TROISIÈME PARTIE
Quand Ménard était entré dans la vie pastorale, il n'y avait pas rencontré la monotonie et la plalllude que les profanes appréhendent de trouver en elle et que les pasteurs qui ne sont pas qualifiés y trouvent réellement. Dès le début, en effet, loin de se borner h la répétition incessante, superficielle et fastidieuse, des actes cultuels ou préparatoires au culte, loin de s'enfermer dans la solitude hautaine de la chaire ou dans la retraite humble et cachée du cabinet de travail, loin de faire du ministère une de ces claustrations cléricales dont on ne sort certes pas par les visites solennelles, prêcheuses et sacerdotales du service officiel, ou encore, par les civilités puériles et honnêtes des obligations mondaines; loin, dis-je, de se retirer h part dans sa fonction, il avait profité de cette fonction môme pour prendre contact avec la masse des fidèles. Il avait pénétré, peu h peu et de plus en plus, dans l'intimité de beaucoup de ses paroissiens, surtout dans celle des petits. Il avait appris ce qu'ils étaient, ce qu'ils savaient, ce qu'ils voulaient. Il s'était réjoui ou affligé avec
eux de leurs espérances ou de leurs craintes, il avait souri de leurs sourires et pleuré de leurs larmes. Son cœur était devenu l'écho fraternel et choisi d'une foule de cœurs, jeunes ou vieux, vaillants ou fatigués, candides ou déjà flétris. Il était l'ami, le confident, le conseiller des êtres les plus différents par l'âge, l'intelligence, la culture, la sensibilité, la moralité, le tempérament, la situation. Il vivait mille vies. Il traversait la violence des drames et la paix des idylles. Il assistait, successivement ou en même temps, à l'angoisse des nobles âmes tombées, à l'essor joyeux des premiers rêves, au cynisme des dégradations suprêmes, au réveil des consciences endormies, h des relèvements et à des chutes, à des ascensions dans la lumière et à des descentes dans la nuit, aux frissons d'aurore des berceaux et aux épouvantes des lits de mort; à tout ce qui constitue enfin le combat de l'Homme et de la Destinée, ou, pour mieux dire, l'Epreuve morale, effrayante, admirable et sacrée, dont notre terre est le théâtre. Et voilii qu'un événement, en apparence insignifiant, l'avait bouleversé au point de lui rendre cette vie pastorale, si diverse et si animée, si passionnante pour lui jusque-là, fade et sans intérêt.
Depuis le mariage de Berthe il n'était plus le môme. Il n'avait plus cet oubli personnel qui faisait le meilleur de son ministère. Il trouvait une dilTiculté croissante h sortir de lui, à entrer dans la pensée et dans le sentiment d'autrui, à épouser les tribulations et les joies d'un chacun, à se dépenser, h se donner comme auparavant. La généreuse ardeur qui jadis l'entraînait, vibrant d'enthousiasme, vers la jeunesse, ou, plein d'un espoir consolateur, vers les afTligés, vers les vieillards et les mourants ; le saint zèle qui l'inclinait, plein d'un renoncement joyeux et d'une compassion infinie, vers les pauvres, qui l'animait d'un désir grandissant de prosélytisme et de controverse, qui le poussait jusqu'aux violences déclamatoires du cimetière et au désespoir qui avait suivi, la flamme apostolique, enfin, en lui semblait s'éteindre. Toujours, maintenant, derrière ses préoccupations ordinaires, il y avait une préoccupation secrète et plus poignante; toujours, maintenant, la même inquiétude demeurait derrière les soucis changeants. Il éprouvait un malaise sourd au fond de son cœur jusque dans les plus brûlantes fièvres de son activité, jusque dans ses élans de gaîté les meilleurs ; une sorte de rongement obscur et énervant ne le quittait
plus ni dans le sommeil, ni clans la méditation, ni dans les visites. 11 sentait, quoi qu'il fît, le besoin de changer de travail. Son esprit ne se captivait plus. Comme la femme de la comédie, il voulait il ne savait quoi. Il souffrait d'un vide indéfinissable, d'un manque vague de quelque chose. Fréquemment le mal s'avivait cl jetait des lueurs sombres sur sa conscience épouvantée. Alors il voyait partout l'image de Celle dont un regard d'amour s'était posé sur lui. Elle souriait dans ses rêves, elle se multipliait aux pages de ses livres, elle fuyait le long des rues, elle flottait sur les eaux, elle errait dans les champs, elle planait aux nuées. La blancheur du matin, l'ombre du soir, l'azur du ciel : tout se remplissait d'elle. Elle embellissait les mansardes nues, elle illuminait les foyers éteints, elle hantait le chevet des malades et dérobait h la pitié du jeune homme, par son charme étrange, la tristesse plaintive de leurs yeux. Quelquefois, il est vrai, le souvenir fascinateur paraissait presque submergé par le flot des événements quotidiens, près d'atteindre la limite de l'évanouissement, sur le point de s'ensevelir à jamais parmi les cellules les plus reculées et les plus immobiles du cerveau. Mais, au moindre relâche dans le tumulte du jour, voilà qu'il sur-
jjissaittlc nouveau, victorieux, de la pénombre et du demi-sommeil, maître absolu de l'esprit et du cœur. Parfois Ménard se jetait, avec une si convulsive énergie, hors de lui-même que sa pensée, étourdie par l'action, sombrait dans le tourbillon des choses extérieures. Alors, pendant quelques miuutes, quelques heures au plus, c'était la nuit au dedans et la paix de l'oubli. Puis, de nouveau, brusquement, comme un éclair, la lumièi-e implacable revenait et, au milieu du temple en fête, des chants, des parfums et des voiles, malgré ses désirs, malgré ses efTorts, malgré tout, — il La revoyait.
Elle était entre le monde et lui, elle était cuire lui et le ciel. Jadis quand, api'ès avoir *"ommunié avec la foule misérable et dolente des déshérités, il revenait dans la solitude de 5a chambre, devant la Bible ouverte il trouvait la paix, le repos et de nouvelles forces pour se donner le lendemain ; il trouvait Dieu et passait avec lui quelques heures d'extase, de prière et <ramour. Mais, maintcnanl, quand il rentrait. Dieu ne l'attendait plus. La chambre, la Bible, l'oraison étaient vides de lui. Elle seule était là, tour h tour calme, douce, attendrie, troublante, impérieuse, irrésistible ; captivant ses pensées, ses sentiments, ses désirs; les attirant, pauvres
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])apillons afTolés, autour de ses yeux de lumière pour les griser de leur éclat. Pliait-il alors lesgenoux et joignait-il les mains afin de jeler un suprême appel au Père qui l'abandonnait, aussitôt, flexible comme un lis, elle s'inclinait à ses côtés, elle joignait ses mains près des siennes, elle l'effleurait de son haleine, il sentait la caresse frôleuse de ses cheveux, et son cœur, embrasé d'une (lamme charnelle, ne pouvait plus implorer Dieu.
Un jour, enfin, il se l'avoua : il voulait la revoir, il voulait la revoir de toutes les énergies de son être. Et, immédiatement, l'idée qu'il la reverrait sûrement le remplit d'épouvante et d'une folle joie. Bientôt, en effet, les deux jeunes époux allaient revenir et une visite de sa part s'imposait. Dès ce moment il ne songea plus qu'à cette visite-lh. Il vivait dans la fièvre de raltenle. Quand il passait devant l'hôtel de Cournon, le sanir bourdonnait h ses oreilles; il s'imaîîinait que les gens le regardaient, qu'on devinait les agitations de son âme ; il n'osait pas lever les yeux vers les fenêtres closes; il lui semblait que c'était une action mauvaise, un crime ; il hâtait le pas, il détournait la tête, il avait des sueurs, des frissons, une oppression pénible, l'haleine brève et saccadée comme après une course
violente. Quelquefois, il ne pouvait pas se déci- <ler à passer devant la solennelle demeure ; <l'autres fois, au contraire, il faisait des crochets incroyables dans celte intention et, au moment de l'atteindre, mu par une force opposée, il s'en détournait. La vue du président Chaleuil, de Lucie Delaune, des amis de Berthe, le troublait extrêmement, provoquait en lui une fiaycur môlée de plaisir. Il vivait ainsi dans une sorte d'effarement continuel et extraordinaire...
Un jour, par hasard, il apprit qu'elle était revenue. Il eut l'impression d'un choc brutal et prolongé comme une secousse électrique. Il lui sembla que quelque chose de formidable, de gigantesque était arrivé. Il ne comprenait pas qu'on lui annonçât une si accablante nouvelle avec un tel calme. Il en restait ahuri, stupide.
Machinalement, sans dessein arrêté, il s'habilla et sortit. Les devantures de magasins lui renvoyaient son image. Il avait un vieux chapeau, une redingote usée, de gros souliers : il était pitoyable. lient honte. Devait-il aller la voir comme cela ? Etait-ce possible ? Toujours il était sorti avec une mise pareille, il est vrai. Cette fois, cependant, le pouvait-il ? Et il sentait confusément qu'il ne le pouvait plus. Il se roidit, néanmoins ; il essaya de poursuivre sa
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marche, faisant un efTort suprême pour ne pas capituler. Mais, malgré lui, son pas devenait plus lent, et il avait de moins en moins la force d'avancer. Enfin il s'arrêta, hésita une seconde, puis, vaincu, il fit demi-tour et rentra chez lui.
A sa requête, Madame Garil, charmée, le mena chez un bon tailleur, le coiffa, le chaussa, le ganta maternellement.
— Maintenant, lui disait-elle, maintenant vous serez un vrai pasteur. Je vous assure qu'avant, vous manquiez de correction. Ai-je eu de la peine h vous convaincre ? Je croyais ne jamais y parvenir. Et cela tombe si bien que vous vous soyez décidé au moment de vous rendre chez Madame de Cournon. Comme vous étiez, vous ne pouviez réellement pas, non, c'eût été inconvenant î II faudra que vous attendiez son jour, par exemple ; c'est le jeudi qu'elle reçoit, le même jour qu'avant son mariage. Il parait que jeudi dernier il y avait un monde fou. Savez-vous que vous êtes en retard ? Vous auriez dû aller lavoir un des premiers... Alais non ! il vaut mieux que vous ayez attendu d'être habillé de neuf.
Cependant, au milieu des préparatifs, le temps de la visite approchait, toujours plus
vite, toujours plus redoutable et plus désiré. Encore trois jours, encore après-demain, encore demain, plus qu'aujourd'hui, plus que ce malin, plus qu'un instant, plus rien.
11 est trois heures de l'après-midi. Un pâle soleil d'hiver effleure d'un baiser froid les maisons et la terre. Ménard, tiré h quatre épingles, grâce à Madame Garil, se dirige vers l'hôtel de Cournon. Sans doute, sa cravate neuve est trop serrée, car elle l'étouffé. Hier, pourtant, il l'avait déjà mise et elle le serrait moins. Il trouve a chaque coin de rue, jadis familier, des formes étranges. Il marche lentement, il lui semble qu'un abime est au bout du chemin. Il peut h peine dire bonjour a la vieille fruitière, tant sa gorge est sèche. A M. Rinval qu'il rencontre, il déclare, sans savoir pourquoi, qu'il va voir Madame de Cournon, et sa voix s'étrangle en parlant, comme dans l'aveu d'une faute. Alors, il est tout confus de sa sottise, et son visage blême devient subitement très rouge. M. Rinval, pressé, distrait, ne soupçonne rien. Pourtant, Ménard croit apercevoir un souiire et il ajoute, d'un air tragique, qu'il passera l'après-midi à faire des visites. Plus il avance, plus sa respiration est saccadée. De petits frissons courent dans ses gants, montent le long de ses bras.
tremblotent jusqu'au bord de ses oreilles ; il sent des fourmis aux pieds, des papillotenients dans les yeux. L'angle qu'il lui reste à tourner, pour se trouver en face de l'hôtel de Cournon, lui donne l'impression de quelque chose de redoutable et de méchant. Il découvre un balcon devant lequel il est passé cent fois, sans l'avoir encore remarqué. Enfin, voilà l'hôtel. La grande porte fermée a l'aspect rébarbatif d'une porte de prison ou d'imprenable citadelle. Il soulève le marteau qui, en retombant, le frappe au cœur et lui fait mal. On ouvre, et il a toutes les peines du monde h ne ne pas s'enfuir. Il suit, haletant, le domestique, une palpitation furieuse l'arrête presque, il lui semble qu'il entend des coups dans sa poitrine: toc, toc, toc ; ses tempes battent, battent ; sa langue est sans salive, sa gorge brûle, sa tête tourne... Mais une main cordiale a serré sa main, une voix mélodieuse a caressé son oreille et, comme par l'elTet d'une baguette magique, il a retrouvé son sang-froid. Son cerveau se dcffaffe, son cœur se calme, sa vue redevient distincte. Il est dans un élégant salon moderne, assis au milieu de dames qui causent. Berthc l'interroge, et il lui répond avec une aisance tranquille. Il dit des choses insignifiantes et
variées. Il est absolument maître de lui, il est réservé, indifférent. La jeune femme lui apparaît maintenant si lointaine, si séparée de lui par la vie, par le devoir, par l'àme môme sans doute, qu'il pense avoir été fou en croyant l'aimer. Certes, elle est charmante, mais son regard n'a plus l'ensorcelante lueur du jour inoubliable. Il est modeste, naturel, presque voilé. Non, non, la flamme criminelle ne s'était allumée que dans son imagination. Il respire, il lui semble qu'un poids énorme a été enlevé de dessus sa poitrine ; il se sent réhabilité à ses propres yeux et aux yeux des autres. Il trouve à toutes ces dames qu'il ne connaît pas un air honnête et pur. Il se mêle à leur conversation avec une condescendance nonchalante, très discrète cependant et très mesurée, qui lui fait plaisir. Bientôt, une d'elles sort ; puis, une nouvelle visiteuse entre. Lui-même, alors, prend congé avec correction, froideur et une réelle gravité pastorale.
Il lui semble qu'il est délivré. Une douceur apaisante flotte dans l'air. La pâleur du soleil descend sur les choses comme une neige silencieuse et immaculée. L'aspect des rues, des maisons, des passants est redevenu simple, loyal, rassurant. Les voitures ne roulent plus
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avec des trépidations douloureuses. Le pavé est plus égal et le trottoir plus large et plus uni : tout est plus agréable, plus commode, meilleur. En croisant M, Bréquet, il lui serre la main avec plaisir, et la mimique extravagante, les exclamations, les protestations, les dénégations absurdes de l'ancien maître de pension le font rire et l'amusent un instant. Il entre au cercle de jeunes gens qu'il a fondé, il joue aux quilles dans l'arrière-cour, il regarde avec intérêt une partie d'échecs, il indique des livres à un adolescent de l'union cadette, il inspecte la bibliothèque, il donne diverses instructions au concierge de l'immeuble. Puis, de nouveau tout à son ministère, il sort enfin pour voir encore, malgré le crépuscule, des malades, des vieillards, des malheureux. Il pense h tous ceux qu'il a délaissés ou qu'il ne visite plus que distrait, inattentif, l'esprit absent, prisonnier d'un songe mauvais. La Ballade pour Cexaltation de la sainte PUiè chante dans sa mémoire ; et, avec un attendrissement soudain qui a pour lui la suavité d'un baume, il en murnuire l'envoi en se l'appropriant:
Pitié ! vers toi, de justice ofl'améc. Pour conquérir le calme et la vigueur S'élèvera mon âme ranimée.
LA Ll'TTE
Reine aux doux yeux de la foule opprimée, Bravant du sort l'infamante rigueur, Je t'ai bénie, et voulue, et nommée L'unique autel où suspendre mon cœur.
Monsieur Jean Fesquet
à Monsieur Louis Ménard,
Pasteur de l'Eglise Réformée, à Brémon (Rhône-et-Cévennes).
Lieurac, far Aigre feuille, le 10 janvier.
Mon cher ami,
Je reçois, avec la plus profonde stupéfaction, une lettre confidentielle de ton collègue Dubois. Il m'informe secrètement de son prochain départ de Brémon. Il va h Renage, pays de sa femme, où il trouvera, h ce qu'on m'assure, quoique ce ne soit qu'un bourg, des avantages pécuniaires supérieurs. Il m'engage de toutes ses forces à me présenter h Brémon. Il m'affirme qu'appuyé par vous deux, je serai nommé, malgré Lavoulte. Seulement, dit-il, il faut que les choses soient bien menées ci que Lavoulte ne sache rien jusqu'au dernier moment En conséquence, il me prie de t'écrirc et de m'en-
tendre avec toi. Dès que nous aurions lié partie, il donnerait sa démission brusquement et M. Isidore, pris au dépourvu, serait obligé de se rendre.
C'est une roublardise do maladroit. Ce pauvre homme n'est que le mauvais singe de Lavoulte. Il l'imite, mais si mal ! Sa lettre, avec ses tentatives de finasseries, de cajoleries, d'insinuations et de fausse innocence, rappelle de loin, oh ! de très loin ! la manière de l'aigrefin de la rue Calade. Il le pastiche comme les écrivains de V Intransigeant pasllchciil Rochefort. C'est parfaitement grotesque. Quant à son projet, il est mort-né. Il faut, en effet, que Dubois ait hérité plus que sa part légitime de la naïveté ancestrale pour supposer que Lavoulte ignore, à l'heure actuelle, son prochain dépa^'t. Je parie même que c'est le secret de polichinelle et qu'on en papote déjà h Brémon.
Tu penses, sans doute, comme moi, que tu suffis à la dilection de Monsieur le Président et qu'il ne veut pas doubler son bonheur en te doublant d'r.n autre toi-même... Et cependant je m'étonne, somme toute, que tu ne m'aies pas averti, car, enfin, sûrement Dubois t'a fait part de son dessein h n^ion sujet. Et alors, mon pauvre vieux, il faut que tu sois dans la lune
pour ne m'avoir soufllé mot de rien. Au reste, depuis quelque temps, je me demande ce qui t'arrivc. Tu es concis comme un télégraphiste et morne comme un bonnet de nuit. Vrai, si c'est toujours ton écriture, ce n'est plus toi : lu as l'air ailleurs...
Ceci dit, poiir te taquiner en passant, j'ajoute, ce que tu penses bien, que, le projet de Dubois fùt-il réalisable, je ne me présenterais pas néanmoins, d'abord parce que nul n'est prophète dans son pays, ensuite parce que je ne pourrais pas me décider a abandonner si vite l'œuvre d'évangélisation pleine d'encouragement que je poursuis ici.
Reste à savoir pourquoi Dubois, qui est aux antipodes de nos idées et de nos méthodes, désire que je le remplace. Apres y avoir réfléchi, je crois comprendre. 11 n'est pas méchant, cet homme ; il aurait même fait un pasteur vieux style très suffisant, si Lavoulte ne l'avait pas mécanisé. Il doit le sentir, et c'est pour se venger de Lavoulte qu'il voudrait, je pense, le laisser en proieà deux énergumènes, dont les clTorts enragés mettraient en déroute toute sa diplomatie et rendraient impossible son repos. C'est le coup de pied de l'une au lion ; mais le lion en question n'est pas encore assez vieux et
assez malade, et il a trop l'àine d'un renard, pour ne pas éviter la ruade de maître Aliboron.
Ne m'écris pas avant de pouvoir me dire quelque chose des événements. Je te serre en hAfc la main car je pars en tournée.
Jean Fesquet.
Monsieur Céxac, jtige de paix,
à Monsieur Louis Ménard.
Brérnon, le 12 janvier.
Monsieur,
Ma patience a été longue, mais elle se lasse à la fin. Vous avez fait entrer mon fils dans votre cercle de jeunes gens où se trouvent pêlemêle, confondus, les enfants de bonne famille et les enfants sans éducation, où Gaston coudoie jusqu'aux voyous de la rue. Je n'ai rien dit. Vous l'avez enrôlé dans votre ligue antialcoolique, ce qui est absurde; car, d'une part, il a toujours bu très modérément et, d'autre part, il ne vit pas dans un milieu d'ivrognes, pour y servir d'exemple. Cette fois j'ai failli perdre patience, mais, écoutant des conseils amicaux, je me suis contenu, -r- Maintenant, c'en est
trop et il faut que vous sachiez que vous êtes un malhonnèle homme. Oui, monsieur ! Mon fils a sa voie toute marquée, il doit entrer clans la magistrature ; là est son avenir. Il y trouvera des appuis, des garanties de succès qui peuvent nous faire concevoir pour lui les plus brillantes espérances. Il serait insensé qu'il abandonnât cette carrière pour n'importe <juelle autre. Et voilà qu'il songe à entrer dans la plus misérable de toutes, il songe h devenir pasteur ! Le pastoral, nous savons aujourd'hui ce que c'est. C'est la profession de quelques illuminés comme vous, ou de paysans qui veulent, par l'usage de la redingote, être appelés monsieur, ou encore des enfants de la bourgeoisie qui sont trop bêtes pour faire quelque autre chose. Or, mon fils n'est ni un paysan, ni un imbécile. Il est très intelligent, je le répète, il peut parvenir aux plus hautes charges de l'ordi'e judiciaire ; et c'est vous qui l'avez fanatisé, c'est sous votre influence qu'il a changé de dessein, c'est depuis qu'il vous connaît, je le comprends, qu'il s'est détourné de la noble carrière où je désire le voir entrer. — Hier seulement il m'a fait part de ses nouveaux sentiments. Ma douleur et mon indignation paternelles sont extrêmes. Aussi, je vous écris ce
que je dirai à qui voudra m'entendre, c'est qu'en détournant Gaston de sa destinée véritable, vous avez commis une mauvaise action . Car c'est vous, c'est vous qui êtes cause de tout ! Vous avez subjugué son esprit, vousavez hypnotisé sa volonté, vous avez ravi l'àme de mon enfant ! Vous êtes un voleur^ Monsieur, et je ne vous salue pas.
Jules Cénac.
Monsieur Mertal,
Ancien Rc>;eveur des Finances,
h Monsieur de Richemun,
Candidat au Saint-Ministère (Edimbourg, Ecosse).
Brémon, le 15 janvier.
Mon cher neveu,
M. Dubois nous quitte. Sa démission n'est pas encore ofTîcielle, mais elle le deviendra sans tarder. Si tu veux le remplacer, je crois que tu le pourras facilement. Il est vrai que tu devras abréger ton séjour en Ecosse ; cependant n'hésite pas. L'essentiel c'est que tu sois nommé ici. Songcs-'y : c'est un poste superbe, un fameux tremplin pour les débrouillards, comme (lit ta tante en son libre langage. D'ici on va
couramment à Marseille, à Bordeaux, à Paris. El, en allenclant, tu auras cinq mille francs de traitement et un magnifique auditoire.
Préscnlc-toi ; le succès nous semble certain. Le fait seul que tu es mon neveu sera pour toi tine excellente recommandation et, de plus, je t'appuierai dans le conseil. Enfin tu as un réel talent de parole, et je ne doute pas que tu ne l'emportes sur les autres candidats éventuels, au cas où un concours aurait lieu. Au reste nous tâcherons de l'empêcher.
M. Lavoulte, notre président, h qui j'ai communiqué mon projet h ton égard, m'a objecté que doux pasteurs célibataires ce serait trop. Je lui ai répondu que tu n'attendais, pour te marier, que l'occasion. Et l'occasion viendra vite, crois-moi ; ici les bons partis sont nombreux, tu pouri'as choisir. Voilà donc une raison do plus pour te décider, mon ami.
J'écris à tes parents par le même courrier pour les informer de ce qui se passe.
Nous t'embrassons bien alTectucusement, ta tante et moi.
Ton oncle dévoué,
Alexandre Miîrtal.
L APOTHE
Monsieur le pasteur Jacques lÏAunouRDiN, à Monsieur Louis Méxard.
Paris, le 25 j'ani ier.
Mon cher collègue,
Nous sommes un certain nombre déjeunes qui voulons fonder unjournalZ.es Temps Nouveaux^ pour défendre et essayer de faire triompher une meilleure politique ecclésiastique. Voulezvous être des nôtres ?
La lutte stérile du Conservatisme aveugle et de la Révolution forcenée doit finir. Elle n'a plus de raison d'être depuis que les dogmatisines de droite et de gauche ont faibli. L'orthodoxie, même la plus intransigeante, a renoncé aux doctrines théopneustiques, et le radicalisme, même le plus fougeux, ne va pas maintenant jusqu'au positivisme matérialiste. L'affirmation et la négation absolues, toutes deux également brutales et tyranniques, ont achevé, au sein du protestantisme, leur combat sans merci. Les docteurs attardés qui, de part et d'autre, se font encore leurs champions, perdent leur crédit auprès des esprits sages et lassent la foule des fidèles qui ne voient rien sortir de fécond de la profondeur creuse de leur vaine rhétorique.
LA LUTTE 2 I l
Théoriquement, l'état de guerre où nous avons vécu est de moins en moins justifié et, pratiquement, l'union s'impose à tout prix.
Nous nous trouvons, en elTct, dans l'anarchie féodale la plus moyenâgeuse qui se puisse concevoir. Nos cent quatre consistoires sont autant de fiefs autonomes, sans lien entre eux, sans direction supérieure, hors celle de l'Elat qui n'est point d'ordre religieux, sans aulorilé sufllsante, eux-mêmes, sur les paroisses de leur ressort, parce qu'ils sont trop près d'elles pour oser les administrer sérieusement. Il faut reconstituer le régime presbytérien synodal dans son intégrité. L'heure est venue de réparer le lamentable échec de 1872, de rétablir, par une forte organisation olTiciellc, l'unité morale et religieuse de l'Efflise Réformée de France. Nous sommes revenus au temps des Juges. Chacun fait ce qui lui semble bon, cela est éminemment propice aux invasions philistincs. Mon cher collègue, vous le sentez je pense : la discussion entie les bleus et les verts doit finir ou Mahomet II va emporter Byzance.
Le Protestantisme est, dans ce pays, le vrai boulevard de la liberté, l'unique enceinte où les femmes et les enfants des libérauxet les libéraux eux-mêmes, aux heures graves de la vie, peuvent
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échappcrhlamalndu piôlre. Si ce boulevard est forcé, notre pays tombera, abêti et blessé à mort, telle l'Espagne, dans le néant des moineries puériles. Nous seuls, soninios vraiment dangereux pour la théocratie. C'est pouiquoi les assauts de l'armée noire deviennent de plus en plus furieux. Unissons-nous, ou nous sommes perdus! Au lieu de consumer nos efforts en disputes sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit, au lieu de perdre notre temps dans les revisions liturgiques, les rivalités de ciiapelles, la constitution et le maintien de corps officieux opposés qui ne produisent rien autre chose que des bureaux, des commissions, des rapports et des vœux, mettons fin, par un synode officiel administratif, à notre anarchie intérieure, et alors, nous pourrons employer toutes nos forces contre l'alcoolisme, contre la prostitution, contre le matérialisme et le cléricalisme ; alors, nous pourrons faire profiler le vrai christianisme du mouvement idéaliste qui entraîne à nouveau les esprits. Voyez les signes des temps : des départements entiers, autrefois protestants, sont disposés h venir h no.us. Ils y viendront sûrement, dès que nous serons sortis de la confusion présente et que nous saurons envoyer, dans ces champs de conquête, nos hommes les mieux doués, dont la plu-
part consument actuellement leur ministère h charmer, par des airs mélodieux, les caillettes bourgeoises des villes.
Il faut s'unir, il faut s'unir h tout prix et, dans la lassitude des débats dogmatiques que nous traversons, c'est le moment ! C'est le moment de réaliser l'union nécessaire, c'est le moment du moins de la tenter. Pouvons -nous compter sur vous ? Voulez-vous combattre dans nos rangs? Jeune, ardent, réformateur comme vous l'êtes, je suis assuré que vous répondrez : oui.
Recevez mes salutations fraternelles,
Jacques IlAunounoiN.
P. -S. — Il serait excellent que le successeur de Dubois à Brémon ne fût pas une barbe grise, enlisée dans les vieux partis, ou, encore, un arriviste qui redoutera de fronder les salons de droite. Il vous faudrait pour collègue un des nôtres. Vous êtes au cœur du protestantisme français; c'est là surtout que nous devrons livrer bataille. Y aura-t-il concours ? Je serais prôt à abandonner, dans l'intérêt de la cause qui m'est chère, le poste de pasteur auxiliaire à Paris pour venir à Brémon. Veuillez, en me répondant, me faire part de votre sentiment sur ce point.
Monsieur Louis Méxakd
h Monsieur Je;in Fcsquet,
Pa-slcur de l'Eglise Réformée, à Lieurac, par Aigrefeuille, (Lol-et-Dordogne)
Dréinon, le 1" février.
IMon cher ami, Dubois n'a peut-être pas les plans machiavéliques que tu lui prêtes, ni M. Lavoultc les antipathies que tu lui supposes. Ils ne sont pas sans défaut assurément, mais qui l'est ? Plus on se connaît, plus on est Indulgent pour les autres. Et, vraiment, tu exagères toujours ! Lavoulte, je te le répète encore une fois, diffère fort, et h son avantnge, de l'épouvantail que tu m'en avais fait. Certes, il n'est pas le pasteur que je voudrais, il est trop fonctionnaire, trop diplomate, trop épicurien, etc.. ^lais quel homme Intelligent et avisé ! Et quel ami sûr il a été pour mol en maintes occasions ! Comme II a su me défendre, même quand il ne m'approuvait pas ! Dubois aussi, malgré les mesquineries de son caractère, a du bon. Ainsi il est venu me trouver pour me parler de toi, et j'ai bien vu que c'était afin de m'ôlre agréable. S'il m'avait écouté, Il ne t'aurait pas écrit. Je ne désire pas
t'avoir pour collègue, parce que tu sers mieux rEvangile où tu es. Ici, oh ! cjue c'est dilficile ! A tout bout de champ on se trompe, on est attaché par mille cordes, on tombe dans mille pièges, on multiplie les gaOes, et on finit par avoir peur de se noyer dans un verre d'eau. Mon ardeur s'éteint peu à peu, mon ami. Je suis las, je suis triste, je suis découragé. En moi et autour de moi, je ne vois que ténèbres. Les intrigues de l'éfflise et les troubles de mon âme m'ôtcnt la paix et l'énergie qu'il faut au ministre de Dieu. J'ai cru, il y a déjà plusieurs semaines, retrouver le moi vigoureux des premiers jours. Ilélas ! c'était une illusion. La Icllre méchante et injuste d'un de nos conseillers presbytéraux a suffi pour la dissiper. Imagine-toi que j'empcche le lils du juge de paix, Ccnac, de devenir garde des sceaux. Je lui ai communiqué le goût du pastorat, paraît-il. Quel crime ! Le père me le reproche avec violence. Jadis, ces insultes m'auraient laissé froid. A présent, au contraire, elles me sont très pénibles. Décidément je ne suis plus le même. La force d'En-IIaut me manque, et c'est en vain que, depuis quelque temps, je l'implore h genoux. Jésus-Christ a-t-il abandonné son disciple ? Lui ai-je été infidèle? Y a-t-il un interdit en moi? Ah ! nul ne peut
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servir deux maîtres, j'en fais l'expérience maintenant. Il faut être entièrement au Seierncur pour lui obéir sans réserve, avec joie, vaillance et efficacité. Les préoccupations égoïstes ou tic respect humain sont de véritables attaques de paralysie pour l'activité chrétienne...
Dubois a donné sa démission officielle. Les candidatures seront nombreuses. Haubourdlii se présentera sans doute. Il a beaucoup de valeur incontestablement. Le malheur est qu'il croit tout sauver par la politique et les manœuvres de partis. Je doute que ce soit de là que vienne le salut. J'accepterai peut-être de collaborer au journal qu'il doit fonder, mais à la condition expresse de dire librement ma pensée et de garder toute mon indépendance. Au reste, si je ne suis pas plus en train qu'actuellement, je ne l'inonderai pas de ma prose.
Adieu, mon vieux ; ne viens pas perdre ici, dans celte Babylone ecclésiastique, ton zèle et la paix de ta vie intérieure.