VIII. — LE CHATEAU DE MORIENSART
La certitude d'une belle excursion me conduisit seule au vieux château de Moriensart. Je devais, contre mon attente, y entendre parler de la guerre.
On quitte le tramway vicinal à Aywiers, entre Plancenoit et Lasne, et l'on traverse tout d'abord une vieille abbaye transformée en brasserie. Une large porte où rit un masque s'ouvre devant nous; le seuil franchi, on pénètre dans une vaste cour désolée, bordée de grands bâtiments aux toits d'ardoise, emplie d'une multitude de
poules et de canards. Dans le silence du vieil édifice abbatial retentit le marteau d'un forgeron. . Derrière l'abbaye monte la route conduisant à Beaumont, à Moriensart et à Céroux-Mousty. Elle est bordée à l'automne de bruyères, de bouleaux, de sapins. Des deux côtés bientôt s'étendent les bois... Parfois une trouée dans les arbres laisse apercevoir un ravin magnifique où s'accrochent les ronces, les fougères et les balais maigres des genêts défleuris. A Beaumont, les chemins se dégarnissent de leur haie de sapins. La vue se répand sur tout le pays. Au nord ouest, entre les champs roses et les masses bleuâtres des bois de Paris et d'Ohain, se dresse le clocher de Lasne. A l'ouest, derrière le plateau de Mont-Saint-Jean, la Butte de Waterloo, petite et légère dans le lointain, pose sa masse tumulaire sur la ligne arrondie de l'horizon.
Le château de Moriensart est à une demi-lieue de Beaumont. A l'un des angles du bâtiment s'élèvent une grosse tour ou donjon, du treizième siècle, construite en granit et flanquée, aux quatre angles, de tourelles octogonales de l'époque espagnole. Sur les pentes du toit, des fenêtres avec pignons redentés font saillie... La tour est à l'un des coins d'une ferme superbe qui remplace les parties détruites de l'ancien burg. Une mare s'étale dans la cour. Des paons, des canards noirs aux gorges blanches se bousculent sur le fumier. Cette belle ferme brabançonne, flanquée d'une bastille puissante, ne doit pas différer beaucoup, comme aspect extérieur, des « steens » que se faisaient construire les chevaliers campagnards de la Lotharingie et de la Flandre médiévales.
Le fils du fermier, très accueillant, vient à moi. Son visage clair et massif, ses larges épaules, sa marche
puissante lui donnent un air féodal. Un peu de sang lotharingien doit couler dans ses veines. 11 me fait visiter la tour, me montre au premier étage quelques vieux meubles, et me conduit jusqu'au sommet. Des pigeons partent autour de nous d'un vol rapide. Nos yeux sont tout de suite attirés par la Butte détachant sur le ciel limpide sa forme géométrique :
Mon père et mon grand-père ont vu la mêlée du haut de la tour, me raconte le jeune fermier. Mon père avait six ans. Un détachement prussien s'est arrêté ici quelques jours avant la bataille. Des cavaliers faisaient trotter leurs chevaux toute la journée. Ils avaient, prétend-on, l'espoir en fatiguant leurs bêtes d'être immobilisés et de ne plus être envoyés au feu. A Céroux-Mousty, que vous apercevez ici près, les soldats de Bliicher maltraitèrent cruellement la population pour en obtenir des vivres. Les officiers essayèrent de réprimer leurs rapines et répondaient aux plaintes des paysans : « Ne leur en voulez pas, ils vont mourir demain... »
Je regarde Céroux-Mousty dont la masse pittoresque se fond dans le ciel gris. De l'autre côté, à l'ouest, le ciel est rose. Le soleil se cache momentanément derrière un nuage que ses rayons percent de toutes parts. La Butte est comme entourée de longues flèches lumineuses. Tout le plateau de Mont-Saint-Jean se dore et s'empourpre. Les Prussiens, qui espéraient si naïvement échapper à la mort, dorment là -bas peut-être dans cet immense champ funèbre nimbé de feu...