FRAGMENT DU JOURNAL DE MENARD
28 afiil.
Depuis hier, depuis le moment où j'ai reçu sa lettre, je suis à ce point troublé, je me trouve <lans un tel état de nervosisme, d'agitation, de ilésarroi, qu'il m'est impossible de me recueillir, de réfléchir à ce que je dois faire ; je ne puis plus me dominer, redevenir mon maître. Il me semble que j'ai entièrement perdu possession de moi-même, que je suis aliéné. Peut-être qu'en essayant d'écrire, dans leur tourbillonnement désordonné, les sentiments et les idées qui m'enfièvrent et m'affolent, je les fixerai un peu et j'y verrai plus clair...
Oh! celte lettre! cette lettre!... Depuis que je l'ai lue, je suis bouleversé, hors de moi, fou... Mon être sombre dans une tempête atroce de sensations et de pensées contradictoires. Je suis désemparé. Je ne sais plus... Faut-il aller vers elle? Faut-il la fuir encore?... Elle a soif de vérité, elle veut connaître l'Evangile. Elle
m'appelle, e^^e.'Elle m'appelle mot /Ce n'est pas un autre, c'est moi... Elle m'attendra mercredi prochain... Mercredi prochain ! Irai-je? Pourraije ne pas y aller si je sais qu'elle m'attend ? Je ne pourrai pas, non, je le sens, je ne pourrai pas ! Il faudra que j'y aille ; une force plus forte que moi m'entraînera... A moins que je ne lui écrive; mais sa demande est. si naturelle, si juste, si digne d'être exaucée ; quelle raison imaginer, quelle excuse?... Mon Dieu! mon Dieu! que faire?... Je sens que je vais à la dérive. Donnemoi le calme. Seigneur, et la sagesse de voir ta volonté...
Pourquoi n'irais-je pas? Pourquoi ai-je peur d'y aller? J'ai peur de quoi, voyons, de quoi ?. .. Je me sens coupable, mais pourquoi? Je n'ai rien fait de mal... Je suis malade, sans doute. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que j'écris ? Qu'est-ce que j'ai?... Ah ! je le demande et pourtant je le sais ! C'est parce que je brûle d'aller vers elle que j'ai tellement peur d'elle ; c'est parce que je veux la voir avec une ardeur insensée que je la fuis avec une telle épouvante... Oh ! c'est horrible, je l'aime ! Je l'aime, et toute mon angoisse vient de mon amour infâme ! Je l'aime bassement, je l'aime comme un misérable, je la désire !... Oh ! je suis maudit !...
Dieu m'a chassé ! Les démons souillent mon âme...
29 avril.
Merci, mon Dieu ! enfin j'ai retrouvé un peu de calme et de lucidité. La situation n'est pas sans issue. Mon imagination, toujours folle, exagérait, déformait à plaisir la réalité. Maintenant que je me suis ressaisi, que je me domine mieux, je puis réfléchir, raisonner et cela me rassure. Décidément ce sont des fantômes qui m'ont fait peur.
Quand j'ai appris qu'une belle jeune fille, que je ne connaissais pas, avait été amenée par mes prédications au protestantisme, cela a, sans doute, excité ma curiosité et chatouillé mon cœur. Je me rappelle qu'en revenant de chez M. Lavoulte, le jour où il m'a annoncé le mariage de Mademoiselle Chaleuil et de M. de Cournon, j'ai oublié un instant mon chagrin du cimetière pour penser à celle dont il m'avait parlé. Il me semble aussi que j'entrevoyais vaguement, et comme dans un songe très doux, de poétiques châtelaines inclinées aux ogives des vieux manoirs, courant à travers la forêt sur de blancs palefrois, armant des chevaliers pour la guerre, brodant, le front penché, parmi
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de jeunes pages et de langoureux troubadours, agitant des écharpes brillantes au-dessus de la noble poussière des tournois. Le moyen-âge des légendes a alors traversé mon esprit. Certes cela ne se serait pas produit, surtout a ce moment-lii, si M. Lavoulte ne m'avait rien dit...
Et mes hésitations inexplicables avant la bénédiction nuptiale, mes inquiétudes sur la manière dont je m'acquitterais de ma tâche, mon regret de ne pas tourner un de ces compliments dont, jusque-li), j'avais horreur !... Oui, ouï, tout cela prouve qu'au moment où elle m'est apparue dans sa rayonnante beauté, j'étais préparé, par un travail inconscient, à l'extraordinaire commotion que j'ai alors ressentie. Les voiles blancs, le jour mysticjue de l'église, la solennité troublante de l'hymen, y prêtaient d'ailleurs... et même une ancienne gravure de mon enfance qui, dans mes rêveries puériles, m'apparaissait, jadis, comme l'idéal féminin ; car, c'est positif, elle ressemblait, ce jour-là, à cette vieille image.
Si je l'avais vue le lendemain dans la vie ordinaire, je suis sûr que mon agitation intérieure serait immédiatement tombée. Mais, voilà, j'ai vécu pendant do longs jours sur un souvenir, sur un souvenir extraordinairement
vivant et lumineux, et j'ai eu peur et j'ai lulté; et la peur et la lutte n'ont fait qu'exagérer mon mal, que rendre durable et grandissante une impression fugitive La preuve que le remède était de la revoir, c'est que, dès que je l'ai revue, l'aflolcment insensé dans lequel m'avait jeté mon imagination malade a disparu. Comme j'étais calme et tranquille en sortant de chez elle ! Comme j'étais heureux ! Le trouble, le malaise ne sont revenus qu'assez longtemps après, quand leisouvenir a repris le pas sur la vision réelle. Si j'avais continué h la visiter, j'étais guéri, j'en suis certain. Un reste de prudence béte, et mon habitude de peu fréquenter chez les riches, m'en ont empêche. Plus avisé, je n'aurais pas commis cette faute. La lettre d'avanl-hicr, il est vrai, m'a profondément bouleversé, mais c'est que je la croyais écrite par Celle dont je me souviens et qui n'existe pas. Or, elle l'est par celle que j'ai revue, qui, seule existe, que je n'aime pas, qui m'est absolument indifférente... Et, dès lors, ma conduite pastorale est toute tracée. Je dois répondre favorablement h sa demande, je dois achever consciencieusement l'œuvre qu'inconsciemment j'ai commencée.
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i" mai
Je l'ai revue, je l'ai revue aujourd'hui même. Quel bonheur qu'il en soit ainsi ! Je suis à jamais délivré de mon affreux cauchemar, de ma folie mauvaise. Rêveur, songe-creux que j'étais ! Il n'y a rien à craindre. Je me suis forgé moi-même les fantômes sombres qui me faisaient peur... Les bourgeois se sont moqués de moi, le peuple ne m'a pas compris, moi je me suis souvent trompé ; aussi j'étais las, j'étais découragé, je me croyais fini. Mais Dieu a voulu me redonner, par elle, la force et l'espoir, l'énergie et la confiance que j'avais perdus. Cette heure, que j'ai passée auprès d'elle, sera bénie pour moi entre toutes les heures. Quel naturel, quelle simplicité, quelle douceur ! Elle m'a parlé comme on parle h un ami. Et avec quel tact, quelle mesure et quelle grâce touchante elle m'a montré son âme!...
Depuis qu'elle a entendu l'Evangile, elle se sent attirée par lui, et c'est de moi que Dieu veut se servir pour cette mission sainte. Comme je le remercie du fond du cœur ! Elle a soif d'idéal, de pureté, de transformation intérieure; elle cherche un maître de sa vie. Oh ! ce maître, ce sera toi, Seigneur Jésus ; elle viendra s'as-
seoir h tes pieds, comme jadis Marie ; elle te suivra, aiinanle et fidèle, comme les pieuses femmes de Galilée ; elle mettra ii ton service sa jeunesse, sa fortune, son intelligence, tous les dons qu'elle a reçus de toi. Il faut qu'elle soit tienne, et pour toujours...
Eclaire-moi, Seigneur, pour que mes paroles, mes conseils, mon enseignement, contribuent à ce résultat, pour que je ramène au bercail la brebis égarée qui le cherche, pour que, berger d'un jour, je la conduise promplement vers toi, ô Berger éternel... Ecarte de moi les préoccupations vulgaires, les soucis charnels, les passions et les désirs du monde ; ouvre constamment mes yeux sur le divin royaume. Que je n'aie en vue, auprès d'elle et dans mon ministère entier, que l'avancement de ton lègne et la manifestation de ta gloire. Sois vraiment mon maître pour devenir, par moi, le sien.
2 mai.
Je suis allé voir deux malades, la vieille Anougne et le père Guichou...
La vieille Anougne était couchée comme à l'ordinaire. Le soleil, malgré l'opacité dégoûtante des fenêtres, pénétrait dans la chambre à flots d'or et en faisait ressortir davantage la vétusté.
le délabrement, le désordre, la saleté foncière. Le plancher était souillé de graisse et de débris divers. Une cruche égueulée se trouvait au milieu, entouréedequatre ou cinq assiettes mal essuyées. Je ne sais pourquoi cela m'a rappelé, sous une forme caricaturale, une poule et ses poussins. Des relents de viande et de vin flottaient dans l'air. Sur une table, il y avait des bouteilles vidées, des plats remplis de restes, tous les vestiges d'une grosse mangeaille Dans l'alcôve sombre on distinguait vaguement le lit. Anougne ne disait rien. Je me suis approché doucement. Elle n'était pas assoupie, elle avait les yeux ouverts, fixés sur moi. Ses lèvres étaient fortement serrées, comme terrées au fond du trou qui creuse son visage entre le nez et le menton. On croirait qu'elles se reculent, les malheureuses, afin de ne plus boire ii la coupe de la vie, tant ce qu'elle contient pour elles est amer. J'ai murmuré la phrase habituelle : « Eh bien, Anougne, comment cela va-t-il aujourd'hui?» Elle n'a pas répondu. Elle a seulement tiré de dessous les draps, pour me la tendre, sa main droite aux doigts tordus par un travail trop rude. Que n'ont-ils pas fait, ces pauvres doigts déjelcs par refTort ! car Anougne a été fileuse, blanchisseuse, elle a tenu des ménages, et, outre son ércintant
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labeur au dehors, elle a élevé sept ou huit enfants et servi d'enclume h son mari pendant trente années. Maintenant, épuisée, fourbue, atteinte d'une maladie incurable, vieux cheval de retour inutile, on ne la regarde plus... J'ai répété ma phrase : «Eh bien, Anougne, comment cela va-t-il aujourd'hui?» en essayant — pourquoi? — de mettre quelque chose de jovial dans ma question. Ellea commencé par gémir — un de ces gémissements où l'on sentque le désespoir habite — puis elle m'a répondu : « Mal, mossieu, bien mal et le médecin dit que je garirai pas. Vous auriez mieux fait de ne pas me l'envoyer, mossieu ; au moins, avant, j'espérais. » Je lui ai parlé du ciel, de l'amour de Dieu, de Jésus-Christ. Brusquement, ses mains se sont crispées, ses yeux sont devenus luisants de rage, et elle s'est mise à crier comme toujours, quand je lui parle ainsi. Pour elle. Dieu est une canaille. Si Dieu n'était pas une canaille, son mari ne l'aurait pas tant battue, ses enfants ne ripailleraient pas sous ses yeux, en lui jetant, de temps h autre, un os à ronger comme à un chien, sa belle-fiUe ne serait pas si dure, elle ne souffrirait pns comme elle souffre, etc., etc.. Pas moyen de lui faire entendre raison. J'ai essayé de lui parler de ses propres fautes, de ses péchés. Et c'a été, de nouveau,
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une sortie furieuse. « Est-ce que les richcsvalent mieux qu'elle ? Non n'est-ce pas ? Pourquoi donc sonl-ilsriches et elle pauvre ? C'est juste, ça ? Et les récriminations de n'en plus finir. Les riches ne travaillent pas jusqu'à en crever, eux ; ils peuvent se soigner quand ils sont malades. Le médecin que je lui ai envoyé l'aurait guérie si elle avait été riche ; c'est parce qu'elle ne l'est pas qu'il n'a pas voulu prendre cette peine. Sur ce chapitre, plus moyen de l'arrêter. Peu à peu, pourtant, elle est redevenue calme. Mais, comme elle s'était agitée, des mèches grises sortaient de dessous son bonnet, ses lèvres, reblotties dans leur trou, tremblotaient encore et ses yeux, en s'éteignant, jetaient, par intervalles, les suprêmes lueurs d'une bête traquée. J'ai attendu un moment, puis je lui ai proposé de lire quelques versets de l'Evangile. Alors elle m'a répété son éternelle et désespérante réponse : « Oui, mossieu, si ça vous fait plaisir. »
Je suis allé voir ensuite le père Guichou. Cette visite m'a fait du bien. Il est aveugle, il est asthmatique, il est pauvre, il vit dans une sorte de cave humide ; sa fille le soigne aussi mal que possible, elle ne lui adresse jamais la parole que pour le rudoyer ; son gendre l'ignore et sa femme même, plus jeune, le considère comme
lin embarras. Pour cet homme, la vie a été aussi méchante que pour Anougne. Et, pourtant, il est heureux. C'est le christianisme qui a fait ce miracle. Il m'a entretenu, avec une résignation touchante, de sa misérable vie journalière. Puis, son visage s'est éclairé, et il me semble que je l'entends encore : « Monsieur Ménard, parlezmoi du ciel. Si vous saviez comme je suis joyeux en songeant que j'y serai bientôt. Quelquefois, Monsieur Ménard, je voudrais tant revoir le soleil; il faut ne plus le voir pour sentir comme il vous manque. Ce qui me console, c'est que je le reverrai dans pas longtemps. Il sera beaucoup plus beau dans le ciel que sur la terre, n'est-ce pas, Monsieur Ménard? Oh! que je suis content, en pensant que le moment approche oùjevaisle revoir enfin, là-haut, plus magnifique que je ne l'ai jamais vu ici-bas. Dire que moi, misérable pécheur, je vivrai prochainement dans la maison de Dieu qui est infiniment plus esplcndide que l'hôlel de Cournon ou que le château do M. Blaquière. Moi, qui habite cette cave, j'habiterai ce palais, puisque à moi, le plus pauvre des plus pauvres, le dernier des derniers, Jésus-Christ est allé y préparer une place. M II fallait l'entendre ! Pour lui le ciel est aussi réel que l'Amérique, que Brémon que
n'importe quoi de ce qui existe surnotrc planète. Ce n'est pas quelque chose qu'il espère seulement, c'est quel(|uc chose dont il est sur. — Par exemple, que peut-il comprendrede l'expiation, cet homme-là ? En vérité, je me ledemande ; c'est si difficile, il subsiste un tel mystère au fond de toutes les explications qu'on en donne; mais, voilà, la croix parle à son cœur. Il voit celui qui est l'amour manifesté en chair soufîVir pour lui ; il en est ému et ne raisonne pas, sans doute... Il ne cherche pas, il n'argumente pas. Il aime et il adore simplement... Cet homme-là fait plus pour raffermir ma foi que tous les théologiens ortliodoxes réunis, avec leurs raisonnements, leurs syllogismes et leurs plus brillantes tirades apologétiques. Croire comme il croit est la seule chose nécessaire. Oui ! avoir la foi chrétienne, c'est posséder la bonne part qui ne nous sera point ôtée ; car, si nous nous trompons, nous ne le saurons pas, et, si nous ne nous trompons pas, quelle félicité ! Au reste, je sais que nous ne nous trompons pas.
7 Mai.
J'ai eu, aujourd'hui, un nouvel entretien avec elle, et nous avons décidé d'aborder la question relioieuse au hasard de la conversation. Ce sera
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tout aussi instructif et beaucoup plus attrayant. Je suis enchanté de la décision prise... Klle m'a parlé de mes pauvres et, i» ce sujet, elle m'a prié, avec une gentillesse charmante, de disposer de sa bourse pour mes libéralilcs. Elle aimerait aussi à visiter quelques familles ouvrières bosoigneuses. Je lui ferai une liste et Madame Garil la conduira. C'est une àme bien disposée, et qui cherche sa route. Elle désire croire avec une ardeur touchante. Elle m'a questionné sur la foi. J'ai écarté les explications intellectualistes, théologiques, ce sera pour plus tard. Je lui ai simplement raconté ma visite de l'autre jour au père Guichou. Elle avait, en m'ccoutant, un petit air mélancolique qui m'a frappé. Le scepticisme a certainement effleuré son esprit. Quand j'ai eu fini, elle a levé les yeux sur moi et m'a dit, d'une voix douce : « Les Indous qui se jettent sous le char de Djagannalh ont une foi aussi grande et aussi belle dans sa candeur, et pourtant... » «Et pourtant, ai-je continué, il y a une différence. Cette différence est dans l'objet de la foi. Cet objet, pour les Indous, c'est Djagannath luimême, je pense, et il les broie ; pour le père Guichou, c'est l'Evangile, et il le console de sa cécité. » Elle est restée silencieuse un instant.
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après mon interruption, puis elle a repris : « Monsieur Ménard, vous le mettrez sur la liste^ ce père Guichou, j'irai le voir. »
Le vicomte de Cournon est entré, pendant que nous causions. Il s'est montré pour moi très aimable, très cordial, mais il n'a pas, décidément, la physionomie intelligente. Peut-être c'est sa myopie qui lui donne l'air un peu niais. Il paraît, en tous cas, sentir et accepter parfaitement la supériorité de sa femme. Elle le mène comme un enfant.
11 Mai.
M. Lavoulte est venu hier, dans la soirée, avec son futur gendre qui est affable et pleio d'entrain. Je l'avais à peine entrevu. Aujourd'hui, nous avons longuement causé. Je croisque nous nous entendrons. M. Lavoulte, très jovial, a déclaré qu'à nous deux nous en ferions quelque chose. « Vous, vous serez le cheval, m'al-il dit, et moi le frein. Vous tirerez, quand il faudra, et je serrerai, au moment voulu. » — « J'ai peur que vous ne serriez plus que je ne tirerai, » ai-je répondu. « Que non, que non ! a-t-il protesté en riant. Vous êtes un cheval terrible, il n'y a pas de frein qui tienne avec vous. » M. de Richemun aime beaucoup la jeunesse. 11 a
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étudié h Paris l'œuvre du quartier latin, et il m'a offert, spontanément, de s'occuper de mon cer- •cle. J'ai accepté avec le plus grand plaisir et la plus vive reconnaissance. Ce sera un précieux auxiliaire pour moi. M. Lavoulte avait l'air enchanté.
J'ai définitivement refusé de collaborer au journal d'IIaubourdin. Ilaubourdin est animé d'excellentes intentions, j'en suis convaincu ; mais j'ai peur que tout son effort n'aboutisse seuflient qu'à du bruit, et nous en avons assez. La politique ecclésiastique, c'est la cinquième roue <lu char. Pas tant de paroles, Taction. A Dieu ne plaise que j'écrivaillc !
11 Mai.
M. Pomier-Smith est ici. Il va louer une salle, place Florian. 11 m'a renouvelé, de vive voix, l'invitation de sa lettre et j'ai définitivement accepté. On parle d'union : encore une fois, ce n'est pas par des mots, c'est par des actes qu'on réalisera cette union désirée, si cela est possible. An lien d'écrire avec Haubourdin, je ferai de l'alliance évangclique avec Pomier- Smith; et, ce faisant, je pense que je travaillerai plus utilement à la concorde... Madame Garil CrA furieuse, elle dit que ça ne s'est jamais vu à
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Brémon, que je vais désorganiser l'cglise, que ces gens-lh pèchent en eau trouble, etc., etc. De quoi se môle cette bonne femme ?
18 Mai.
Les récriminations de Madame Garil m'ayant mis la puce à l'oreille, ce matin je suis allé voir M. Lavoulte. Pour la première fois, il s'est opposé à mon dessein d'une manière absolue, et même sans trop de précautions oratoires. Finalement, il s'est emporté : w Vous ne savez pas ce que vous faites, vous voulez jeter le désordre dans l'église « etc., etc. Alors, moi aussi, de mon côté, j'ai questionné sèchement : « Etesvous pour l'alliance évangélique, oui ou non? Dites-le afin que je sache à quoi m'en tenir. » «Oui, Monsieur ! je suis pour ralliance évangélique. Mais, enfin, pour s'allier il faut être au moins deux. Vous voulez faire de l'alliance évangélique ii Brémon? avec qui? avec quoi? Y a-t-il une église méthodiste h Brémon? une église biiptiste? une église libre? Y a-t-il des dissidents ? Non, heureusement ! C'est une des rares grandes paroisses réformées qui soient chez elles sans rivales. Que venez-vous donc me parler d'alliance évangélique ? Il s'agit simplement d'une pêche en eau trouble — la même
phrase que Madame Garil — et vous voulez servir bêlement criiameçon? Pomier-Smilh, je le connais: c'est un chasseur de premier ordre. Ah ! il vient chez nous; pas de ça ! et il n'y a qu'un mot à lui dire : Chasse gardée! Vous êtes un fameux naïf! » Sa voix n'avait pas la cordialité ordinaire. Cela a donné, je crois, une certaine âpreté \ï ma réponse, et je le regrette. Je vais tâcher de la reproduire sur le papier, je verrai mieux si elle est aussi roide que je le crains : « Vous marchez avec les intransigeants de droite, plus par politique brémonlaise que par conviction personnelle. Vous me l'avez dit, Monsieur, vous êtes de cœur avec les modérés ; dans votre for intérieur, vous ne rejetez pas à priori toute tentative de réconciliation avec la gauche. Comment donc se fait-il que l'union avec les radicaux ne vous effraie pas et que l'union avec les wesleyens vous épouvante ? Car il y a des wesleyens i» Brémon, Monsieur, et des libristes, et des darbistes, et des baptistes, vous le savez aussi bien que moi; seulement, ils ne sont pas organisés en église. Personnellement, vous accepteriez de vous unir à des incrédules, et vous ne voulez pas vous unir à des chrétiens. Permettez-moi de ne pas vous imiter. Mes amis, mes alliés, mes frères, au
h APOTIIE
sens religieux et ecclésiastique du mot, ce ne sont pas ceux qui ont le même traitement que moi, ce sont ceux qui ont la même (oi. Vous avez peur que M. Pomier-Smith vienne organiser une église wesleyenne à Brémon ? Et quand cela serait, quand il y aurait dix églises dissidentes, quand il y en aurait vingt ; quand on prêcherait l'Evangile du haut de vingt chaires à Brémon, le beau malheur ! Ce qu'on doit chercher, c'est le salut des âmes, c'est la conversion des masses et non pas l'omnipotence jalouse d'une église établie, ou bien, alors, on n'est qu'un fonctionnaire !» Il a bondi hors de son fauteuil et ses favoris ont eu le frisson des jours graves, a Nous sommes six cent mille protestants dans un pays de trente-huit millions d'habitants et vous voulez que nous éparpillions encore notre faible nombre dans cinquante chapelles rivales ? rivales, vous entendez ? c'està-dire en lutte les unes avec les autres, sur le sol menteur de l'alliance évangéliquc; car l'alliance évangélique, en dehors de ses grandes assises platoniques et inoIFensives, car l'alliance évangélique, sur le terrain de la mission intérieure, est une duperie pour l'église réformée de France. Les dissidents s'en servent pour lui soutirer sa vie, pour lui enlcvci
ce qu'elle a de meilleur, ses fidèles les plus y.élés, ses Times les plus pieuses; ils remploient, non pas pour évangéliser la patrie, mais pour ■nous écrémer. » Je me suis levé à mon tour < l jai riposté : « Eh bien ! il faut que ça change ! Va il n'est pas possible que les vrais chrétiens paiini eux songent ii nous voler les nôtres ; et il n'est pas possible que les vrais chrétiens, parmi nous, jalousent la petite vie d'à côté. Si M. l'omier-Smith est un vrai chrétien, et je le verrai à cela, nous ne chercherons pas à nous battre entre nous, mais h combattre, unis, Satan <[ui domine le monde. » — « Je vous ai évité bien des galTcs, m'a dit alors M. Lavoulte, d'une voix où perçait la menace. Vous voulez h toute force faire celle-là, à votre aise, faites-la donc ! mais je vous préviens, dès maintenant, que vous vous en repentirez. »
En rentrant, j'ai trouvé un billet de Madame de Cournon. Elle était h Saint-Gérald depuis quelques jours, et elle n'est revenue qu'hier. Elle me prie d'aller la voir. J'irai demain... Pourquoi sa lettre m'a-t-cUe troublé, quand sa présence ne me trouble pas ? Il est vrai que j'étais encore sous l'impression pénible de mon entretien avec M. Lavoulte, lorsqu'on m'a remis son message, et je lui ai attribué, probablement h tort, mon émoi.
18 mai.
Aujourd'hui, elle m'a parlé de son enfance, de son éducation religieuse et de l'eflet produit sur elle par mes prédications.
En m'enlrelenant du passé, elle, si jeune encore, si heureuse dans le présent, et pour laquelle parait se préparer un riant avenir, elle avait dans les yeux une ombre de tristesse, la même ombre, m'a-t-il semblé, que le jour de son mariage. A ma vive joie, ce souvenir et ce rapprochement ne m'ont pas troublé. J'en ai éprouvé seulement une émotion, douce infiniment, et très pure. Je sentais en moi, pendant que je l'écoutais, la sympathie caressante d'un frère pour une sœur tendrement aimée. Puis elle m'a raconté le formalisme extravagant de son éducation confessionnelle, la façon puérile, extérieure, absurde, dont on a essayé de lui inculquer le goût de la piété. Ame d'élite, elle cherchait, malgré tout, une échappée hors des niaiseries cultuelles, dans un myslicisme vague de vitraux et de demi-teintes. Elle berçait son cœur aux chants lointains du moyen-âge qui gardent encore, en nos jours, un écho des plaintes et des espoirs d'une époque de foi ; ou bien, quand le génie des grands
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maîtres palpitait dans les orgues et prenait son essor, elle montait avec lui, par delà les voûtes de pierre, jusqu'au ciel de l'idéal ; elle oubliait ainsi les superstitions pour l'art et la beauté qui parfois les expriment... Et moi, le Cévenol iconoclaste, l'ennemi héréditaire de l'idolâtrie latine, le descendant des camisards briseurs de statues papistes, je laissais, avec une indulgence attendrie, poétiser l'église romaine par la plus harmonieuse des voix...
Fille m'a, enfin, longuement expliqué l'in- (luencc, sur elle, de mes discours. Oh ! comme elle m'a compris, comme elle a saisi les nuances de ma pensée et comme elle a vibré aux élans de mon cœur ! J'ai éprouvé une émotion très forte, et un plaisir dont je m'humilie, en découvrant que ce qui l'a surtout frappée, c'est ma manière de prêcher la bonne nouvelle, ma manière de sentir, de comprendre et d'aimer le christianisme. Mais il faut que cela cesse. Il faut qu'elle oublie le messager et ne songe qu'au message. Il faut qu'elle écoule l'appel du Maître, sans même voir le serviteur... Fleur brillante et parfumée sur laquelle une haleine sainte a passé, qu'un souffle évangélique a effleurée, qu'un rayon d'en haut a réchauCTce, qu'un regard de Dieu a fait rcsplen-
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<lir. .. 0 Jésus, de ta divine main, cueille-la au milieu des épines, coupe ce qui la lie aux racines mauvaises, pour qu'elle devienne une des roses de l'éternel matin !
19 Mai.
Je suis triste et fatigué ; j'ai de nouveau rânie mécontente. Mais, quand j'analyse les causes de mon amertume et de ma lassitude intérieure, cela se réduit à des puérilités. J'ai rencontré M. Cénac sur la place de la République. Il ne m'a pas rendu mon salut. C'est la troisième fois. J'ai trouvé, sous des dehors toujours bienveillants, une certaine hostilité persistante chez M. Lavoulte. J'ai môme senti quelque chose d'énigmatique et d'inquiétant dans sa voix, quand il m'a dit : « Eh Lien, Monsieur le chapelain, comment cela va-t-il ? » Enfin et surtout, j'ai été déçu par la réunion religieuse de ce soir. M. Pomier-Smith est un vieux rabâcheur ; ses phrases sont tissées en patois de Canaan ; il dévide des chapelets interminables de mots vaguement pieux. Il est tiède, flou, banal. Il se tient h cent lieues de tous les problèmes du jour, de tontes les préoccupalions du moment. Il m'a assommé, pendant i\nc heure, et j'étais sans entrain pour parler
après lui... Ce qui me chagrine le plus, c'est que Madame de Cournon ait assisté à une pareille platitude. Elle finira par nous préférer ses anciens chants latins. Si, encore, je m'étais tenu coi !
25 Mai.
M. de Richemun et Mademoiselle Lavoulte se sont mariés aujourd'hui. M. Lavoulte a fait une allocution merveilleuse. Quel art admirable des circonstances ! Il n'y a pas mieux. Par exemple, avec moi, sans être précisément différent, il n'est pourtant plus le même. Il m'a, encore une lois, appelé chapelain ; cela commence à m'agacer. Madame Lavoulte m'a accablé de compliments aigres-doux sur mon ministère à l'hôtel de Cournon. Quant h M. Mertal, il m'a intrigué fortement avec son : « Soyez prudent, jeune homme, soyez prudent. » Estce qu'il achèverait de se ramollir, le vieux bonhomme ! Puisque je médis, j'irai jusqu'au bout. Je trouve que le repas de noce a manqué de simplicité pastorale. Il est vrai que tout me paraissait avoir, aujouid'hui, quelque chose d'étrange. Il me semblait, même, que les gens me regardaient d'une façon bizarre. Qu'est-ce qu'ils ont? ou qu'est-ce que j'ai ?
27 iVai
Clôture des réunions mcthodislcs. Il y a deux hommes en M. Pomier-Smith, le raseur et l'hypnotiseur. Le raseur a commencé, l'Iiypnotiseur a fini. Depuis plusieurs soirs, déjà, il était passé des homélies larmoyantes à des appels pressants. Aujourd'hui, le spectacle a été extraordinaire. Il a mis l'enfer d'un côté de la table, devant laquelle il parlait, et le ciel de l'autre. Il a décrit, en termes réalistes et très impressionnants pour les simplcS;, les tortures de l'enfer et le bonheur du ciel. Puis il s'est écrié: « Qui veut aller en enfer? Qui veut aller au ciel? Que ceux qui veulent aller au ciel se tiennent debout? Que ceux qui veulent aller en enfer restent assis ! » J'avais fortement envie de rire, mais, en regardant l'auditoire, j'ai vu des figures épouvantées, en larmes, dans un état d'exaltation tragique. Plusieurs personnes se sont levées, une femme s'est évanouie. Evidemment, cet homme-lii confond les attaques de nerfs et la conversion. Son procédé est grossier, indigne de l'Evangile. Je me suis trompé en collaborant avec lui et je me repens déjà de l'avoir fait. La prédiction de ^I. Lavoulte se réalise singulièrement vite...
Je serais navré que Madame de Cournon ait assisté h cette scène étrange, ridicule, si nos yeux, vers la fin, ne s'étaient rencontrés. J'ai lu, dans les siens, qu'elle ne me confondait pas avec cet éncrgumène, qu'elle lisait ma pensée et l'approuvait. Pendant une seconde, il y a eu, entre clic et moi, une entente fraternelle d'une douceur infinie qui m'a rendu la paix de l'âme.
28 Mai.
Aujourd'hui, une joie profonde m'était réservée. Comme j'entrais chez le père Guichou, j'ai entendu un murmure mélodieux et j'ai reconnu sa voix. Je n'en croyais pas mes oreilles, il a fallu mes yeux pour me convaincre. Elle était là, dans l'horreur de la cave humide, assise près du vieillard, la grande dame aux grâces et aux élégances souveraines. Elle avait quitté le luxe harmonieux de son monde pour visiter le pauvre et le secourir ; elle était venue vers les misérables; elle s'était souvenue des affligés; elle se faisait la servante de Dieu; elle apportait, colombe bénie, la bonne nouvelle aux opprimés d'ici-bas... Les larmes, malgré moi, sont montées h mes yeux; mais elle, rougissante et confuse, a interrompu le cantique qu'elle chantait tout bas à l'aveugle extasié. Alors celui-ci
L APOTItR
m'a dit, en me serrant la main : « Monsieur ^lénard, il me semble qu'un ange est descendu vers moi. » — Oui, père Guichou, ai-je répondu, c'est un ange, en effet. » Uu ange !... je l'ai bien cru, moi aussi, en la voyant. Il y avait dans son regard une douceur d'aumône, dans son sourire une bonté du ciel, dans sa personne entière quelque chose de séraphique, d'aérien, d'idéalement pur. J'ai eu la vision de la Charité même. Elle l'a incarnée vraiment, pour moi, pendant une minute. Platonicien ébl<»ui, sa beauté terrestre m'est apparue comme la splen-» deur de la Vertu Suprême.. Merci, ô Seigneur, de ce que tu lui as donné la plus grande des trois choses qui demeurent, celle qui ne périra pas.
29 Mai.
J'ai passé la soirée au cercle de jeunes gens. C'est une lourde charge que ce cercle. Presque tous les soirs, je dois m'y rendre pour présider les différents exercices de la semaine : explications bibliques, causeries littéraires, entretiens familiers, etc. Je vieillis, sans doute, car il me semble que je suis moins proche des membies qu'au début. Il n'y a plus, entre eux et moi, celte intimité d'àme d'où me venait la principale
joie de l'œuvre. Ils ne savent rien, leurs paroles sont tranchantes, ils ont des enthousiasmes puérils et des indifférences ridicules. Je ne sais plus vivre avec eux comme autrefois, je ne sais plus les prendre comme je le faisais. Aussi, je sens que je n'ai plus la même influence; ils me trouvent changé, sans doute, et, certes, ils ont raison. Tout à l'heure, je le voyais bien. J'avais beau être au milieu d'eux, je n'étais pas entièrement avec eux, je restais loin, j'étais malgré moi ailleurs. Jamais, maintenant, ils ne m'absorbentd'une manière complète. Ilsont cessé d'être la chose centrale de mon ministère.. . M. de Richemun me succédera donc très avantageusement. Il deviendra pour eux ce que j'ai été, et, en outre, il ne travaillera pas seul comme moi, ■car je serai là pour l'aider. Je suis étonné, cependant, d'abandonner, sans un plus grand serrement de cœur, la direction absolue de cette <Buvre qui m'a procuré tant de peines et tant de joies, qui m'est si chère encore, malgré tout. Il est vrai que mon regret serait autrement fort, si j'étais parvenu au but essentiel de l'entreprise, si j'avais réussi h attirer les jeunes gens pour lesquels cela eût été le plus utile et qui, justement, sont restés h l'écart. Et puis, je sais que c'est l'intérêt de l'Association, voilà...
274 t/APÔrtu-:
^1 mai.
Nous avons, enfin, éch.nngé nos impression s> sur les réunions méthodistes, puis le sujet s'est élargi « jusqu'aux étoiles » et j'ai connu les célestes ivresses: Aussi, je veux fixer sur le papier les étapes bénies qui, en ce jour, m'ont, conduit dans l'Eden.
Il Ai ut relater, d'abord, que j'avais deviné juste. Elle a eu envie de rire, comme moi, desprocédés tragi-comiques de M. Pomier-Smith et sa nature d'artiste a été choquée. Elle m'a avoué, en outre, qu'elle sou (Trait de me voir b côté de cet homme. Pourtant, dans le blâme commun, j'ai apporté, pour ma part, quelques restrictions. Je crois, en efl'el, h la sincéi-ité de M. Pomier-Smith. Il n'aurait pas produit sur les simples l'impression qu'il a produite, s'il n'avait pas ajouté foi à ses paroles, si on n'avait pas senti, dans son appel, cette vibration di» cœur, qui seule au cœur arrive, qui seule secoue et entraîne. De plus, ces pauvres gens, affolés à ce moment-lh par l'angoisse même du prédicateur, avaient beaucoup plus que nous, les deux railleurs, le sentiment de la réalité poignante du bien et du mal, et le désir d'échapper aux atteintes de celui-ci. Et, par là, ils va-
laient déjà mieux que nous. Elle m'a fait remar([uer, il est vrai, que c'était plutôt le malheur que le mal, l'enfer que le péché, qu'ils voulaient fuir. Pour moi, je ne pense pas qu'ils aient clairement lu en eux-mêmes. L'étal nerveux dans lequel on les avait jetés les en empêchait, et c'est justement cet état nerveux que je reproche h M. Pomier-Smith d'avoir provoque. Mais, enfin, il me paraît évident qu'ils se sentaient confusément coupables, puisqu'ils étaient épouvantés des conséquences redoutables de leurs fautes. Au reste, en dépit de tous les rhéteurs, mal et malheur se tiennent, et qui veut fuir l'un fuit l'autre. « Votre indulgence est sans bornes, m'a dit Madame de Cournon. Je gage qu'elle jette un manteau pieux jusque sur les extravagances salutistes. » J'ai répondu ce que je crois vrai, c'est que, dans le déploiement de ces extravagances parmi nous, notre église a une grande part. Oui, plus j'y réfléchis, plus j'en suis persuadé. Certes, ces singeries, ces coups de tanitam, ces amcns et ces alléluias qui nous viennent d'Outre-Manche, ces excitalions nerveuses, genre Pomier-Smith, font rire la masse de nos Français gouailleurs. Tout cela, certainement, est en opposition directe avec le génie latin, et le résultat en est piteux. Mais
276 L'APÔrnTî
il serait nul si nous avions voulu. Que dis-je? le salutisme et ses succédancs n'auraient pas môme pris pied chez nous, si notre église avait fait son devoir, si elle avait appelé h elle, pour les utiliser, les âmes dévouées, les chrétiens de bonne volonté, les afifamés du sacrifice, ceux qui, dans son sein, désiraient servir, se donner, et non pas seulement psalmodier sur les bancs de ses temples. Quelle œuvre magnifique n'aurions-nous pas accomplie avec ces jeunes filles, admirables d'intrépidité, plus encore, sublimes de dévouement, qui, sorties de nos paroisses, ont subi dans le salutisme des privations inouïes, ont renoncé à toute vanité, à tout orgueil, ont quitté ce qu'elles avaient de plus cher au monde pour s'exhiber sur les estrades, au milieu des quolibets d'une foule grossière, pour répandre le journal dans les rues et dans les cabarets, pour aller vers des prostituées comme vers des sœurs souffrantes, et pour mourir enfin h la peine, sans unephiinte et sans un regret. Mais notre église a peur de ceux qui agissent, parce qu'elle veut rester tranquille, parce qu'elle veut dormir. J'aurais essayé peutêtre, malgré ma faiblesse et mon insuffisance, d'éclairer les catholiques de Brénion ; seulement mes collccfues et tous les conseillers et beau-
coup de fidèles se sont suspendus à mes basques, en me suppliant de rester tranquille, de ne pas troubler la paroisse par des tentatives qui ne manqueraient pas d'accroître les passions cléricales et d'exposer leur protestantisme trembleur a plus d'hostilité. Pauvres salutistes ! ce sont des extravagants, je l'accorde, mais nous, nous sommes fameusement lùchcs, et si nous -avions eu le courage de prêcher l'Evangile, comme nous le devions, ils ne l'auraient pas parodié, comme ils ont fait.
Pendant que je disais ces choses, je m'étais levé. En finissant, je m'en suis aperçu et j'ai balbutié des excuses. Elle a souri et m'a répondu : « C'est un apôtre qui vient de parler. » Hélas! triste apôtre, apôti e en paroles seulement... Si je me suis tellement excité, en discourant sur les wesleyens et les salutistes, c'est que je souffre encore de mon inaction et que, pourtant, je me rends compte, ce qui m'est une aulre souffrance, que je n'en souffre pas comme j'en ai souffert; c'est que je m'endors peu à peu et que je le sens. Il y «n a qui travaillent plus que moi dans l'Eglise réformée de France, et, en la blâmant, c'est surtout moi que je blâmais.
Après ma soriie, il y a eu un silence et, m'a-t-il semblé, quelque embarras. Puis Madame
de Cournon, sans doute pour rompre l'un et dissiper l'autre, m'a demandé si je pensais que le vice fondamental du protestantisme fût son manque d'unité. « Il est possible, ai-jc répondu, que, dans un pays catholique comme le nôtre, les divisions soient une cause de faiblesse Mais la diversité est l'essence même du protestantisme, et c'est d'eUe que vient sa grandeur. » — « Voilà un paradoxe on je ne m'y connais pas, » a-t-elle dit. « Non, pas le moins du monde. Madame, ai-je repris, et on voit bien que vous avez encore une mentalité catholique. Nous sommes unis et ils sont divisés, donc le catholicisme vaut mieux que le protestantisme : tel est leur perpétuel raisonnement. Ils ne voient pas, les malheureux, qu'ils sont unis, ou du moins paraissent l'être, parce que leur religion est une religion d'autorité et non de libre croyance, parce qu'elle contraint les hommes au lieu de les convaincre, parce qu'elle ne laisse aucune autonomie h l'intelligence, au cœur et h la volonté, parce qu'elle atrophie la conscience, parce que, sacrifiant tout à l'uiiilé, elle combat avec fureur le sens propre, l'initiative, l'activité particulière, parce que, afin d'éviter les hérésies et les schismes, elle tue, non pas seulementl'individualisme orgueilleux, excommunié par M. Bru-
nelièrc, mais rindividu. La paix catholique c'est la paix du tombeau, son unité c'est la mort. Les divisions protestantes, au contraire, viennent de l'activité de la conscience, du cœur et de l'esprit, de l'action féconde, de la vie. C'est parce que le protestantisme n'a pas été un étau, broyeur des caiactères, que la race anglo-saxonne a tellement grandi depuis le seizième siècle, tandis que le monde espagnol s'est abîmé dans le néant. Et, voyez, il y a plus encore : les hommes d'ordre croient que le catholicisme fortifie le gouvernement civil, mais c'est une erreur manifeste ; le despotisme appelle l'anarchie ; l'autorité sans bornes, la révolution. Voilà pourquoi les latins catholiques fournissent le plus grand nombre d'anarchistes, et voilà pourquoi les républiques sud-américaines sont dans un état de révolte incessant. Tant il est vrai qu'on ne peut rien fonder de vivant et de durable que sur la valeur intellectuelle et morale de l'individu.
« Au reste, l'unité n'a de prix que quand elle est volontaire, librement acceptée, par des personnalités capables de divergences, c'est-à-dire ayant une force propre. L'union des esclaves sous le fouet, ce n'est rien ; l'union des citoyens sous le tyran, ce n'est rien ; l'union des chré-
tiens sous le joug sacerdotal, ce n'est rien : l'union des cœurs, des esprits et des volontés,, sans contrainte, seule est quelque chose, seule est une union, seule est l'union réelle et désirable. Il est vrai que, dans les conditions de notre pauvre terre, elle ne saurait être absolue.» Alors elle a murmuré : « Oui, l'union des îimes, de deux âmes parfois... l'accord harmonieux des êtres qui se sont compris... au milieu des divisions et des déchirements du monde et de l'Eglise, cela est encore bien doux. » En l'entendant parler ainsi, d'une voix étouffée et tremblante, une émotion extraordinaire s'est emparée de moi, et quand nos yeux se sont cherchés, ils étaient humides. Un attendrissement indéfinissable nous gagnait. Pendant un instant, nous avons goûté, dans le silence, une communion ineffable et parfaite : l'intimité fraternelle la plus complète, la plus délicieuse, la plus enivrante... Puis, presque indistincteme»t, comme en extase, j'ai dit : « Voulez-vous que nous priions Dieu de nous unir en Lui? » Et nous nous sommes agenouillés. C'était le ciel.
2 juin.
Dans le temple, aujourd'hui, après la formation des groupes, pendant que les enfants de
l'école du dimanche remplissaient de leur bruit léger l'immense vaisseau, j'ai passé en revue les monitrices, debout çh et là, devant les bancs où se trouvaient leurs élèves. Une fois de plus, j'ai constaté que les bonnes, celles sur lesquelles on pouvait compter, n'étaient pas nombreuses. Puis, je me suis promené le long de l'allée centrale et j'ai entendu des bribes de versets récités machinalement, ou avec un effort pénible de volonté, quand la mémoire fléchissait. C'étaient de vains mots, hélas ! des mots vides traversant les cerveaux sans y rien laisser. Et j'ai songé, alors, h l'inutilité de l'explication générale qui suivrait. Comment intéresser sept-cents enfants, dont les neuf dixièmes ignorent la leçon du jour et dont l'âge, le milieu, la vivacité d'esprit, les dispositions intérieures, sont la variélé même? C'est une tâche écrasante. Sans des monitrices capables, on ne s'en tirera jamais. Elles seules peuvent connaître assez les enfants, dans le détail, un par un, pour leur dire ce qui convient d'abord, pour stimuler leur ardeur, pour encourager leur travail, pour accomplir l'indispensable défrichement du début. Malheureusement, dans la centaine de monitrices que je venais de parcourir du regard, il n'y en avait pas dix qui fussent aptes à réaliser mon vœu.
Oui, Fesquet a bien i;iison. Elles, non plus, ne savent rien ! Elles ont la tôle pleine de fanfreluches, de papotages, de bagatelles, de niaiseries. Pauvres linottes, appelées i» instruire des oisons ! C'est insensé. Pour être institutrice dans les écoles de l'Etat, on doit apprendre quelque chose. Ici, l'ignorance religieuse la plus complète n'interdit pas d'avoir un groupe. Et je ne pouvais m'empêcher de soupirer après des monitrices plus qualifiées. Oui, un triage s'impose et une préparation sérieuse. Mais, pour cela, une femme de pasteur est indispensable, une vraie femme de pasteur agissant dans l'éfiflise, comme devraient le faire et ne le font pas Mesdames Lavoulte et de Richemun. Et, soudain, je me suis senti seul et j'ai compris qu'une grande partie de mon impuissance provenait justement de ma solitude. C'est là une cause de stérilité pour mon activité pastorale. Célibataire, je ne puis réorganiser l'école du dimanche ; je ne puis créer une union de jeunes filles ; je suis entravé, arrêté pour maintes choses. Or, pendant que j'agitais ces pensées en errant de groupe en groupe, voila que, peu à peu, je ne sais comment, je me suis trouvé en plein rêve ; dans le rêve le plus beau et le plus chimérique que mon imagination ait tissé, un de ces son-
ges paiTiiinés de ciel qui ne se réalisent jamais. Une compagne m'était donnée qui épousait non seulement ma personne, mais mon ministère, qui, dans les visites, dans les écoles^ dans les œuvres de charité, partout, apportait la main, la voix, et le cœur d'une femme consacrée à Dieu. Elle avait, avec le zèle chrétien, la grâce de la nature et de l'éducation, la beauté de l'âme et du corps, la distinction de l'esprit, le charme qui attire et conquiert, la bonté qui caresse et console... Elle flottait, diaphane, dans une ombre bleue, sans forme précise, enveloppée de la candeur des voiles et de la neige innocente des lis. Puis, lentement, elle s'est dégagée de la vapeur du rêve et elle a pris la figure, l'élégance et la captivante harmonie de Madame de Cournon. C'était elle, elle ! la compagne chérie de mon activité!... J'ai eu un éblouisscment qui se prolonge encore, et dont il faut pourtant sortir comme d'une folie...
5 juin.
Le synode a tenu, à Brémon, sa session annuelle. La séance d'ouverture a eu lieu lundi soir, hier et aujourd'hui ont été employés aux séances d'affaires, et enfin ce soir, pour clôturer, service de sainte cène d'où je reviens.
284 L'Ai'ôriiii
Il est plus de onze heures et je devrais me coucher, mais je suis si énervé que je me sens incapable de dormir. Il vaut mieux que j'écrive mon journal, en attendant d'être plus calme. J'aime les réunions synodales, on s'y rencontre entre amis, on évoque le passé joyeux, on se détend. Cela fait du bien. Cette fois-ci, cependant, je n'ai pas trouvé le délassement espéré... D'abord, il n'y a pas eu de banquet en commun, les délégués étant nourris chez l'habitant. On s'est donc peu vu en dehors des séances. Et, vraiment, celles-ci m'ont paru d'un vide extrême. J'ai vainement essayé de m'intéresser aux débats, je n'ai pas pu y réussir, sauf h propos du nouveau recueil de cantiques projeté. Et quelle avalanche de rapports et de vœux, de vœux et de rapports il a fallu subir ! Certes, il y en avait d'excellents, ceux, par exemple, sur les ligues antialcooliques et sur les sociétés d'activité chrétienne ; seulement leu: platonisme me les gâtait. La ferme résolution, prise par chaque pasteur, d'agir dans sa paroisse, manquait à tout cela. Mais la question la plus longuement discutée et la plus horripilante a été celle de la revision liturgique. Elle a pris un temps incroyable et qu'elle ne méritait pas. On s'est éternisé sur des variantes de bénédic-
lions, sur l'ordre des génuflexions, des chants et des prières. On s'est chicané sur des membres de phrases, sur des mots, sur des points, sur des virgules ; on a combattu et défendu jusqu'à des parenthèses. Que de paroles inutiles on eût évitées en gardant intact le vieux formulaire ! Sans compter que le nouveau ne le vaudra pas, car ce qu'il y a de meilleur dans un formulaire, c'est son ancienneté, c'est d'avoir été entendu dès l'enfance. Quant au recueil de cantiques, j'admets qu'on le complète, mais non qu'on change ou même qu'on modifie certains vers actuels, comme la commission spéciale le propose. On n'a pas le droit d'agir avec ce sans gêne à l'égard des auteurs ; de plus, de pareilles corrections sont toujours médiocres jiît souvent déplorables ; enfin, c'est vouloir désorienter la mémoire des fidèles. Sur ce point, je n'ai pas pu m'empêcher de protester. — La liturgie mise de côté, les rapports et les vœux ont repris de plus belle. Et, invariablement, un rapport engendrait un vœu. Rapport sur les postes déshérités, et vœu tendant à ce qu'ils soient occupés par les plus jeunes membres du corps pastoral ; rapport sur la consécration des pasteurs, et vœu tendant h ce qu'elle ne soit accordée qu'aux candidats offrant des garanties
sérieuses ; rapport sur la fusion des deux sociétés bibliques, et vœu tendant à ce qu'on recherche le moyen d'amener cette fusion, etc., etc.
Faut-Il que je sois changé pour que tout cela m'ait paru indiciblement fastidieux ! Naguère, cependant, je m'intéressais à ces choses qui méritent bien quelque attention. Pourquoi mon indiflerence croissante à leur égard ? Est-ce parce qu'elles ne touchent pas assez aux questions vitales ? Est-ce parce que je sais, maintenant, que beaucoup de ces vœux ne seront pas pris en considération parle synode général, et que ceux mêmes qui seront adoptés par lui n'en resteront pas moins, pour la plupart, de simples vœux approuvés, sans réalisation pratique ? Je l'ignore. Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai bâillé à me décrocher la mâchoire... Vers cinq heures, cet après-midi, pendant qu'on discutait un rapport sur la modification de l'article 26 des articles organiques, j'ai songé que c'était mercredi, et que, sans cette séance, je serais peut-être chez Madame de Cournon, car, si je n'y vais plus uniquement le mercredi, j'y vais pourtant, ce jour-là, chaque fois que les circonstances me le permettent. Cette idée n'avait pas traversé mon esprit que je me suis levé pour fuir la soiniiolcncc des débats et me rendre chez elle.