B FIGURES ET CHOSES
Un jour de passé encore.
An malin gris, en traversant la cour du fond, j'ai vu la pauvre petite robe de molleton rose, qu'on avait lavée et qui séchait, suspendue sur une corde, les manches tombantes et ballantes. Elle va devenir une dhose pliée soigneusement, qu'on gardera — jusqu'au jour où, dans des années plus lointaines, personne ne se rappellera quel enfant l'avait portée...
Puis je suis entré chez Sylvestre et j'ai revu là^ bien rangés et tristes sur une étagère, de modestes joujoux que j« connaissais : son cheval de bois, sa grande chèvre, qu'il aimait tant, et son fusil pour faire \& soidat...
Il avait aussi, je m'en souviens ,^ un album d'oiseaux coloriés qu'il ne se lassait pas de voir; en tournant les feuillets, il les dési-
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gnait Tun après l'autre du bout de son doigt levé et prononçait leur nom, toujours avec sa brusquf rie comique. L'autruche, qui sait pourquoi? l'amusait le plus; il trépignait de joie et prenait un air de triomphe pour l'annoncer : « Tmche ! y dès qu'elle apparaissait.
Chaque infime et insignifiante chose qu'on se rappelle de lui à présent est pour faire souffrir.
Vers midi de ce même jour, un clair soleil perce les brumes du matin, resplendit bi<^ntôl au milieu du ciel vide. Avec Sylvestre en deuil, je chemine à travers le cimetière; dans ces allées, on dirait un temps d'avril.
La voici, la place où il dori, notre petit Roçcr; pas encore de tombe faite, mais Timppession d'un enfouissement d'hier. Cependant, }a terre fraîchement remuée, la terre
grasse, Faffreuse terre disparaît sous un lit de fleurs : tous les bouquets qui avaient suivi le léger cercueil et qui se fanent à peine.
Donc, c'est là-dessous que la petite figure s'est à jamais cachée, là-dessous que s'est figé le candide petit sourire...
Encore un jour, et c'est le premier dimanche depuis qu'il n'est plus là. Un de ces beaux dimanches d'hiver qui s'éclairent d'un soleil trompeur, qui simulent les temps d'avril, mais qui s'éteignent si vite dans des soirs froids — et qui sont peut-être les plus mélancoliques de toutes les journées.
C'est par de tels après-midi qu'on mettait à Roger Gouëc sa belle robe, sa fourrure blanche, son beau chapeau, et que ses parents avaient la joie et l'orgueil de l'emmener à la promenade, où il était le plus
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rose et le plus joli de tous les bébés endimanchés de la ville.
Aujourd'hui, Sylvestre et sa femme, seuls ensemble, s'en sont allés au cimetière, lentement. Là sans doute, au pâle et trompeur soleil, ils se sont occupés à arranger les bouquets blancs encore frais, sur la petite fosse, sur l'horrible terre. Et maintenant le jour baisse avec des frissons désolés; l'heure de rentrer vient, l'heure où l'on ramenait au logis l'amour de petit enfant, les joues rougies par le vent du dehors... Ce soir, ils rentreront seuls, les parents; c'est leur premier dimanche sans leur petit Roger; ils l'ont laissé là-bas, décoloré et froid sous la terre. Dans leur chambre, quand ils seront de retour, devant le feu qui s'allumera, la petite voix vive et le petit rire délicieux ne s'entendront pas. La robe et le beau chapeau des jours de fête, serrés dans l'armoire, sont devenus de pauvres reliques, que le temps va bientôt démoder et jaunir