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VII. — LA VALLÉE DE LA LASNE

De Wavre à Braine-l'Alleud, un tramway vicinal transporte les paysans wallons, animés et loquaces. Les petites voitures roulent tantôt sur la crête des collines entre les sapins serrés et menus, tantôt dans le fond de la vallée au milieu des champs et des prés. Toutes les haltes sont des étapes de l'épopée : Rixensart, Chapelle- Saint- Lambert, Lasne, Maransart. Ces noms s'auréolent d'une gloire purement prussienne. La poétique vallée de la Lasne où s'élèvent tous ces villages charmants fut pour l'armée Blûcher le difficile et presque impraticable chemin de la victoire. Le petit train en rend l'exploration très commode.

Mais il ne faut point se contenter ici d'admirer le paysage du haut d'une plate-forme trépidante. Il convient de regarder longuement. De Rixensart à Plancenoit, l'œil et l'esprit reçoivent maintes surprises. Comment Bûlow, traînant à sa suite quarante mille hommes fatigués, harassés par les combats récents, a-t-il pu, par des routes détestables, des sentiers ravinés, tantôt en gravissant de fortes côtes, tantôt en franchissant des prairies marécageuses, mener ses troupes en quelques heures de Wavre à Chapelle-Saint-Lambert, et de Chapelle à Plancenoit? Lorsqu'on traverse le pays à pied on

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a le sentiment d'un effort gigantesque, unique, dépensé pendant cette course infernale. Par un temps favorable, il faut de bons jarrets et une certaine dose d'énergie pour marcher de Wavre à Plancenoit en ne s arrêtant qu'à Chapelle. Quels enthousiasmes, quelles haines animaient donc ces milliers d'hommes encombrés d'artillerie, succombant sous les charges? D'autres troupes arrivaient à leur suite : celles de von Ryssel, de Pirch, de Gneisenau. Une seule âme semblait les animer. L'esprit indomptable de Blûcher vivait dans cette armée prussienne. Un espoir de vengeance brûlait tous les cœurs, faisait vaincre tous les obstacles. Le feld-maréchal avait promis au Duc de Fer de le rejoindre à Mont Saint-Jean. Il souffrait encore de sa chute à Ligny. Mais « il se serait fait attacher à son cheval plutôt que de manquer à la bataille ». Une fièvre de revanche soutenait le vieux Renard. Ses soldats s'enflammaient à sa juvénile ardeur et marchaient d'un élan formidable vers Mont-Saint-Jean où les appelait la voix sourde du canon...

Ils s'arrêtèrent à Chapelle-Saint-Lambert vers onze heures. Blûcher vint y rejoindre Bûlow. Vu de la vallée, le village, avec ses maisons étagées, son clocher peint en rose, fait penser à quelque mignonne cité italienne. Il est perché avec grâce sur une colline où les petits bois de sapins et de bouleaux alternent avec les grands vergers. La Lasne, au pied du monticule, arrose de belles prairies animées par la tache vive des eupatoires. La nature prend les aspects d'un jardin, et le village coquet ressemble à un joujou. Il n'est personne ici qui n'ait quelque notion du passage des Prussiens. Le curé de Chapelle m'en parle avec précision. Un aimable « propriétaire » m'accompagne dans le bois de Paris et au

monument du comte Schwerin en me racontant les traditions locales. Des hauteurs d'Aquinot nous apercevons le village de Lasne à nos pieds, petit bourg assez pesamment tassé autour de son église dans le creux de la vallée. Mon guide me montre l'endroit où les Prussiens traversèrent la rivière.

a La contrée, me dit-il, était à cette époque très marécageuse. Les chevaux avançaient avec une peine extrême. L'avant-garde de Bùlow venait de s'arrêter à Chapelle- Saint- Lambert et s'apprêtait à faire un repas rapide. On avait déjà dépecé un bœuf. Les habitants effrayés fuyaient dans les bois, traînant à leur suite femmes, enfants, bestiaux, chevaux. Les animaux, presque tous, s'échappaient. Un paysan reconnut son cheval quatre ans plus tard, dans une écurie d'un village voisin ; on le lui rendit.

Les Prussiens arrêtés à Chapelle n'eurent pas le temps de commencer leur repas. Un aide de camp anglais, monté sur un cheval nerveux, arriva ventre à terre, traversa la rivière, les marais, les chemins boueux au risque de se casser le cou. Arrivé à Lasne il avisa un paysan nommé Van Hadenhoven, un Flamand installé dans le pays, et lui demanda :

— Avez-vous vu des soldats prussiens ici près?

— Oui, répondit l'homme.

— Menez-moi sans retard vers eux, ajouta l'officier anglais.

Il prit Van Hadenhoven en croupe et tous deux s'en furent vers Chapelle- Saint-Lambert. Le repas des troupes de Bûlow fut aussitôt interrompu. L'aide de camp de Wellington venait demander au général allemand de se rendre immédiatement sur le champ de bataille même. Bûlow demanda à son guide, Degreef, s'il pouvait le

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conduire à cet endroit. Mais Degreef avait aperçu Van Hadenhoven.

— Il connaît beaucoup mieux la Haye-Sainte que moi, s'écria-t-il, et vous y mènera plus vite.

Ce fut alors entre les deux guides une querelle de chiens. Ils espéraient échapper au dangereux honneur de conduire les troupes prussiennes. On les mit d'accord en les emmenant tous deux. Van Hadenhoven s'échappa dans le bois de Paris. On tira sur lui sans l'atteindre, et il réussit à se mettre en sûreté. Je tiens ces détails de son fils même. »

Tout en bavardant, nous étions arrivés au monument du comte de Schwerin, modeste colonne posée sur un socle octogonal qu'enlacent les ronces et les herbes folles.

— « Le colonel de Schwerin, poursuivit mon complaisant cicérone, fut frappé au front d'un biscàïen en traversant le bois de Paris à la tête de son régiment. Son ordonnance le transporta en hâte dans une ferme voisine : mais l'officier était mort quand on le coucha sur un lit. On l'enterra à cette place. Pour être certain de retrouver les restes de son colonel, l'ordonnance fit planter un arbuste sur la tombe. Trois ans plus tard, la famille du comte vint dans le pays. On creusa la terre à l'endroit où l'arbuste avait grandi ; les fossoyeurs reconnurent le cadavre aux bagues et aux bijoux que le colonel portait encore. La famille acheta le terrain et y éleva le monument que vous voyez. La veuve du comte Schwerin, Sophie DoentrofF, depuis cette époque, envoya chaque année au curé de Lasne une somme de cent florins à distribuer aux pauvres; elle fit don, en outre, de deux cloches à l'église. La comtesse mourut en 1 863; elle légua une rente à la commune pour secourir les villa-

geois les plus nécessiteux et particulièrement ceux qui habitaient près de la sépulture. Elle espérait assurer par sa charité le bon entretien du monument. Vous voyez que ses intentions n'ont pas été bien comprises. . . »

En effet, une haie et des arbustes misérables entourent la tombe. Un air d'abandon plane sur cet endroit mélancolique. La tristesse en est d'autant plus poignante que, au moment de mon passage, tout était fête autour. Lasne célébrait sa ducasse annuelle. Les cloches de tous les villages environnants, Ohain, Argenteuil, Chapelle- Saint-Lambert, sonnaient à la fois. Des bruits de fanfare rustique nous parvenaient par bouffées. La nature était toute joyeuse aussi. La jolie église de Chapelle-Saint- Lambert, avec son clocher si fin et si rose, semblait un autel au-dessus des marches de verdure. Le ciel lumineux laissait descendre dans le lointain une imperceptible buée bleuâtre. Et, dans le carillon qui chantait au-dessus de la vallée, j'entendais la voix dominante des cloches de Lasne, les cloches offertes par la pauvre comtesse...

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