‹ Figures et choses protestantes; l'apôtreChapitre 6 sur 11 · L. MtxAno · texte numérisé non relu

L. MtxAno

LA LUTtE 217

Monsieur le pasteur André Dupuy

à Monsieur Lwoulte,

président du Consistoire de Brémon.

Comavcre, le 3 févrigr.

Monsieur et honoré frère,

L'Esprit de Dieu m'a dit : — « Va à Brémon annoncer mon Evangile ». J'ai répondu: — « Quoi, Seigneur, moi si faible et si misérable, si dépourvu du don extérieur de la parole, moi qui ai passé vingt ans de ma vie dans une paroisse perdue de la montagne, sans que personne ait songé a m'appeler ailleurs, j'irais dans cette ville où tant d'illustres orateurs chrétiens ont fait entendre leurs voix ! Qui suis-je. Seigneur, pour que tu me places à ce poste d'honneur et de péril ? » Mais l'Esprit a lutté avec moi comme jadis l'ange de l'Eternel avec Jacob et il m'a vaincu ! Je viens donc vous informer que, guidé par lui, cédant h sa force toute puissante, obéissant à sa volonté sainte, je pose ma candidature à la succession de M. Dubois.

Recevez, Monsieur et honoré collègue, mes salutations fraternelles en J.-C. notre Seigneur.

André Dupuy.

pasteur ù Comavère, (Alpe-Haute).

Monsieur le pasteur Cibiel

à Monsieur le pasteur Dubois,

à Brémon.

Rochecourbe, le 5 février.

Mon cher ami,

J'apprends que tu quittes Brémon. Aurais-je quelques chances, si je me présentais h ta place? Il fut un temps où je me contentais parfaitement d'un chef-lieu de canton. Pourvu que le pharmacien, fût h portée, cela me suffisait; je n'avais qu'à soigner la santé chancelante de ma femme. Maintenant c'est une aulre affaire. Mes deux aînés sont en âge d'aller au lycée, et mes moyens, pas plus que mes goûts, ne me permettent l'internat pour eux. J'aurais grand besoin d'une paroisse de ville. Je ne te cacherai pas que Brémon m'irait comme un gant. Ne pourrais-tu pas me donner un coup d'épaule, mon ami, et caser ton ancien condisciple dans le poste que tu laisses? La famille de ma femme est un peu apparentée aux Delaune. Je n'attends qu'un mot de toi pour agir de ce côté.

Nos affectueuses salutations h Madame Dubois et cordiale poignée de main de

Ton vieux,

Fkkdéhig.

Monsieur Lavollte,

à Monsieur le pasteur Perhaut-Macmn,

à Hyèrcs (Alpos-Maritiincs).

firemon, le 10 fiH'iier.

Mon cher collègue,

Voulez-vous venir h Brémon remplacer M.

Dubois? Je suis chargé par le conseil presbytéral cic vous adresser vocation. Le conseil, avant de vous nommer officiellement, ne vous demande qu'une seule promesse, celle de ne pas prendre de sufîragant plus de trois mois chaque année. J'espère que cette condition ne vous paraîtra pas exorbitante, étant donné que votre nouveau poste se trouvera dans un climat plus doux.

Et, maintenant, permettez-moi d'insister avec d'autant plus de force, pour vous engager à accepter, que c'est moi qui vous ai proposé aux conseillers. Je dois ajouter que ces messieurs ont mis le plus grand empressement h adopter ma proposition. L'appel qui vous est adressé est sincère et plein d'élan. La paroisse tout entière sera vraiment heureuse de vous avoir pour pasteur. Croyez que je me réjouis beaucoup, personnellement, à la perspective de vous voir bientôt parmi nous.

220 l'apôïiie

Veuillez présenter à Madame Perraut-]Magnin

mes hommages respectueux, et recevez pour

vous-même, mon cher collègue, l'assurance de

mon complet dévouement.

Isidore Lwoulte.

Madame de CounTÉzoN,

h Monsieur le pasteur PEnnAUT-MACNiN.

Brémon, le 10 février.

Mon cher Fernand,

Sais-tu que M. Lavoulle est bien gentil ? Avant que je le lui exprime, il a devine mon désir de te voir succéder h M. Dubois, et il m'a demandé aimablement si le poste le conviendrait. Je lui ai répondu que je le pensais. Et, certes, d'après ta dernière lettre j'en avais le droit. Alors il a réuni le conseil presbytéral et il t'a fait adresser vocation. Que je suis contente !

Et maintenant, mon petit Fernand chéri, tu ne diras pas non, n'est-ce pas ? Ce serait très mal de ta part. Le Nord est trop froid pour toi. Depuis que tu y es, tu dois toujours passer une partie de l'hiver h Ilyères. Brémon te vaudra infiniment mieux. Il est vrai que le travail du pasteurest ici plus absorbant que dans ton aristocratique sinécure; mais tu pourras te faire suppléer autant que tu le voudras, puisque les moyens te

le permettent. Allons, que Lucie ne soit pas égoïste, qu'elle songe à ta santé et au plaisir que nous aurons a être ensemble, qu'elle abandonne, enfin, ses chers brouillards pour notre beau ciel.

A Brémon, toute la société est ravie. Toutes CCS dames me marquent leur contentement de mille façons. Si tu les entendais, tu serais flatté.

— « Enfin, ma chère, nous aurons un homme du monde! » — « Quel bonheur ! ma chère, tous les candidats étaient insignifiants ou pauvres, votre IVèrc, au moins, n'a aucun decesdéfauts ! »

— « Oh ! ma chère, c'est inespéré pour nous; nous aurons cette fois un pasteur bien né et du plus parfait bon ton ! » etc. etc. C'est un délire. — Je ne vivrai pas jusqu'à ta réponse, et pourtant, j'en suis sûre d'avance, ce sera oui.

Georges est un peu soufiVant ces jours-ci. Je crois qu'il a pris froid vendredi en jouant sur le cours. Je le trouve cependant mieux cet aprèsmidi et le médecin m'affirme que ce ne sera rien.

— Nos amitiés h Lucie, un gros baiser h bébé. Je t'embrasse avec le respect que l'on doit à son futur pasteur.

Blanche de Courtézon.

Pierre joint ses instances aux miennes. II n'admet pas que tu hésites.

Monsieur le Pasteur Peiihaut-Magnin,

à Monsieur Lavollte.

Hyvres, le l't février.

^lonsieur et cher collègue,

Je suis très honoré et très touché de l'appel que m'adresse, sur votre proposition et par votre intermédiaire, le conseil pi'csbvtéral de votre église. Je l'accepterais sans hésiter si mes forces me le permettaient. Mais, dans l'état actuel de ma santé, je me sens incapable d'assumer une charge aussi lourde que l'est celle d'un pasteur de la paroisse de Brémon.

Veuillez recevoir, avec l'expression de mes regrets, mes remereîments les plus sincères et croire. Monsieur et cher collèfrne, à mes meilleurs sentiments.

G. -F. Perraut-Magxix.

Monsieur Léopold Roure,

Professeur de théologie honoraire,

à Monsieur Louis Ménard,

Nice, te 21 février.

Mon jeune ami, Je suis absolument stupéfait de ce qu'on me dit de vous. Il n'est pas admissible que ce soit

vrai. Vous, le collaborateur de Jacques Haubourdin ? Je ne le croirai que quand je le verrai !

Car, enfin, vous n'êtes pas une girouette, vous n'avez pas perdu la fermeté cévenole que nous admirions en vous. Venu à Brémon en fougueux partisan des Synodes oITicieux, de l'organisation cvangélique, de la séparation d'avec la gauche, appuyé comme tel par vos maîtres auprès de l'importante paroisse où vous êtes, il n'est pas possible que vous marchiez maintenant avec les transfuges de la droite, avec les brouillons et les esprits inquiets qui fomentent la discorde dans notre parti et qui le désagrègent. Cependant, comme je vous sais idéologue et enthousiaste h l'excès, je tiens à vous montrer que ce mouvement des jeunes vei s le désarmement et une réconciliation générale n'est pas entièrement pur dans ses motifs et ne peut aboutir qu'à un avortement lamentable et pire que le statu quo .

Beaucoup, et je pense Jacques Ilaubourdin au premier rang, sont fatigués des vieux chefs; ils n'ont pas, dans nos synodes, leurs coudées franches, ils sont gênes pour se mettre en avant, ils voudraient percer tout de suite. Nous ne sommes plus à l'époque où l'on attendait avec

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patience la succession de son père. Ils ont vu, en constituant un nouveau parti, un moyen de se faire remarquer, d'acquérir de la notoriété, de devenir chefs à leur tour. Voyez M. Ilaubourdin. Certes, c'est un homme de grand talent, mais songez bien à ce qui Ta mis en vedette : c'est justement sa nouvelle politique ecclésiastique. Il y a beaucoup d'ambitieux parmi ces novateurs, croyez-moi. Il y en a beaucoup qui sont plus préoccupés de leur avancement personnel que de celui du règne de Dieu. Je ne veux pas cependant insinuer que ce sont des hypocrites. D'abord il y en a certainement qui se sont laissé entraîner avec une entière candeur, sans arrière-pensée personnelle, par ce besoin de changement qui tourmente toujours les générations nouvelles ; ou, encore, par ignorance d'un péril qu'ils n'ont pas vu de près ; ou, enfin, je le dis avec tristesse, à cause de l'afiTaiblissement de leur foi, parce que, sans qu'ils se l'avouent, la doctrine n'a plus une égale importance dans leur vie. Au reste, les plus ambitieux eux-mêmes se dissimulent leur ambition on, en tout cas, croient, avec la plus grande sincérité, à l'excellence du but poursuivi et h la possibilité de l'atteindre.

En cela ils se trompent complètement. Ils ne

Tattcindront pas; ils ne réaliseront pas l'union. Au contraire, ils accroîtront le désordre ; ils augmenteront la confusion. Je suis un vétéran, j'ai l'expérience. Sans l'entente dogmatique, un essai d'accord sur le terrain pratique n'engendrera que de nouvelles et plus terribles dissensions, que des déchirements plus profonds et plus meurtriers pour le protestantisme français. Et l'entente dogmatique est une chimère. II y a une cassure irréductible au sein de notre église entre les partisans du surnaturel et ceux qui le rejettent. Les formules peuvent varier dans les deux camps, elles peuvent se transformer; les points de vue même, ce qui est plus grave, peuvent changer profondément; malgré tout, la ligne de démarcation restera infranchissable, à moins que la droite ne se subjcclivise entièrement, ce qui serait le suicide du parti évangéliquc, ou bien, encore, à moins que l'extrême gauche ne revienne, sous une forme ou sous une autre, à l'objectivité religieuse, au christianisme historique, à la croyance au surnaturel, h notre foi, c'est-à-dire disparaisse.

Que peut-il donc résulter de la campagne de M. Haubourdin et de ses collaborateurs? Rien de bon, sûrement, et peut-être les plus graves désastres.

Considérez qu'ils commencent à afïaiblir notre parti, le seul vivant, le seul plein d'expansion et de force depuis la rupture de 72. Le parti évangélique a sur l'autre l'avantage d'être le parti des âmes pieuses, des croyants, des chrétiens, déposséder une vie intérieure puisée aux sources de l'Evangile. L'autre, au contraire, miné par la critique à outrance, glacé par un intellectualisme exorbitant, anémié par les âmes frivoles, incrédules, indifférentes, qui l'ont naturellement préféré, est un parti somnolent qui ne dure que par son organisation pratique et les subsides de l'Etat. Il n'a pas cessé de perdre du terrain depuis 72. Non seulement il est incapable de progrès, de conquêtes, mais il est voué, de par sa constitution même, à la langueur, au dépérissement, h la mort lente et sûre. Et les jeunes écervelés du centre veulent rendre vie h ce moribond, veulent l'accrocher à nos basques au moment où il va rouler au fond de l'abîme ! Ils veulent tendre la main à l'adversaire au moment où la victoire est à nous ! Je dis que c'est insensé ! Je comprends que la gauche parle d'union, puisque, hors de l'union, elle végète et s'étiole; mais que des conciliateurs, et les plus agissants et les plus déterminés, sortent aussi de nos rangs : voilà

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de la démence, voilà une conduite politique digne de Charenton ! Encore une fois, le résultat le plus clair, ce sera d'affaiblir le parti évangclique au profit des négateurs.

Vous me direz que les négateurs sont moins audacieux, qu'ils ne cassent pas les vitres comme jadis. C'est une erreur. Lisez les thèses radicales des étudiants de Genève, rappelezvous le discours récent d'un des leaders de gauche, et vous reconnaîtrez qu'ils nient, comme auparavant, avec moins de violence, avec moins d'éclat, mais avec une aussi grande, une aussi inébranlable fermeté.

Si l'union pratique se faisait, si les projets du centre se réalisaient, on verrait de nouveau, non plus h l'état d'exception douloureuse mais de règle acceptée, les pires scandales ; on verrait des pasteurs monter, h tour de rôle, dans la même chaire pour dire le oui et le non aux audiloires désorientés ; on verrait toute profession de foi supprimée et la porte de l'église ouverte comme celle d'un moulin ; on verrait l'Evangile mutilé et travesti, on verrait les ejifanfs successivement livrés à une éducation chrétienne et anliohrétienne, on verrait l'abomination de la désolation. Ou plutôt, non, on ne la verrait pas ! car immédiatement, unfr

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rupture se produirait, comme en 72, et chacun des deux partis, sous la coupole oflricîelle^ s'enfermerait ofTicieusement dans des appartements séparés. Mais la confusion, le désordre seraient plus accentués, mais les errants des couloirs, les consistoires divisés, les paroisses troublées par les querelles des deux camps, les collègues, en lutte ouverte et violente, seraient plus nombreux qu'aujourd'hui : la droite se trouverait très alFaiblie, la gauche considérablement fortifiée et la victime finale ce serait l'Evangile.

Gardez-vous donc de cette funeste entreprise, mon jeune ami, ne suivez pas la mode du jour, ne courez pas avec la jeunesse folle h un échec certain, combattez avec la dernière énergie, dans votre sphère, la politique d'Haubourdin. On dit qu'il se présente h Brémon. Ce serait une grande faute de le nommer. Il aurait là uo champ d'action plus favorable que celui de Paris. Usez de toute votre influence pour que sa candidature échoue. S'il le faut, nous lui opposerons un membre émincnt du parti de la droite : Aubanel ou Jean Cross. Je les ai pressentis l'un et l'autre. Que ce soit nécessaire et l'un d'eux marchera. J'espère que vous n'avez pas pris encore d'engagements formels avec

Ilauboiirdin. Je compte passer à Brémon vendredi prochain en revenant de Nice. Réservezvous, je vous en prie, jusque-là. Je suis certain de vous convaincre, si j'ai le temps de vous voir.

Croyez-moi votre maître dévoué,

Léopold RouRE.

Monsieur le pasteur Perraut-Magnin

à Madame de Courtézon, à Brémon.

Hyères, le 23 février.

Ma chère sœur.

Tuas bien tort de t'irriter contre moi comme tu le fais. Je sais parfaitement que Pierre ne peut pas transporter sa fabrique aussi facilement que moi ma robe pastorale, et tu es dans l'erreur de penser que je ne désirais pas autant que toi noire rapprochement. Lucie, elle-même, consentait à abandonner son cher pays natal dans l'intérêt plus cher de ma santé. J'étais prêt, prêt, tu entends ? à accepter, mais... c'est M. Lavoulte qui m'a obligé à dire non. Ne crie pas, ne proteste pas, c'est ainsi.

Je le répète, ce n'est pas moi, ce n'est pas ta

belle-sœur, c'est lui qui a fait échouer tes plans pour d'autres que j'ignore et qui lui vont mieux. Cela est évident, cela devrait te crever les yeux. Ma fortune, notre rang, ton influence étaient dix fois suffisants pour emporter un poste autrement fortifié que celui de Brémon. C'est ce que M. Lavoulte a vu, et, comme il ne voulait pas de moi, il s'est mis à la tète du mouvement qui allait se dessiner de lui-même en ma faveur, afin de l'empêcher d'aboutir.

Tu continues à ne pas comprendre. Ecoute. Qui aurait songé, sans lui, h me demander l'engagement préalable de ne prendre chaque année qu'un congé maximum de trois mois ? Personne, c'est clair. Or il sait, le subtil renard, que je prends d'ordinaire un congé beaucoup plus long ; que, par conséquent, à Brémon, où j'aurais un travail plus pénible, je ne serais pas disposé à le réduire. Par ce moyen donc, tout en ayant l'air de m'offrir la place, il me force It la refuser nettement et sans marchandages possibles ; car, enfin, il y a des choses qui ne se disent pas. Je ne pouvais réellement pas écrire à ces messieurs que j'ai l'habitude de passer l'hiver aux plages méditerranéennes, l'été dans les Alpes ou en Norvège ou ailleurs, et que six mois de ministère par an c'est le plus que je

puisse donner. Ces choses se font mais ne s'annoncent pas.

Inclinons-nous très bas, c'est supérieurement joué, avec une telle maîtrise même, que nous devons encore remercier, au moins du bout des lèvres.

Reste h savoir quel est le but de M. le Président dans cette affaire. Pourquoi m'a-t-il gratifié de ce croc en jambe digue d'un prestidigitateur? L'avenir nous l'apprendra. — Mais, toi, le trouves-tu toujours aussi gentil ? J'espère que non. Le malheur est qu'il te faudra paraître également aimable avec lui, sous peine d'être ridicule.

Echec et mat, ma sœur. Embrassons-nous.

Feiixand.

Madame Mertal,

à Madauie de Richemux, à Tours.

Biétiion, le 26 février.

Ma chère Sophie,

Depuis ma dernière lettre les événements se sont multipliés. M. Perraut-Magnin, riche, apparenté h l'une des plus opulentes familles de la ville, avait reçu vocation, comme je te l'ai écrit, du conseil presbytéral. Heureusement il a trouvé

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le poste trop pénible et il a refusé. Sans cela nous étions flambés.

Mais Brémon est un poste très recberché et les candidats sont légion. Parmi eux se trouvent des hommes du premier mérite, entre autres MM. Cross et Ilaubourdin. Gaston rencontrera là des adversaires très redoutables, s'il y a concours. C'est donc le concours qu'il importerait d'empêcher h tout prix. Cela dépend de M. Lavoulte.

Il voudrait bien nous rendre service, nous faire plaisir. Il n'en demeure pas moins très hésitant, très perplexe. Hier, je suis allée le voir, et il m'a donné des raisons qui ont leur valeur. Il appuierait volontiers notre neveu auprès des conseillers et des fidèles influents, mais il craint d'échouer; et alors, naturellement, il appréhende de diminuer son influence morale par des démarches inconsidérées et malheureuses, Gaston est jeune, c'est un avantage ; on aime les jeunes ; de plus le nom plaît. La pierre d'achoppement, c'est qu'il n'est pas marié ni en passe de l'être. Or je reconnais, moi aussi, que deux pasteurs célibataires c'est beaucoup, c'est trop. Il est vrai que ton fils pourrait prendre femme sans tarder. Ici les partis sont nombreux. Seulement, voilà, cela ne manquerait pas de pro-

duirc (les froissements ([iii troubleraient la paroisse. J'ai cherché avec M. Lavoulte, et nous n'avons rien trouvé qui puisse se faire h ce point de vue. Ainsi les Gay ont une jeune fille h marier qui irait très bien, mais ils sont brouillés avec les LafTont. Il y a aussi la fille aînée de M. Cirant, le banquier, mais il esta couteau tiré avec les Delaune. II est très difficile, je t'assure, d'entrer dans une famille sans en blesser une autre. Je comprends que M. Lavoulte, malgré sabonne volonté, n'ait pas envie d'agir.

Je suis sortie de chez lui fort découragée et j'allais t'écrire que le mieux était d'abandonner la partie, quand, h force de réfléchir, une idée m'est venue que je crois excellente. Ecoute, ma chère, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. Si Gaston épousait Mademoiselle Lavoulte, l'obstacle essentiel, j'ose dire l'obstacle unique, s'évanouirait. Mon Dieu ! elle n'est pas jolie, jolie, mais elle est instruite, musicienne, elle aura cent mille francs de dot, sans compter les espérances, et ton fils trouvera en M. Lavoulte un beau-père incomparable qui le mettra h Paris quand il faudra. En somme, la beauté passe, ma chère, et le reste reste. Je t'assure que c'est une idée de génie que j'ai liï. Dès que Gaston sera rentré d'Ecosse, amène-le.

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Nous Icnoiis le poste de Brcinon, si nous voulons. Nos amitiés h Auguste et pour toi les plus affectueux baisers de ta sœur.

Olympe.

Monsieur Rinval,

Inspecteur d'Académie,

h Monsieur Joncel,

Pasteur à Laroque-de-Pîbruc (Pyrénées-Centraics). Biémon, le 2 m ara.

Cher monsieur,

Que failes-vous dans votre paroisse perdue? Pourquoi ne songez-vous pas à en sortir et h employer, dans un milieu plus digne de vous, les beaux dons que Dieu vous a départis? Vous avez ce qu'il faut pour occuper le premier rang et vous vous tenez toujours au dernier. Cette modestie est très honorable pour vous, mais peu utile h l'Evangile. C'est le moment de la surmonter.

Voilà Brémon en proie h toutes les intrigues, parce qu'un poste de pasteur y est devenu vacant. On nous a lu en conseil les innombrables lettres des candidats. A les entendre, ils viendraient uniquement pour servir Dieu, ils ont l'air d'être dévorés par le zèle de sa maison. C'est pour cela, sans doute, qu'ils fournissent des références, qu'ils font agir les parents, qu'ils appellent les

LA LUTIE

amis h la rescousse et mellcnt même à profit les préjugés, les divisions et les haines. On n'arriverait pas h s'expliquer, parles motifs officiels, tant de démarches cauteleuses, tant de louches manœuvres, tant d'obliques ou humiliantes attitudes, tant de ruse et de duplicité. Mais les motifs officieux expliquent tout. L'un vient pour sa santé, un autre parce que l'Esprit de Dieu le pousse invinciblement de son trou vers la ville, un autre cherche un meilleur champ d'action pour sa politique ecclésiastique, un autre songe à l'instruction de ses enfants, un autre veut se rapprocher de sa famille, etc., etc. Le zèle de la maison les dévore, en elTct, mais cette maison est la leur et non celle de Dieu.

Suis-je trop sévère ? Peut-être. Je ne crois pas me tromper, toutefois, en disant qu'il leurs motifs officiels, légitimes et sincères, s'ajoute plus d'un motif dans le genre de ceux que je vous ai cités. Il n'y a pas un seul des candidats sur les rangs que je ne soupçonne d'un intérêt personnel dans cette affaire. Si la majorité des pasteurs de France est ainsi, je plains notre église. Je connais, il est vrai, des pasteurs bien différents, et vous êtes l'un d'entre eux. Vous, il faut aller vous chercher, il faut solliciter votre candidature et c'est le but principal de cette lettre.

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Vous savez que j'ai le coup d'oeil assez juste et que, si je vous invite h vous présenter, c'est que je crois avoir un moyen de vous faire agi'éer. Ce moyen est loyal, vous n'en doutez pas, et il réussira probablement. Je dirai aux conseillers : — « Messieurs, je vous propose de nommer un liomme de haute valeur. Il a tous les titres des autres candidats h vos suffrages et il en a un de plus, celui de ne s'être pas présenté de lui-même, mais h ma pressante invitation. Or, je n'ai avec lui aucun lien de parenté, ni même d'amitié étroite. Il n'est pour moi qu'un étranger sympathique et, en vous engageant à lui adresser vocation, je n'ai en vue que l'intérêt de l'église. » Ils me croiront, car ils savent que je ne mens jamais, vertu rare ici. Dès lors la paitie, sans doute, sera gagnée.

Que pensez-vous de ma proposition ? Voulezvous l accepter ? Je le désire très vivement sans l'espérer beaucoup.

Actuellement MM. Cross et Haubourdin tiennent la coi de. Si vous refusez, dites-moi au moins laquelle de leurs deu\ politiques ecclésiastiques a vos préférences et pourquoi. J'aimerais à connaître votre opinion.

Veuillez agréer. Monsieur, mes sincères salntatiouâ.

Etienne Rinval

Monsieur le pasteur Joxckl

à Monsieur RiNVAL,

Inspecteur d'Académie.

Laruque-de-Pibrac, le 6 Mars.

Monsieur l'Inspecteur,

Je vous remercie de votre lettre à laquelle je suis très sensible. On a beau ôtre pasteur, on n'en est pas moins homme, et les compliments que vous m'adressez, comme l'invitation que vous me faites, flattent malgré moi ma vanité. Rien ne prouve, hélas! que je sois l'excellent sujet que vous croyez ; mais je le voudrais bien.

Vous m'engaffez h surmonter ma modestie. Ce ne serait pas diflicile. Cependant je ne l'essayerai pas. Je n'irai pas me mêler à la cohue que vous appréciez d'une façon si sévère, trop sévère même, à mon sens; et, quoique je ne puisse consentir à me mettre dans les rangs des candidats au poste de Brémon, il me semble que je juge ceux-ci plus équitablement que vous. Est-il donc défendu, tout en cherchant à servir Dieu, de chercher aussi îx soigner sa santé, à faire instruire ses enfants, ii quitter le village pour la ville? L'essentiel est d'éviter l'intriffue et les démarches basses. Encore doiton dire que certains tombent ingénument dans ces sortes de choses. Il y a chez beaucoup une

bonne foi plus grande que vous ne pensez. L'Esprit de Dieu, remarque-t-on malicieusement, soufïle plus fréquemment des Alpes à Paris que de Paris aux Alpes. Qu'est-ce que cela signifie ? Simplement que plusieurs prennent leur volonté pour celle d'En-Haut. C'est une illusion, mais une illusion n'estpasun crime. Je trouve piquant, toutefois, que vous m'invitiez h imiter ceux que vous blâmez, pendant que moi, qui les défends, je ne veux pas pousser l'indulgence à leur égard jusqu'à faire comme eux. Loin de penser, d'ailleurs, que je suis seul de mon espèce, je crois être, au contraire, avec la majorité des pasteurs de France. Oui, je les crois très nombreux, ceux qui, dans le ministère évangélique, n'ont en vue que l'avancement du règne de Dieu, auquel ils subordonnent et même sacrifient leur bien-être propre et celui de leur famille.

En ce qui concerne les divergences ecclésiastiques entre MM. Cross et Haubourdin, que vous dirai-je?lls me paraissent tous deux dans L'erreur. M. Cross a tort de s'opposer à l'union d'une manière absolue et M. Haubourdin a tort de la vouloir par la fusion complète de la droite et de la gauche. Il y a une orthodoxie morte à laquelle il ne faut pas s'unir. 11 y a un radicalisme impie, égoïste et frivole, qu'il fautcoura-

gcusement répudier. L'accord doit se faire entre les hommes de bonne volonté des deux partis, entre ceux qui veulent travailler, qui veulent se dépenser, se dévouer; entre les enfants de Dieu par la vie, quelle que soit leur doctrine. Et cet iiccord doit se faire, mieux, il est en train de se faire sur le terrain des œuvres. Le combat commun pour le bien crée et créera de plus en plus la fraternité. Il m'est indifférent, dès lors, fjue cette fiaternité n'arrive pas h se formuler ccdésiastiquement. Aller jusque-là pourrait au contraire la compromettre. Laissons agir le temps et celui qui le dispense.

Veuillez agréer, Monsieur l'Inspecteur, l'assurance de mes sentiments dévoués et reconnaissants.

Alfred JoMCEL.

Monsieur Lavoulte,

à Monsieur le pasteur Cnoss.

Brémon, le 16 mars.

Mon cher CoUègfue,

Je ne dois pas vous laisser ignorer que la

candidature de M. Haubourdin fait tous les

jours des progrès et que, si nous en arrivons à

un concours, je crains fort un échec pour vous

et pour la droite. D'autre part, ce qui pousse principalement M. Ilaubourclln h se présenter, c'est qu'il appréhende qu'un poste aussi important ne soit pris par un adversaire ecclésiastique. Quant h moi, je me suis bien gardé de lui faire connaître toute l'étendue de ses chances. Au contraire, je lui al écrit pour le décourager démon mieux. S'il était sûr, me répond-il, que le candidatagréé serait un nouveau venu, un neutre, quelqu'un qui ne compte pas, il se retirerait. Nous avons justement un candidat de cette sorte, M. de Richemun. Si M. Ilaubourdin et vous, vous vouliez vous désister officiellement, je urcngagc à le faire nommer. Je crois pouvoir dire confidcnliellement qu'il me sera facile de l'influencer ensuite comme il faudra.

En somme votre candidature avait pour but d'empôchcr M. Ilaubourdin de venir h Brémon. Or, maintenant, c'est en la retirant que vous êtes sûr de l'on empocher.

Répondez-moi sans retard selon ce que vous aurez décidé, et croyez-moi votre bien dévoué

Isidore Lavollte.

Monsieur Lavoulte,

h Monsieur IIaubourdix.

Brémon, le 23 mars.

Mon cher collègue.

J'ai écrit h M. Cross que vous étiez prêt à retirer voire candidature, s'il retirait la sienne. Il me répond aujourd'hui que, dans ces conditions, il y est tout disposé.

J'ajoute (ju'alors le candidat sûrement nommé sera M. de Richemun, un jeune, qui n'a pas encore pris parti, mais qui, je le crains, étant donnée la mode du jour, doit pencher plutôt de votre côté.

Recevez, cher collègue, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Isidore Lavoulte.

Monsieur Pomief.-Smith, pasteur wesleyen,

à Monsieur Louis Mé.varo.

Parti, le 5 acril.

Cher frère,

Chargé par la Conférence de visiter, le mois prochain, le petit groupe méthodiste de Brémon, je me propose de présider aussi plusieurs réu-

nions d'appel. Je n'ai pas l'intention de faire de la propagande ecclésiastique; mon désir unique est de réveiller les chrétiens endormis et d'arracher h Satan les âmes qui se perdent. Voulezvous m'aider dans cette sainte tâche ? Voulezvous travailler avec moi, sur le terrain de l'alliance évangélique, au salut des pécheurs et à l'avancement du règne de Dieu ? On a tellement loué devant moi votre largeur confessionnelle que je viens vous demander de mettre en commun nos efforts, pendant quelques jours, dans le champ du Seigneur. La moisson est grande, et il y a peu d'ouvriers. Puissent les ouvriers que le Maître a envoyés dans la moisson s'unir pour faire son œuvre ! Oui, puissionsnous, cher frère, répondre l'un et l'autre à la voix de Christ qui nous presse. Puissions-nous entendre ces multitudes qui nous crient : « Passe en Macédoine et viens nous secourir ! » Oh ! que notre seul but soit de servir le Père Céleste h qui est l'honneur, la louange et la gloire au siècle des siècles. Amen !

Croyez, bien cher frère, i\ mes sentiments dévoués en J.-C.

Jean Pomier-Smith, 76, rue Caumartin.

Madame de Courtézon,

à Monsieur le pasteur Perraut-Magnin.

Brémon, le 15 avril.

Mon cher Fernand,

Si Bismarck avait eu h négocier avec M. Lavoulte au lieu d'avoir affaire à ce pauvre Jules Favre, il aurait été roulé. Quel habile homme ! J'en reste confondue, c'est merveilleux !

Etant donnés trois candidats, dont l'un est sûr d'être nommé s'il le veut, dont un autre a de la célébrité et de la valeur, comment obtenir la nomination du troisième, qui n'a ni notoriété, ni talent établi? Si tu ne le sais pas, M. Lavoulte te l'apprendra. — Voici : On adresse vocation au premier, en lui demandant un engagement préalable que, malheureusement, par suite de circonstances particulières que l'on connaît, il ne pourra pas prendre. Lorsqu'il est écarté, on suscite en sous-main, au nom des principes ecclésiastiques, un concurrent de mérite au second, et l'on intéresse à la lutte des deux nouveaux champions les passions de la droite et de la gauche. Par ce moyen, on éloigne, d'un champ de bataille rendu aussi solennel,

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