‹ Figures et choses qui passaientChapitre 3 sur 26 · PASSAGE D ENFANT T · texte numérisé non relu

PASSAGE D ENFANT T

mener que ce soir et, pendant tout un long jour désolé, il va falloir attendre dans cette chambre, ou bien errer dans les rues; au milieu d'ambiances indifférentes ou hostiles, être sombre et seul, en révolte outrée et sans espoir contre la cruauté stupide de la mort, qui ferme de tels petits yeux, qui tanche de tels petits anges pour les coucher dans son charnier...

€ Je suis dans la peine. Notre petit Roger mort. » Tandis que les heures suivent leur marche lente, je iais comme une revue de cette existence de deux étés — chaque instant qui vient, après la stupeur première, martelant en moi plus profondément la notion que c'est à tout jamais fini..

Ohl sa petite voix dans la cour de notre maison y quand je passais devant le logis de ses parents et qu'il voulait me suivre :

« Messieu I messieu! » (Pour lui, monsieur était mon nom.) Et ensuite son petit trottinement joyeux derrière moi, pour me rejoindre... Fini et glacé, tout cela!...

En souvenir, il me réapparaît surtout avec une certaine robe de molleton rose, qui fut son costume de tous les jours pendant cette tin de saison, et une cravate « La Vallière » blanche, brodée à chaque bout d'une fleur chinoise, qu'il portait généralement sens devant derrière, la rosette dans le dos, sous les petites mèches de ses cheveux jaunes... x^on Dieu, voici que cela me déchire le cœur à me faire pleurer encore, de penser à cette petite cravate tournée à rebours, retombant sur le dos de cette robe rose...

Il était très vif, ce petit Roger, et cependant il ne se mettait jamais dans de méchantes colères, comme tant d'autres enfants;

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quand on le contrariait, en l'empêchant d'aller patauger dans l'eau ou en lui retirant des mains quelque objet qu'il aurait brisé, il jetait de grands cris et pleurait de grosses larmes; mais c'était du désespoir seulement, avec un air de dire : « Est-il possible qu'on soit si injuste pour moi? est-il possible qu'il m'arrive des malheurs pareils? » Alors, il était si adorable qu'on lui cédait toujours. Et à présent, on donnerait des jours de la vie pour ne lui avoir jamais causé môme ces très petits chagrins-là.

Parfois, quand il croyait avoir quelque chose de bien important à faire et qu'on voulait l'arrêter au passage, il vous regardait avec un sérieux impayable, en vous repoussant du bras sans rien dire, les sourcils froncés, et il continuait son chemin; — les chats, à certaines heures, affectent de ces gravités drôles et charmantes, quand ils se rendent empressés quelque part, trop occupés pour répondre à votre appel.

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îî avait des yeux, ce Roger, des yeux qui n'étaient pas de la terre, qui souriaient d'iiabitude avec une petite joie confiante, mais qui, par instants furtrfs, regardaient trop profond. Bien que tout en lui respirât la vie, rinsouciant bonheur de croître et de rire, il avait des yeux, quand on y repense, qui semblaient interroger, implorer, s'inquiéter de quelque lendemain noir...

Et ce sont ceux-là qu'elle va choisir, la vieille Faucheuse implacable et imbécile, pour les jeter dans ses trous de cimetière I...

Le lendemain 6 décembre, après une nnit de voyage, j'arrive chez moi, au lever d'un sinistre jour d'hiver. Dans ma chambre, je trouve le pauvre Sylvestre allumant mon

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feu. Avec des sanglots qui tout de suite lui viennent, il me dit cette simple et enfantine phrase, résumant tout : « J'ai perdu mon petit Roger. » Et là, dans cette chambre glacée encore, éclairée par un commencement de jour et par une lampe qu'on a oublié d'éteindre, il me raconte la fin de ce petit enfant que je pleure autaut que loi...

Si inatteniue et si brusque, cette agression de la Mort I 11 a été étouffé en pleine vie, luttant, tordant ses petites mains daos la souffrance... «Jusqu'au dernier moment, dit Sylvestre, il me tendait les bras pour que je le prenne, il s'accrochait à moi, il voulait se soulever, il ne voulait pas mourir... »

En écoutant les déchirantes choses qu'il ine dit, je me rappelle tout à coup une scène de l'été passé : un soir, on était A'enu m'avertir que le petit Roger s'étouffait, cl j'étais accouru chez ses parents. Là, je l'avais

trouvé assis sur les genoux de sa mère, encore tout rouge, tout tremblant, des larmes sur les joues, et il avait serré mon doigt dans sa petite main, puis m'avait regardé, les yeux froncés et implorants, avec un air de me dire : « Crois-tu, ce qui vient de m'arriver I . . . La peur que j'ai eue d'étouffer comme ça, si tu savais!... » Ce n'était rien de grave; tout simplement, il s'était engoué, comme il arrive aux bébés quelquefois. Mais déjà, dans son regard, avait passé l'anxiété suprême, l'angoisse de se sentir si petit, si frêle encore devant l'inconnu des menaces sombres... Et, en me souvenant de cela, je me représente cruellement bien ce que devaient être la supplication et l'effroi de ce même regard, quand il tendait les bras à son père, « ne voulant pas mourir... »

L'habituelle et naïve confiance en notre protection, qui se lisait dans ses yeux, il semble que nous l'ayons trompée, en le laissant emporter ainsi par la vieille Fau-

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cheuse maudite. Son expression à certaine: heures, revue si vivante dan? ma mémoire, me fait un mal que les mots humains ne peuvent pas dire... Et je crois que l'humilité aussi de sa condition ajoute je ne sais quoi de plus à cette douleur que j'ai de l'avoir perdu : je le pleurerais certainement moins, s'il avait été un petit prince.

— Oh î il n'a pas été oublié, continue Sylvestre. Tout le monde du quartier est venu, — et il a reçu tant de bouquets, tant de couronnes!...

D'ailleurs, la maison est en profond deuil de lui, la maison où ne s'entendra plus son petit rire, ni son pas menu, ni sa petite voix brustjue et charmante.

D est silencieux, notre déjeuner, ce matin

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