoché de convaincre le conseil et de le ranger à sou avis. Lui, par exemple, restait décidé ii ne se permettre personnellement aucune dilTérence. Les mariages d'ouvriers étaient trop nombreux pour qu'on pût songer à faire une allocution nouvelle chaque
L, APornE
fois. Ménard s'en tenait donc toujours à l'allocution liturgique. Et il avait résolu de ne rien changer, ce jour-là, à l'habitude prise. Seulement cette résolution le rendait un peu nerveux II prévoyait l'étonnement scandalisé de l'assistance. De plus, il demeurait perplexe en dépit de sa décision. Il se demandait s'il n'aurait pas mieux valu parler, quand même, aux deux jeunes, époux, puisque c'était probablement grâce à l'influence de sa prédication que Mademoiselle Chaleuil entrait dans le protestantisme par la voie du mariage. Sans qu'il s'en doutât il était, en outre, troublé par de petites choses insignifiantes, comme la remise des anneaux ou les vœux d'usage après le don de la Bible... De moment en moment la rumeur des badauds croissait dans la rue. On entendait le bruit des voitures qui arrivaient. Tout à coup les orgues éclatèrent : le cortège entrait dans le temple.
Et bientôt Brutus-Vercingétorix Pelurson, le concierge, en grande tenue et plus droit que jamais, fier comme un paon de jouer un rôle dans une cérémonie aussi magnifique, entra pour prévenir Ménard qu'on l'attendait. Au brouhaha qui montait jusqu'aux voûtes, au tonnerre des orgues avait succédé un silence profond que Brutus-Vercingétorix aurait certaine-
ment qualifié de nuptial, d'auguste et de solennel, s'il eût eu quelques lettres.
Maintenant Ménard était en chaire et, sans même jeter un regard sur l'auditoire, il ouvrit la liturgie et lut d'une voix haute :
— Mes frères, apportons tous ici un esprit de respect et de religieuse attention. Souvenonsnous de la sainteté du lieu où nous sommes et de la solennité de la cérémonie qui nous rassemhle, et élevons tout d'abord nos âmes à Dieu par la prière. Prions Dieu.
L'assemblée se leva. Alors il prononça l'invocation et fit une courte prière. Ensuite on se rassit. Puis une cantatrice célèbre, venue exprès de Paris, chanta, et ce fut une extase. Le temple était bondé. Même les jours de fêtes on n'avait pas vu une foule pareille. A la place des conseillers et tout autour se pressait le beau monde. Les dames portaient des toilettes, venues de Paris comme la cantatrice, et comme elle à la mode. Un arôme léger et fin flottait dans Pair, enveloppant Ménard mieux qu'un parfum d'encens. Aussi le Phare de Brémon écrivit le lendemain dans son compte rendu : « Le sanctuaire était une corbeille de fleurs embaumées. »
Cela fit grand plaisir. Le terme de sanctuaire,
toutefois, indigna fortement M. Bréquet. Il courut chez le directeur et lui dit :
— Vous appelez le parquet du temple sanctuaire ?A-t-on jamais vu ça? Il faut être imbécile !
Le directeur, blessé par ces paroles grossières, répondit avec hauteur :
— Monsieur Bréquet, pour un ancien maître de pension, vous savez bien mal votre langue. En fait de parquets, il n'y a que celui du procureur et celui des huissiers. Le mot sanctuaire est ici le mot juste. Voyez plutôt Littré.
M. Bréquet sauta comme un furieux sur le volume qu'on lui tendait et lut :
— Sanctuaire. — Chez les chrétiens, l'endroit de l'église où est le maître-autel, ordinairement entouré d'une balustrade.
Alors M. Bréquet leva la tête triomphant, remplit sa poitrine d'air et, avec la voix d'un Béhanzln vainqueur, cria :
— Un maître-autel ! je le savais, un maîtreautel! Il n'y a pas de maître-autel au temple, Monsieur, donc il n'y a pas de sanctuaire !
Il sautait dans le cabinet, il battait l'espace de ses bras, il remplissait sa bouche de clameurs. Il était si sonore, si retentissant, que le secrétaire de la rédaction accourut, craignant un attentat anarchiste.
LES DÉnUTS 181
Ceci se passa le lendeinairi. Mais la veille, au moment où la cantatrice finissait de chanter, M. Bi'cquet, loin de prévoir sa victoire prochaine, écoutait lui aussi, muet, pâmé, vaincu. Et la jeune femme ne se douta pas qu'elle venait de renouveler l'exploit d'Orphée, qu'elle avait, un moment, charmé une bête fauve.
Avant de s'adresser spécialement aux fiiUirs époux, Ménard les regarda. Ils étaient assis sur des fauteuils, en face de la table de communion. Il connaissait un peu le vicomte. Il aperçut, dans un éclair, sa figure blonde, ses yeux de myope ii fleur de lèle, son front bas et fuyant, sa distinction aristocratique et sa nullité intérieure. C'était une façade soignée, voilii tout. Il fit, malgré lui, un jeu de mots stupide. Il pensa :
— Puisqu'elle épouse ça, la fille du juge est jugée.
Il ne put distinguer ses traits , elle avait le visage incliné et perdu dans un nuage blanc. Alors il lut :
— Mon frère et ma sœur, qui venez implorer sur votre mariage la bénédiction de Dieu, recueillez-vous humblement devant lui et recevez clans vos cœurs les instructions de sa Parole.
182 l'apôtiie
Tout en lisant, puritain, il songeait :
— Oui, le recueillement, on le demande à une chanteuse de théâtre. C'est une profanation !
Cependant il lisait toujours. 11 s'adressait maintenant au vicomte.
— Ainsi, mon frère, le mari est le chef de la femme afin que, selon son pouvoir, il la dirige, l'instruise, la protège, la console, avec douceur et bonté.
Il leva les yeux et vit le regard terne d'Arthur de Cournon faiblement fixé sur lui. Un homme de cette sorte ne pouvait avoir, en vérité, ni direction, ni instruction, ni protection, ni consolation à donner ii celle qu'il épousait.
Ménard poursuivit sa lecture.
— Femmes, dit la Parole, soyez soumises à vos maris comme cela se doit, selon le Seigneur... Que les femmes recherchent la parure incorruptible d'un esprit doux et paisible qui est d'un grand prix devant Dieu.
Il songea :
— Le blason de l'un et la dot de l'autre, hélas ! c'est pour chacun d'eux la seule chose de grand prix.
— Et il continua :
— Voilà, ma sœur, la part que Dieu vous a faite, la voie dans laquelle vous serez bénie. La
LES DKBLTS 183
femme vertueuse, disent nos livres saints, a bien plus de valeur que les perles ; le cœur de son mari a confiance en elle; elle lui fait du bien et non du mal, tous les jours de sa vie ; ses fils se lèvent et la disent heureuse. La grâce trompe «t la beauté s'évanouit, mais la femme qui craint l'Eternel est celle qui sera louée.
Il leva la tête et la vit. Elle aussi, le regardait et, dans ce regard, il y avait une lumière si profonde et si vive qu'elle lui fit fermer les yeux, et une caresse si pénétrante qu'elle entra en lui et, avec une douceur étrange, frôla son cœur.
C'était le moment de l'allocution. Il y eut un léger mouvement dans l'aiiditoire. Puis un silence plein de curiosité succéda. Mais Ménard lut simplement l'exhortation liturgique. Alors ce fut une déception générale.
— Le rustre ! murmura la vieille Madame de Cournon.
— Toujours le même, pensa M. Lavoulte ; décidément, nous ne le changerons pas !
Pendant presque tout le temps de cette lecture, l'inattention fut extrême. On chuchotait, on se retournait. Il y avait des froissements de robes, des frottements de pieds. Et Ménnrd, qui sentait l'agacement de l'assistance, avait quelque chose d'énervé dans la voix et de pré-
cipité dans la diction. Cependant on écouta mieux le dernier paragraphe, qu'il prononça avec la solennité et l'accent voulus :
— C'est vers le ciel, en elTet, que vous devez, tourner vos regards. Le bonheur de la vie présente, souvent traversé de peines et mêlé de larmes, ne saurait vous suffire. Vous associerez h votre union la pensée de l'éternité. Après avoir passé quelques jours ensemble ici-bas,, vous voudrez parvenir ensemble h la félicité des cieux. Aflfectionnez-vous donc aux choses qui sont en haut et préparez-vous par la foi, la prière, la sanctification, h posséder un jour le R(»yaume éternel où les rachetés de Jésus- Christ seront réunis h jamais. Amen.
L'allocution liturgique était terminée. Alors la splendide voix de la cantatrice se fit entendre encore, et ce lut une nouvelle extase. Pendant ce temps, Ménard était descendu de chaire. Il se trouvait, maintenant, tout près de Berllie et du vicomte, debout devant la table de communion, la liturgie ouverte devant lui. Quand les dernières notes d'or se furent envolées, il dit :
— Levez-vous, pour déclarer votre résolution d'être unis par le mariage en la sainte présence de Dieu et devant son église.
Ils se levèrent. Et aussitôt il crut voir la
LES DEIlurs
Bcaulé se dresser devant lui, non pas la Beauté abstraite, la Beauté idéale, l'impalpable Vénus Uranie de Platon et des sages, la fuyante Beauté du Rêve, mais la Beauté terrestre, la Beauté présente, la Beauté réelle, la Beauté animée des rrémisscmcnts de la chair vivante, la Beauté se révélant dans l'harmonie des lignes, dans la grâce des contours, dans l'ovale élégant du visage, dans la pourpre des lèvres, dans la candeur neigeuse du teint. Comme Ilellas, autrefois, la vit sortir des flots bleus de sa mer divine, il la voyait sortir, ébloui, des voiles blancs de l'hymen. — Un instant il ne put parler et ce fut d'une voix de songe qu'enfin il demanda:
— Vous donc, Arthur de Cournon, déclarezvous, devant Dieu et devant cette assemblée, que vous avez pris pour votre femme Berthc Chaleuil, ici présente? Promettez-vous de l'aimer, de l'entretenir, de la protéger, de vivre saintement avec elle, de lui demeurer attaché dans les bons et dans les mauvais jours, dans la santé et dans la maladie, dans la prospérité et dans l'infortune, et de lui rester fidèle, comme c'est le devoir d'un mari chrétien envers sa femme et comme Dieu vous le commande dans sa Parole.
— Oui, répondit A) thur d'un ton calme. Ménard se tourna vers Bcrllie pour lui faire
186 L'APÔrnE
une demande presque identique. El pendant qu'elle répondait d'une voix faible et douce, une ombre triste voila l'aube inconnue qui brillait dans ses yeux, et la caresse de son regard devint plus tendre encore. Alors Mcnard sentit que cette caresse inoubliable, en pénétrant une seconde fois jusqu'à son cœur, le mouillait d'une larme...
Et quand, après la remise des anneaux, le don de la Bible et la bénédiction, la foule et le brillant cortège eurent quitté le temple, quand ce fut fini, quand Ménard, dépouillé de la robe et du rabat, s'en alla seul dans les rues de Brémon,il ne put pas abolir l'irréparable. En vain il gravit les escaliers croulants, il tâtonna le long des corridors misérables, il franebit les portes basses et délabrées, il s'assit au clievet sordide des grabats; en vain il retourna, comme vers un port tranquille, aux haillons du faubourg, les clans delà charité chrétienne ne firent pas disparaître le frémissement intime et cruellement délicieux qu'une caresse virginale avait mis dans son cœur... En vain le vent d'automne amoncelait dans le ciel les nuages sombres et aux coins des places les feuilles desséchées, en vain une nuit lugubre de novembre montait de la terre et éteignait dans l'air les lueurs mourantes du
soleil, il gardait (juand même au fond de ses yeux une lumière, une lumière plus pure que celle de l'aurore, plus douce que celle des étoiles, plus éblouissante que celle des grands jours vermeils, la lumière rayonnante d'un regard d'amour.