F1GU41£}6 ET CHOSES
Et, à la longue, ils s'accoutumeront à ne plus le voir, leur petit Roger, de même que je me déshabituerai, moi, d'écouter s'il passe dans la cour ou d'attendre, à la porte de la salle à manger, ses petites apparitions soudaines...
Ce jour où il est retombé sur son berceau, inerte après avoir tant souffert, après avoir tant imploré du secours avec ses bras tendus ; oh I ce jour-là il était bien fauché à jamais et replongé au gouffre... Désagrégée et finie, cette combinaison d'atomes qui avait donné momentanément son petit sourire et l'expression de ses yeux. Au fond de nos mémoires, qui d'ailleurs se désagrégeront aussi, son image bientôt pâlira ; même dans ce minuscule recoin du monde où s'était limitée sa vie de deux ans, on oubliera bientôt qu'il a passé; les choses^ le^ exis-
PASSAGE d'enfant 23
tences, ici comme ailleurs, continueront leur marche. Et, dans le cours des innombrables destinées, dans la suite infinie des âges, sa disparition sera aussi négligeable et perdue que la mort d'une hirondelle ou que l'effeuillement d'une rose blanche sur nos murs... Mais pourtant, comment dire ma révolte amère, ma pitié infiniment tendre, au souvenir de la vaine supplication de ce petit regard qui s*épouvantait de sa fin I Comment dire le mal que j'ai de lui, avec, en plus, cette presque puérile angoisse de songer que le cher petit mort ne le saura même pas!...
En ce temps-là, tous les mois étaient longs, très longs — et les années, presque infinies.
Les beaux mois de l'été et des vacances duraient délicieusement; quant à ceux de Tarrière-automne et de l'hiver, empoisonnés par les devoirs, les pensums, les froids et les pluies, ils se traînaient, lamentables, avec de stagnantes lenteurs.
L'année dont je vais parler ici fut, je pense, la douzième que je vis sur la terre. Je la passai, hélas! sous la férule du « Grand-
Singe-Noir » , professeur de belles-lettres, au collège où je débutais sans le moindre brio... Aussi m'a-t-elle laissé des impressions qui, aujourd hui encore, me sont pénibles et déprimantes pour peu que j'y concentre mon souvenir.
Et je me rappelle, comme si c'était d'hier, la mélancolie profonde et désolée de ce jour d'octobre qui fut, cette année -là, le dernier des vacances et la veille de la cruelle « rentrée des classes » . J'étais revenu le matin même de passer un temps enchanteur, un ten^ps de liberté et de soleil, chez des cousins du Midi,.et j'avais la tête pleine encore des images ;de là-bas : les joyeuses vendanges parmi les pampres rougis; les ascensions, sous des bois <de chênes, vers de vieux châteaux fantastiques perchés sur des cimes; les vaga-^ bondages imprévus, avec une bande de petits amis dont j'étais le chef indiscuté... Quel changement, mon Dieu I Arriver ainsi dans ma maison — cep^idant si aimée — pour
VAiCANCES DE PA<QUES 2T
voir un été mourir et pour prendre demain une chaîne effroyable!...
Et ce jour-là précisément, sous un ciel tout à coup assombri, des frissons commençaient à passer, m'apportant ces tristesses de Tautomne que, dans mon enfance, je ressentais avec une intensité si mystérieuse. De plus, le « Grand-Si nge-Xoir » (de son vrai nom M. Gracheux), qu'il faudrait affronter dan8 quelques heures^ je le connaissais d*a&peet, pour Tavoir maintes fois aperçu, en passant avec ma bonne devant la porte morose du collège; dopuis un an, je l'avais flairé, prévu, redouté, et mon dégoût très particulier pour sa personne^ a^ravait encore mes terreurs de llenferaieraent inévitable et ppocbain...
Cette dernière journée, je l'employai d^abonrd; à mettre en ordre, dans mon musée d'enfant, les différents spécimens précieux que j'avais- rapportés de mes courses méridionales : papillons extraordinaires, attrapés
sur les foins de septembre ; fossiles étonnants, découverts dans les grottes et les vallées. Et puis, seul dans ma chambre, je m'installai sur mon bureau — où il faudrait, hélas I recommencer à travailler demain — et j'entrepris une œuvre qui m'occupa jusqu'au crépuscule : confectionner un calendrier à ma façon, duquel je déchirerais tous les soirs une page ; préparer, pour les dix mois scolaires, dix petits paquets d'une trentaine de feuillets chacun, avec indication des dates et des jours, — les jeudis et les dimanches, écrits avec des honneurs spéciaux sur papier rose.
Dans la rue, tandis que j'arrangeais cela, des ramoneurs savoyards passaient sous le ciel brumeux, avec leur plaintif appel qui s'entend chez nous à l'automne, comme le glas des beaux jours : « A ramounâ la chemina, du haut en ba-âs! » Et leurs pauvres voix lugubres me mettaient dans le €œur des angoisses infinies.
VACANCES DE PAQUES Tè
Cependant ma besogne s'avançait ; j'en arrivais au mois d'avril et au bienheureux jour de Pâques. Sur papier rose, bien entendu, ce jour-là, et inscrit avec des soins tout à fait tendres dans une guirlande de fleurs ! Sur papier rose aussi, les dix jours suivants, qui seraient dix jours de vacances, une trêve délicieuse aux hostilités du « Grand- Singe... »
Quand ce fut terminé, j'ouvris Tarmoire de mes jouets, pour clouer là, sur le devant d'une étagère, mes dix mois bien alignés, à commencer par ce sinistre octobre.
En clouant le mois d'avril, je regardais la petite liasse rose des vacances de Pâques, me disant avec un doute découragé : « Est-ce que vraiment il viendra jamais, ce temps qui est si loin de moi ? » Et, comme dans un rêve de chimérique avenir, je me voyais déchirant ces feuilles-là, sur la fin des journées plus longues et plus tièdes où le printemps fierait dans l'air...
Le beau mois de mai eut son tour ensuite « Quand j'en arriverai là, me disais-je, Theure de déchirer la feuille sera claire et charmante avec un ciel tout doré encore par les retlëts du couchant, et j'entendrai dans la rue, sous des guirlandes accrochées aux fenêtres, les matelots, les jeunes filles, chanter et danser les vieilles rondes de mai . . .
Et juin, quel charme de fleurs, de cerises et de soleil!... Et juillet : rapproche enfin dès grandes vacances, l'approche de l'enivrant départ pour chez les cousins du Midi I . . .
Mais, au fond de quels lointains inaccessibles, ces temps-là m'apparaissent I...
Le joup: du ({ Grand-Singo-Noir « fut une chose vraiment terrible, dépassant mes prévisions les plus pessimistes. Quel hiver languissant et pitoyable, mon Dieu,avee des mains toujours tachées d'encre, des devoirs jamais finis et, par suite, une conscience jamais en repos!... Même les jeudis, môme les dimanches, il nous accablait, ce vieillard sans entrailles!... Et^ pour distraire un peu mes petits camarade? de chaîne, je peignais, avec du noir épais, en t^te de mes cahiers que l'on se faisait passer en classe, d'énormes
singes dans des attitudes variées, pérorant sur des livres classiques — ou bien se grattant...
La race des « Grand-Singe-Noir » , à notre époque, tend à disparaître. Mais il en existe encore au fond des provinces, et je voudrais, en passant, ameuter contre eux les petits souffre-douleur qui sont derniers en thème, leur prêcher à tous la révolte contre le fatras qu'on leur impose pour les abêtir et les étioler!...
Cependant, Pâques s'approchait, cahincaha, et bientôt s'en iraient au vent les derniers feuillets qui masquaient la désirée petite liasse rose.
Mais Pâques était de très bonne heure cette année, et le printemps se faisait prier pour nous venir. Une crainte me prenait déjà que les jours sur papier rose ne fussent que des jours de pluie et d'hiver...
TACANCES DE PAQUES 33
Le dimanche des Rameaux passa, presque sans soleil. Puis, le vendredi saint, voilé de gris, très morne, avec les coups de canon de deuil tirés toutes les demi-heures, dans l'arsenal de la marine, en mémoire de la mort du Christ.
Et enfin, le samedi survint, sombre lui aussi, mais amenant la clôture des cours du Grand-Singe, l'heure adorable de la liberté !...
Elle allait finir, cette dernière classe. Rien qu'un quart d'heure encore ! ... Et je ne tenais plus sur mon banc.
Plein de méfiance toujours, mon buvard à peine ouvert, j'écrivais en hâte mes adieux pour dix jours à mon ami André, le doyen et le plus homme de nous tous, qui avait, cette année-là, commencé de me prendre en affection, sans doute parce que j'étais au
contraire le pius jeune et le plus notoirement enfant. (Nous ne nous voyions jamais qu'en classe, lui étant pensionnaire et moi externe; encore le Grand-Singe avait-il eu là noirceur de nous placer aux deux bouts de la salle, sous prétexte que nous causions trop, ce qui nous obligeait à nous écrire tout le temps, — en une cryptographie égyptienne, sur des feuillets timbrés d'un singe à l'encre de chine, comme sceau de notre esclavage.)
Plus qu'un quart d'heure, avant le soupir de soulagement fînaH Les pieds me brûlaient... Je sentais dans mes jambes comme une démangeaison de sauter par la fenêtre...
— Messieurs, dit tout à coup le Grand- Singe, écrivez maintenant le devoir de vacances que vous aurez à me rapporter de mercredi en huit; à la classe de rentrée.
Un devoir de vacances ! Horreur!! Trahison î Quel vieillard impitoyable!
Nous nous regardions tous, les uns consternés, les autres révoltés et frondeurs^
VACANCES DE PAQUES So
G était une narration latine !... Et moi qui ne pouvais déjà pas me tirer des narrations françaises, moi qui restais court sur tous les sujets du Grand-Singe !
J'écrivis, la rage au cœur, d'une écriture volontairement gauche et malpropre.
11 était d'ailleurs inepte, son canevas : Dans un jardin embaumé, où soufflaient. des zéphyrs printaniers, un enfant téméraire s'amusait, malgré la défense de son précepteur, à taquiner les abeilles qui butinaient sur les corolles fraîchement écloses... (De temps à autre, des points de suspension, pour indiquer le lieu des développements à introduire.) Finalement le jeune indiscipliné en venait à enfermer, avec le pouce let l'index. Tune de ces intéressantes travailleuses dans le calice d'une campanule...
— Et l'insecte en fureur, dictait le vieux, et l'insecte en fureur, de se débattre... (remarquez rinûnitif xle mouvement) et de piquer les doigts de son lâche persécuteur.
(Ceci, messieurs, est la moralité.) Un point, c'est tout.
En m'en allant chez moi, je me répétais cette phrase : « Et l'insecte en fureur... » qui, je ne sais pourquoi, m'exaspérait d'une façon particulière. Et, à l'adresse du Singe- Noir, j'ajoutais, avec un grincement de dents : € Vieux sale moineau, val »
Tout est convention en ce monde, et « sale moineau » représentait, en style collégien de cette époque, une injure absolument accablante.
Le jour de Pâques, grand carillon des cloches d'églises. Dès le matin, dans les rues, mouvement de la foule endimanchée. Suivant un vieil usage, les bonnes gens avaient arboré, pour la première fois de la saison, des costumes de couleur claire, des chapeaux de paille. Mais le ciel restait sombre, le soleil boudeur — et c'était plus triste
de les voir tous, dans cet attirail de printemps, marcher vite, avec des airs gelés, en baissant la tête sous le vent du nord.
En vérité, les avrils ne devraient jamais apporter de déceptions aux enfants qui les ont attendus avec tant de confiance et de ferveur, durant les trois mois interminables de rhiver...
A partir 4u lendemain lundi, on exigea que je me misse au travail pendant une heure tous les matins, pour confectionner ce devoir de vacances, pensant bien qu'au bout de deux ou trois jours j'en aurais le cœur net et les mains lavées.
Et docilement je restais dans ma chambre tout le temps voulu, accoudé à mon bureau, avec de l'encre plein les doigts. Mais ça ne venait pas, non... « Et l'insecte en fureur, de se débattre... » Mon inspiration demeurait nulle... J'avais l'idée ailleurs, décidé-
aient; J'avais Tidée au printemps qui se refusait à paraître, l'idée à courir dehors malgré les averses et les rafales.
Et mon cœur s'angoissait de plus en plus à voir se consumer si tristement et si vite les précieuses journées inscrites sur papier rose...
Ils fuyaient, mes jours de vacances, endeuillés tous par la même pluie iroide, par le même ciel noir.
Et je n'en avais plus que cinq devant moi — quand, le vendredi, ma petite amie Jeanne vint avec sa mère m'inviter à passer la journée en sa fine compagoie, dans un jardin qu'elle possédait en dehors des remparts de la ville... Oh ! joie inespérOe !... Et précisément il faisait presque beau, plus
d'averses, rien que de violentes alternatives de soleil et d'ombre.
Après une semaine d'enfermement scus la pluie, ce fut une surprise délicieusement troublante que de rencontrer dans ce jardin le printemps dont j'avais doutée Elles étaient là tout de même, épanouies à profusion, les jacinthes roses, les anémones trop rouges, les anémones trop violettes, et les touffes de giroflées communes, d'un jaune d'or si magnifique strié de brun ardent; elles éclataient en couleurs excessives, sous un ciel incertain, où couraient de gros nuages encore chargés d'obscurité et d'hiver. Et un charme indéfini se dégageait pour moi de la présence de toutes ces fleurs, malgré ces frissons de vent et ces menaces de giboulées...
Pendant le retour — forcément mélancolique, parce que la promenade était finie, parce que je voyais de nouveau poindre pour demain matin la narration latine avec
Yinsecte en fureur — j'insinuai à l'oreille de ma petite amie de venir me chercher encore une fois avant la rentrée si prochaine, ce qu'elle voulut bien me promettrcr
Oh ! misère i iî faudrait déchirer ce soir îe dernier feuillet des jours en papier roseî...
Et j'étais îà, après le déjeuner, peinant sur cette composition latine, guère plus avancée qu'au lundi de Pâques, lorsqu'on m'avertit que la petite Jeanne m'attendait en bas pour m'emmener dans son jardin du fauboîirg.
Mais mon père survint, qui regarda mon cahier avec consternation et s'opposa à la promenade :
— Qu'il finisse d'abord sa narration, ditil; après, il ira la rejoindre.
Mon Dieu!... Et c'était le dernier jour!... A ridée de manquer cette occasion, qui ne s'offrirait plus, de passer une après-midi avec Jeanne, dans son grand jardin pourtant si triste, je me sentais en révolte et en désespoir.
Donc, je m'y attelai avec rage, à ce canevas ; j'y introduisis des zéphirs, des papillons, des roses purpurines et des fleurs d'un rouge punique. Puis, j'en arrivai à la phrase presque finale : « Et l'insecte en fureur... • Se débattre, dans mon gros dictionnaire latin, ça se disait : Jactare corpus; (jeter son cvrpi de côté et d'autre.) L'expression me paraissant bien énorme pour une abeille, j'ajoutai èi corpus l'ingénieuse épithète : tenue (ténu), et, pour maintenir l'insidieux infinitif de mouvement, j'écrivis : tenue corpus jactare , fuirns
Ouf I c'était fini I Vite ma bonne, pour me conduire là-bas, — car, à ma grande
a FIGURES ET CHOSES
humiliation, je n'étais pas encore jugé d'âge à sortir seul. — Vite, faire ma toilette, laver mes mains noircies jusqu'au coude, et en route pour ce jardin, où Jeanne m'attendait, parmi For des giroflées et le rouge punique des anémones. Vite, vite, car il était tard, et le soleil baissait, le soleil de mon dernier jour !...
Hélas, au sortir des portes du rempart, dans une allée d'ormeaux qui mène vers la banlieue tranquille , je vis Jeanne qui s'en revenait avec sa mère :
— C'est à cette heure-ci que tu arrives l me dit-elle d'un petit ton d'ironie. C'est que, tu sais, nous rentrons, nous autres I
Alors, à cette tombée froide du jour, devant la certitude de ne plus revoir, cette année, à cette même saison changeante de printemps, ce grand jardin enclos de murs gris, et ces premières fleurs frileuses, éclatantes de nuances trop vives sous le soleil incertain, il me prit un de ces regrets dé^
soles, une de ces tristesses tout à fait insondables et sans explication possible, dont ma vie d'enfant était tissée — surtout aux heures où s'allongeaient les ombres des soirs.
Le lendemain matin, devant nos figures mornes alignées sur les bancs, le Grand- Sioge pontifiait en lisant nos produits de Pâques.
Mon tour arriva d'être lu à haute voix |mr iîii... Et, qui s'en serait douté : c'était réussi, paraît-iî, ce que j'avais fait 1... Même, quand il en vint à la phrase : Tenue œrpui joctare, furens, il s'écria d'une petite voix Sûiée et g.rotesque :
— Oh î que c'est bon, ça I
Eh bien ! c'était complet par exemple I
Avoir enfanté une chose dont se délectait ce vieux singe I . .. Tout confus, je cherchai dos yeux mon ami André, dans l'inquiétude de ce qu'il allait penser de moi. — 11 m'adressa de loin une petite moue, en baissant la tête et en avançant les lèvres, comme pour me faire honte. Mais son sourire, quoique moqueur, restait bienveillant et affectueux : je compris qu'il ne m'en voulait pas trop d'avoir fait quelque chose d'aussi bien que ga, — et alors, je me sentis consolé un peu.
Hendaye, 22 novembre 1892
A certaines heures, longuement amenées, spéciales et rares, le caractère des pays tout a coup se dégage pour nous de l'uniforme banalité moderne. Sous nos yeux, une âme sort du sol, des arbres, des mille choses : l'âme antique des races, qui dormait, affaiblie par le grand mélange universel, et qui, pour un instant s'éveille et plane...
Aujourd'hui 22 novembre, tandis que je suis là seul, à ce point extrême où finit la France, assis sur ma terrasse qui regarde
FEspagne, l'âme du pays basque pour la première fois m' apparaît.
Nos contrées d'Europe, hélas ! de plus en plus se ressemblent toutes. Ainsi, depuis un an je Thabitais, cette Euscalerria, sans y avoir découvert rien de bien particulier, sans m'être aucunement aperçu que je m'y attachais.
Mais sans doute un lent travail s'était fait en moi-même, une lente pénétration par des effluves basques, et j'avais été préparé insensiblement à comprendre et à aimer.
Aujourd'hui, c'est le jour de r Adoration perpétuelle, et les vieilles églises d'alentour, tant espagnoles que françaises, sont plus remplies encore de cierges qui brûlent et de cœurs naïfs qui prient. Il fait idéalement beau; sur la Bidassoa, sur les Pyrénées, sur la mer, partout règne le même calme inliûi. L'air immobile est tiède comme en 3aai, avec pourtant cette insaisissable mélan-
INSTANT DE RECUEILLEMENT ol
coiie de rarrière-automne, indiquant à elle seule que Tannée s'en va.
La mer, au loin, luit comme une bande de nacre bleue. Il y a des teintes méridionales, presque africaines, sur les montagnes, qui se découpent au ciel avec une netteté absolue, et qui sont vaporeuses cependant, Doyées dans je ne sais quoi de diaphane et de doré. La Bidassoa, à mes pieds, inerte et lisse, reflète et renverse avec une précision de miroir le vieux Fontarabie d'en face, son église, son château fort, roussis par des centaines d'étés ; reflète et renverse toutes les arides montagnes avec leurs moindres plis et leurs moindres ombres, même leurs plus petites maisonnettes, çà et là cparses, biauches de chaux sur ces grands fonds roux. Là- haut en Tair, ou bien en bas tout au fond du miroir trompeur, les plus lointaines cimes ont une pureté égale. L'immobilité des choses et l'éclat lumineux des lointes donnent à cette côte espagnole un pen
de la tristesse ensoleillée du Maroc; aujourd'hui, du reste, on sent l'Afrique presque voisine, — comme si les limpidités de Patmosphère, qui atténuent les distances visibles, avaient eu le pouvoir aussi de la rapprocher de nous.
Et ce grand calme silencieux de tout, cette tranquillité inaltérée de l'air, cette immobilité des lumières douces et des grandes ombres nettes, me donnent d'abord l'impression d'un temps d'arrêt dans le mouvement vertigineux des siècles, d'une réflexion, d'une immense attente, — ou plutôt d'un regard de mélancolie jeté sur le passé, sur l'antérieur des soleils, des êtres, des races, des religions...
Et, dans le vide sonore, de temps à autre tintent les antiques cloches d'église, appelant mieux les hommes aux cultes défunts, pendant ces recueillements étranges ; Fontarabie, Hendaye, les couvents de moines, sonnent, sonnent, appellent, avec les mêmes
timbres vieillis, les mêmes voix qu'aux siècles d'avant.
Sur la Bidassoa, des barques d'allure lente passent d'une rive à l'autre, traînant après elles de longues rides alanguies, dérangeant par places les images renversées de Fontarabie et des brunes montagnes. Des marins et des contrebandiers qui les montent — figures rudes, imberbes à la mode basque, têtes coiffées du traditionnel béret noir — causent en leur langue tant de fois millénaire, ou bien chantent, en fausset nasillard, comme les Arabes, les airs des ancêtres.
Et, dans les sentiers d'alentour refleuris par ce merveilleux automne, entre les haies garnies comme au printemps d'églantines, de troènes et de chèvrefeuilles, les femmes et les jeunes filles se promènent, allant d'une église à l'autre, vêtues surtout de noir, l'épaisse mantille noire abaissée sur le front, comme c'est l'usage ici quand on va
prier pour soi-même ou poiïx^ les êtres évanouis dans la terre des cimetières...
Alors, tout à coup, tandis que je suis là seul devant ce décor que semble endormir ie morne soleil, écoutant sonner les vieilles cloches ou vibrer dans le lointain les vieilles chansons, je prends conscience de tout ce que ce pays a gardé au fond de lui-même de particulier et d'absolument distinct. De l'ensemble des choses et des êtres ambiants se dégage, aux yeux de mon esprit, comme une essence vivante ; pour la première fois, je sens exister ici un je ne sais quoi à part, mystérieux, — destructible, hélas! mais encore imprégnant tout et s'exhalant de tout, — sans doute, l'âme finissante du pays basque...
Cependant voici que, là-bas derrière moi, quelque chose de laid, de noirâtre, de tapSr geur, d'idiotement empressé, passe, vite, vite, ébranle la terre, trouble ce calme déli-
cieux par des sifflets et des bruits de ferraille : le chemin de fer!... Le chemin de fer, plus niveleur que le temps, propageant la basse camelote de l'industrie et des idées modernes, déversant chaque jour, ici comme ailleurs, de la banalité et des imbéciles.
Mercredi 25 octobre 1892
Vers le soir, au baisser du soleil, l'express de Saint-Sébastien à Madrid nous dépose, mon compagnon basque et moi, dans une ville appelée Zumarraga, où il nous faut séjourner une heure, en attendant la voiture que l'on prépare pour nous mener au pays de saint Ignace.
Temps tiède de l'automne méridional, ave: partout la mélancolie des feuilles' rousses. Inévitablement cela est triste, d'être à errer, à la tombée d'un crépuscule d'oc-
tobre, daes une toute petite vilJe isolée, inconeiiej très vieille, où se parle une incompréhensible langue, et que de hautes montagnes entourent...
Nous errons sans but. A une fenêtre, dans une étroite rue noire, un pauvre perroquet du Brésil cause tout seul :
— Je parie que, lui aussi, parle basque, dis-Je à mon compagnon de voyage.
— Oh! c'est probable! répond-il — et il écoute :
— Oui, en effet, continue-t-il en riant, je ^'entends dire Jac^ ederra ! (Jacquot Joli I)
Pour la dixième fois, nous voici revenus à îa place de TÉglise. Une grande place carrée, que bordent des maisons vieilles, à * 'abandon, en ruine, avec des toits saillants jiux balcons sculptés et des blasons sur les murs. L'église, qui forme une des faces de ce lieu, est d'un brun rougeâtre, lézardée, effritée par le temps. Et alentour, pour
enfermer loul cela, de hautes montagnes abruptes, des mêmes pierres et du même rouge que l'église, montent dans le ciel d'octobre qui s'éteint.
Sur cette place, il y a une fontaine de marbre, où des jeunes filles viennent de temps à autre puiser. Il y a aussi une statue neuve, dont le marbre se détache très blanc sur le fond sombre des autres choses : un vieillard à tête d'illuminé qui tient une guitare, l'étrange Yparraguire, qui fut musicien ambulant, compositeur de chants patriotiques séditieux et de chants d'amour. Une inscription, en c^tts langue millénaire que les étrangers ne réussissent jamais à bien entendre, indique que c'est là un hommage du pays basque au dernier de ses bardes. Vraiment il est encore spécial, encore lui-même, ce peuple euscarrien : ni la France ni TEspagne n'ont réussi, après tant de siècles, à se l'assimiler complètement...
Lans le lointain, une flûte criarde com-
60 FIGURES ET CROSES
mence à gémir , et un tambourin l'accompagne sur un rythme saccadé un peu arabe. Cela se rapproche ; c'est une noce qui nous arrive, oh 1 une bien humble petite noce , défilant très vite, courant presque, au son de cette musique.
Sur la place, le petit cortège s'arrête, pour danser, dans les envolées de feuilles mortes que le vent soulève. Ils sont une quinzaine en tout, et il n'y a d'abord que nous deux pour les regarder. La mariée , très jeune et jolie, est la seule qui porte un costume au goût du jour: les manches à gigot et la jupe 1830 qui sont la dernière création de 1892. Le tambourin et la flûte leur jouent un air rapide et sauvage , un de ces airs basques à cinq temps qui déconcertent toutes nos notions sur les rythmes, et ils commencent tous ensemble une danse extrêmement compliquée, mêlée de sauts et de cris, — une très vieille danse dont la tradition sera bientôt perdue.
Deux ou trois filles arrivent, avec des cruches sur la tête, pour puiser à la fontaine ; alors le marié, — qui a une figure de dix-huit ans, — s'en va les inviter à danser aussi. Des enfants accourent, quelques oisifs s'approchent, un petit rassemblement se forme, rendant moins triste cette fête de pauvres gens, à cette tombée de nuit, au milieu de ce cadre désolé.
Et , dans la rue , des paysans , pour regarder aussi, arrêtent leurs lourds chariots à bœufs qui passaient, en roulant bruyamment sur des disques de bois plein, comme des chars antiques.
A cinq heures, on nous amène là notre voiture, qui est cependant prête : une espèce de cabriolet , à capote de toile cirée, avec deux chevaux attelés en flèche qui ont au cou une quantité considérable de clochettes.
Tout de suite nous sommes dans la campagne, et bientôt dans la nuit noire, —
nuit tiède comme en été. Une heure et demie de route, grand train, dans des vallées, dans des gorges sinueuses, longeant des torrents que nous ne voyons pas, mais que nous entendons bruire malgré nos clochettes tout le temps agitées. Un vent du midi, très doux, nous jette sans cesse des feuilles mortes au visage.
On nous arrête enfin devant les porches d'une fonda monumentale. Nous sommes arrivés. De Tautre côté de la route, l'immense couvent de Saint -Ignace surgit, — masse obscure dans de l'obscurité. Aucune maison aux alentours ; la jonda et le couvent, à Loyola il n'y a pas autre chose.
La fonda est très ancienne , avec des escaliers et des rampes de fer forgé comme dans un palais. Ainsi que dans toutes les auberges d'Espagne, on y sent dès l'entrée l'acre odeur des mets et de l'huile. Les gens n'y comprenaent ni le français ni l'espagnol.
rien que la langue de la patrie, le basque. A i^hle , il n y a qu'un vieux prêtre et nous; mais dernièrement, paraît-il, quand on a élu le nouveau général des Jésuites, toutes les grandes salles étaient pleines ; il y avait des voyageurs venus de partout, même du fond de la Pologne et de la Russie.
La fonda est presque un lieu saint ; des images de piété sont accrochées à tous les murs, et, le long des escaliers, des écriteaux défendent aux personnes qui montent t de jurer ou de blasphémer »
Jeudi 26 octobre.
Al Loyola, quand j'ouvre les yeux, je vois filtrer à travers mes contrevents de longs rayons de lumière. La grande chambre où j'ai couché est blanchie à la chaux, très nue, presque vide, avec des images de saints et des bénitiers accrochés aux murs. Toute la nuit, j'ai entendu sonner au couvent des cloches singulièrement argentines et bruire dans la campagne les eaux d'un torrent. Ce matin, c'est la voix d'une servante de la fonda qui me réveille, en chantant dans l'escalier un air basque à cinq temps, un air
de cet Ypanaguire dont j'ai vu hier la statue à Zumarraga, sur la petite place triste.
J'ouvre mes fenêtres au clair soleil. C'est le merveilleux matin d'un octobre méridional. Sans ces teintes rouges et dorées des arbres, sans ces feuilles mortes sur l'herbe, on dirait la chaude splendeur d'août. Le site est très particulier, admirablement choisi : une petite plaine unie, — la seule qu'on trouverait à bien des lieues à la ronde dans ce recoin tourmenté du pays basque ; une plaine fertile comme un jardin, traversée par un frais torrent, et mystérieusement murée, presque surplombée par des hautes montagnes sauvages, qui la séparent du reste du monde. Le torrent fait son bruit léger dans le silence d'alentour et un calme pastoral plane sur toute cette région exquise.
Cependant le couvent de Saint-Ignace, nid des Jésuites, est là devant moi, qui trône en maître souverain, immense et suf)erbe dans cet isolement. Il forme une masse
imposante, grise et morne, d'un aspect très spéciaS, d'une magnificence très surprenante, au milieu de ce pays si perdu, resté si humble et si primitif. La chapelle est au centre de îa grande façade , qui lui fait de chaque côté comme deux ailes un peu sinistres ; son dôme s'élève dans des proportions grandioses de basiliq^ie ; son péristyle s'avance en rotonde somptueuse, tout en marbre, porche et piliers de marbre noir bîasonnés de marbre blanc ; l'escalier de marbre qui y mène est monumental, compliqué, orné de lions et de statues. Et, en avant, rien que des parterres de chrysanthèmes, des allées paisibles taillées en charmille d'autrefois ; détail étrange , aucune défense, même aucune clôture ; tout de suite après, la campagne, les champs, les sentiers où des paysans passent.
De sombres pensées s'associent d'ella?^ L^êmss à ce nid du lésuitisme et de i'Inqnlsltien; en regardant œ couvent de Loyo!*^,
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dont le nom seul a je ne sais quoi d'oppressant, on ne peut se tenir de songer à tant de cruelles et implacables choses, qui jadis furent décrétées à voix basse derrière ces murs — et puis exécut(jes, au près ou au loin, toujours dans l'ombre et sans merci. Cet immense et opulent édifice, avec son architecture lourde, son air dominateur, caché dans ces montagnes, a bien la physioiîoaiie qui convient à la grande Jésuilière originelle. Cependant ces alentours si confiants, ces jardins ouverts à tout le monde, ces fleurs qu'une simple haie ne défend même pas, donnent déjà à l'ensemble un abord hospitalier que l'on n'avait pas prévu. La règle de cet ordre est cerles la plus é^nnante défornaation du christianisme qui jamais soit sortie des cerveaux humains, et, agitant il y a de douceur persistante, de douceur quand même autour du nom de Jésu?, autant œ mot de Jésuite, qui en dérive, reste inquiétant, glacial et dur...
Au milieu même des allées en charmille, familièrement circulent des laboureurs. Des chars à bœufs passent aussi, de ces chars dont les roues en bois plein, à la mode romaine, font ce gémissement particulier qu*on entend sur toutes les routes du pays basque ; ils sont remplis à déborder de pommes à cidre, rouges ou dorées, qui laissent dans l'air tiède des traînées de senteurs; ils sont menés par des paysans quelconques, qui chantent, sans se gêner, sous les hautes fenêtres grises, les chansons joyeuses du vieux temps. Vraiment, autour de la Jésuitière, tout a un aspect de bien-être, d'abondance, de paix, de sécurité profonde.
Nous quittons la fonda pour descendre, au gai soleil, nous promener dans les parterres du couvent morose. Voici qu'une des portes s*ouvre : c'était celle de l'école, à ce qu'il paraît, car une trentaine de petits garçons s'en échappent, sautillant, criant, et un vieux bonhomme, en robe noire de l'ordre, se hâte
de fermer au-dessus de leurs têtes les contrevents du premier étage — afin de leur permettre de jouer au traditionnel jeu basque, à la pelote au mur, sans risquer de casser des vitres. Ils jouent quelques minutes, les petits, leur gaîté enfantine détonnant très gentiment auprès de ces murailles sombres; ensuite, ils se dispersent dans la campagne, et le silence revient, le grand silence des champs ; plus p3rsonne ne passe ; aux approches de midi, un soleil de plus en plus chaud éclaire les parterres de chrysanthèmes et les pompeux escaliers de marbre.
Tandis que je monte à cette chapelle par ces belles rampes solitaires, admirant ces somptueux portiques, ce site incomparable et ce ciel bleu, j'éprouve bien, tout au fond de moi-même, une répulsion instinctive, peut-être une vieille rancune de huguenot, en face de cette Compagnie de Jésus. Ce n'est pas que j'ajoute foi, bien entendu, à tout le mal dont certains passionnés l'accusent, —
et, d'ailleuirs, qu'importerait qu'elle eût commis des crimes : une institution humaine ne doit être jugée que d'après la quantité d'enthousiasme qu'elle a suscité dans les âmes, d'après la quantité de 24>nsolation ou d'illusion berçante qu'elle a su répandre sur le monde... Mais cette Compagnie de Jésus, qui ne sait qu'anéantir ceux qu'elle engouffre dans son sein sévère, non, je la trouve incompréhensible et inquiétante, avec l'impersonnalité farouche qui en est la base ; je la trouve un peu terrible aussi, avec sa puissance presque sans bornes, aux agissements toujours ténébreux...
Les grandes portes de la chapelle, sculptées luxueusement du haut en bas et garnies d'ornements de cuivre, sont si bien frottées, si bien vernies, qu'elles brillent, malgré leur vieillesse, d'un éclat neuf. Aucune église n'a des portes entretenues avec un soin pareil. Dès l'abord on en reçoit une impression de richesse, de persistance et de durée.
Personne... Nous essayons de î)ousser doucement un des battements sculptés, qui cède et s'ouvre ; il semble même qu'il n'y ait rien pour le tenir fermé. Et alors i& splendeur du dedans nous apparaît.
Une immense église ronde. Au milieu, une colonnade circulaire, massive, puissante, en marbre presque noir rehaussé de très minces filets d'or, soutenant un dôme d'une couleur beaucoup plus claire, tout de marbre gris et de marbre rose. Il est décoré, ce dôme, par une série de gigantesques blasons de marbre, gris et or, rangés en cercle. Chacun de ces blasons est posé sur un manteau royal, également en marbre, dont les plis semblent retomber; le dessus des manteaux est de marbre rose très pâle, et le dedans — la doublure, si l'on peut dire — est de marbre rose très vif; l'ensemble a un brillant de porcelaine. Et, au-dessus de chacune des colonnes noires qui soutiennent le dôme rose, est posée une statue blanche, se
détachant sur les beaux manteaux éployés; toute une compagnie de personnages, d'une neigeuse blancheur, est là-haut, alignée en rond, dans des attitudes de recueillement et de prière.
Au fond de l'église, face à l'entrée, est la merveille du sanctuaire, le maître-autel, entièrement fait d'agate brune, avec mosaïques en pierres rares de différentes couleurs où le blanc domine. Autour de ses grandes colonnes torses en agathe, s'enroulent comme des spirales de ruban les mosaïques prodigieuses Tout son ensemble, d'un poli irréprochable, brille comme l'intérieur des coquilles marines. Au milieu, pose une statue de saint Ignace, de taille humaine, en argent repoussé et ciselé.
Autour de la rotonde centrale, dans les bas-côtés qui sont de marbre brun et de marbre gris, les différents autels secondaires sont ornés de statues presque toutes remarquables, dont les vêtements dorés ont
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cet éclat particulier que prend l'or sur le marbre.
Nulle part aucune surcharge; partout une sobriété sévère dans la magnificence; partout les teintes naturelles et le poli des marbres sombres ; Tor employé avec une discrétion extrême, en filets légers, en minces broderies sur les robes des saints et des saintes ; mais toujours de l'or vif, bruni, étincelant.
Et ce lieu tout entier est maintenu dans une fraîcheur presque neuve, — sous laquelle pourtant se devine la vieillesse des choses. Tout ici est brillant et sans trace de poussière, même les dalles sonores sur lesquelles nous marchons. Pas une église au monde ne saurait témoigner d'un entretien pareil, et ce soin excessif donne à lui seul la mesure de l'opulence de la Compagnie.
Toujours personne. Nous sommes entrés, sans qu'on ait pris garde à nous, par une porte continuellement ouverte. Ce silence, celle solitude, dans cette splendeur qui semble
à peine feligieuse, et l'apparition soudaine de ce lieu au sortir des campagnes environnantes, tout cela, par ce tranquille matin, est pour faire songer aux palais enchantés qui, sous le coup des baguettes magiques, peuvent s'évanouir...
D'une façon générale, je les trouve bien étranges, bien inexpliquées au point de vue purement humain, ces magnificences des couvents et des églises, qui ont coûté la fortune de milliers d'êtres différents, et qui sont impersonnelles, dont les créateurs n'ont même pas joui plus que le voyageur de hasard qui, des centaines d'années après, vient à passer...
Après la chapelle, nous voudrions visiter l'intérieur du cloître, et, revenus dans le parterre de chrysanthèmes, nous demandons à des paysans, qui sont là, comment faire, \>ù frapper, par où entrer.
— Ohl disent-ils, par où vous voudrez,
toutes les portes soat bonnes, puisqu'on laisse entrer partout.
Et ils poussent la première porte venue, qui s'ouvre devant nous toute grande.
Un peu hésitants, nous montons, toujours sans reucontrer personne, jusqu'à un deuxième étage, — et là nous apparaît une salle étonnante, qui ressemble à qutelque petite pagode asiatique ou bien à la chambre d'une fée.
Extraordinairenaent basse de plaibnd, elle a d'énormes solives que Ton toucherait de la main et dont chacune est une guirlande de feuilles d'acanthe précieusement dorées. Toutes ces solives qui se répètent, également magnifiques, extravagantes de surcharge ornementale, jjisqu'au fond de ce tieu étrange, forment dans leur ensemble comme une tonnelle de feuillages d'or. Et cette salle est cottpée en deux pair jsm grillage d'or, au dfiià duquel sont allumées, devant ctes reliquaires d'or, Jeux laiiipes religieuses dans
des globes semblables à des fleurs roses. Tout est brillant, de cet inimitable éclat doux des ors plus épais d'autrefois, et une exquise odeur d'encens remplit l'air...
Cependant, voici que, dans une porte, un petit judas s'entre-bâille, par lequel deux yeux nous regardent ; puis cette porte s'ouvre, et un jeune homme de dix-huit à vingt ans, au charmant visage, en robe noire de Jésuite, un plumeau sous le bras, un balai à la main, nous fait signe d'entrer, en souriant.
Il est dans une vieille chambre somptueuse, tendue de brocart rouge, dont les meubles sont d'or et de marqueterie de marbre, et il s'occupe à épousseter là des reliquaires.
Il nous demande si nous sommes français. Mon compagnon de voyage, qui croit deviner en lui un homme de sa race, répond en euscarrien.
— Ah ! oui, reprend le frère; vous êtes des Français, mais des Français-Euscualdunacl (des Français-Basques I)
Il semble sous-entendre : a Alors, vous l'êtes si peu, français ! Dites donc plutôt (lue nous sommes compatriotes I » et il devient plus accueillant encore.
Il nous explique que c'est ici la propre chambre d'Ignace de Loyola, dont l'entretien est confié à ses soins. Ces os, aujourd'hui incrustés de pierreries, et ces vieilles étoffes qui remplissent les reliquaires, sont les débris de la personne et des vêtements du grand saint.
Si nous voulons visiter le couvent, nous dit- il, — toujours avec cette même absolue confiance qui semble être ici dans l'air, — nous n'avons qu'à redescendre au rez-dechaussée, tourner à droite, puis à gauche, frapper à la deuxième porte ; nous trouverons là des pères qui se feront un plaisir de iious promener partout.
Nous allons donc frapper à la porte indiquée. Un frère portier, après nous avoir