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Les études qui composent ce volume ont été, à l'origine, «les conférences à l'adresse d' auditoires quelque peu dissemblables, mais qui avaient ce caractère commun de n'être préparés à les entendre que par une culture générale et par la curiosité des questions philosophiques, non par une éducation et des connaissances spéciales.
Écrites après coup, quelques-unes pour satisfaire à l'engragement de les laisser paraître dans des Revues, elles ont reçu des développements que ne comportait pas une exposition orale, et elles ne se sont pas interdit de demander à des lecteurs un plus grand effort que celui qu'elles pouvaient exiger d'auditeurs. Elles ont continué néanmoins à éviter les explications et les formules trop techniques. Elles ont tâché d'être exactes sans prétendre être complètes, et de rester largement accessibles sans se contenter de généralités vagues, et sans négliger ou altérer l'essentiel.
Si elles ont été réunies dans ce recueil, c'est qu elles se sont trouvées avoir, sans préméditation primitive et malgré la diflérence des sujets, certains traits qui les rapprochent. Elles présentent
des doctrines qui sont assurément parmi les plus importantes que la pensée philosophique ait produites; mais elles les présentent dans leur rapport direct avec la personnalité des philosophes qui les ont soit créées, soit prises à leur compte ; et elles les présentent surtout en raison de leurs façons de comprendre et d'orienter la vie humaine.
Certes les systèmes philosophiques ont, en dehors des circonstances où ils ont apparu, une signification intrinsèque qui autorise à les considérer et à les juger en eux-mêmes. Toutefois, quand ils sont exclusivement aperçus dans la suite logique de leurs idées constitutives, ils peuvent sembler bien lointains. Ils se rapprochent de nous au contraire et nous invitent presque à plus de familiarité quand ils se montrent à travers des physionomies individuelles, si originales qu'elles soient. Ils manifestent ainsi qu'ils ont participé à des existences d'hommes, soit pour en refléter intellectuellement certains aspects, soit pour y imprimer par la force d'idées agissantes des marques profondes. Ils ne fontpas alors communiquer seulement des concepts avec des intelligences, mais des personnes avec des personnes.
Peut-être les doctrines dont il est question dans ce livre souffriraient-elles encore moins que d'autres l'oubli du tour d'esprit et du genre de caractère des philosophes qui les ont professées. S'aviserait-on de parler de la philosophie de Socrate sans le faire voir lui-même, sans peindre au moins sa nature morale, sans essayer de prendre sur le vif les actes et les procédés d'enseignement
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par lesquels il remplissait sa singulière vocation, sans remettre sous les yeux quelle fut sa manièie de vivre et sa manière de mourir? Plus stricte est la fidélité de Lucrèce à l'épicurisme, doctrine de prudence étroite et bien réglée, plus \-ivement ressort la puissance de pénétration morale qu'il lui confère par l'éclat de son imagination, la fougue de sa conviction et de sa propagande, la contagion de ses tourments peut-être mal apaisés, le frémissement de sa sympathie pour toutes les misères et toutes les agitations humaines. Marc-Aurèle et Maine de Biran ont également écrit, chacun à sa façon, un Journal intime : Marc-Aurèle pour se retrouver, parmi les lourdes obligations de sa charge impériale, directement en lace de son idéal stoïcien, en rappeler les exigences et se mesurer par elles ; Maine de Biran pour tâcher de se saisir tel qu'il est dans les fluctuations et les contrariétés de sa nature, travailler à conquérir grâce à son expérience même la doctrine qui lui assure la plénitude du calme et de la possession de soi : la diversité de leur temps, de leurs conditions, même de leurs espèces d'analyse personnelle n'empêche pas qu'ils ne s'appliquent semblablement, l'un et l'autre, à suivre du regard intérieur le plus attentif et le plus pénétrant le double mouvement de leur âme à leur philosophie et de leur philosophie à leur âme. Comment la signification de leurs pensées ne s'enrichirait-elle pas du témoignage qu'ils en ont donné dans l'intimité de leur conscience ? Malgré ce qu'a de plus exclusivement intellectuel l'autobiographie qui constitue une part du Discours de la Méthode^ il es'
cortain que Descartes, par l'histoire qu'il nous offre de la formation de son esprit, de la découverte de sa méthode et de l'élaboration de sa doctrine, nous rend incomparablement plus saisissante la révolution philosophique qu'il a opérée. Même il n'est pas indifférent que sa façon de philosopher n'ait eu rien de professionnel, que ses inventions et ses spéculations quoique conduites par ordre aient apparu au cours d'une vie errante, souvent occupée d'autres soins et d'autres curiosités : ainsi nous devient plus sensible la liberté qu'il attribuait à l'exercice de la pensée. Encore Descartes n'avait-il pas engagé dans sa philosophie son existence tout entière et le souci de son salut. Mais Spinoza, cartésien en quelque mesure, est philosophe pour de tout autres motifs que Descartes, pour des motifs qu'achèvent de rendre tragiques et pressants ses conflits avec les ministres et les docteurs de la foi juive : la philosophie, c'est la demeure spirituelle qu'il est obligé de se créer hors de la maison dont il ne s'était que discrètement retiré, mais qui maintenant s'est fermée violemment à lui et le laisse exposé à toutes les persécutions et à tous les périls. Il ne bâtit pas son système seulement pour paraître savant, mais pour être sauvé, et sa hardiesse à affirmer qu'il a trouvé parles ressources de sa raison avec la vérité certaine la joie imperturbable, n'est que l'expression de la force avec laquelle il a senti 1' « amour intellectuel de Dieu » s'imposer à lui et réprimer en lui le sentiment des inquiétudes, des déceptions et des souffrances de sa vie. Une existence comme
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la sienne est conduite par le sentiment d'une entière dépendance à l'égard de l'Ltre infini. Une existence comme celle de Kant se dirige au contraire par la conscience et la volonté de ne dépendre que de soi et de la raison intérieure à soi : elle rejette d'elle toutes les causes d'inexactitude, d'irrégularité, jusque dans les heures mêmes de détente et de loisir ; elle se concentre sur les objets de la recherche philosophique avec un esprit de rigueur et de suite qui ne peut souffrir que les diversions prévues ; or, s'il a toujours semblé évident que la puissance des convictions morales chez Kant et le rigorisme même de son caractère formé par une éducation piétiste se sont exprimés dans sa doctrine, ne faut-il pas ajouter que de là aussi ont pu provenir, à un certain degré, la sévérité de ses procédés d'investigation, son désir d'épuration intellectuelle et de critique, son besoin de dissiper la confusion des idées et des méthodes?
La connaissance de la vie et la représentation de la physionomie des philosophes peuvent donc nous ménager en quelque façon l'accès à leurs doctrines. Mais il reste vrai que leurs doctrines sont infiniment plus que de simples expressions de leur individuîdité, qu'elles sont comme des manifestations de l'esprit humadn aux prises luimt^me avec les plus hauts et les plus difficiles problèmes. Les doctrines qui sont exposées dans ce livre ont donné à ces problèmes des solutions diverses et même contraires; et elles font saillir par là certaines des tendances profondes auxquelles a
obéi et entre lesquelles s'est partagée la pensée philosophique. Socrate fonde la science morale; il rappelle l'homme à la connaissance de soi et met sa conduite sous l'empire souverain de sa raison. Il imprime ainsi à la pliilosophie grecque l'idée qu'il y a une organisation possible et nécessaire de la vie morale en dehors de l'influence des préjugés et de la coutume, par une application systématique du savoir au désir qu'a l'homme d'atteindre le plus grand bonheur. Cette manière de poser le problème moral et d'en conduire l'étude reste celle de toutes les morales helléniques et en particulier des deux morales dont l'opposition est do plus en plus comme une alternative pour la conscience du monde antique : l'épicurisme et le stoïcisme. Tandis que l'épicurisme ramène la vertu à la recherche prévoyante du plaisir tel que les sens nous le font éprouver et place l'homme dans un inonde dont une matière aveugle a déterminé la formation, le stoïcisme ramène le bonheur à la vertu et fait dépendre la vertu de l'obéissance à la raison qui gouverne et pénètre l'univers. Le Christianisme a appelé les âmes à une autre vie que celle que l'intelligence philosophique avait conçue, à une vie surnaturelle. Mais il n'a point dispensé la philosophie de continuer à rechercher ce qui, dans la nature humaine, sert de principe et de base à la conquête de la perfection la plus haute. Descartes est sans doute avant tout préoccupé de fonder la certitude de la science; mais il déclare lui-même que, s'il tient à distinguer le vrai du faux, c'est qu'il reconnaît là le seul moyen de voir clair en
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ses actions et de marclier avec assurance dans cette We; quoiqu'il n'ait point définitiveiiierU disposé ses idées sur la morale, il en faisait lobjet de ses méditations les plus ordinaires. En tout cas, il était fermement convaincu que la science est stérile si elle n'aboutit pas à la pratique en tout ordre; si riiomnie, parla science de la nature matérielle, arrive à disposer des forces extérieures, il peut égalemeril, par une science tout aussi positive de lui-même et de ses passions, arriver à changer les mouvements de sa vie intérieure. Alliant à des souvenirs de la morale stoïcienne une inspiration chrétienne. Descartes rattache au plus haut exercice de la raison le contentement de Tàme et l'amour de Dieu. Spinoza, lui, pose directement le problème de la béatitude et du salut, et il le résout en poussant le cartésianisme dans le sens d'un panthéisme rationaliste; il appuie l'amour de Dieu sur la nécessite toute géométrique par laquelle la Substance absolument infinie a produit des êtres finis, simples modes d'elle-même; et ainsi il fait coïncider la plus grande puissance de notre être, c'esl-à-dire toute notre vertu, avec la connaissance du rapport d'inhérence qui nous lie à l'Etre infini. Kant, au contraire, considère comme illégitime la prétention de connaître des réalités absolues; il emploie sa critique de la métaphysique traditionnelle à faire ressortir la puissance législatrice et l'autonomie de la raison, dont l'expression suprême est la loi morale, unique règle et unique mesure de la valeur de son action. C'est à un tout autre point de vue que celui du rationalisme.
métaphysique ou critique, que se place enfin Maine de Biran : il en appelle avant tout à cette expérience intérieure, qu'élargit et qu'approfondit la réflexion, pour atteindre ce qu'est, par delà la vie animale, la vie proprement humaine; et, préoccupé de trouver ce qui peut donner à notre existence, naturellement instable et agitée, la certitude et le calme, il conçoit, par delà la vie humaine dont le stoïcisme lui paraissait fournir les plus justes déterminations morales, une vie de l'esprit dont son christianisme croissant contribue à lui faire sentir la réalité, une vie que caractérisent l'abnégation du moi et l'influence de la grâce.
V Si différentes et même parfois si contraires qu'apparaissent toutes ces doctrines, elles relèvent cependant d'un même principe qui a dominé toutes les morales véritablement philosophiques, à savoir, comme dit l'une d'elles, qu'il y a une « nature humaine supérieure » qui s'off"re comme modèle ou s'impose comme règle à notre nature humaine actuelle. La conception de cette nature humaine supérieure ne saurait résulter delà seule constatation, même scientifique, d'une réalité quelconque. Elle suppose plutôt que l'esprit ne saurait se laisser tout entier absorber par la connaissance des objets; qu'il possède, par delà la puissance de se mettre au niveau des choses données pour les connaître, la puissance de se redresser pour concevoir et tâcher de réaliser un autre ordre où il se reconnaisse plus immédiatement et plus complètement lui-même. Elle suppose aussi que les mobiles de la vie pratique, tour à tour en accord ou en conflit,
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sentiments, passions, tendances, images, idées, ne sont pas geuleraent des produits, mais véritablement aussi des factem'S qui se laissent régler et ordonner dans une mesure plus ou moins grande à l'intérieur de nous-mêmes, sans emprunter à un savoir extérieur plus que des moyens auxiliaires. Elle suppose donc aussi qu'il y a des maximes d'action dont nous pouvons éprouver la valeur par la capacité que nous avons de les mettre à l'épreuve et d'en constater directement l'empire sur nousmêmes.
Voilà pourquoi ces diverses doctrines contiennent plus ou moins, avec leur explication propre des fins de la vie, une large part d'observation humaine ; elles rattachent le développement et le perfectionnement de notre nature à un ensemble de conditions, de moyens ou de méthodes que l'expérience de chacun est à même de contrôler. Elles s'offrent ainsi sans protection artificielle au jugement de ceux qui prennent la peine de les méditer. Et elles méritent certainement toutes que l'on prenne cette peine. Car s'il est légitime de chercher, soit de préférence dans telle d'entre elles, soit par-dessus elles toutes, la vérité qui satisfait à l'explication complète et à toutes les requêtes de notre vie, s'il est nécessaire de mettre cette vérité au rang de régulatrice absolue et d'inspiratrice souveraine, elle n'en laisse pas moins une place à l'inégalité des moyens et à la particularité des efforts par lesquels nous pouvons travailler à nous en rapprocher. Or il n'est aucune des doctrines ici exposées qui ne nous fasse comprendre et ne
mette à notre service quelque façon de cultiver notre âme et de nous rendre meilleurs. Un mot autrefois très usuel parmi les philosophes, que notre langue philosophique d'aujourd'hui paraît laisser tomber en désuétude, rappelle exactement ce qu'elles ont voulu apprendre aux hommes et ce qu'elles peuvent en effet, à des degré» divers, leur enseigner encore : la sagesse.