‹ Figures et choses qui passaientChapitre 4 sur 26 · FIGURES ET CHOS-TIS · texte numérisé non relu

FIGURES ET CHOS-TIS

de retour, et Sylvestre, qui reprend ses fonc* tions pour la première fois depuis les journées affreuses, a les yeux brûlés de larmesen nous servant.

C'est que, pendant tout ce dernier été, Roger venait souvent assister à nos repas, quand nous les prenions ici, dans la salle à manger intime. D'abord on Tentendait passer en trottinant dans la cour, au milieu des rangées de fleurs, très empressé d'arriver; puis, il paraissait à la porte, souriant et rose, hésitant un peu cependant, avec des yeux qui demandaient la permission d'entrer, comme si déjà, dans sa petite tête, il prenait conscience de n'en avoir pas tout à fait le droit. Alors, on disait : « Oui, entre, entre, Roger Couëcl » Et il entrait, en faisant le soldat : « Une! deux! Unel deux 1 » Et tout le temps du déjeuner, bien que ce ne fût pas très correct, il tournait entre les jambes de son père, l'entravant beaucoup dans son service. Puis, à l'instant

PASSAGE »'EffFAIfT 15-

do dessert, auprès de mon fils Samuel — son aîné de trois ans, qui l'aimait comme sa plus belle poupée — i) s'enhardissait jusqu'à avancer son petit bec confiant, pour recevoir une cerise ou une fraise.

Après déjeuner, je m'en vais^ sous un ciel gris, au fond de la maison^ dans une seconde cour en contre4)âs de la nôtre qui est celk des domestiques. Dans ce lieu ordinairement eosoleillé^ où l'on descend par quelques marches, il m'était arrivé d'aller tant de fois, sous prétexte de voir à la serre, en réalité pour embrasser Roger Gouëc, qui rôdait généralement par là, en robe rose et en cravate de soie chinoise.

Lui, sitôt qu'il m'apercevait, se dépêchait de venir, me prenait par la main pour que je l'emmènje avec moi, — et^ même les jours ail je ne voulais pas de sa compagnie,

c'était irrésistible, sa petite voix me rappelant, son ardeur à me courir après : sur les marches, un peu hautes pour ses jambes, qui séparent les deux cours, il se mettait à quatre pattes, d'un air affairé, afin d aller plus vite... Petit être éclos dans ma maison, comme, au printemps, il y naît des hirondelles, comme il y fleurit des roses sur les vieux murs, pour lui ces cours tapissées de branches vertes représentaient le monde I Quel mystère que ses petites notions sur la vie, que ses petites pensées — retournées à présent au grand abîme noirl...

La première soirée, sur mon sinistre retour.

Chez moi, au-dessus de ma table à écrire, dans un cadre or et rose, — rose comme était la robe, — je viens de placer le portrait du petit Roger. C'est lui-même qui me

PASSAGE d'enfant 17

l'avait donnée, celte photographie; un jour, on la lui avait mise dans les mains en lui disant : « Va porter ça à M essieu. » Et il était venu, d'un air intimidé mais très fin, me présenter ce petit carton, tenu à deux mains avec une gaucherie exquise, comprenant bien que c'était sa propre image qu'il m'offrait là.

Maintenant Sylvestre arrive, m'apportant, lavée et repassée de frais, la petite cravate € La Vallière », que je lui ai demandé de me donner. « Je l'avais achetée en Chine, dit-il, du temps que j'étais matelot. » Au cadre du portrait, j'attache cette cravate, nouée avec une branche de fleurs blanches.

L'image, pour un temps, fixera encore cette figure d'ange, qui fut si éphémère, si vite évanouie dans la grande Ténèbre. L'image fera durer quelques années de plus le je ne sais quoi inexprimable de ce regard d'enfant.

Page 1