S FIGURES ET CHOSES
regardés par un judas, nous ouvre, en souriant, lui aussi, conaine le jeune frère basque d'en iiaut.
Il nous introduit dans un grand parloir clair Certainement, dit-il, on nous fera visiter tout ce que nous désirerons. On va môme nous clioisir pour guide un père français, si nous voulons bien prendre la peine de nous asseoir el d'attendre un moment. Impossible de souhaiter maison plus hospitalière, hôtes plus aimables.
Il arrive bientôt, la main tendue, le père désigné pour nous conduire. Sa ligure est bonne el franche; ses yeux regardent bien en face; rien. de ce qu'on est convenu d'appeler Y air jésuite. Il est cordial, affable et gai.
Le couvent, où il nous promène sans fin, est inmiense; un vrai labyrinthe, dans leqnel, dit-il, les jeunes novices souvent perdent leur chemin. Avec ses murs blancs et sa nudité, il ressemble à tous les couvents possibles. Ses interminables couloirs sont bordés de
petites cellules qui regardent la tranquille et sauvage campagne d'alentour ; sur chacune d'elles, en haut de la porte, est écrit le nom du père qui l'habite. Beaucoup de noms français, des noms anglais, des noms russes : Ja Compagnie de Jésus étend partout sa puissante main cachée.
Mais la merveille du lieu, c'est le vieux château féodal de Saint-Ignace —où le hasard nous avait fait entrer d'abord. C'est un de ces petits nids de vautour, du moyen âge espagnol, aux murs archaïques faits de pierres et de briques rouges bizarrement agencées. R est englobé, serti comme un joyau précieux, dans l'immense et redoutable couvent issu de lui; on le respecte si religieusement que, dans les salles à lui adossées, quelle qu'en soit la décoration intérieure, on a laissé en pierres brutes, tels quels, tout de travers parfois, les pans de muraille qui lui appartiennent. Sa vieillesse extrême fait paraître presque jeunes
les constructions déjà si âgées qui Tentou* rent; sa petitesse paraît plus étonnante au milieu de ce monastère de proportions gigantesques : on dirait un joujou, un château fort construit jadis pour des enfants. Des lampes sacrées et des parfums y brûlent nuit et jour partout. Les Jésuites, qui se sont succédé là depuis des siècles, ont pris en sainte tâche de l'orner du haut en bas; il y a des chapelles et des dorures jusque dans ses petites écuries. La salle, plafonnée de feuillages d'or comme une pagode, que nous avions vue en arrivant, est l'ancienne salle d'honneur du château, — fort modeste autrefois sans doute, — dont on a respecté les grosses solives basses, en les recouvrant avec tant de luxe, comme on mettrait une relique dans une châsse d'or.
Loyola est situé entre deux vieilles petites villes basques très voisines, Aspeïtia et Ascoïtia, toutes deux typiques, immobilisées
depuis longtemps sans doute, avec leurs sombres maisons aux balcons de fer forgé, avec leurs petites boutiques, leurs petits métiers. Toutes deux ont des églises, sanctifiées comme Loyola par le passage terrestre de saint Ignace, et qui, même en Espagne, sont d'une richesse d'ornementation inusitée. A Aspeïtia, derrière le maître-autel, depuis les dalles jusqu'à la haute voûte, tout est revêtu des plus délicats feuillages d'or, sculptés profondément en plein bois avec une patience chinoise.
Dans ces deux villes, sur lesquelles darde aujourd'hui un lourd soleil d'automne, la principale industrie paraît être la confection des alpargates (espadrilles) et des avarcac (chaussures basques en peau de mouton qui s'attachent, à l'antique, par des cordelières le long du mollet).
A Ascoïtia surtout, c'est comique : tout le long des rues, sur les trottoirs étroits, une file inmterrompue d'alpargatiers, travaillant
tous avec une précipitation fiévreiise. On dirait que Fnnivers entier, pieds nus, attend a:vec avidité l'achèvement d'une commande gigantesque d'alpargates. Ces gens cousent, îapoîtti:^. avec frénésie, et les semelles de cordes s'empilent autour d'eux en petites montagnes...
La même camole, qui nous a amenés hier dans l'obscurité noire, nous reporte aujourd'^hui à Zumarraga par un beau et chaud saleiî. Nous croisons des quantités de pesants chars à bœufs, remplis de pommes parfumées, qui cheminent avec lenteur, grinçant snr leurs roues massives. Nos chevaux couverts de clochettes s'en vont galopant sur une continaelle jonchée de feuilles mortes, par les petites vallées délicieuses, le long de ces frais torrents que nous n'avions fait qu'entendre pendant notre premier trajet nocturne...