LA GROTTE D'ISTURITZ
Toutes les grottes du monde se ressemblent plus ou mo-ins ; leurs galeries, leurs stalactites, leur dômes sont de même architecture. Les mêmes mystérieux Génies, — ceux qui inventent les formes des lentes cristallisations, ceux qui président aux métamorphoses de la matière inorganique, — ont pris soin de diiiger, pendant des millé- Baires, avec des patiences éternelles, leur ornementation blanche.
Celle d'Isturitx mérite d'être vue, bien qu'il en existe assurément de plus étonnantes.
Elle est située au cœur du vieux pays basque, où nous nous enfonçons par des chemins ombreux, à travers des ravins et des bois. A mi-côte, elle s'ouvre dans le flanc d'une montagne sauvage.
D'abord il nous faut grimper par des petits lacets, au milieu des roches, des sources, entre des tapis odorants de menthes et d'œillets. La contrée d'alentour, à mesure que nous nous élevons, se découvre pareille jusque dans ses lointains : pastorale, toute d'ombre et de paix, avec de grands bois, et, çà et là, de vieilles petites églises noyées dans les arbres.
Un trou, fermé par un pan de maçonnerie et par une porte quelconque, c'est l'entrée de la grotte.
Le paysan d'Isturitz, qui nous guide, nous ouvre avec une grosse clef, — et tout de
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suite nous pénétrons dans le mystère des régions souterraines, dans le noir, dans riiumidité froide, dans le silence aux sonorités effrayantes.
Nous descendons dans le gouffre par une pente roide. De plus en plus, au-dessus de nos têtes les plafonds s'élèvent, et les flammes de nos bougies y sont absolument perdues, comme dans les ténèbres d'une cathédrale.
Nous voici dans la grande nef. Au milieu, malgré cette obscurité de rêve où tremblent nos petites lumières, on distingue vaguement quelque chose de gigantesque, qui se dresse dans une pose presque humaine ; c'est tout blanc et laiteux, cela semble un colosse en albâtre qui essaierait de toucher la voûte avec sa tête.
Notre guide jette aux pieds de ce personnage une botte de paille qu'il avait apportée ; tout à l'heure il y mettra le feu, et ce sera le grand spectacle final.
Auparavant il veut nous emmener dans plusieurs galeries latérales où sont pétrifiées toutes les variétés de ces choses ou de ces êtres qui hantent les cauchemars. Les stalactites, aux aspects infiniment changeants, sont groupés là par familles, par formes à peu près semblables, comme si les Génies de la gi-otte avaient pris la peine de les classer.
Telle galerie est consacrée plus spécialement aux franges légères, si fines quelquefois qu'on les briserait en les touchant; elles descendent de partout comme une pluie figée, elles pendent de la voûte en guirlandes innombrables : franges de toutes les tailles, très longues ou très courtes, qui se séparent ou s'emmêlent, avec une surprenante diversité de caprice.
Ailleurs, ce sont comme de longs doigts blancs de cadavre, tantôt ouverts, taiilôt crispés en griffe ; on dirait des collections de bras et de mains, les uns abeolument
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géants, qui seraient appliqués, enchevêtrés, superposés à profusion contre les parois froides. Mais jamais un angle vif, jamiis une arête nulle part ; tout est d'un même aspect de crème qui exclut Tidée de dureté : on s'attend à ce que cela cède sous la moindre pression et on est surpris, quand on y touche, par cette rigidité de marbre.
Çà et là un monstre, également bl me, de silhouette inquiétante, se dresse ou s' ccroupit, imprévu au milieu d'une allée, ou bien tapi dans un recoin d'ombre... Et, si Ton songe que la moindre de ces immobiles bête? a dû demander pour le moins deux mille ans de travail aux Génies décorateurs du lieu, on en arrive à des conceptions de patience, à des conceptions de durée un peu écrasantes pour nos brièvetés humaines...
Ailleurs, enfin, c'est la région des grosses formes animales arrondies et molles : entassements de trompes et d'oreilles d'élé-
'avijn'ï
phants, monceaux de larves, d'embryons humains à têtes énormes sans yeux, tout le déchet d'on ne sait quels enfantements n'ayant pas pu prendre vie... Et toujours ces êtres isolés, séparés de la masse confuse des germes, assis n'importe où, membres ballants et oreilles pendantes.
vjjuand nous revenons dans la première nef, notre guide allume son feu de paille, et l'obscurité lourde s'en va, se recule dans les bas-côtés, dans les couloirs profonds d'où nous venons de sortir. A la lueur de cette flamme rouge, la haute voûte de cathédrale se révèle, apparaît toute festonnée et frangée ; les piliers se dessinent, ouvragés curieusement du haut en bas ; le colossal spectre blanc, entrevu tout à l'heure à l'arrivée, semble tout à fait une femme drapée dans des voiles, et son immense ombre monte,