‹ Figures et choses qui passaientChapitre 12 sur 26 · LA GROTTE D'ISTURITZ · texte numérisé non relu

LA GROTTE D'ISTURITZ

descend, danse sur les parois de ce lieu un peu effroyable...

Alors on reste confondu devant la raison des choses, devant l'énigme des formes, devant le pourquoi de cette magnificence étrange, édifiée dans le silence et les ténèbres, sans but, au hasard, à force de centaines et de milliers d'années, par d'imperceptibles suintements de pierres.

Au sortir de la grotte, c'est une impression joyeuse que de retrouver l'air pur et chaud du dehors, la verdure des chênes, les grands horizons boisés, la lumière et l'espace ; au lieu de l'humidité sépulcrale d'en dessous, la bonne senteur saine des menthes et des œillets sauvages ; au lieu de la chute goutte à goutte des eaux mortes, dans le silence d'en bas, le bruit gai des torrents, qui sont des eaux vivantes, et, dans le loin-

tain, les clochettes des troupeaux qui rentrent des champs. Pour un instant furtif, on est tout à l'ivresse de respirer et de voir, et le pays d'alentour, si tranquille et si vert, semble un Éden...

Cest une nuif. de Noël ; mais, celte année, en ce point extrême de la France méridionale, c'est une nuit si douce qu'on dirait une nuit d'avril. Un croissant de lune, qui bientôt s'abîmera derrière la masse obscure des montagnes de l'Ouest, est encore en l'air, parmi de tout petits nuages semblables à des parcelles effilées de ouate blanche.

De la rive française où j'habite, je viens d'en tondre onze heures sonner là -bas au vieux clocher de Fontarabie, sur la rive cspii^iznole Et voici la barque que j'avais

commandée pour me passer, à cette heure nocturne, de l'autre côté de la Bidassoa, qui est ici la frontière ; à la lueur de son fanal, elle arrive, en glissant, jusqu'au pied de mon jardin, établi en terrasse au-dessus de l'eau sombre.

Donc, en route pour l'Espagne.

La rivi-ère est large, inerte et luisante sous la lune... Vraiment cette nuit de Noël est si douce qu'on dirait une nuit d'avril...

Depuis déjà plusieurs années^ j'ai traversé ces eaux la même nuit et au même moment, tantôt par des temps tièdes comme celui-ci, tantôt par des temps de gelée ou de tourmente ; des lois, seul comme ce soir, das fois, avec des amis qui sont loin ou qui ne sont plus. Et c'était toujours pour aller assister à la pareille messe de minuit, dans le même couvent de moines, capucins, situé

un peu solitaire au bord de cette Bidassoa, sur la route qui mène de Fontarabie à Irun... Il y a une mélancolie grave à revoir, quand cela est possible, tous les ans, les mêmes choses, dans les mêmes lieux, aux mêmes dates et aux mêmes instants.

Après un quart d'heure d'une petite traversée, tranquille comme un glissement d'ombres, nous abordons au rivage espagnol et là, reconnu par les carabiniers de veille, je puis m'acheminer librement vers la chapelle des moines par une route qui suit la berge de la rivière, à la base des montagnes.

Le clair croissant de lune décidément me quitte, me laissant à la garde des étoiles, dans une pénombre plus confuse. Le long de mon chemin passent quelques hautes maisons basques, déjetées, anciennes, encoi*e blanches

au milieu de la riniit à iorce de dmxix sur les murs ; puis, des fantômes d'arbres, de grandes ramures effeuillées. Il y a aussi des endroits déserts et plus obscurs, que des rochers surplombent. Et toutes ces choses dorment, dans une paix, dans un silence infinis.

Vingt minutes de marche, une demiheure peut-être, en allant sans hâte daas cette nuit très recueillie, qui emprunte on ne sait quoi de particulier et d'apaisant au doux mystère de Noël.

Deux ou trois bandes de chanteurs se croisent avec moi, annoncées de loin au milieu de tant de silence ; des garçons de Fontarabie qui se promènent aux lanternes, chantant les antiques chansons où figurent les Mages de Bethléem ; ceux-ci s'accompagnant avec une guitare grêle, ceux-là avec un tambourin. Un peu gris, tous, ils me disent en passant de gais bonsoirs, et tout de suite je perds dans le lointain le bruit

de leurs voix, de leur musique sautillante

et vieille.

Voici enfin les grands murs du couvent, d'un gris pâle et d'un aspect chimérique sous les étoiles de minuit ; je monte les escaliers des hauts perrons, et déjà, dans Tair ai fraîchement pur du dehors, filtre jusqu'à moi une odeur d'encens.

La porte de la chapelle est ouverte, en raie de lumière jaune dans le hleuàtre nocturne, et, ce soir, paraît-il, entrera qui voudra sans contrôle aucun. Jadis pourtant, aux A'oëls antérieurs, cette porte était verrouillée; il fallait passer par la sacristie, après avoir montré patte blanche à un moine sou[j<;onneux, et on ne pénétrait là qu'en petits groupes dévisagés et triés. Mais, dans nos temps, tout se simplifie, tout se banalise; les sanctuaires n'ont plus de défenses at s'ouvrent à tous venants.

Elle est déjà remplie, cette chapelle, et, en y entrant, c'est un effet inattendu que de s'y trouver comme dans un nuage, d'y voir à peine, dans une nuit différente de celle de la campagne, à travers une si épaisse fumée d'encens qu'il y a du vague de vision épandu sur les capucins immobiles devant Fautel, et sur les femmes uniformément voilées de noir, immobiles dans la nef. Au murmure des litanies, qui se chantent à demi -voix dans le lointain du chœur, une impression étrangement funèbre se dégage dès l'abord de cet amas de femmes, dont les tètes enveloppées de drap noir s'inclinent vers la terre. Toutes ont mis la mantille de deuil, qu'il est d'usage, en pays basque, de porter pendant les cérémonies religieuses et qui a pour but de bien marquer l'humaine fragilité.

La mort, ici tout est pour la rappeler. Et il semble qu'elle plane lourdement au-dessus de ces quelques centaines de têtes courbées.

MESSE DE MliNUIT 109

Chaque dalle de cette égîise est une dalle funéraire, et on a conscience que ce sol où Ton marche est plein d'ossements. De cette foule de paysans et de pauvres, où lci5 vieillards dominent, s'exhale une odeur de cadavre que l'encens ne dissimule pas. On entend çà et là des toux creuses qu'exagère la sonorité de la voûte. Et, de fait, ce n'est que la terrifiante pensée de la mort qui, ce soir, réunit là tous ces êtres d'un jour, pour l'etîort en commun d'une prière. C'est contre la mort que sonnent toutes ces cloches d'églises, dont le bruit s'élève en ce moment de partout et remplit le silence. Et c'est contre la mort aussi qu'a été érigée cette grande Vierge blanche, seule éclairée par la flamme des cires, dans la chapelle sombre... Oh I si souriante et si blanche, cette grande Vierge, au milieu de guirlandes de roses blanches : sorte de trompeuse vision infiniment douce, qui pose radieusement sur l'autel, parmi les nuages de l'encens.

no FIGURES ET iJHOSES

L'encens de plus en plus s'épaissit dans là nef. Et les statues des saints se confondent avec lès immobifës moines, dont les barbes, les chevelures sont archaïques autant que celles d^s images de bois ou de pierre.

Cependant, ces litanies murmurées si bas ne sont qu'une sorte d'incantation préliminaire, de préparation à quelque chose d"*autre, qui va se passer et que la foule attend. Au-dessus des fidèles, agenouillés ou assis, un vaste jubé mystérieux, grillé comme un harem, s'avance en voûte depuis le mur dé façade jusqu'au tiers de l'église ; on sent qu'il est rempli d'assistants invisibles, et parfois il s'en échappe des sons de tambour, des cliquetis de paillettes, comme si on se disposait là pour quelque étonnante musique.

Maintenant voici l'heure, et la messe va commencer. l>'autres cierges, plus nombreux, s'allument Vne dizaine de moines, dont les

MESSE DE MliNUlT 111

robes et les capuches sont de soie bJanche-, entrent rituelleniÊnt daiLs le chœui' nuageux, précédés de • diacres q<iii portent deslao ternes au- bout de longues hampes. Tout cela, ancien, fané et demi*barbare.

Et alors tout à coup, dans le ju.bé secret, là-haut, en Tair; éclate ubêi musique striT dente et étrange, qui fait presque frissonner après le bercement monotone des litanies : cîest que' le Christ est né, c'est que le fictif triomphateur de la mort vient d'apparaître au. monde, et on salue sa venue- avec une soudaine et folle allégresse!... Deuxi ou. trois* hautbois, qui onit le mordant desi musettes^ bédouines, mènent un chœur éperdument joyeux de voix d'hommes, scandé par une trentaine de- tambours de basqje et par une légion de castûgnettes. Et tout ceid, qui est si dissoonni et; si imprévu; dans une église^, arrive pourtant à produire, par sonéti-angeté même, une sorte de saisissement religieux. Ce sont de très vieux noêls du» paya> de-

Guipuzcoa, rapides et alertes romme des habaneras ou des séguidilles. Et les moines, qui font dans le jubé tout ce bruit de sauvage fête, accompagnent leur musique d'une sorte de pas rituel ; on les entend s'agiter en cadence, on voit trembler sur les murailles leurs ombres dansantes.

La messe, très compliquée, très longue, se continue dans un étourdissant fracas de hautbois et de notes humaines en fausset nasillard ; au-dessus de toutes les têtes noires enveloppées de voiles, au-dessus des vieux châles misérables, des vieilles chevelures grises, dans la fumée toujours plus épaissie de l'encens, les cantiques d'autrefois se succèdent avec une exaltation croissante, rythmés toujours par »e petit tonnerre cuivré des tambourins, par le bruit sec et léger des innombrables castagnettes sonnant entre des doigts agiles...

Puis, quand tout est fini, il y a un mouvement pressé des paysans et des pauvres

vers le chœur, où une poupée vient d'arriver dans les bras d'un capucin qui l'offre aux baisers des fidèles, une pauvre impuissante poupée que l'on a pris soin d'envelopper dans des maillots d'enfant et qui représente le Sauveur nouveau-né...

Et maintenant on se disperse, dans la nuit plus froide et plus bleue.

Gomme au sortir de quelque rêve de l'ancien temps, je m'en reviens seul, du côté de la barque qui doit me ramener sur la rive française. Je m'en reviens plus attristé, parce qu'un IVoël encore a passé sur ma tète, parce qu'une année encore est tombée au gouffre sans m'avoir .nppoi té la solution de rien, ni l'espérance de rien.

Et pendant ce retour solitaire, j'ai conscience d'être déshérité mille fois plus que le dernier de ces humbles, de ces vieillards ou

f;114 FIGURES ET CHOSES

{de ces ipauvresy.quitout à Tiheure, en priant -comme avaient jprié ses ancêtres, cmbrassatit ila maïve, la îidicule eti l'adorable, l'ineffable poupée dans ses langes...

PASSAGE DE PROCESSIO^N

îlardi 1" juin I8?7.

Tous les ans, depuis des siècles, dans la matinée du mercredi ,qui précède la Pentecôte, vingt ou trente villages basques perchés sur le versant espagnol des Pyrénées se vident de leurs paroissiens, qui, chargés chacun d'une croix comme celle du Christ, montent en pèlerinage au couvent de Roncevaux. Et, pour voir passer cette procession éirango, il faut aller la veille coucher à Burguette, le liernier des villages qu'elle traverse avant d'arriver au vénérable raouuslère.

Saint-Jean-Pied de-Port, une petite ville

paisible et charmante, que le chemin de fer, hélas ! ne tardera pas à déflorer, est le lieu d'où je pars, ce mardi l*"" juin sous un ciel très sombre, pour monter en voiture à Burguette, par des lacets ombreux, à travers une immense forêt de hêtres.

Une heure environ après Saint-Jean- Pied-de-Port, c'est l'Espagne; c'est le village de Val- Carlos où il faut s'arrêter pour les formalités de frontière.

Et puis, comme Burguette est de l'autre côté des Pyrénées (près des sommets, à une altitude encore très grande), nous recommençons à monter pendant quatre heures encore, pénétrant au cœur de la forêt, qui se fait de plus en plus sauvage et plus verte. L'orage gronde sourdement autour de nous, derrière les nuées, et la cloche de Val -Carlos, pour conjurer la grêle, se met à tinter d'une petite voix fêlée et triste. Longtemps ses vibrations nous suivent, puis se perdent au dessous de nous, dans le silence infini des arbres.

Sur les berges de la rouie, c'est un luxe monotone de fleurs roses : des silènes roses, des amourettes roses, des digitales roses ; aussi des ancolies, de grandes campanules, d'étonnantes saxifrages. Et partout des sources tombent, en gouttelettes fines ou bien en cascades vives, parmi les fougères...

La voici brusquement arrivée, la grêle d'orage, subite et cinglante comme un coup de fouet. Et nous nous arrêtons contre une paroi presque verticale de la montagne, qui est tapissée, avec une particulière magnificence, des mêmes fleurs. La grêle jette sur nous par myriades ses perles de verre; alors, les longues quenouilles des digitales, coupées, hachées, sèment leurs fleurs sur la mousse, et il y en a tant que c'est comme une envolée de petits rubans roses au milieu des feuilles et des mousses si vertes.

Très vite, cela finit, l'averse passe, et les chevaux reprennent leur marche, nous éle-

Vil8 îPÎGORES ET CÎÎOSBS

vaiit toujours par les interminables lacets dans la -forêt de hêtres, lit tous CCS arbres de la forêt sont pareOs,

'>semblent de.même forme et /de même âge,

■ arrivés k leur complet développement sans avoir été contrariés, lun peu comme dans les foré ts ;pri mi ti ves .

Un bruit continu d'orage se fait en sourdine dans les'lointains 'et, au-deseus de nous, est uniformément tendue une nuée sombre, de laquelle peu à peu nous nous rappro-

' cbons. De tous côtés, la /foi^êt monte s'y plonger, dans cette :nuée, -et s'y perdre; là-haut, les arbres, 'les rochers qui frôlant ce grand voile de ténèbres semblent mêlés à d'immobiles fumées et leur tête se noie

>totit à fait dans les épaisses choses grises. Nous nous élevons, semble-t-iil, sur les parois d'un grand gouffre fermé ; des masses oppresBanf «iis "îi^îus surplombent de partout ! il fait si obscur, si obscur, que l'on dirait 'un hâtif crépuscule, et ce serait funèbre

sans cette splendeur de la verdure et d^s fleurs roses.

Bientôt, nous voici tout près de la ténébreuse voûte que l'on dirait presque palpable. Et, .à un tournant de la route si solitaire, une procession nous croise : une humble procession de village, toute transie . par l'averse de grêle ; une centaine de montagnards qui suivent une croix d'urgent et trois prêtres en surplis de mousseline. Ils redescendent vers Val-Carlos, en chantant des litanies qui sont infiniment mélancoliques, entendues ici, au milieu de l'impassible souveraineté des arbres et du ciel noir.

Ensuite, plus, personne, plus rien. Seulement, l'immobilité et le sileiice des gigantesques parois de verdure, le mystère de la forêt qui s'en va rejoindre là-haut ce vélum nébuleux, toujours plus voisin de nos tètes, comme une sorte de plafond daiiîesque.

Nous cheminons à travers une morne obscurité verte et grise.

Et, après quatre heures environ de cette montée tranquillement régulière, nous entrons enfin dans le nuage, qui est une brume glacée; alors on ne distingue plus que les ramures les plus proches, les massives ramures blanchâtres des hêtres. Le soir va venir, et tout s'assombrit encore.

Quand nous sommes au point culminant de cette route de lacets, qui devant nous commence à redescendre, la pluie tombe à torrents, tandis que le jour meurt; à travers Fondée, nous apercevons les hautes murailles et le donjon morose du couvent de Roncevaux, où nous devons revenir avec la procession demain matin. Une demi-lieue plus loin, au dernier crépuscule, nous entrons dans Burguette. Et, sous la pluie ruisselante, dans un éclaboussement de boue, je descends à l'unique auberge du village, qui paraît vieille de deux ou trois siècles.

Là, j'attendais une nuit de solitude et de silence. Mai? non, la veille du pèlerinage,

c'est la coutume, paraît-il, de faire grande fête. Après le souper, arrive une première guitare, dont le manche est orné de pompons de laine comme la tête d'une mule; puis une seconde, puis une troisième, tout un orchestre, avec un tambourin à paillettes de cuivre. Et la chaude musique d'Espagne commence, d'abord hésitante et légère, tandis que circulent le cidre et le vin, pour monter les têtes. Des fandangos, des jotas, des habaneras, peu à peu se renforcent et s'accélèrent, toujours plus bruyants, toujours plus rapides. Il vient des carabiniers, il vient des contrebandiers, il vient des pâtres. Point de femmes, que les deux servantes de la maison, ne sachant auquel courir. Mais les hommes dansent entre eux, jetant des petits cris d'enfantine joie. Maintenant les guitaristes chantent, tout en promenant sur les cordes des mains effrénées ; la tète rejetée en arrière, les yeux clos comme par ivresse, la bouche largement

il22 FIGURES ET CHOSES

ouverte, montrant des idents de loup, à demi pâiïiés, ils reprennent indéfiniment les mêmes vieux airs , avec une sorte de furie, sur des notes trop hautes. De nîtinuit à doux heures, tandis que tombe dehors k>grande pluie d'orage, tout le monde -danse, môme Taubengibie, même sa femme, même des vieux et des vieilles que le bruit a réveillés dans les coins. Et l'auberge centenaire vibre #u haiit en bas; on sent frémir ses boiseries déjetées, ses plafonds jaodrcis ; sesimurs sont comme imprégnés et animés de la trépidation sautillante des.guiUres..,

Mercredi 2 juin.

Auiiprès et -au loin, les ;(piétinements du bétail, les innombrables bruits de clochettes légères pendues au cou des moutons et des ichèvres sont les musiques du matin sonore.

dans ce solitaire village, ^u lever du jour frais, pcirmi les Jiuées des^cimes.

Llaolique auberge s'éveille, silencieuse luaintenanl, après lavoir loute La nuit ic.Ai vibré de l'exaltation des- chants et delà furie des guitares.

Sept heurvS, quand je descends de ma chauibrette pour aller sur le seuil de la porte attendre la procession qui bientôt passera. Il ne pleut plus. Un peu de soleil perce les nuées errantes /dotnt île viUcige étu.it enveloppé. La rue par où dcitiiéiilcr ce cortège des croix s'en va assez rt^^ulière ci 'longue, entre de vieilles jpetitos maisoi.s toutes pareilles, dont les hauts lioits noirâtres sont en planchettes de hêtre, -en bois des forêts voisines. La boue ;de la chaussée est couverte à Tinfini des hachures iait;?s par les pieds fourchus des troupaaux ^ui, à la première heure, bOut sortis pour se répandre dans les hauts pâturages, dans les prairies d'alentour. De tonips àautre, des

paysans , des paysannes passent , sur des mules qui ont aussi des clochettes et dont les harnais sont enjolivés de cuivre, dont les selles se terminent par des pendeloques rouges. C'est naturellement dans la direction du grand monastère de Ronce vaux qu'ils s'en vont tous, pour le pèlerinage du jour.

Sur la place de l'église, on sera bien pour voir la procession arriver des villages d'en dessous, pour la voir sortir là-bas de cette brume blanche — qui est un nuage momentanément posé dans un repli des Pyrénées.

Lourde, fruste, massive, étrangement rustique, battue depuis des siècles par les tourmentes des altitudes, est cette église de granit devant laquelle s'étend une petite place — au sol criblé, comme celui de la rue, par les empreintes des moutons et des chèvres r

Et tout à coup, là-haut, à chacune des deux fenêtres du clocher, par où deux clo-

ches égales apparaissaient, des hommes surgissent, qui se mettent à sonner à toute volée, en maniant les battants œmme des heurtoirs. Ding, ding, ding, ding, ils frappent l'airain avec une rapidité frénétique — comme ils jouaient de la guitare cette nuit, — et Tair s'emplit aussitôt d'un bruit fêlé, sauvage : c'est le signal de la procession, qu'ils ont déjà aperçue et qui sera bientôt visible pour nous.

En effet la voici venir, émergeant de la brume. Et on dirait d'abord un convoi de madriers, péniblement charroyés par des hommes en deuil. Puis, à mesure que cela s'approche, tous ces bois, en se dessinant mieux, montrent des formes d'instruments de torture : ce sont des croix comme celles du Calvaire, que des pénitents portent sur le dos et dont ils maintiennent les branches en étendant les bras dans des poses de suppliciés. On commence d'entendre une plainte intermittente, qui s'exhale en lamentation

Î26 FiGURES ET CHOSES

rythmée de cette feule en marche. Ils ont tous des robes noires, et, sur le visage, des cagoules Jîioires ; pieds mus dams la boue, ils ohemiDent vite, contrairement à la coutume des lentes .processions. Ils sont environ cinq cents, rangés en double lile : Om pro rnohis!... Gra fro nohisl... crient-Lis ftous sur un ton de Lugubre «appel, len passant avec une sorte de hâte étrange, la tête cou îi)ée sous leur croix. De distance en distance, au milieu d'eux, les alcades 4e leurs villages les surveillent, le béret bas, drapés dans la grande cape -des cérémonies. Derrière, vienment 'ensui-te des groupes de diacres en surplis de mousseline , portant au :bout de hampes les croix d'argent et de vermeil des vingt <Dtu trente paroisses d'alentour, pièces d'anoie»nne orfèvrerie dont quelques-unes sont à <d(^aii barbares. Piuis, pour finir, s'avance la nombreuse troupe de femmes «en mantille inoire qui chantent avec des voix tristes les litanies de la Vierge. Pas de ca-

goules sur leurs visages, à elles, et dans l'encadrement de leurs voiles de deuil, ce ne sont que pauvres laideurs flétries, que pauvri s .regards de naïveté souffrante : population étiolée des trop grandes altitudes, filles pâles des hauts plateaux où les conditions de vie deviennent dépressives. .

Sur la place de l'église, et çà et là dans la rue de Burguette, il y a les inévitables touristes, attirés comme par quelque tele de barrière dans ce village perdu — qui, hélas I -n'est plus assez protégé par ses montagnes, plus assez loin de Biarritz ou de Bayonne. Il va de soi du reste que ces intrus ont des jumelles, des appareils variés, des koJaks, des bicyclettes, voire des mirlitons. Et, devant toute cette humble humanité de •montagne, qui passe lamentable sous ses haillons sombres, mais suppliante et enfantine, s'en allant s'agenouiller avec confiance devant la Notre-Dame de Roncevaux, ces ,gens-là trouvent des rires qui mériteraient

des gifles immédiates, des réflexions qui sont une quintessence d'idiotie.

Cependant, vers Roncevaux, la rapide procession continue de monter, en poussant son gémissement lugubre, — et, à sa suite, me voici de nouveau dans la campagne.

La campagne, ici, c'est quelque chose d'admirablement vert, de constamment humecté par le voisinage ou le contact des nuées, quelque chose de mélancolique, d'un peu paradisiaque en même temps, que la main des hommes est à peine venue déranger. Et un je ne sais quoi dans l'air y donne conscience de la hauteur à laquelle on respire.

La route traverse des bouquets d'énormes hêtres aux branches toutes chevelues de lichens blancs, traverse des prairies de marguerites où paissent en troupes des chèvres blanches. Mais plus loin, partout alentour, c'est la forêt, la forêt de tous côtés, la forêt de hêtres qu'on ne voit pas finir, tranquille

et pareille, silencieuse, fraîche et verte. Aux enviions de ce plateau de Burguette, les cimes, qui semblaient si haut perchées quand on les regardait des plaines d'en bas, font l'effet de petites collines très proches, boisées toujours des mêmes essences puissantes. Et les nuages, qui sont ici chez eux, se promènent autour de nous comme des fumées, comme des ouates légères ; se traînent ou se reposent sur cette verte splendeur des arbres...

La procession, que je continue de suivre, chemine toujours de son même pas alerte, sans bruit, parce que tous ces pieds de montagnards sont nus ou bien chaussés d'espadrilles. On n'entend que les lamentations, perpétuellement reprises en cadence. Devant moi, c'est d'abord la masse noire des femmes ; puis, le groupe des croix d'argent, où un rayon de soleil en ce moment tombe et qui brille sur tout le vert nébuleux des fonds; puis, enfin, à l'avant-garde, là-bas,

la foule indistincte des crucifiés aux brras étendus, qui va se perdre tout à fait au milieu d'une vapeur épaisse^, grise à reflets de nacre. Et Fantique Roncevaux, vers lequel tout cela naonle, est invisible, derrière un nuage; une grande fumée pâle, qui passait, s'est arrêtée pour l'enténébrer.

Cependant nous en sommes très près, de ce- Roncevaux qu'on n'aperçoit point, car voici le fracas subit des cloches du. beffroi, qui signalent notrearrivée, à coups précipitéscomme ce matim' sonnaient les. cloches de Burguette. Et, soudainemjent, le couvent se dessine, agrandi par l'indécision de ses contours, par le vague dans lequel ce nuage ; le maintient encore'; il paraît colossal et farouche, avec son; donjon! de forteresse et son* i entassement de lourdes murailles.

On s'engouffre dans l'ombrei d'un vieux; porche de granit. On traverse un cloître désolé, aux' arceaux en ruine, plein de dé+-^ combres, de fougères et de mousses ; le

nuage too jours y embrume les silhouettes humaines, y jette une humiiiité et un frisson de sépulcre, y donne aux choses des aspi^t s irréels et ramène Hmaginalion à la demi- nuit des temps passés

Et enfin, on pénètre comme un flot dans Tobscurité de l'église, embaumée d'encens, où des cierges brûlent, au fond, devant les vieux tabernacles étincelants d'or. Les petites flammes des cires font scintiller là-bas des colonnes dorées, des retables dorés, des restes d'anciennes magnificences, au milieu de tant de délabrement et d'abandon. Mais dans la nef, on y voit à peine pour se conduire, et c'est d'abord une sorte de mêlée où la procession se condense en tâtonnant ; les corps en sueur se frôlent et se poussent ; les croix s'entre -choquent, on entend des claquements de bois, des heurts pesants sur les dalles.

Peu à peu, cependant, la foule se tasse, et les yeux habitués commencent à mieux

i32 FIGURES ET CHOSES

voir. Toute l'allée du milieu, entre les colonnes, est occupée par la masse noire des femmes voilées de deuil. Et des deux côtés sont symétriquement rangés les cinq cents crucifiés, aux bras étendus, aux respirations haletantes et fatiguées; c'est ici le terme de leur pénible course, avec les fardeaux qu'ils traînaient, — et maintenant les moines vont dire pour eux la bienfaisante messe...

Mon Dieu!... sans ces nuages qui aujourd'hui passaient, tout cela, peut-être, m'aurait semblé vulgaire et quelconque...

Saint-Jean-de-Loz, 17 août 1897.

Sous le soleil de midi, la partie de paume allait s'achever. Au milieu de l'immense place, au sol de ciment gris aplani soigneusement pour que les balles y puissent bien rebondir, les six champions ruisselaient de sueur ; dans la détente de leurs bras, dans le jeu encore puissant de leurs muscles, dans leurs sauts encore agiles, on sentait la fatigue et la hâte d'arriver à la fin.

D'ailleurs, elle n'intéressait plus, cette partie de paume, tant elle était inégale; le résultat n'en laissait plus aucun doute, tant

l'un des camps avait distancé l'autre. Et je cessais de suivre les joueurs, — tandis que, machinalement, mes yeux éblouis de soleil relisaient une inscription tracée à la chaux blanche sur ce mur arrondi du fond, où les balles venaient frapper avec des claquements secs.

Viva Euskual Herria! disait l'inscription, en grandes lettres gauchement tracées (Vive la patrie basque I). Œuvre de quelque passant fanatique du sol natal, de quelque enfant peut-être, voici qu'elle prenait pour moi une importance dominante : en ces mots d^une sonorité un peu étrange, en ce cri de rébellion un peu sauvage cantTe le nivellement général, se résumait pour moi tout ce qui restait de vraiment basque ici, à cette heure, dans ce Saint- Jean-de-Luz, de jour en jour plus défloré.

Quand on habite depuis lon;|temps la mourante Euskual-Herria, on eri a tant vu partout, on en a teint joué, des parties de

paume, qu'elles ont presque perdu le pouvoir de <îonner à l'imagination la note locale. Et aujourd'hui du reste — jour de grande fête, dans une ville en train de devenir, hélas 1 station de bains quelconque — ces gradins qui bordent la place étaient garnis d'une foule cosmopolite, à l'aspect navrant de banalité.

Mais voki qu'arriva une troupe de paysans singuliers, tous pareillement vêtus. Et les Basques qui étaient là les aecoeillirent par des petits cris de gaie bienvenue : « You ! you î you ! * auxquels ces visiteurs, en souriant, répondirent, à la mode de chez eux, par des cris semblables : « You ! you ! you! » — av€c de ces voix ftiitées d'oiseau, comme s'en font, pendant les danses, les Peaux- Rouges de certaines tribus du nord.

Pantalons noirs, bérets noirs, blouses noires à raille plis, très courtes, finissant au-dessus des reins ; figures entièrement rasées, expressions naïves, regards des vieux

temps... C'étaient des « Souletins », danseurs délégués, qui, pour prendre part aux fêtes, arrivaient de cette vieille contrée de la Soûle, aux traditions encore immuables. Et leur musique les accompagnait : un tambounn, avec une sorte de grande flûte de Pan, ayant forme de carquois.

En leur présence, la partie s'acheva. Et, dès que le crieur, de sa voix traînante, eût annoncé en langue basque le dernier point, avant que la foule se fût levée> l'organisateur des fêtes pria ces Souletins de danser.

Alors, on vit le vieillard qui jouait la flûte de Pan s'avancer au milieu de la place, et les danseurs, une trentaine environ, former autour de lui un large cercle, sans se tenir la main. Au son d'un tout petit turlutu, mystérieux et comme venu de très loin, qui sortit de cette énorme flûte archaïque, les hommes commencèrent de se mouvoir gravement en cadence... On entendit bien çà et là quelques rires bêtes s'échapper de dessous-

des chapeaux élégants ; mais la majorité du public, même des plus vulgaires touristes, était conquise et s'intéressait. Un silence se fît, autour de cette danse presque silencieuse, tandis que les espadrilles légères des Souietins effleuraient sans bruit le sol de la place. L'Esprit des âges passés venait de s'éveiller encore une fois au son de la flûte, communiquant aux délicats un frisson inattendu, et imposant aux plus grossiers une sorte de respect quand même...

Réguliers comme des automates, les Souletins exécutaient des pas compliqués et rapides, sur un rythme triste. Par instants, un saut nerveux les élevait de terre, tous ensemble; alors leurs petites blouses plissées, bizarrement courtes, s'éployaient sous leurs bras comme des jupes de ballerines, — et ils étaient si légers qu'on ne les entendait pas retomber. Malgré rempressemont de leurs pieds alertes, leurs visages demeuraient impassibles, naïvement graves. Toujours le

138 PTGIJRES ET CHOSES

vieux flûtiste tenait le centre du cercle, leut jouant sa grêle musique^ ayant l'air de les mener par quelque sorcellerie ancienne... Et le soleil de midi faisait toutes courtes, presque nulles, les ombres de ces bonshommes noirs, qui dansaient en rond sur Tasphalte gris.

L'angélus du milieu du jour commençait de sonner, — car. Dieu merci, Tangélus soane encore aux vénérables clochers de ce pays — quand, la séance finie, le public se rép: ndit dans les mes de Saint-Jean-de-Luz.

Pour quatre heures était annoncée une danse d'antiquité millénaire (la danse des épées, par de jeunes montagnards de Guipuzcoa) et il iallait, en attendant, déjeuner dans r encombrement d'un hôtel, parmi des touristes de toute classe ; puis, errer d'une manière quelconque dans la ville en fête, où

résonnaient çà et là des musiques basques, de tambourins et de fifres.

Saint-Jean-de-Luz conserve encore quelques recoins charmants, quelques tranquilles et honnêtes petites rues, empreintes du cachet local : toits débordants ; façades peintes à la chaux, où s'entrecroisent des poutres vertes ou rouges ; grands arbi'es passant par dessus des clôtures de jardins ; échappées de vue sur la mer bleue ou les Pyrénées brun s; paix et silence, entre des murs blancs, sur un pavage de galets marins... Mais l'horreur des constructions modernes va se multipliant chaque jour. Pas un bout de plage, pas une gentille colline que ne déshonore à présent quelque grande bâtisse coûteuse, conçue par des rastaquouères extravagants, par des snobs en délire... Quand ce serait si simple, mon Dieu, pour ne pas défigurer oe pays, de bâlir des maisons basques, comme certains rares artistes ont eu le bon goût de le faire!... Ilélas I

hélas I qui nous sauvera de la pacotille moderne, du faux luxe, de l'uniformité et des imbéciles 1...

Sous les arbres d'une place, devant certain café établi dans une ex- demeure royale clu XVII* siècle, je m'étais assis pour attendre, regardant passer des bicyclistes et des bicyclistes ; des femmes aux têtes emplumées, — des femmes qui étaient de toutes les nationalités et de tous les mondes, mais qui avaient copié les unes sur les autres, avec un complet dédain du type spécial à chacune, leurs accoutrements sans style ni raison. C'est un des bienfaits du siècle que, dans une ville bahiéaire, il soit impossible de dire à première vue si l'on se trouve à Ostende, à Trouville ou encore à Saint- Sébastien.

Elle élait bien perdue, la note étrange que,

LA DANSE DES ÉPÉES lil

le matin , ces danseurs m'avaient donnée. Un effort était même nécessaire pour se rappeler que dans ces montagnes, aperçues au loin, existent encore les débris d'un peuple tenace qui garde, avec l'cnigme de sa provenance, la foi, les traditions et le langage des ancêtres.

Cependant, deux guitaristes s'approchèrent, un vieil homme aveugle et une jeune fille , arrivés de l'Espagne voisine pour qutter des sous pendant les fêtes. Et, dès que se fit entendre leur petite musique sourde, presque éteinte par le bruit du vent qui soufflait de la mer et par la confuse rumeur de la ville, un voile commença de tomber, de tomber sur toutes les trivialités modernes. Ils jouaient une « Malaguénia » très ancienne. L'une des guitares faisait le chant, et c'était comme un chant d'Arabie, comme une plainte épandue sur des plaines désertes. L'autre accompagnait en petites notes brèves et tremblotantes, qui imitai, nt

142 FIGURES ET OBOSKS

le brmssem^nt des sauterelles dans les solitudes^ où le sable brûle. E*t cela disait les tristesses des âmes d'autrefois, en Andalousie, à l'heure des midis accablants, au

temps des Maures Daias l'indéfinissable

de la musique , dans le mj'^stère des rythmes, se conservera pendant des siècles encore , malgré runiverselle fusion des hommes et des choses, ce qui fut le génie particulier des races ^

kvL coup de quatre heures enfin , les jeunes montagnards de Guipuzcoa, venus pour danser la danse des épées, apparurent dans la cour du couvent des Frères, oii la foule avait depuis longtemps pris place à Fombre des arbres, sur quelques centaines de cha^^ses.

L'un tenait un imtaense étendard de soie, les autres, des épées nues. Indifférents et

graves, com./io ee matin leurs frères <Je la Sou'ie, ils montèrent sur l'estrade qaon leur ava-H préparée.

Coiffés du béret rouge, en bras de chemise, tous, et sans cravate à la mode basque, «îi pantalon blanc et le gilet ouvert, ils portaient sur les molets de traditionnels ornements de cuir : des lanières garnies de grelots qui, to^t à l'heure, d'un bruit un peu sauvage, aceompagneraiemt la danse.

Elle ressemblait bien un peu à un théâtre de toire, lem^ estrade enguirlandée, — malgré un je ae sais quoi de plus honnête cependant et de plus naïf. Il faudrait donc, pour les regarder et les comprendre, faire abstraction de cela — abstractioa aussi de la foule moderne et de mille petits détails ridicules, et, d'une façon générale, de toutes les choses ambiantes.

Eux-mêmes d'ailleurs semblaient ne pas s*en préoccuper, de cette foule. Et, la veille, ils avaient répondu , paraît-il , au

directeur d'un casino des environs qui voulait les enrôler pour une soirée: « Non, nous sommes des Basques qui dansons en plein air, devant d'autres Basques, les danses de notre pays pour en prolonger la tradition. Mais nous ne sommes pas des gens que l'on paie pour qu'ils se donnent en spectacle. » Grands, découplés et forts ; ils avaient l'air aussi à l'aise devant ce public de baigneurs que là-bas, dans leur village, quand il s'agit de danser entre soi , le dimanche, sur la place de l'église.

D'abord ils s'agenouillèrent ensemble, le front incliné vers la terre, pour un salut superbe à leur étendard; celui qui le portait , à genoux aussi au milieu du groupe maintenant immobile, se mit à brandir longuement la hampe, avec des gestes d'une plastique admirable, de façon à faire voler, comme de grandes ailes agitées, les plis de la soie au-dessus des têtes.

Puis, ils se relevèrent, nobles d'altitudes ,

et la danse commença, au son d'une sorte de marche belliqueuse jouée par un fifre et un tambourin. Le pas était compliqué singulièrement, avec, de temps à autre, des bonds d'une vigueur prodigieuse qui faisaient tinter les grelots et claquer, le long des mollets, les lanières de cuir. Il y avait de grands coups d'estoc portés en cadence , avec des parades vives, des heurts simultanés de toutes les épées , de bruyants cliquetis d'acier. Et cela faisait songer à quelque scène de l'antiquité , à quelqu'une de ces pyrrhiques guerrières auxquelles se complaisaient les jeunes hommes de la Grèce...

Sur cette même estrade, bien d'autres danses suivirent, toutes très anciennes, quelques-unes remontant à des époques incalculables, tant ce peuple est de vieille origine. Il y eut aussi l'antique pastorale d'Abraham,

qui fut jouée là par « les jeunes garçons de la commune d© Earcus » — et où figurent , à côté du patriarche , les anges , les démons, voire même Ghodorlahomor, roi de Sodome.

Ensuite, la nuit venue, on recommença sur la place publique, sans tréleaux cette fois et au milieu de la foule, la danse des épées , plus noblement barbare aux lanternes et sous la lune qu'à la lumière du jour. Puis enfin un immense fandango entraîna tout le monde, filles et garçons, dans une même griserie de mouvement et d'alerte joie.

Ainsi, depuis une semaine, se succèdent à Saint'Jean-de-Luz ces fêtes de la tradition basque: toutes les danses de jadis, toutes les sortes de jeux de paume; des impTovisations par des bergers inspirés , des

concours de ces étranges cris de gaîté qui s'appellent Irrintzina et qui font frémir ; des chants, des hymnes sacrées dans les églises... Et les exécutants de toutes ces choses portent des noms tels que ceux-ci, pris au hasard, dont les consonances semblent venir dus plus primitives époques : Agestaran , Lizarraga , Imbil , Olaïz et Héguiaphal...

Gela se passe, il est vrai, dans un décor de plus en plus quelconque , devant des assemblées où les Béotiens dominent , et c'est si dépaysé, hélas ! que par instants cela semble lamentable au milieu des ineptes sourires.

Mais, malgré tout, combien il est touchant, combien il est digne d'intérêt et de respect, l'effort de conservation, ou de religieux retour vers le passé, que ces lûtes représentent!...

Burgos, à la tombée du jour, à la fin d'un dimanche d'avril, dans la splendeur d'un printemps méridional et dans tout l'or rose du couchant.

L'air est immobile, très doux ; un rayonnement de soir sans joie s'épand de plus en plus, à mesure que s'accélère la fuite de la journée, sur cette ville du passé, isolée dans les terres, vieillie, mourante au bord d'un mince fleuve, sans communication avec le grand Large marin qui vivifie et égayé; il semble que l'oppression de ce nom superbe :

Burgos, de ce nom évocateur de magnificences anciennes, s'appesantisse, au déclin de la lumière, sur ces rues endimanchées, où circule, dans ses beaux habits modernes, l'Espagne d'aujourd'hui, si amoindrie aïKprès de l'Espagne d'autrefois.

La cathédrale, la très célèbre cathédrale, dès en arrivant, elle s'indique : au-dessus des maisons, apparaissent des choses qui se dressent très haut dans l'air jaune d'or, des flèches, des pointes, d'inimaginables découpures, si frêles avec leur ajouremsnt excessif! On dirait des dentelles de papier qu'emportera îe vent — et elles sont là depuis des siècles, immuablement légères. Toutes rougies à cette heure, elles flamboient sous ce soleil déjà abaissé, qui bientôt n'éclairera plus qu'elles seules, laissant s'assombrir le fond des petites rues, où la loule du dimanche peu à peu rentre et disparaît dans d'obscurs logis...

IMPRÏ5ST0:^S DE CATHÉDRALE iSi

Au cœur même de la ville, trône cette cathédraJe, où Ton me conduit à travers un labyrinthe de maisons centenaires — très vite, parce que je repars sitôt la nuit dose.

MaintenaTxt la voici. De grands murs percés d'ogives gothiques, des séries de marches, des portiques somptueux où tout un monde de statues, taillé dans la pierre rougeàtre, s'aligne et se superpose. Puis, de majestueuses grilles — et subitement une pénombre crépusculaire, un froid de sépulcre descendant sur les épaules, une suave odeur d'encens dans une humidité souterraine : je suis entré, je pénètre dans un monde d'incroyables magnificences, dans une solitude sombrement enchantée. Devant :i}oi, des lointains fuient, très ob^furs, tra^•ersés çà et là par un rayon d'arc-efi-ciel qui tombe

de quelque vitrail, et des dalles brui«sent sous mes pas, au milieu d'un silence, d'une sonorité de caveau. . .

C'est la cathédrale, la légendaire cathédrale, la merveille des vieux temps, plus surprenante que Milan, Strasbourg ou Tolède... Dans cet abandon du dimanche finissant, après que se sont tues les grandes orgues, que se sont éteints les encensoirs, elle est déserte et presque effrayante.

Au premier abord, on a un peu l'impression d'arriver dans une forêt pétrifiée, sous des arbres démesurés. Les colonnes, les troncs monstrueux s'élancent tout enguirlandés de choses qui semblent des lierres, des mousses, et qui sont des sculptures fines et merveilleuses. En haut, partout où ces piliers déploient leurs arceaux comme des branches, les amas de feuillages s'enroulent, les frondaisons de pierre s'étalent, serrées, touffues, imitant un dessous de futaie — et témoignant du patient travail de toute

une génération d'hommes. Tout cela taillé dans la pierre vive, tout cela indéfiniment durable, malgré sa délicatesse rare, et déjà transmis à nous de très loin par les siècles passés.

Des grilles géantes, de trente pieds de haut, en bronze, «i fer, prodigieusement travaillées, courent dans toutes les directions, entre les piliers énormes, séparant de la grande nef une multitude de chapelles secondaires encore plus invraisemblablement magnifiques, où les feuillées délicates et infinies, les espèces de féeriques charmilles qui, là aussi, montent jusqu'aux voûtes, ne sont plus de pierre, mais d'or étincelant.

Un homme, qui est le gardien de ces richesses, ouvre devant moi l'une après l'autre, avec des clefs ouvragées longues comme des dagues, toutes ces pesantes

lo4 FIGURES ET CHOSES

clôtures- de- fe? ou de bronze, et îe choc de ces portes qui se referment sur nous= résonne longuement sous les hautes voûtes,

— ïl est trop tard, dit-ilj pour tout voir, la nuit va toniber. Et il me presse.

D'abord, nous étions seuls dans ce lieu si splendide; puis, viennent quatre ou cinq paysans de la montagne, en vieux costumes, Fair craintif, sauvage et misérable, qui demandent la permission de suivre et se joignent; à nous en tout petit groupe serré, regardant de près dans la pénombre les choses somptueuses, touchant du doigt les ors, soufflant les buées de leurs respirations sur les marbres.

Nous visitons le chœur, rempli de richesses inestimables, qui est enfermé à part dans une sorte d'immense cage en bronze ajouré et que cachaient de longs vélums de brocart, retombant de toute l'élévation de la nef; des flambeaux de cinq ou six pieds de hauteur, en argent repoussé, s'y alignent devant

IMPRESSIONS DE CATHÉDRALE loo

\e maîtpe-autel rtiisselant d'or. Ensuite, toutes ces chapelles secondaires, dont les gnlles, en s'ouvrant, éveillent des sonorités toujours plus lourdes et plus longues, dans l'obscorité croissante; \Ties de près, leurs frondaisons dor, imitant des acanthes, des chicorées légères, sont peuplées de centaines de personnages et d'animaux. Ensuite encore, en nt us pressant toujours davantage, on nous montre les tombeaux des saints « fondateurs»; ITiomme qui nous conduit soulève brusquement les suaires de velours rouge et d'or qui recouvraient leurs images d'albâtre ou de marbre, leurs blanches statues couchées.

Puis, nous traversons un dédale de cloîtres, emplis de souvenirs et de reliques, dont les portes sont fermées par d'étranges scrrares à figure humaine, la clei s'enfonça nt dans la bouche qui grimace. Et enfin, voici de nouveau l'immense nef, presque noire cette fois, et dans laquelle, au retour de notre course, nous rentrons tout à coup sans

nous y attendre, par une petite porte sournoise.

De tout cela, aucune paix religieuse ne se dégage; au contraire, le sentiment d'une magnificence écrasante, orgueilleuse, implacable; non, pas môme du calme, malgré tant de pénombre et de silence; pas même une reposante unité, comme par exemple dans certains sanctuaires japonais de la Sainte Montagne qui sont, avec celui-ci, les plus splendides des quelques temples de dieux respectés encore par le temps. Dans cette extravagante surcharge de richesses, on sent je ne sais quoi do tourmenté, de lourdement humam, de presque sensuel.

Un prodigieux passé s'évoque : toute l'Espagne des grands siècles regorgeant de puissance et d'or ; mais la paix, la douce paix de tant d'autres églises chrétiennes, est absente d'ici...

J'ai déjà épouvé que, voir pour la première fois les choses, furtivement, le soir,

dans la fièvre des haltes courtes, est une manière d'en recevoir une impression complète, définitive et juste. Ainsi jadis, il y a bien longtemps, ayant fait ma première visite à l'Acropole d'Athènes au milieu de la nuit, en quelques minutes, au prix de mille difficultés et avec l'inquiétude de manquer le départ de mon navire, je me rappelle y avoir entrevu la grandeur antique d'une façon saisissante et neuve que, depuis, dans les mêmes lieux, je n'ai jamais retrouvée. Je ne désirerai donc pas revenir à Burgos, plus tard et plus longuement ; pour quelques incomparables détails que j'y découvrirais sans doute, mon impression d'ensemble serait affaiblie et diminuée...

Nous allions sortir.

Là-bas pourtant, deux minces flammes brillent, comme des lumières de Petit-

Poucet, dans les lointains de la nef immense et, tout à côté, une forme noire se dessine agenouillée. Alors, voyons ce que c'est; approchons-nous, très doucement, sur les dalles si sonores, pour ne pas troubler ce fantôme en prière.

Deux cierges — oh! bien modestes — brûlent là devant un tableau de la Yierge, qui est dans un recoin négligé, dans une niche tout injQme derrière Tun des piliers monstrueux, mais trop somptueuse encore avec son cadre éclatant de dorures anciennes.

Et une femme se tient auprès, prosternée, vêtue de noir, la tête couverte de la mantille de deuil. Elle porte à son cou un bébé lamentable, enfant de quelques mois dont la figure vieillotte est déjà marquée par la Mort. Et elle prie ardemment pour lui, tandis que se consument les cires, la pauvresse en deuil, ayant choisi la plus humble des images pour lui offrir ses cierges de deux sous. Elle prie les yeux pleins de

larmes. Et le contraste est accablant et cruel entre les prodigieuses richesses d'alentour et la robe de la suppliante ; entre la durée persistante de ces raiiliers de saints habillés d'or et la fragilité de ce petit être sans lendemain, enveloppé de guenilles^ qu'on a apporté là devant eux, qu'on essaye si timidement de leur présenter pour qu'ils en aient pitié, et qui \'a bientôt s'en retourner à la terre.

nia est déjà décrépite, cette femme, dont l'altitude révèle une détresse sans bornes : quelque grand'mère peut-être, disputant à la mort le petit d'une fille morte; ou bien quelque mère ayant conçu dans un âge trop avancé un enfant non viable.

Elle le tient et le couvre avei^ une tendresse infinie, le pauvre petit essai humain, qui doit à 'e ne sais quel hasard d'être si manqué et si misérable ; elle abaisse un foulard noir sur son inquiétante figure qui exprime déjà une clairvoyante angoisse ;

elle entoure d'un châle son mince corps de poupée, à cause de cette humidité de sépulcre qui tombe sur lui des voûtes de pierre. Et elle reste à genoux, remuant ses lèvres pour des redites obstinées et vaines.

Voici maintenant qu'elle me regarde, avec ses yeux désolés, qui devinent sans doute une pitié dans les miens et qui semblent interroger : N'est-ce pas qu'il a une mine bien malade, mon pauvre petit ? Je me détourne pour éluder sa question muette qui me serre le cœur, et je prends un air de m'intéresser à d'autres choses. Mais, l'instant qui suit, voyant que je reste là, elle lève de nouveau la tête vers moi, après un coup d'oeil sur la splendeur d'alentour ; nos regards se croisent encore. E^ile n'est pas bien convaincue, cela se devine, et ses yeux demandent, avec plus d'angoisse cette fois : Est-ce que vraiment vous croyez qu'elles m'écouteront, les divinités magnifiques?...

Mon Dieu, je ne sais pas, moi, si elles

l'écouteront. A sa place, cependant, j'aurais préféré porter mon petit dans une de ces chapelles de campagne où se complaît la Vierge des simples. Les madones et les saints qui habitent ce lieu sont avant tout, je crois, des êtres de faste et d'orgueil, endurcis dans la pompe séculaire. Non, je ne me les représente pas s'occupanl d'une vieille pauvresse en larmes et de son petit avorton qui va mourir...

La fenêtre par laquelle je regarde est celle d'un des kiosques du palais de Yeldiz, résidence habituelle de Sa Majesté 1^. Sultan.

Et la fenêtre, il va sans dire, encadre un grand d-^cor très spécial, très unique, qui, dès le premier aspect, fournit une précise indication de temps et de lieu.

C'est d'abord, dans un poudîX)iement de poussière, dans un flamboiement du soleil de juin, à midi, sous un ciel pâli de chaleur, une mosquée invraisemblablement blanche; mais une moçquée élégante et neuve, bien

que construite en pur style ancien, une mosquée donnant l'impression des raffinements d'un Islam moderne, quelque chose comme nos nouvelles églises gothiques où des recherches d'archaïsme s'allient à des procédés perfectionnés ; presque trop jolie, avec son haut portique couronné de trèfles arabes, avec les très fines découpures de ses fenêtres, la grâce de son minaret couvert d'ornements comme des retombées de stalactites et surmonté d'un étincelant croissant d'or. Aux alentours immédiats, tout est neuf aussi, et arrangé, sablé, ratissé ; les arbres sont jeunes, les gazons peignés à la tondeuse et mêlés de corbeilles de fleurs, avec les soins habituels aux résidences princières.

Derrière la blanche mosquée tout en dentelles, qu^ occupe le milieu du tableau, qui en est le siijet principal et capital, apparaissent vaguement les grandes merveilles d'autrefois. Dans des lointains — dont l'arrangement par plans superposés indique que

Ton regarde de haut — s'étagent le Bosphore, la silhouette de Scutari d'Asie ; puis, cette chose incomparable qui est la pointe du Vieux-Sérail avancée sur les eaux de Marmara, avec les minarets, les coupoles et les cyprès de Stamboul : tout cela à peine esquissé en grisailles bleues, mangé de soleil au milieu des miroitements de la mer ; tout cela, juste reconnaissable sous un voile de poussière lumineuse et occupant très peu de place dans les fonds, derrière la belle mosquée du premier plan — comme, dans certains tableaux des Primitifs, ces maisons et ces palais qui se tassent, tout petits, sous les bras et contre les épaules des personnages du milieu... Mais c'est une telle merveille, cette pointe de Stamboul avec Sainte-Sophie et le Vieux-Sérail, que sa simple indication de présence suffît à évoquer, sous le décor moderne, le souvenir et le respect des passés magnifiques.

Les routes, les allées, les avenues en lacet

qui a voisinent la mosquée impériale sont pleines de soldats en marche, qui se rapprochent au son desrnusiques ! militaires, et, de plus en plus, ces troupes se condensent autour des blanches murailles ajourées du sanctuaire dans lequel on devine qu'une chose solennelle va se passer. On les voit de tous côtés se croiser, zigzaguer comme dans les défilés sans lin des féeries au théâtre ; drapeaux de la cavalerie, bannières noires brodées d'argent, fanions rouges des lanciers passent et repassent les uns devant les autres, dans le nuage toujours plus soulevé de la poussière ; les grands cuivres clairs des musiques éîiecellent au soleil, et les hauts chapeaux-chinois ornés de queues de cheval ; des sonneries et des fanfares éclatent, l'air est rempli du son grave et si particulier des trompettes turques. Toujours il en vient, des soldats, qui se massent suivant un plan connu, avec une régularité parfaite, et s'arrêtent soudain à leur poste de parade. Les

PASSAGE DE SDLTAN 167

plos rapprochés, ceux qui s'aligoent en rangs serrés directement au-dessous de nous, contre les murs du kiosque, sont des Arnautes du Dord de l'empire et des zouaves de la Tripolitaine en turban vert ; troupes superbes d'ailleurs de tenue et d'attitude, d'er^emble et de beauté individuelle.

Maintenant, ils sont tous arrivés et ne bougent plus ; ils se recueillent, car Theure sainte de midi approche, et bientôt va se passer dans la mosquée la cérémoi}ie pour laquelle on les a rassemblés tous, le « selamlike » , la grande prière du vendredi à laquelle assistera en personne Sa Majesté le Sultan.

Recueilli, on ne ie paraît pas encore dans le salon où je suis ; des diplomates y causent avec des ambassadrices, ou bien effleurent ensemble des questions politiques.

On ne l'est pas non plus dans le saion voisin, qui est bondé de mcMade, de femmes surtout : touristes de différentes nationalités d'Europe, auxquels, sur la demande des

ambassades, le grand maître des cérémonies a bien voulu permettre de venir voir ces défilés du selamlike. Et un aide de camp, le très aimable Mehmed-Bey, aux longues manches flottantes de Tcherkess, fait les honneurs du lieu, s'empresse à placer comme il convient les belles curieuses. — Sa Majesté, qui passera ici même, sous ces fenêtres, serat-elle à cheval, ou bien en voiture? Question qui préoccupe beaucoup les spectateurs et à laquelle il est impossible de répondre. Le plus souvent, pour ce trajet de deux ou trois cents mètres entre le palais et la mosquée, le Sultan trouve plus simple de monter en voiture et de faire suivre, tenus en main, ses chevaux d'armes; alors c'est un regret pour les yeux, car Sa Majesté a très grand air à cheval et d'ailleurs répond mieux ainsi à l'idée que nous nous faisons d'un Khalife, que passant en landau comme n'importe quel souverain d'Occident.

Cependant, l'heure s'avance; l'escalier de

marbre de la mosquée vient d'être recouvert en hâte du précieux lapis rouge sur lequel le Sultan posera les pieds, et, de chaque côté de la porte, se sont rangés d'étranges groupes asiatiques ; longues robes vertes, jaunes ou orangées, éclatantes sur le blanc neigeux des murs ; têtes brunes au regard sombre, coiffées de larges turbans : — prêtres délégués de là-bas, de la Mecque ou de Bagdad, des contrées si lointaines sur lesquelles le Khalife étend son religieux empire, ils apportent au milieu de l'Orient modernisé d'ici la note farouche et charmante des temps anciens...

Par l'avenue sablée, que les troupes bordent d'une double haie et maintiennent libre, commencent à arriver des dignitaires de toute sorte qui se rendent à la prière, des officiers surtout, des généraux, des maréchaux, tous les chefs de la vaillante armée turque ; — mais on les regarde peu, dans l'attente de voir bientôt passer le Sultan...

Voici, dans d'élégantes voitures fermées,

les princesses de la famille impériale ; — mais un nuage de mousseline dissimule leurs costumes et leurs visages...

Le soleil flambe ; dans les salons clairs et blancs, sur la mosquée claire et blaaoke, dans les lointains troublés de miroitements et de poussière, rayonne une lumière puissante, et il semble que la chaleur soit alourdie encore par la présence de ces milliers d'hommes en armes, qui se tiennent massés là, ne parlant pas et retenant leur souffle.

Un à un, continuent d'arriver à pied les grands personnages conviés au selamhke ; les princes impériaux, les aînés avec leurs aides de camp, les plus jeunes, enfants en costume mili taire, avec leurs précepteurs. Un succès de charme, quand passe un petit être ravissant, chamarré de croix, qui marche svelte et noble sous son costume de marine, tournant vers les curieux sa jolie figure intelligente ; dans .Ifî salon des touristes, où on ne le connaît pas encore, quelques têtes

PASSAGE DE SULTAX iW

de fenime?, aux chapeaux fleuris comme des jardins de mai, se penchent à la fenêtre pour le voir, et demandent : qui est-ce? — C'est le petit prince Burhan-Eddine, le dernier des fils de Sa Majesté.

Bientôt midi. On regarde du côté du palais. On consulte les montres — montres de voyageurs, jamais d'accord, réglées à toutes les différentes heures d'Europe. Dans les 'groupes, qui se rectifient et dressent la tête, court un frémissement annonciateur de l'approche souveraine. Les musiques, à grands éclats de cuivre, entonnent ensemble l'hymne impérial. Et là-haut, à la galerie aérienne du minaret blanc, sous le croissant d'or, le muezzin vient d'apparaître, tout petit dans le ciel et dans le soleil, — le muezzin qui va chanter la sainte prière...

Midi ! Soudain les musiques se taisent, s'arrêtent au milieu de leur phrase, comme frap]HVs et muettes ; un silence se tait, inattendu, subit, saisissant, oomme sous

Toppression de quelque chose d'un peu terrible, et les troupes se figent dans une immobilité haletante. Alors les trois cris : Allah I Allah ! Allah I sortis ensemble tormidablement de cinq mille puissantes poitrines de soldats, ébranlent l'air inerte et chaud... Et, dans le silence qui retombe encore, après cette clameur immense, le souverain passe.

Il est en voiture, ayant devant lui Osman Pacha, le héros illustre de Plewna ; il passe très vite, tandis que toutes les têtes s'inclinent.

Et de là-haut, du ciel de feu blanc, tombe le chant du muezzin, l'appel oriental, l'appel séculaire ; la voix merveilleuse, choisie entre toutes les voix, domine les bruits terrestres, couvre les commandements militaires et la vague rumeur de tant de milliers d'hommes; elle est fraîche, facile et infinie, un peu étrange aussi, avec son timbre mélancolique de hautbois. Ses fugues rapides et désolées s'envolent et s'abaissent, légères au-dessus des tètes humaines, jetant une mystique

impression d'Islam, même aux étrangers incroyants assemblés là pour un spectacle... Le Khalife, descendu de son landau, gravit l'escalier de marbre sur le tapis rouge. Les robes orientales et les sombres turbans, qui étaient échelonnés le long des marches, se prosternent jusqu'à terre. Les dernières notes de la voix céleste, devenues plaintives, se meurent là-haut — et c'est fini. Le Khalife est passé. On se reprend à respirer et à parler avec liberté, après le saisissement religieux, et les conversations recommencent, dans les groupes cosmopolites du kiosque, tandis que défilent, tenus en main, de beaux chevaux d'armes, blancs, harnachés d'or... L'instant a été court, furtif : mais c'est égal, on a senti encore, avec un trisson, au milieu de la mise en scène splendide, le frôlement d'un de ces êtres spéciaux qui s'appellent empereurs ou rois, et en qui de grandes nations se personnifient.

J'habite en France, mais sur une sorte de balcon avancé qui regarde l'Espagne. Dos fenêtres, des terrasves de ma maisonnette à denni br. ignée dans la Bidassoa, je vois et j'entends tout ce qui se passe sur la rive d'en fuce, qui n'est plus française.

Aujourd'hui, jour cpielconque, en pleine splendeur d'été, voici tout à coup une agitation inattendue des clocîies de là-bas : Téglisc de Fontarabie, l'église d'Irun, les couvents de moines, sonnnnt, sonnent, comme pour les graivdes fêtes cariMonnées .. Puis.

c'est un large drapeau national, rouge à bande jaune, qui monte bien vite au-dessus du ohàteau de Jeanne-la-Folle, éclatant de couleur sur le brun sombre des montagnes, — et des barques françaises, qui se hâtent de partir vers Fontarabie, emmenant des gens d'ici comme pour un spectacle...

Qu'est-ce qu'il y a?... J'interroge un batelier par ma fenêtre :

— C'est la Reine 1 la reine d'Espagne ! Nous allons la voir passer I

En effet, je savais que, chaque été, Sa Majesté la Reine Régente venait de Saint- Sébastien faire un pèlerinage de quelques heures au vieux Fontarabie.

— Tiens, si j'allais, moi aussi, voir passer la Reine, mêlé à la foule des paysans et des pêcheurs I

Et je descends prendre place dans la joyeuse barque, où une bande de jeunes filles et de jeunes garçons échangent leurs gaîlés naïves en une des langues les plus

vieilles et les plus mystérieuses du monde, avec ce roulement sonore et léger des r qui est particulier aux mots basques.

Dix minutes sur cette Bidassoa, endormie et lente, à l'heure de la haute marée, sous l'éclatante lumière méridionale, — et nous abordons à la rive espagnole, au quai désert de Fontarabie.

Elles disent, les jeunes filles, qu'il est déjà presque trop tard : la Reine va sortir de l'église et s'en aller; alors il faut courir...

Par un raccourci familier, lestement nous grimpons, entre des maisons du plus noir moyen âge, sinistres et mortes sous le soleil ardent, — et tout de suite nous voici dans l'étonnante vieille rue des Chevaliers, à côté de l'église aux murs de forteresse blasonnés si magnifiquement.

Bien tard, en effet, à peine le temps d'ôter nos bérets, d'ouvrir nos yeux éblouis de soleil, la Reine passe, très vite, très vite, dans une voiture découverte que des mules

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emportent ventre à terre sur les bruyants* pavés. A peine apparue, à peine reconnue, la Reine est déjà en fuite rapide, ayant à ses côtés l'enfant' roi, qui se retourne une demi -seconde potir jeter sur l'église ses jeunes yeux profonds. Et si simplement habillée, celt^ Reine, d'après l'usage moderne qui exige que les souverains ressemblent le plus qu'ils peuvent à leirs sujets; il est vrai, tellement reine d'aspect, malgré sa simplicité voulue, que, dans ce cas particulier, la confusion ne serait guère possible.

Je souris du dësappointetnent de mes compagnons de barque, accourus de notre France où il n'y a plus de rois dans l'espoir sans doute d'admirer une belle robe dorée. Mais vraiment ce nivellement étrange qui emporte tout, l'es usages, les traditions, les costumes, la pompe et les splendeurs, me frappe davantage, ici, dans ce dëcor si intact du passé espagnol, parmi ces sombres mai-

sons armoriées, et au carillon d'honneur de toiites ces cloches d'autrefois...

Là-bas, au bout de Tantique petite rue, déjà la voiture royale va disparaître, — et les campagnards, les pêcheurs attroupés près de l'église, sont lents à remettre leurs bérets, lents à s'agiter et à élever la voix, comme après une émotion un peu religieuse. Tous Carlistes, pourtant, par bien ancienne tradition; mais un sent que, à ceux-là même, la souveraine et la mère qui vient de passer, simple et grave dans sa robe unie, impose le sympathique respect par le seul charme de sa présence.

Dans ma maison familiale, — dans mon logis particulier qui est comme un coin d'Orient ancien, — un soir terne et voilé de printemps, entre les rideaux sombres et presque fermés, une lueur de crépuscule se glisse, triste, dessinant une longue raie dans Pair obscur.

Des plis d'une tenture murale en velours rouge, brodée d'archaïques dessins d'or, quelque chose d'infiniment petit s'échappe, comme attiré vers cette traînée mourante de jour, et, une fois là, se met à voltiger

follement : un à peine visible papillon gris, un fétu ailé, qui sans doute vient d'éclore au renouveau si pâle de cette année.

La saison d'avant, tandis que je courais les mers chinoises, il avait été quelque affreux petit ver, rongeant en sournois la trame du velours précieux, dans la continuelle obscurité et le continuel silence de cet appartement.

Et, aujourd'hui, une vie toute neuve grisait cet atome, et ce peu d'espace lui semblait grand, et cette pénombre lui semblait de la lumière. C'était son heure jeune, et son heure exubérante, et son heure d'amour, et le but et le couronnement de toute son inférieure existence de larve. Vite, vite, dans le délire d'exister, il agitait ses ailes de soyeuse poussière, pour décrire ces petites courbes gaies et fantasques...

En passant, je le fis tomber d'ane pichenette irréfléchie. Alors, par terre, sur le rouge pourpre d'un tapis oriental, je distinguai de nouveau son petit corps abattu,

PAPILLON DE MITE d83

secoué du tremblement de la fin, — et, par pitié, pour replonger sans plus de souffrance ce rien dans le néant de tout, je po^ai le pied sur sa microscopique agonie...

Après, je restai songeur une minute...

Qu'est-ce donc que cela me rappelait?... Quelque chose d*à peu près semblable, une sorte d'agitation, de papillonnement gris pareil, m'aj^nt causé jadis, ailleurs, une courte mélancolie dô même ordre, mais plus vive... Où donc avais-je vu ça?

Ah! ouil!... A Gonstantinople, un soir d'avril terne comme celui-ci, sur le pont de bois qui réunit Stamboul à Péraî... Je passais, à la tombée d'une journée de printemps, brumeuse comme aujourd'hui. Tous les mendiants qui hantent ce lieu étaient à leurs postes; le long des rampes, leurs figures coutumières s'alignaient : aveugles, estropiés, idiots rongés par des plaies. Entre autres, un enfant lamentable de quatre ou cinq ans, aux mains recroquevillées, aux

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